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Rencontres avec « Axieros » par Eugène Dyor

Publié le par Jean-Yves

C'était alors la guerre, la vraie, la grande, celle des poilus et des tranchées. Depuis trois ans, les combats les plus meurtriers faisaient rage. Des batailles gigantesques dévastaient la France, fauchant les soldats par milliers, par centaines de mille pour atteindre le million et le dépasser. Le Moloch de la guerre dévorait à la fleur de l'âge l'élite irremplaçable d'une génération, riche cependant d'espérance. Péguy, Albéric Magnard, Alain Fournier et tant d'autres, inconnus encore, disparaissaient sans avoir eu même le temps de révéler leur talent ou leur génie. Pour combler les vides, ce fut bientôt à dix-huit ans à peine qu'on appela les jeunes classes sous les drapeaux.

 

Ainsi, je me trouvai un beau jour, tout de bleu horizon vêtu, dans la caserne du 131e de ligne à Orléans. Quand je dis beau jour, c'est par antiphrase. Les recrues étaient autour de moi — comme moi — mornes et résignées. Nous savions que dans six mois on nous enverrait au front, à peine initiés au maniement des armes, en fait inexpérimentés, encore trop vulnérables, risquant fort, hélas, de laisser notre peau dans un trou d'obus ou, avec un peu de chance, d'en revenir avec une jambe en moins ou un bras, ou un œil ou les deux. Belle perspective ! Allez donc brailler des hymnes guerriers dans les rues ou, pour employer le style noble, alors encore en usage, « s'enivrer de gloire », quand on se sent jeté si jeune et bien malgré soi dans les batailles les plus sanglantes de l'histoire.

 

Rien de semblable alors, même de loin, avec cette « drôle de guerre » par quoi nos cadets préludèrent à la débandade et à l'affreuse défaite de 1940. Le pays était véritablement uni et le courage la chose la plus naturelle. Chacun faisait son devoir simplement, parce qu'il le fallait pour le salut de tous. Les circonstances faisaient surgir des héros par milliers. Nous n'étions pas alors au beau temps des sophistes clamant qu'il vaut mieux être vivant et Allemand que mort et Français.

 

Mais le fond de décor d'une guerre est toujours une chose terrifiante. On le savait. A nous, les jeunes, la caserne paraissait l'antichambre de toutes les horreurs qui nous attendaient, d'autant plus sensibles à nos cœurs d'adolescents que la plupart d'entre nous ne connaissaient de la vie que les tendresses familiales.

 

Le quartier consigné durant les premières semaines, les corvées, les exercices, les engueulades, mille sottises, le temps perdu et pas un camarade avec qui parler la même langue, je veux dire celle de l'étudiant que j'étais alors, la langue littéraire de Racine et de Chateaubriand, celle, parbleu, qu'on m'avait apprise à l'école et dans ma famille avec l'accord des temps, cent raffinements grammaticaux et, bien entendu, l'imparfait du subjonctif. Dieux, que l'artificielle éducation de jeune bourgeois intellectuel m'avait mal préparé à ma nouvelle condition de soldat ! Que comprenais-je, par exemple, de l'argot qu'on parlait à longueur de journée autour de moi ? Que savais-je des rudesses de la vie ? Que savais-je des cruautés de l'amour ? Ne m'avait-on pas soigneusement entretenu dans une incroyable, une invraisemblable inexpérience de tout ce qui m'aurait été le plus utile de savoir ?

 

Physiquement, j'enviais la robustesse de tant de mes camarades ouvriers ou paysans. Malgré la résistance nerveuse qu'ont si souvent les gringalets, je sentais ma santé malmenée par des efforts auxquels mon existence dorlotée ne l'avait pas préparée. Il fallait même marcher, toujours marcher, dormir peu et mal, porter le sac et le fusil. En outre, n'être jamais seul et tranquille. L'entraînement assez rude auquel on devait soumettre les fantassins en temps de guerre me paraissait sans cesse frôler ou même dépasser la limite de mes forces, car j'étais de corps demeuré plus jeune encore que d'âge. Donc, plus fragile qu'il ne convient pour un guerrier. Comme je traversais cette période de début pendant laquelle, faute d'habitude, on endure excessivement mal un bouleversement total d'existence, j'estimais inconcevable que de jeunes hommes pussent aimer la vie militaire et s'y engager par goût.

 

Un soir, comme je traînais dans la cour de caserne, désœuvré, en proie à l'ennui, j'entendis surgir d'une salle proche de la cantine la musique la plus dépaysée, la plus inattendue dans un tel lieu : le chant élégiaque de la célèbre Sonate au clair de lune. C'était un soldat, élève du Conservatoire, qui, ayant trouvé par extraordinaire un piano, jouait ce morceau de concours par cœur pour entretenir la vélocité de ses doigts. Je m'approchai et nous nous trouvâmes deux à écouter avec ravissement l'adagio sostenuto en mi majeur. C'est ainsi que je fis connaissance avec Pierre Guyolot, féru de musique comme moi. Quelle surprise joyeuse pour chacun de nous de trouver un camarade qui comprenne les beautés de l'art beethovenien ! Nous nous découvrîmes également admirateurs fervents de Claude Debussy, alors compositeur d'avant-garde. Notre commun amour de la musique nous lia sur-le-champ.

 

Nos conservations nous permirent d'oublier pendant les heures d'oisiveté ce qui nous déplaisait dans la vie de caserne, c'est-à-dire tout. Nous parlions littérature, poésie, esthétique, ce qui fermentait en nos juvéniles cerveaux farcis de culture et ridiculement livresques. Jamais il ne fut question de femmes, tout simplement parce qu'elles ne nous intéressaient pas et qu'au surplus, on en parlait autour de nous avec une telle grossièreté qu'il y avait de quoi dégoûter deux jeunes gens quelque peu délicats et assurément vierges.

 

Les semaines passèrent. Des sous-off revenus du front nous en rapportaient des récits alarmants, assaisonnés d'horrifiantes descriptions de bombardements ou de combats à la baïonnette dans les tranchées, si horrifiantes même que je me demandais s'ils ne les noircissaient pas à plaisir pour mieux terroriser les bleus que nous étions. Quoi qu'il en soit, l'avenir, notre avenir, apparaissait bien redoutable.

 

Malgré les euphémismes chloroformants des journaux, on sentait que le sort de la guerre était en train de se jouer en cette terrible année 1917. L'hécatombe des plus jeunes, des plus vaillants, continuait à un rythme effrayant. Les offensives, les reculs, les combats sanglants pour un pauvre sommet de colline — une cote, comme disaient les communiqués — la reprise ou la perte d'un ravin, le fameux chemin des Dames de l'obtuse obstination des états-majors à recommencer une percée impossible, tout cela nuit et jour formait un immense combat indécis, interminable dont ni la victoire, ni la défaite ne se décidait à sortir. Par une conscience collective du danger, les cœurs se faisaient plus graves, plus résolus, plus tristes aussi.

 

Ce fut le singulier moment que le dieu Hasard choisit pour récidiver. Ne se contentant pas de m'avoir fait connaître Guyolot, il fit en sorte que lui et moi soyons réformés ensemble et renvoyés chez nous par le même train. Bien qu'ayant beaucoup bavardé, nous ne savions pas grand-chose l'un de l'autre, hormis nos goûts musicaux. Nous ne nous étions point posé de questions personnelles. Famille, situation, manière de vivre, que nous importait ! Maintenant, nous aurions le loisir d'en découvrir davantage. Rapidement, nous prîmes l'habitude de nous revoir chaque semaine, mais sans attendre nos rencontres, Guyolot m'envoyait de longues lettres que je n'ai malheureusement pas retrouvées et qui formaient une suite de critiques musicales. Il me faisait le compte rendu des concerts auxquels il assistait régulièrement tous les dimanches. Il savait que cela ne me laissait pas indifférent. Comme j'étais, moi aussi, écrivassier en diable, je lui répondais. Quand nous n'étions pas d'accord sur les qualités de tel artiste ou de telle œuvre, nos discussions n'en finissaient pas, tout amicales d'ailleurs.

 

Un jour, à propos, je crois, de Moussorgski, Guyolot, totalement muet jusque-là sur la politique, se lança dans un éloge vibrant de la révolution russe. L'idée qu'il s'en faisait répondait à une rêverie idéologique. La perte d'un allié, la défection des armées russes, cela le laissait insensible. Que des milliers de nos camarades de caserne, entre autres, dussent payer de leur sang, de leur vie le choc des troupes allemandes libérées du front russe, il n'y pensait même pas. A ma réaction, il comprit que nous n'étions pas dans le même camp et qu'il avait brisé quelque chose dans la fibre encore fragile de notre amitié. Il n'insista pas.

 

Néanmoins, il se révélait peu à peu comme appartenant à l'espèce des « pacifistes bêlants », ainsi qu'on les appelait alors. Il n'admettait pas la légitime défense. Il croyait à la libération de l'humanité par le régime léniniste. Moi, je demandais à savoir ce qui se passait en Russie et, s'il se pouvait, à y aller voir de près pour me faire une opinion. Pierre n'avait cure d'une telle vérification. Sa certitude, puisée je ne sais où, lui suffisait. Ne pratiquant nulle religion, il transférait le sentiment religieux, vacant en lui, sur des objets politiques ou sociaux. En cela, il était à sa manière un précurseur. Quand j'essayais de lui montrer que les réalités pouvaient être autres qu'il les pensait, je me heurtais à une candeur désarmante. Il était le type même de l'intellectuel qui voit toutes choses à travers ses lunettes comme il les désire et non comme elles sont.

 

Sa vie avait toutes apparences d'être réglée comme un cahier d'écolier. Il ne fumait pas. Il ne buvait pas. On ne lui connaissait aucune liaison. Il n'avait jamais d'écart de langage, jamais de ces mots crus dont tant de jeunes usent et abusent pour faire « plus homme ». Je ne parvins même jamais à l'entraîner dans les longues promenades que je faisais aux beaux jours dans les bois de Saint-Cloud ou de Meudon et que j'aimais tant, ni, non plus, à quelque spectacle que ce soit. La seule idée d'aller au bal et de danser lui était absolument étrangère.

 

Il n'avait pas de bouillonnements de jeunesse, ni de franche gaieté. Même son rire avait quelque chose de vieillot. Il ne pratiquait aucun sport, sans doute parce que son cœur fragile exigeait des ménagements. C'est tout ce que je savais de lui. Il m'avait bien glissé des allusions à une particularité de sa situation familiale, mais sans précision. Jamais il ne me fit pénétrer chez lui, entourant ainsi sa vie privée de mystère.

 

De semaine en semaine, de mois en mois, avec une ponctualité d'horloge, Guyolot continuait à me faire des visites et à m'envoyer l'abondante prose de ses feuilletons dominicaux, mais notre amitié s'étiolait. La vie se retirait d'elle, telle une fleur qui se dessèche. Nos conversations, si animées naguère, devenaient de plus en plus languissantes, laissant flotter des silences où ne passaient point d'anges. Cela se prolongea en un lent decrescendo, sans heurt, sans incident. Pauvre Pierre, que pouvais-je donc lui reprocher in petto ? Rien, si ce n'est d'être ce qu'il était, d'une désespérante monotonie. Que le goût des lettres, que l'amour de la musique n'aient pas suffi à enraciner durablement notre amitié, quoi d'étonnant puisqu'il nous manquait d'autres choses plus rares, plus profondes, plus nécessaires, je ne sais quelles résonances venues de l'inconscient... (mais qui dira lesquelles avec précision ?). D'autres amitiés, rayonnantes celles-là, commençaient à enrichir ma vie. Par comparaison, la compagnie de Guyolot, sa conversation, même ses lettres me paraissaient bien ennuyeuses. Or, nous le savons tous, l'ennui est le poison qui tue le plus sûrement l'amitié et, de même, l'amour.

 

Le prétexte de voyages me fournit l'occasion d'interrompre nos relations et je ne fis rien pour les ranimer à mon retour. Pierre, au contraire, persévéra dans l'envoi de ses critiques des concerts du dimanche jusqu'à ce que mes réponses de plus en plus espacées, de plus en plus évasives, puis mon silence, l'eussent définitivement découragé.

 

Ainsi, le plus banalement du monde, mourut notre amitié.

 

A la relire, cette épitaphe me paraît bien sèche. Elle ne rend rien de l'inimitable nuance que les souvenirs gardent des circonstances d'autrefois et de nos sentiments passés. Cette amitié-là demeure pour moi inséparable du clair de lune beethovenien qui la fit naître et cela la plonge dans une atmosphère de grâce irréelle, ainsi qu'en ont parfois les songes. D'ailleurs, elle ressemble à ces rêves que j'eus quelquefois, m'efforçant de rejoindre un autre être, cherchant à le séduire, à me faire aimer de lui. Après bien des efforts, bien des traverses, je me détournais vers un autre objet ou bien c'était lui qui se dérobait, le partenaire de ce jeu s'évanouissant, tel un elfe dans un rayon de lune...

 

Trois ans au moins s'écoulèrent, lorsque je reçus une lettre singulière. J'avais reconnu l'écriture de Pierre, longue, penchée, sans déliés, sans épaisseur. Regrettant, disait-il, de n'avoir plus de mes nouvelles, il avait rôdé dans mon quartier dans l'espoir de me rencontrer et il avait eu « l'heur » de m'apercevoir devant la porte de ma maison bavardant avec un camarade inconnu de lui. Il était resté longtemps sur l'autre trottoir sans oser traverser la rue pour m'aborder. Mais, à présent, la plume à la main, il ne se sentait plus aucune timidité pour m'avouer qu'il avait « le plus ardent désir » de me revoir et ce désir, il le traduisait en termes si chaleureux que brusquement mes yeux se dessillèrent.

 

Ainsi, se dévoilait l'autre face de ce Pierrot lunaire, la face qu'il tenait cachée dans l'ombre et que, bêtement, je n'avais pas même soupçonnée. Cette lettre était probante. Ce doux rêveur, ce débile pondéré, enfin sorti de sa chrysalide, avait des sens et des relations platoniques ne leur suffisaient plus. Cette révélation sur la vraie nature de Guyolot illumina aussitôt vingt traits épars de son comportement que j'avais fugitivement remarqués au cours de nos entretiens, mais que j'avais provisoirement rejetés dans l'oubli, faute de leur avoir prêté la moindre importance. Ma mémoire qui les avait retenus à mon insu, me les restituait et maintenant que j'avais la clé pour les déchiffrer, je découvrais le sens de certains de ses silences, de ses hésitations, de ces airs embarrassés qu'il prenait parfois, paraissant vouloir dire quelque chose qu'il ne parvenait pas à faire sortir de sa gorge. Que n'avais-je eu une once de l'attentive perspicacité de Marcel Proust ! J'aurais des années plus tôt découvert le pot aux roses.

 

Je relus sa lettre. La première surprise dépassée, son contenu insolite me laissa plein d'étonnement. Je n'arrivais pas à comprendre comment Pierre avait pu s'imaginer que je consentirais à m'engager dans la voie qu'il me proposait. Pendant des années, nous avions parlé à cœur ouvert de tout ce qui nous passait par la tête et rien, par paroles, par plaisanterie ou par allusion ou autrement, n'avait pu lui laisser croire que j'accueillerais sa proposition. Je portai donc sa tentative audacieuse au compte des illusions et du manque de psychologie dont il était capable. Bien entendu, je ne fus pas même effleuré par la pensée que Guyolot aurait deviné à quelque signe la secrète inclination de mes penchants que j'ignorais encore d'une manière totale. Ce ne fut que plus tard que je reconnus le flair extraordinaire dont il avait fait preuve.

 

Maintenant, quand je tisonne ces souvenirs, je me dis que s'il avait été bel homme ou seulement plus viril et, surtout, plus entreprenant, tout aurait pu être changé... Mais alors, jouant le personnage que je croyais être, je lui répondis sans barguigner de ma meilleure plume que, tout en étant sensible à sa fidélité, je préférais en rester où nous étions, ne fût-ce que pour garder intact et pur le souvenir de notre amitié. De nouveau, ce fut le silence pendant des années.

 

Vers la fin de 1924, je reçus un opuscule in-16 édité chez Eugène Figuière, intitulé Platoniquement et signé : Axieros. Point de dédicace, mais une carte ainsi libellée :

 

« avec l'hommage d'

AXIEROS

qui serait heureux de faire

oublier les torts

de Pierre Guyolot ».

 

Quels torts, grands dieux ? D'où venait cette culpabilité imaginaire ? Je ne lui avais jamais adressé de reproches. Sa plaquette me réservait d'autres surprises. Ce garçon qui n'avait pas appris le grec, s'affublait d'un pseudonyme devant signifier dans sa pensée « digne d'être aimé », mais où, dans quelle œuvre avait-il déniché ce mot inusité ? L'exergue du titre est en grec ancien, ainsi traduit sur la page de garde : « ... ceux que l'Éros céleste inspire se tournent vers le sexe masculin. Platon ». Les épigraphes des douze chapitres sont tantôt en latin, tantôt en anglais ou en allemand et deux des titres sont en majuscules grecques : YAKINΘOΣ et EPΩΣ OYPANIOΣ, sans daigner indiquer à ceux qui l'auraient ignoré qu'il s'agit d'Hyacinthe, le bien-aimé d'Apollon, et d'Éros céleste. Cette manière d'érudition me fit sourire.

 

Quant au contenu de l'œuvre elle-même...

 

La Fontaine écrivait : « Si Peau d'Ave m'était conté, j'y prendrais un plaisir extrême. » Eh bien, non, je n'en dirai pas autant de cette plaquette. Je viens, non sans un persévérant effort, de relire ses cent quarante-deux pages afin de rafraîchir ma mémoire qui en avait bien besoin. A présent, je suis en état d'en parler congrument et cela me suffit. Je ne recommencerais pas cette épreuve.

 

Mes impressions sont assez différentes de celles que j'eus il y a trente-cinq ans, non pas tant qu'ayant changé moi-même entre temps, je ne lise plus avec les mêmes yeux et que j'admire maintenant ce qui m'avait déplu jadis (je dirai tout à l'heure pourquoi), mais parce que l'œuvre m'apparaissant sous un éclairage nouveau, je ne l'ai plus jugée pour elle-même, pour ses qualités et ses défauts, mais comme une curieuse anticipation de ce que nous avons rencontré plus d'une fois dans cette revue, Axieros traitant des sujets très proches de ceux que nous y retrouvons.

 

On comprend donc pourquoi Platoniquement prend rang à mes yeux d'ancêtre préhistorique d'une nombreuse lignée et pourquoi je propose de placer son auteur dans notre galerie de paléontologie homosexuelle, parmi les fossiles en qui l'évolution préparait nos voies et même, de le pourvoir d'une petite étiquette pédante, comme il se doit en pareil cas. Il serait, cet Axieros, l'archeopteryx androphilos, lui dont le plumage et la timide voix annonçaient les oiseaux futurs qui devaient, si nombreux et si variés, venir percher sur le chêne arcadien, notre arbre de la connaissance et de la délivrance.

 

Comment n'aurais-je pas gardé un souvenir ému de ces merveilleuses années qui suivirent 1918 ? L'ivresse de la paix retrouvée et qu'on croyait pour toujours assurée, remplissait les cœurs d'euphorie. Comme on jouissait pleinement de libertés aujourd'hui massacrées ! Temps trop bref, hélas. Ce ne fut que l'été de la Saint-Martin de la douceur de vivre, un rappel fugitif de la Belle Époque. Au milieu de la gaieté, de l'entrain, de la prospérité, de l'insouciance générales, aux sons du jazz naissant (première entrée de l'âme africaine dans notre civilisation), comme on se sentait heureux à peu de frais !

 

Tout, bien sûr, n'était pas parfait. Derrière ce décor brillant, les conditions de vie particulières à notre minorité restaient assez périlleuses. Mais par comparaison avec ce que nous subissons, quelle période de félicité ! Dans le bouillonnement de ces belles années 1920 à 1928, le mouvement d'idées, de sentiments et de mœurs qui devait fomenter trente ans plus tard Arcadie, commençait déjà à émerger. Quelques artistes doués d'antennes de la plus fine sensibilité traduisaient ou plutôt démasquaient cette préoccupation nouvelle en œuvres magistrales. En 1921, André Gide publie Si le grain ne meurt et Marcel Proust Sodome et Gomorrhe ; en 1924, l'un réédite le très confidentiel Corydon et l'autre fait paraître Albertine retrouvée. Certes, par comparaison, Platoniquement est bien plat, bien gauche, presque illisible, mais il appartient au même courant.

 

Pierre Guyolot devait mourir des suites d'une opération deux années après la publication de sa plaquette. S'il avait vécu, jusqu'où ce timide emballé aurait-il été ? Du pathos de son style, serait-il parvenu à tirer quelque chose de clair, de simple, voire d'original ? Sans doute, serait-il venu prendre place dans la petite phalange qui coopéra dès les premiers jours avec le courageux fondateur d'Arcadie. Sans doute, plus d'un d'entre nous aurait goûté la douceur de ce garçon qui paraissait « incapable de faire du mal à une mouche » et dont l'âme portait en elle tant de rêve et de naturelle gentillesse. Mais il n'est plus et son nom même est oublié. Seul demeure son essai et, si peu estimable soit-il, reconnaissons qu'il n'était pas sans courage aux jours anciens de l'entre-deux guerres, d'avoir osé entreprendre avec de si faibles moyens la défense de l'indéfendable cause.

 

Après avoir reçu et lu Platoniquement, dont le titre en somme ne convenait guère à la chose, je me résolus à répondre à P. G. par une réfutation sous forme de dialogue à l'antique. Je cédais à une de ces démangeaisons littéraires qui, comme un eczéma, me reprennent de temps en temps. Ayant retrouvé un brouillon de mon texte, il ne m'a pas plu. Il m'a semblé presque aussi mauvais que la plaquette de Guyolot. (Ce n'est pas peu dire.) Trop d'années ont passé. Ma réponse me paraît par certains côtés l'œuvre d'un autre, de cet autre que je fus. J'y retrouve aussi des traits constants de celui que je n'ai pas cessé d'être, toujours en lutte au plus secret de soi, ne s'avouant jamais vaincu malgré cent défaites éclatantes, refusant la négation, vraiment trop facile et trop lâche à ses yeux, des plus hautes valeurs du spirituel pour la seule satisfaction des passions charnelles. Je sais que je ne céderai pas à l'astucieuse tentation que Paul Valéry place dans la bouche du Serpent :

 

« ... Ne pense pas !

Ici, les délices sont causes

Suffisantes au cours des choses ! »

 

Déjà, dans ce dialogue ancien je m'étais engagé dans ce débat inépuisable que tant d'entre nous connaissent bien pour le soutenir au long de leur vie, débat pitoyable et pathétique où entre en jeu tout ce qui fait la misère et la grandeur de l'homme (ce que tant de nos détracteurs oublient complètement). Débat nécessaire aussi, car il illustre cette vérité intime dont je ne suis pas l'inventeur :

 

L'acceptation de soi ne va pas de soi.

 

Arcadie n°101, Eugène Dyor, mai 1962, pp. 313 à 322

 


Lire le dialogue liminaire de « Platoniquement »

 

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