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Roger Peyrefitte par André Baudry

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme la plupart des homophiles j'ai connu Roger Peyrefitte par Les Amitiés particulières.

C'est pourquoi, au moment où sur les écrans paraît la version cinématographique de ce chef-d'œuvre, nous avons pensé, en Arcadie, consacrer plusieurs de nos pages à son auteur, parrain de cette revue, et qu'il illustre de sa plume incomparable.

Il n'est pas un homophile, y a-t-il un homme même, qui n'ait subi le charme des Amitiés particulières ?

Georges, Alexandre, Lucien, c'est souvent l'un de nous, n'est-ce pas, l'un de nous qui avons vécu pareils moments dans notre enfance ou dans notre adolescence, dans un internat religieux, au lycée, dans une colonie de vacances, à l'école communale, en quelque endroit que, ce soit, l'un de nous qui avons vibré pour l'un de nos camarades ?

Même ceux qui aujourd'hui ne veulent plus se souvenir, ne veulent plus comprendre, et ne savent que condamner et maudire, même ceux-là, très souvent, ont connu les mêmes émois. Ah oui, l'universalité des Amitiés particulières !

Il faut avoir la dose d'hypocrisie d'un Mauriac pour ne point vouloir s'en souvenir.

Bien qu'auteur de ce roman, Roger Peyrefitte aurait pu, comme tous ses confrères, bouder, mépriser, malmener, ignorer, calomnier Arcadie.

Cet homme qui ne s'est pas engagé dans beaucoup de ces mouvements littéraires, artistiques, politiques comme la majorité des autres écrivains, a cependant osé s'engager en Arcadie.

Et lorsqu'on sait ce qu'est cet engagement de par le tabou qui nous environne et nous étreint, on ne peut, à première qu'être extrêmement surpris que Roger Peyrefitte donné son nom à notre revue. Ah oui, c'est vrai, j'oubliais, mais voyons, qui ne le dit, qui ne le crie, qui ne le clame, qui ne s'en émerveille ou ne s'en choque; c'est l'auteur à scandale, c'est l'auteur à gros tirage grâce à ses indiscrétions, à ses ragots, à cet amas de petits secrets déballés sans pudeur, sans retenue, pour le malsain plaisir d'un public toujours en quête de mystères malpropres !

Alors, ce serait donc dans son caractère, après tout, que de s'être donné à Arcadie, d'autant que cela rejoint ses goûts intimes !

Ce serait une erreur de croire cela.

Mais pourquoi vouloir attribuer le mot scandale à ce qui est seulement la vérité !

Quelle confusion ! Confusion qui sert une fois encore les hypocrites. Je connais de ces écrivains qui ont refusé toute collaboration à Arcadie, qui nous ont souhaité le mal, et qui mènent une vie de débauche. Aucune morale, aucune retenue, aucun vrai élan du cœur, aucune générosité, aucun respect de l'autre, des aventuriers de l'amour, c'est tout. Mais ceux-là nous condamnent ! Misérables petits individus ! Roger Peyrefitte, lui, a compris ce que nous faisions, ce que nous voulions, il a participé à certaines de nos activités et il a vu le bien incontestable que nous opérions auprès de beaucoup, pour lui qui est le serviteur de la vérité, même si pour servir cette vérité il faut attaquer un Pape, un ministre, de grands noms passés ou actuels, des corps constitués très fiers de leur honorabilité, le devoir était d'épauler Arcadie. De cette prise de position nous devons être reconnaissant à Roger Peyrefitte.

Lecteurs, vous pourriez maintenant me dire : mais ce Peyrefitte qui parle tant des autres ! qui soulève tant de voiles ! si vous le connaissez un peu, dites-nous qui il est ?

Je vous dirai alors et premièrement que Roger Peyrefitte est un travailleur. Ceux qui croient, et ils ont parfois raison en constatant l'abondante production littéraire de certains auteurs qui fabriquent romans, essais, nouvelles en un tour de main, qu'être écrivain est un loisir, un repos, une fête, ne doivent pas le penser pour Roger Peyrefitte. Peu de vie à lui, pas de vie mondaine, pas de sorties, de vacances..., le travail ! Dès six heures le matin, il est à son bureau jusqu'à onze heures, une promenade à pied d'une heure, un frugal repas, et à nouveau le travail, jusque tard le soir, chaque jour, Roger Peyrefitte ignore dimanches et jours de fête. Que ce soit à Paris, que ce soit à Taormina, la même règle.

Recherches de documents, audition de témoins indispensables, organisation de ses notes, de ses fameux « petits carnets », écrits de cette plume dont on voit un spécimen par la photocopie d'un brouillon des Amitiés, diction à son dactylographe, relecture de ce qui vient d'être frappé, corrections et encore corrections, voilà la vie intime, la vraie vie de Roger Peyrefitte.

Sans connaître la vie des autres écrivains, je suis bien persuadé qu'il est l'un des seuls à tant travailler, cela étonne-t-il d'ailleurs ? Je ne le pense pas, car chacun, à la lecture de ses œuvres, se rend bien compte du temps, de l'acharnement qu'il a fallu pour réaliser ces monuments. Et pendant ce long travail – certains livres lui ont demandé deux ans de travail acharné – une vie intérieure extraordinaire, puissante, riche. Ceux qui connaissent Peyrefitte, qui l'approchent parfois, s'en rendent vite compte.

L'éclat du regard derrière ses lunettes, ses gestes et sa voix ! Quelle vie ! Quelle passion ! Il adore ce, qu'il fait, un livre édité il l'oublie, un peu trop d'ailleurs, que de fois ne le lui ai-je dit, déjà il est pour le suivant, il est dans l'autre, il ne vit que pour cette nouvelle étude, ces recherches, cette construction qu'il veut toujours parfaite, et l'unanimité du moins s'est bien faite là : le style de Roger Peyrefitte !

On dirait un peu vulgairement : un bûcheur.

Roger Peyrefitte est un sensible. On pourrait ne pas me croire. La lecture de beaucoup de ses livres nous le montre distant, froid, sans vie. Historien, esthète, pas d'œuvre d'imagination – il reconnaît lui-même n'en avoir pas – retenant toujours toute émotion. Qui, parmi nous, puisque j'écris cet article pour les Arcadiens, n'aurait souhaité en telle page de Jeunes proies, de l'Exilé de Capri par exemple, plus d'émotion, de cœur, d'effusion, de tendresse, d'amour humain, chaud et vif, rouge comme il devait être dans la réalité ? (On lira plus loin le chapitre inédit des Clés de saint Pierre que Roger Peyrefitte a donné à Arcadie et que nous republions, vous y trouverez comme moi, je le pense, une forte émotion très contenue certes, mais qui cependant par un mot ici ou là s'épanche.) ... Je ne peux donner qu'un exemple, mais il est capital.

Il y a quelques années Marc Daniel et moi nous avons eu la joie incomparable d'accompagner Roger Peyrefitte dans un vrai pèlerinage ! Les lieux de son enfance, le collège des Amitiés particulières ! Alet, riant petit village... Roger Peyrefitte reconnu dans les rues de la cité par de vieilles personnes qui avaient connu M. et Mme Peyrefitte, ses parents, et la Maison où il écrivit durant la guerre son chef-d'œuvre, oh le sort ! devenu, depuis, l'Ecole communale... Georges et Alexandre en cette cour, en ces salles de classe..., la Cathédrale d'Alet et le banc sur lequel on peut encore lire Famille Peyrefitte..., le petit cimetière adossé à l'église, la tombe où nous nous sommes recueillis ; enfin, perdu sur un coteau, le collège où vécut Roger Peyrefitte. Dois-je dire que l'émotion qui l'étreignait alors était aussi nôtre, nous passâmes d'abord par la chapelle qui dans le livre est tout naturellement le centre de la vie de ces internes d'un collège catholique, elle était vide, silencieuse, comme elle se prêtait au souvenir..., la cour intérieure, une classe : à travers une vitre nous vîmes des élèves travailler, les uns attentifs, les autres distraits..., nous rencontrâmes le Supérieur, Roger Peyrefitte se présenta, et nous allâmes à travers le parc, jusqu'à la serre, cette serre qui est l'un des moments les plus émouvants des Amitiés.

Oui, on peut à coup sûr certifier qu'est sensible celui qui vibre ainsi aux souvenirs de son enfance, de son adolescence, de sa vie familiale, de sa vie de collégien.

Très souvent, trop souvent peut-être, Roger Peyrefitte s'est appliqué à ne pas montrer son cœur et ses pulsations, croyez-moi, son cœur est un cœur, et il vibre comme tout cœur humain, et c'est bien pourquoi aussi il est en Arcadie.

Je ne vous apprendrai rien en vous disant que Roger Peyrefitte est un amant du beau, ses livres le disent assez, son appartement-musée où se trouvent des richesses artistiques incomparables, ses extases renouvelées devant certains vestiges du passé, j'en ai été combien de fois le témoin en parcourant avec lui Rome ou Naples...

Faudrait-il évoquer le Roger Peyrefitte diplomate, ou le Roger Peyrefitte, malgré certaines apparences, religieux ?

D'ailleurs en cette livraison, les premiers collaborateurs d'Arcadie, à leur façon, avec leur talent, leur optique, leur philosophie, vous disent ce qu'ils pensent de Roger Peyrefitte, de son œuvre, de ses héros.

Je n'ai voulu, quant à moi, très simplement, que dire un peu ce que je sais de Roger Peyrefitte, et dire l'amitié que je lui porte, on le sait déjà.

Ce qui nous permet de nous entendre, de nous comprendre, de nous estimer, et cela dès le premier jour où nous nous sommes rencontrés, c'est le même souci, la même soif de vérité.

Roger Peyrefitte traque la vérité partout, il la veut serrer dans ses mains, dans son cœur. Ne va-t-il pas, l'an prochain, parcourir les grandes villes d'Italie pour donner une conférence sur le thème de la vérité ? Vérité dans le monde de l'Eglise, dans celui de la diplomatie, de la franc-maçonnerie, demain chez les Juifs, vérité dans sa vie et ses secrets, et c'est le bouleversant et terrible récit de La mort d'une mère, vérité dans la vie du cœur et des sens, vérité dans l'amour, ce sont tant et tant de pages dans chacun de ses livres.

N'est-ce point également ce que nous faisons en Arcadie, ce que nous voulons en Arcadie ?

Oui, je sais, nous savons : « A chacun sa vérité. » Roger Peyrefitte se trompe-t-il ? Nous trompons-nous ? Ultime exemple, a-t-il eu tort de laisser filmer Les Amitiés particulières ?

Quelle vérité y a-t-il dans l'amour de Georges pour Alexandre, et d'Alexandre pour Georges?

Quelle part de vérité y a-t-il dans nos amours ?

Ah, je répondrai, et jamais rien ne m'empêchera de le dire et de le redire, puisque c'est la vie de tous ceux qui nous ont précédés, puisque c'est votre vie, puisque ce sera celle de combien, demain et après-demain, en quelque point de la terre, et en n'importe quel cœur d'homme ou de femme, puisqu'il y a désir, puisqu'il y a espoir, puisqu'il y a souffrance, puisqu'il y a effort, puisqu'il y a générosité, puisqu'il y a effacement de soi devant l'autre, puisqu'il y a fusion des intelligences, des cœurs, des âmes, puisqu'il n'y a plus qu'un, oh n'est-ce pas, Roger Peyrefitte, de votre Georges et de votre Alexandre, de vous et de celui que vous avez choisi, de celui qui vous a choisi et de vous, puisqu'il y a amour, il y a vérité !

Il y a beaucoup d'amour chez Roger Peyrefitte, il y en a tant et tant dans cette Arcadie...

Il y a la hantise de la vérité chez Roger Peyrefitte, et Arcadie n'a jamais voulu obtenir autre chose que la vérité pour elle et pour ceux qu'elle représente...

Et quoi, n'est-ce pas les deux seules présences indispensables en toute vie humaine : la vérité, l'amour ?

Arcadie n°130, André Baudry, octobre 1964

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