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Une saison à Djibouti, Jean Claude Quénet

Publié le par Jean-Yves

Qu'est-ce qu'un couple dont la vie n'offre en partage que la sexualité, et… par trois fois la naissance d'un enfant ? Tel est le nœud du couple que formaient Jean, le narrateur, et Marlène.

 

Un envoûtement partagé et singulier permet-il à l'inverse à un couple de s'entendre pour la vie ? Telle est la trame existentielle dessinée par Jean et Arthur ; deux hommes qui se ravissent mutuellement.

 

Jean, de quatorze ans son aîné, rencontre Arthur à Djibouti – territoire encore sous souveraineté française – où les deux hommes travaillent ; le premier tient un commerce d'objets de luxe, le second s'active les nuits pour Air France.

 

« […] bien que décelant son côté frimeur, je fus frappé par son extraordinaire beauté. Il me rappelait un pêcheur tahitien que j'avais peint à l'âge de dix-huit ans, d'après un tableau de Gauguin. Il en avait toute la grâce, la finesse et la puissance de trait. Comme il amplifiait légèrement et stylisait le mouvement de ses jambes et de ses bras musclés, il semblait exécuter autour du baby-foot une étrange danse barbare, scandée par sa chevelure noire, souple et brillante qu'il portait presque jusqu'aux épaules. » (p. 94)

 

Jean Claude Quénet ancre son histoire dans les souvenirs de chacun des protagonistes. En filigrane court la question : par quoi ou par qui chacun a-t-il été contraint ?

 

« Beaucoup m'envient mon implacable mémoire, s'ils savaient pourtant quel fardeau elle peut devenir certaines nuits et combien elle me rend mal à l'aise avec la notion de temps qui emporte le plus grand nombre, ceux pour qui un clou chasse l'autre et ne sont durant toute leur vie que d'éternels nouveau-nés. J'aimerais pouvoir comme eux tourner chaque page en oubliant la précédente et retrouver un minimum de virginité, de foi et d'inconscience. Pouvoir recommencer autre chose et succomber à de nouveaux leurres sans le frein désespérant de l'expérience, du souvenir et de la fidélité : la fidélité est une sorte de mémoire du cœur. Mais c'est impossible, je me souviens de tout, je ne peux rien laisser derrière moi, et ma mémoire n'est plus un outil de qualité, mais une monstrueuse infirmité que je vois grossir comme une tumeur avec effarement au fil des années. » (p. 186)

 

A 37 ans, Jean traverse-t-il encore les mêmes paysages que ceux d'Arthur ? Ce qui semble de plus en plus flagrant, c'est que ses désirs et ses attentes n'ont plus l'espérance de victoires qui seraient définitives.

 

Un homme mûr dit sa vie : le narrateur (l'auteur) ose aborder ce point grave : toi, lecteur, tu dois savoir, je te dois cette vérité, infime peut-être, c'est la mienne et peut-être est-ce, aussi là, ta vérité…

 

« Les conséquences psychologiques du passage de Vicky m'avaient sans doute marqué profondément pour le reste de ma vie. Nous avions vécu pendant près de trois mois ensemble dans une harmonie si parfaite, sans l'ombre d'une querelle, que par la suite inconsciemment j'ai dû accepter l'idée qu'il était beaucoup plus simple de vivre avec un copain qu'avec une femme. N'avais-je pas été jusqu'à accepter, non seulement sans dégoût, mais avec une certaine tendresse, le débordement intempestif de sa virilité ? » (pp. 151-152)

 

La beauté de ce récit est de ne jamais permettre totalement au lecteur de résoudre l'énigme du lien qui unit les deux hommes qui s'entendront, parfois, mais… ne vivront rien.

 

Jean Claude Quénet décrit dans un style à la fois droit, métaphorique et pudique la sexualité des deux amants. Son livre ne s'en tient pas là ; il sonde ce qui peut aimanter deux personnes.

 

Si leçon, ce récit offre, c'est que pour aimer, il faut lâcher prise, accepter d'éteindre sa vigilance.

 

« Je décelais déjà, sans vouloir les admettre, les premières et imperceptibles fissures qui nous sépareraient, et dont nous serions l'un et l'autre, malgré nous, responsables. Je savais que ce serait encore plus difficile pour lui que pour moi d'enrayer ce processus de décomposition. Il ne pourrait jamais s'empêcher de frimer et de séduire, au besoin sans trop se préoccuper de la peine qu'il pourrait me faire, par vanité d'une part, mais aussi pour ne pas être considéré comme un pédé, non seulement par les autres, mais surtout par lui-même. Moi par contre, j'étais certain de ne jamais adhérer à ses codes machistes primaires et de ne pouvoir le considérer autrement que comme un hypocrite, chaque fois qu'il renierait notre intimité pour frimer et se donner en spectacle à des abrutis, que souvent par ailleurs il détestait. Combien de temps pourrais-je supporter ce double comportement, qui non seulement m'exaspérait, mais me conduisait à le mépriser et à me mépriser moi-même de l'aimer. » (p. 231)

 

■ Editions du Sagittaire, juillet 2007, ISBN : 978-2917202029

 


Il y a d'autres merveilleuses pages dans l'ouvrage de Jean Claude Quénet : celles sur les relations entre un être humain et un maki (p.30), sur Chifta le guépard adoptif de Jean, sur Djibouti vu et vécu comme un personnage.


Une saison à Djibouti est en vente chez son auteur, contactez-le par mail : jeanclaude.quenet@sfr.fr

 

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