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Schopenhauer et le problème de l'homosexualité par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves

Vous, doctes à la haute et profonde science,

Vous qui devinez et qui savez

Comment, où et quand tout s'unit,

Pourquoi tout s'aime et se caresse ;

Vous, grands savants, instruisez-moi

Découvrez-moi ce que j'ai là,

Découvrez-moi où, comment, quand

Et pourquoi pareille chose m'arriva.

Bürger

 

Un grand métaphysicien allemand du XIXe siècle, Schopenhauer (1780-1860), s'est défendu de s'être fait le protecteur et l'avocat de la pédérastie. Cependant, en rompant la conspiration du silence, en refusant de se contenter des classiques anathèmes, en examinant le problème avec objectivité et profondeur, il s'est exposé courageusement aux attaques des éternels maniaques de la diffamation.

 

Schopenhauer utilise tour à tour Kant et la Métaphysique hindoue. Dans son ouvrage « Le Monde comme volonté et représentation », il montre que les individus ne se distinguent les uns des autres que dans l'espace et le temps ; or l'espace et le temps, formes a priori de la sensibilité ne sont que des apparences, le voile trompeur de Maya déesse de l'illusion, qui nous cache l'X mystérieux qui soutient le monde : la Volonté, promotion métaphysique de la tendance, substance unique dont tous les êtres ne sont que des manifestations, sorte d'hydre de Lerne dont les individus sont les têtes et renaissances multiples. Ce vouloir-vivre, égoïste et aveugle est à la racine du mal inhérent à l'univers. C'est lui le principe de l'illusion amoureuse.

 

La passion amoureuse, en effet, dans son essence, a pour but la procréation de l'enfant avec ses qualités, et c'est de là qu'elle tire son origine. Pour atteindre son but, la nature fait naître chez l'individu une certaine illusion, à la faveur de laquelle il regarde comme un avantage personnel ce qui en réalité n'en est un que pour l'espèce, si bien que c'est pour l'espèce qu'il travaille quand il s'imagine travailler pour lui-même ; il ne fait alors que poursuivre une chimère qui voltige devant ses yeux, destinée à s'évanouir aussitôt après, et qui tient lieu d'un motif réel. Pour satisfaire son besoin sexuel, l'homme oublie toute prudence. Il croit qu'il accomplit tous ces efforts et tous ces sacrifices pour sa jouissance personnelle alors que le génie de l'espèce, qui l'abuse par une illusion voluptueuse, le fait travailler pour une toute autre fin : la conservation du type de l'espèce dans toute sa pureté. Aussi, note le grand pessimiste, chaque amant après le complet accomplissement du grand œuvre, trouve-t-il qu'il a été leurré ; car elle s'est évanouie, cette illusion qui a fait de lui la dupe de l'espèce. Cette Métaphysique de l'Amour amène Schopenhauer à une remarque très importante. L'amour de l'homme décline sensiblement, à partir du moment où il a reçu satisfaction, presque toutes les autres femmes l'attirent plus que celle qu'il possède déjà, il aspire au changement. Au contraire, l'amour de la femme augmente à partir de ce moment. La femme s'attache fermement à un seul homme (Havelock Ellis dira que c'est le sexe féminin qui est monogame). C'est que l'homme peut, sans peine, engendrer en une année plus de cent enfants, s'il a à sa disposition un nombre égal de femmes, tandis qu'une femme même avec un pareil nombre d'hommes, ne pourrait toujours mettre au monde qu'un enfant dans l'année (en laissant de côté les naissances jumelles). Ainsi donc la fidélité conjugale, tout artificielle chez l'homme, est naturelle chez la femme, qui cherche à conserver l'homme qui doit nourrir et protéger l'enfant à naitre. Par suite, l'adultère de la femme est plus impardonnable que celui de l'homme. (André Gide, dans Corydon, justifiera l'homosexualité masculine en partant de considérations analogues.)

 

La satisfaction fournie par un autre sexe n'est donc, pour Schopenhauer qu'un instinct déguisé, c'est-à-dire que le sens de l'espèce, Préposé à la conservation du type. Ainsi s'expliquent les considérations d'âge, de beauté, d'harmonie qui dirigent les humains dans leur choix du partenaire sexuel : si les femmes trop grasses n'inspirent aux hommes que de l'aversion, c'est que cette constitution est un signe d'atrophie de l'utérus et par suite de stérilité ; l'esprit ne s'en rend pas compte, mais l'instinct le sait. Si les femmes préfèrent aux jeunes gens les hommes de 30 à 35 ans, si elles sont attirées par la force et le courage de l'homme plutôt que par sa beauté, c'est que ces avantages leur garantissent la procréation d'enfants vigoureux et en même temps leur assurent à elles-mêmes un vaillant protecteur.

 

Schopenhauer sait que les sexualités masculine et féminine comportent d'innombrables degrés et qu'il existe des hermaphrodites, tenant le milieu entre les deux sexes et impropres à la reproduction. Mais, dit-il, le Génie de l'Espèce s'efforce de rectifier un type de l'espèce qui semble défectueux d'en corriger les déviations déjà existantes dans la personne qui fait son choix amoureux, et de ramener ainsi le type à toute sa pureté, ainsi l'homme le plus homme cherchera la femme la plus femme, et inversement. Pour la même raison les petits hommes ont une prédilection très marquée pour les grandes femmes et vice-versa. L'homme est un être vivant et les exigences de la vie passent avant celles de l'individu.

 

Dans tous ceux qui sont capables de procréer, le Génie de l'Espèce médite sur la génération à venir.

 

L'homosexualité, en apparence contraire aux fins de la nature, sert en réalité ces mêmes fins, quoique d'une façon seulement indirecte, comme moyen préventif contre des maux plus grands.

 

On la rencontre dans toutes les races humaines et chez certains peuples elle a pris l'envergure d'une véritable habitude nationale. La Grèce et Rome l'ont érigée presque en institution. Orphée (qui dut à ce motif d'être déchiré par les Ménades) et Thamyris en ont été accusés. Virgile et les poètes l'ont chantée (Églogues II). Les philosophes en parlent davantage que de l'amour sexuel. Platon semble presque n'en pas connaître d'autre. Il loue Socrate, comme d'un héroïsme surhumain, d'avoir repoussé les propositions d'Alcibiade. Dans les Mémorables de Xénophon, Socrate parle de la pédérastie comme d'un acte irrépréhensible et même louable. Les Stoïciens jugent l'homosexualité digne du sage. Aristote dans un passage que citera également Edward Westermarck (Politisa, II, 9, p. 1269 B) parle d'elle comme d'un usage ordinaire sans la blâmer. Schopenhauer constate l'existence de pratiques homosexuelles chez les Celtes, pratiques favorisées par les lois, à titre de moyen préventif contre un excès de population. Il mentionne la passion du législateur Philolaos pour les hommes. Cicéron dit que, chez les Grecs, c'était un déshonneur pour les jeunes gens de ne pas avoir d'amants.

 

En Gaule, l'homosexualité était très répandue. En Chine et dans l'Inde elle est encore actuellement très commune. Il en est de même chez les peuples de l'Islam, et dans le Gulistan de Sadi, le livre De l'Amour traite exclusivement de la pédérastie. Les Hébreux condamnent cet amour avec sévérité et Dieu frappa les Chananéens qui en avaient fait leur habitude. Cette attitude à l'égard de l'homosexualité eut une profonde et durable influence sur le législateur européen. Pendant tout le Moyen-âge, et même plus tard les législateurs chrétiens crurent qu'il ne fallait rien de moins qu'une mort douloureuse au milieu des flammes pour expier un tel péché. En dépit de ces atrocités, on n'est pas parvenu à l'extirper. L'universalité et l'indestructibilité persistante de l'homosexualité témoignent, dit justement Schopenhauer, (et l'argument sera repris par André Gide) qu'elle procède par quelque côté de la nature elle-même. Comment faut-il l'expliquer ?

 

Schopenhauer prend pour point de départ un passage de la Politique d'Aristote où ce philosophe expose que des hommes trop jeunes ou trop vieux engendrent des enfants faibles et mal constitués. Aristote prescrit à l'homme de ne plus mettre d'enfants au monde après 54 ans ; il peut continuer cependant à entretenir commerce avec sa femme, pour raison de santé ou pour tout autre motif. Quant au moyen d'exécuter le précepte, il n'en parle pas, mais son opinion tend manifestement à indiquer l'avortement pour éliminer les enfants engendrés à cet âge puisque, quelques lignes plus haut, il vient de recommander ce moyen.

 

La nature ne pourra ni contester le fait constaté par Aristote, ni le supprimer. Elle ne fait pas de saut, et elle ne pouvait supprimer tout d'un coup la sécrétion séminale de l'homme. Mais, d'autre part, rien ne lui tient tant à cœur que la conservation de l'espèce et de son vrai type. Le Génie de l'Espèce, pour éviter les maux d'une génération trop tardive et trop prématurée, s'est adressé à son instrument favori : l'instinct. Il a choisi la pédérastie « pour éviter dès l'origine et de loin le mal bien plus grand de la dépravation de l'espèce et prévenir ainsi un malheur durable et qui ne ferait qu'aller en grandissant ».

 

C'est pourquoi ce penchant érotique se rencontre soit dans l'adolescence, soit dans la vieillesse, quand le sperme non mûr encore ou gâté par l'âge, ne peut produire que des êtres faibles, imparfaits et misérables. L'âge viril, pense Schopenhauer (qui ne pouvait connaître le freudisme et ses prolongements !) ne connaît pas ce penchant, et ne peut même le concevoir. Les Grecs nous représentent l'amant comme presque toujours vieux. Parmi les dieux mêmes nous ne trouvons que les vieux : Zeus et Hercule, pourvus de mignons ; Mars, Apollon (?), Bacchus n'en ont pas. L'homosexualité est le résultat d'une faculté génitale sur son déclin ou trop peu formée encore, qui, dans les deux cas, est un danger pour l'espèce. La nature donne le change à l'instinct sexuel, pour en déjouer les effets les plus pernicieux.

 

L'homosexualité affirmant la volonté de vivre ne pouvait être que condamnée par Schopenhauer. Pour ce philosophe, la Volonté doit, par la pitié, se détacher de la vie. C'est la négation du vouloir-vivre. L'homme atteint dès lors à la résignation, à la paix. L'ascétisme absolu, la chasteté parfaite de tous ferait disparaître l'humanité et sans doute le monde, qui attend de nous sa délivrance, car sans sujet pas d'objet. Ce serait le salut, cet état que les hindous appellent du mot Nirvâna qui signifie extinction.

 

Aussi l'amour de l'homme pour la femme est-il finalement condamné avec des accents beaucoup plus convaincants que l'homosexualité. « Si nous abaissons nos regards sur la mêlée de la vie, que voyons-nous ? Tous les hommes pressés par la misère et les souffrances emploient leurs forces à satisfaire ces besoins infinis, à se défendre contre les formes multiples de la douleur sans pouvoir espérer rien d'autre que la Conservation de cette vie individuelle, si tourmentée pendant un court espace de temps. Cependant, au milieu de ce tumulte, nous apercevons les regards de deux amants qui se rencontrent ardents de désir : — pourquoi tant de mystère, de dissimulation et de crainte ? — Parce que ces amants sont des traîtres, dont les aspirations secrètes tendent à perpétuer toute cette misère et tous ces tracas, sans eux bientôt finis, et dont ils rendront le terme impossible, comme leurs semblables l'ont déjà fait avant eux. » (Le Monde comme Volonté et comme représentation, trad. A. Burdeau, tome III, p. 371. Alcan)

 

Au sujet de cette théorie de l'homosexualité, on doit faire remarquer que l'instinct est loin d'avoir l'infaillibilité que lui prête Schopenhauer et que des signes de dégénérescence physique ou mentale marqués sont relativement rares aussi bien chez les hommes que les femmes homosexuels. Par rapport au nombre total des homosexuels, ces signes ne se rencontrent pas plus souvent que chez les hétérosexuels des deux sexes. Tous les humains passent avant la puberté par une période bisexuelle (phase indifférenciée de Max Dessoir) comportant des phénomènes homosexuels, mais les hommes d'âge viril, qui présentent une glande de puberté mâle et normale – et susceptible par conséquent d'engendrer de beaux enfants – sont susceptibles d'avoir des sentiments féminins ou inversement.

 

L'erreur de Schopenhauer (qui sera suivi en cela par beaucoup d'autres) c'est de chercher à expliquer tous les cas d'homosexualité par un schéma unique. Or, il existe assurément des voies diverses qui conduisent toutes à l'homosexualité. Ce qu'on peut retenir de sa Métaphysique de l'Amour, c'est cette idée d'une finalité de l'homosexualité, en tant que contrepoids naturel à l'instinct de procréation, qui risquerait de surpeupler le globe – contrepoids plus satisfaisant que l'avortement préconisé par Aristote, et pratiqué clandestinement mais très souvent dans notre société.

 

Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet)

 

Arcadie n°36, décembre 1956

 

 

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