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Sex machines par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

Si quelqu’un avait demandé à Wilhem Reich (1897-1957), l’auteur de la Révolution sexuelle (1936) « le sexe, ça sert à quoi ? » il aurait répondu : « A donner un sens à la vie. A ne pas trouver que l’existence humaine est une pure et simple absurdité parce que la mort la guette. » Pour Reich, cette activité si banale avait un parfum d’infini. Comme si après la mort de Dieu, dont notre culture a eu tant de mal à se consoler, le sexe allait devenir l’âme de l’ère de l’immanence, de l’ici et du maintenant. C’est plus ou moins dans ces termes qu’il présente les choses dans l’épigraphe de son ouvrage : « Celui qui accomplit pleinement ses fonctions vitales n’a pas besoin de théorie de la vie. » Il exprime une idée que Rousseau avait avancée dans l’Emile : il n’y a que ceux qui ne vivent pas pleinement qui redoutent la mort.

 

Car la question du sens de l’existence humaine est liée à cette peur : elle advient chez ceux qui ne savent pas profiter du temps qu’ils ont à vivre. La nostalgie de l’au-delà exprime leur tristesse de ne pas pouvoir rattraper ce qu’ils n’ont pas su avoir ici-bas. Reich croyait que la cause de ce manque n’était pas tant éthique - et donc dépendante d’un choix individuel - que politique. La société réprime la sexualité, la plus puissante des énergies vitales. Cette répression est, à ses yeux, à l’origine des névroses, des fascismes et autres sombres malheurs. Il le savait mieux que quiconque puisque sa mère s’était suicidée quand il avait 14 ans après avoir fait part, à son père, de la liaison que la malheureuse entretenait avec l’un de ses précepteurs.

 

Si la sexualité était libérée de ses entraves, la vie ne serait que plénitude. C’est ainsi que Reich s’est senti investi d’une mission : celle de dessiner une société dans laquelle l’énergie sexuelle de chacun pourrait s’exprimer au mieux. Et s’il a gardé le couple, c’est qu’il croit que c’est le cadre dans lequel la sexualité peut le mieux s’épanouir. Selon lui, l’amour n’est pas un phénomène indépendant de la chair. Il n’est que l’attente de plaisirs futurs, un désir spiritualisé. Sans un élan sexuel ardent, la survie d’un couple n’est que névrose et esclavage. Sauf pour ceux composés de personnes mûres ou âgées dont l’énergie sexuelle est amoindrie. Le couple devrait durer autant ou plutôt aussi peu que la passion érotique. Selon lui, il ne peut dépasser quatre ans. Dès que l’un ou l’autre membre du couple est attiré d’une manière durable par un autre partenaire, c’est le signe de la séparation. Ainsi, une existence serait ponctuée d’environ quinze, voire vingt unions par vie au lieu de deux, trois ou quatre comme c’est le cas.

 

On pourra contester les prémisses du modèle de Reich, il n’empêche, le système conjugal qu’il dessine n’est pas dépourvu d’intérêt. Avec quinze ou vingt unions, on connaît et on s’allie indirectement avec beaucoup de monde ce qui est en soi une richesse. On pourrait rétorquer que ces mouvements sont source de grande instabilité. Mais à force de se répéter, ces ruptures seraient moins douloureuses que pour nous, pauvres réprimés. Dès que le désir commencerait à s’amoindrir, on serait mis en alerte. Et autour, chacun serait en train de se séparer à un ou deux ans près, et de former à nouveau un couple. Ainsi se dessinerait une société de gens perpétuellement amoureux et transis de désir. Jamais déprimés ni découragés ni suicidés mais plein d’espérance grâce à ces molécules bienheureuses que produiraient leurs cerveaux.

 

La plupart de nos problèmes amoureux ne seraient donc ni métaphysiques, ni psychologiques, ni économiques. Peut-être sont-ils seulement redevables d’une ingénierie sociale défectueuse qu’il est urgent de modifier. Notre société nous traite telles des créatures pourvues d’une âme immortelle comme aux temps où Dieu existait. Alors que nous sommes des machines avides de bonheur et tout à fait capables de l’atteindre. Alors que nous sommes tout simplement des machines sexuelles.

 

Plaisir, puissance, transcendance, nouvelle sociabilité : Marcela Iacub se demande durant tout l’été à quoi sert le sexe…

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 2 août 2014

 


Lire aussi l'article de Lionel Labosse : Un pavé dans la cour, pour les Lycées : Antimanuel d’éducation sexuelle, de Marcela Iacub & Patrice Maniglier

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