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Un sexologue humanitaire : Magnus Hirschfeld par Serge Talbot

Publié le par Jean-Yves

« Nous n'avons jamais cessé de lutter contre l'idée et la conception si répandues qui veulent apercevoir dans l'homosexualité un crime qui doit être sévèrement réprimé. »

Magnus Hirschfeld (Anomalies et Perversions Sexuelles, p. 160)

 

Nous devons aux élèves de Hirschfeld, qui furent ses collaborateurs à l'Institut de Sexologie de Berlin et qui partagèrent son exil, l'édition de ce livre qui sauvegardera pour la postérité l'œuvre de leur maître. Arcadie a salué comme il convenait la parution de ce testament de l'illustre défenseur de l'homosexualité : Anomalies et Perversions Sexuelles (Office de Centralisation d'Ouvrages, Paris). Il faut maintenant analyser son œuvre, comme nous avons analysé celles de Freud, de Jung et de Adler. 

 

Hirschfeld n'est pas le premier défenseur de l'homosexualité. Sans remonter à Platon, qui tenta d'en résoudre l'énigme en philosophe, nous trouvons en 1865 un magistrat homosexuel, Ulrichs, qui soutient dans de nombreux écrits, sous le pseudonyme de Numa Numantius, que la vie sexuelle psychique n'est pas liée au sexe du corps, et qu'il existe des individus mâles qui se sentent femmes à l'égard de l'homme (une âme de femme enfermée dans un corps d'homme). Il donnait à ce penchant le nom d' « Uranisme », pris dans le Banquet de Platon où il est dit que « les êtres qui sont consacrés à la Vénus Urania » sont exclusivement attirés par le sexe mâle. Ulrichs réclamait la reconnaissance de l'amour uranien par l'Etat et par la société, comme étant un amour congénital et par suite justifié ; il demandait aussi d'autoriser le mariage entre uranistes.

 

Magnus Hirschfeld, qui avait réussi à découvrir la chimie de la vie sexuelle, apporte une contribution décisive à l'étude de l'homosexualité et à la défense des homosexuels.

 

Il est né le 14 mai 1868 à Kolberg (Pays Baltes). Son père était un médecin réputé. Lui-même, après s'être intéressé à la philosophie et à la littérature, soutint sa thèse de médecine en 1893. Il voyagea. En Afrique, nous disent ses éditeurs, « la conception de l'hédonisme de la vie et la morale tolérante des peuples primitifs confirmèrent davantage son opinion, à savoir que les préjugés sexuels du monde civilisé ne sont que des conventions sociales. Il comprit alors qu'il est injuste de persécuter les êtres qui satisfont leurs instincts sexuels, d'une manière inaccoutumée et non conforme à la normale » (p. 15).

 

Il se spécialise dans le traitement des anomalies sexuelles, auxquelles il consacre de nombreux ouvrages : Sapho et Socrate, Les Lois Naturelles de l'Amour, L'Homosexualité, Abrégé de la Sexualité, etc.

 

« Dans nos études comme dans nos expertises médico-légales, déclare-t-il, nous avons bataillé pour défendre ces malheureux (les homosexuels) qui craignaient d'être déclarés hors-la-loi, stigmatisés, jugés et condamnés pour la conduite d'une existence, pour une anomalie qu'ils étaient incapables de surmonter. » (o.c., p. 160)

 

En 1897, il fonda une société ayant pour but leur défense. Plus tard, il adressa une pétition, signée par les hommes les plus éminents de l'époque, visant l'abolition du paragraphe 175 du Code Pénal dirigé contre les homosexuels. En 1908, il fonda la Revue mensuelle de Sexologie.

 

Quand il fonda l'Institut de Sexologie, avec sa fortune personnelle, il acheta l'une des résidences princières de Berlin, y aménagea des laboratoires, des cabinets de consultations, et en fit don au peuple allemand.

 

A Copenhague, à Londres, à Vienne, il organisa des Congrès de sexologues, qui aboutirent à la création de la ligue mondiale pour la réforme sexuelle, sous la présidence d'honneur de Havelock Ellis.

 

Le combat contre les préjugés enracinés et traditionnels n'est pas de tout repos, et la diffamation habituelle fut le lot quotidien de cet homme qui sacrifiait à cette lutte sa vie et toute sa fortune. A l'avènement de Hitler, l'Institut fut fermé, la collection de Hirschfeld et sa précieuse bibliothèque furent détruites publiquement, ses collaborateurs emprisonnés. Lui-même n'échappa à la mort qu'en restant, exilé, à Paris, où il séjournait heureusement au moment du monstrueux autodafé de sa bibliothèque. Jusqu'à sa mort, il continua à travailler et à enseigner.

 

Kraft-Ebing considérait l'homosexualité comme un symptôme pathologique. Mais les homosexuels se défendent d'être tenus pour des cas pathologiques.

 

Autrefois, on les considérait comme des individus vicieux, et plus tard comme relevant de la pathologie. Ils repoussent l'une et l'autre manière de voir. Magnus Hirschfeld admet leur point de vue et considère l'homosexualité comme une « variété » Par rapport à sa genèse, les facteurs héréditaires jouent un rôle capital. Dans 6 % des cas, les parents ou les grands-parents seraient consanguins et 2,6 % des homosexuels appartiennent à des familles où l'on a compté des suicidés. Selon son opinion, l'homosexualité peut être associée à une déficience nerveuse.

 

L'ouvrage présent de Hirschfeld n'établit peut-être pas une distinction assez nette entre la tare héréditaire (à laquelle s'attachent les médecins, parce qu'ils sont consultés par des individus qui se sentent malades) et l'enracinement héréditaire de l'homosexualité. Havelock Ellis, il est bon de le noter, pense que 50 % des homosexuels appartiennent à des familles assez saines. Dans 40 % des cas environ, il y aurait dans la famille un degré de morbidité plus ou moins faible ou fort : excentricité, alcoolisme, maladie nerveuse. Selon lui, dans les deux tiers des cas, l'état général de la santé de l'homosexuel est excellent.

 

Magnus Hirschfeld affirma que la quantité et la répartition des hormones sexuelles exercent une influence décisive sur l'évolution de l'individu sexuellement déterminé. Il prouva que les anomalies sexuelles ont leur origine dans les irrégularités de l'évolution. Il appliqua les résultats de l'École Psychanalytique aux anomalies sexuelles d'origine physiologique.

 

« Ce sont surtout les recherches de Bloch qui ont permis de substituer à la conception pathologique de l'homosexualité une conception strictement anthropologique selon laquelle l'homosexualité caractérise un type humain distinct spécial et particulier, et noir pas à priori pathologique. Depuis le moment où le monde scientifique a admis et adopté la thèse de la bisexualité normale de l'être humain (Grey, Kiernan et d'autres), les investigations poursuivies dans le domaine de l'homosexualité ont fait de sérieux progrès. Selon la théorie de la bisexualité de l'être, les hommes présentent des caractères féminins et les femmes des caractères masculins, et cela non seulement sur les plans strictement physique et psychologique, mais aussi dans le domaine de l'impulsion sexuelle. Au cours de l'évolution d'un être vivant, les caractères spécifiques du sexe opposé à un individu déterminé seront refoulés par les caractères spécifiques à son propre sexe. Ou si le processus évolutif se déroule d'une façon anormale et si l'évolution de l'impulsion sexuelle va de pair et correspond aux principaux caractères physiques et psychiques de l'individu, celui-ci peut devenir homosexuel. » (o.c., p. 194).

 

Sa découverte de la chimie de la vie sexuelle lui permet de donner des bases solides à la théorie du parallélisme psychophysique, selon laquelle la conformation et le caractère sont les manifestations d'un seul et unique principe vital, la traduction d'un même texte dans deux langages différents.

 

« L'homosexualité, dit Hirschfeld, se manifeste fréquemment chez plusieurs personnes de la même famille. Nous pouvons confirmer l'observation du docteur Römer qui affirme que, sur 35 % au moins des cas, l'homosexualité existe dans la famille. Rencontrer deux frères homosexuels n'est pas rare, et moins rares encore sont les cas des homosexuels ayant des sœurs lesbiennes. » (o.c., p. 197).

 

L'enracinement profond de l'homosexualité apparaît entre autres par le fait que le rêve voluptueux des uranistes est, le plus souvent de contenu homosexuel. Kraft-Ebing écrit à ce sujet : « Le fait en soi que les rêves érotiques des hommes homosexuels s'adressent aux hommes, et que les rêves des femmes homosexuelles s'adressent aux femmes, prouve que l'homosexualité innée est très profondément ancrée dans l'individualité. Sur 100 homosexuels interrogés, à savoir si leurs rêves érotiques s'adressent à des hommes ou à des femmes, 87 confirmèrent qu'ils concernaient uniquement les hommes ; 13 homosexuels n'avaient pas de rêves ou ne s'en souvenaient pas. » (o.c., p, 178).

 

« Puisque l'homosexualité est innée, il est impossible de la guérir, de la curer, de la supprimer avec des traitements psychologiques. » Et Magnus Hirschfeld ajoute : « Il faut absolument déconseiller le mariage à un homosexuel. Forel a parfaitement raison lorsqu'il écrit : le mariage est la chose la plus sotte et la plus criminelle qu'un homosexuel puisse entreprendre, car sa femme subira toujours une existence de martyre. Elle se sentira trompée, bafouée, abandonnée. De tels mariages seront une perpétuelle misère, à moins qu'ils ne se terminent par le divorce, et les encourager consciemment et volontairement est un acte criminel. Ce sont de tels conseils et non les rapports homosexuels entre adultes, qu'il faudrait interdire. » (o.c., p. 198).

 

 

Actes homosexuels

 

Magnus Hirschfeld, comme Kraft-Ebing dans sa Psychopathia Sexualis (Payot, éditeur) énumère les actions par lesquelles les homosexuels cherchent et trouvent satisfaction. Que les ignorants (et les curieux) s'y reportent s'ils le jugent bon. Je dirai seulement de ces plaisirs ce que Pierre-Charles Roy dit du patinage :

 

Sur un mince cristal, le fer conduit leurs pas,

Le précipice est sous la glace.

Tel est de nos plaisirs la trompeuse surface,

Glissez mortels, n'appuyez pas.

 

« Les sensations et les émotions qu'un être éprouve après la consommation de l'acte indiquent, avec précision la nature de l'impulsion sexuelle qui l'a précédé. Si les rapports sexuels ne correspondent pas à l'orientation de l'instinct sexuel, ils sont suivis non seulement de malaise mais par une réelle aversion pour le partenaire et même par la haine... Si l'acte sexuel est l'aboutissement d'un désir sexuel conscient et sûr de sa réciprocité, il donne le soulagement et la joie qui font totalement défaut lorsque le partenaire sexuel n'est pas en même temps, l'objet instinctif du désir sexuel. » (o.c., p. 175)

 

L'acte homosexuel donne la jouissance et laisse du bien-être. Cependant l'expérience enseigne qu'à l'inverse des homosexuels réfractaires au sexe féminin, et totalement (ou presque) impuissants quant au coït, il en existe d'autres, qui, sans plaisir ni joie, il est vrai, sont capables d'entretenir des rapports avec des femmes et qui se marient, soit pour des motifs égoïstes, soit pour des raisons mondaines. Kraft-Ebing le notait dans sa Psychopathia Sexualis : « L'un veut rétablir ses finances par un mariage, l'autre, qui sera noble, ne veut pas laisser éteindre sa race ; un troisième, dont l'homosexualité est déjà soupçonnée, croit pouvoir combattre ces soupçons par le mariage. » (p. 436).

 

Ces malheureux en sont réduits à se représenter un homme pendant les embrassements conjugaux, ou à se rendre puissants par l'alcool. L'acte sexuel n'est pas une jouissance pour eux, et il leur laisse une sensation d'épuisement. Dans la plupart des cas ils sont tout à fait impuissants.

 

L'impulsion homosexuelle, au contraire, dans 95 % des cas, est irrésistible et irrépressible. Hirschfeld s'associe au jugement de Kraft-Ebing : « L'impulsion homosexuelle tend parfois avec tant de violence vers son accomplissement et sa réalisation que l'individu est incapable de la dominer. Il semble alors que l'agitation, le désarroi et le risque qui résultent de la répression légale de l'homosexualité intensifient l'excitabilité nerveuse et sexuelle. » (o.c., p. 169)

 

 

Nombre des homosexuels

 

Hirschfeld entreprit une enquête assez étendue parmi les étudiants de l'École supérieure technique de Charlottenbourg et parmi les ouvriers de la métallurgie berlinoise ; il parvint au résultat suivant : parmi les étudiants, il y avait 6 % d'uranistes, et parmi les ouvriers : 4,3 %, il est vrai que la plupart de ceux-ci étaient bisexuels. Il faudra attendre la publication du fameux rapport de Kinsey pour avoir une étude beaucoup plus vaste.

 

Selon la nature de leur désir sexuel, Hirschfeld classe les homosexuels en trois groupes : les Ephebophile, qui ont du penchant pour les jeunes gens au-dessous de 22 ans ; les Androphiles, qui s'intéressent aux hommes de 20 à 50 ans ; les Gérontophiles, qui aiment les hommes mûrs et les vieillards. Hirschfeld a originairement mis tout particulièrement en évidence le penchant pour les vieillards. Plus tard, il a déclaré que les gérontophiles et les pédophiles (ceux qui aiment les hommes mûrs et ceux qui cherchent les enfants non pubères) forment deux groupes à peu près égaux. Pour chacun de ces deux groupes, il compte environ : 5 % des homosexuels. Les deux premiers groupes comprennent chacun environ : 45 % des homosexuels. (o.c., p. 167).

 

Il convient de noter ici une importante remarque de Kraft-Ebing : parfois l'âge préféré ne reste pas le même : « Il varie au cours de la vie, de telle sorte que l'homosexuel aime constamment des gens du même âge que lui » (Kraft-Ebing, o.c., p. 441).

 

La bisexualité physiologique de la femme est parfois plus prononcée et plus accentuée que celle de l'homme. Aussi le nombre des femmes homosexuelles est-il considérable. Les Anciens s'en sont peu préoccupés cependant, étant donné le rôle subordonné qu'ils imposaient à la femme. « Chez les Anciens, l'amour lesbien fut aussi répandu que l'homosexualité masculine. » (o.c., p. 199)

 

 

Vie sexuelle de l'homosexuelle

 

Comme le remarquait Kraft-Ebing, la vie sexuelle de l'homosexuel correspond, mutatis mutandis, à celle de l'hétérosexuel. Si les adolescents hétérosexuels, entre 15 et 20 ans, entretiennent parfois des « amitiés particulières » avec des partenaires de même appartenance sexuelle, les jeunes gens homosexuels traversent parfois à cette époque, une phase hétérosexuelle « qui ne semble pas due uniquement à la forte suggestion et à l'exemple exercés par des adultes, c'est-à-dire par cet amour romantique qui joue un rôle si important dans l'existence de l'homme » (o.c., p. 177). Kraft-Ebing ajoutait : « Souvent, mais non pas toujours, une hyperesthésie sexuelle se lie à l'homosexualité, de telle sorte que l'amour pour son propre sexe est romanesque et ardent. » (Psychopathia Sexualis, p. 436)

 

« On a pu observer, dit Hirschfeld, chez les homosexuels toutes sortes d'actions criminelles suscitées par la passion ; jusqu'au suicide et au meurtre. Ces actes de violence témoignent de la vivacité et de la profondeur des relations intellectuelles, idéales et spirituelles, car, s'il ne s'agissait que d'accomplir l'acte sexuel, les homosexuels ne seraient pas tentés de commettre des crimes aussi graves. » (o.c., p. 177)

 

L'homosexuel idéalise et sublime le bien-aimé. Celui-ci est de la même appartenance sexuelle que l'adorateur.

 

L'attention de l'homme qui aime l'homme s'attache à un certain nombre d'avantages et de qualités physiques et spirituelles comme la couleur des cheveux et des yeux, le caractère, le tempérament, le raffinement de la culture, la situation sociale. Certaines de ces tendances sont très accusées : le penchant pour les militaires, chez les hommes, la prédilection pour les dames de la société, chez certaines femmes. L'un aime davantage les hommes de classe sociale élevée, tandis que l'autre aime les hommes des classes inférieures. Tel a un penchant pour les homosexuels, tandis qu'un autre est repoussé par les invertis et accuse une dilection pour des partenaires hétérosexuels. (o.c., p. 168).

 

Chez les homosexuels des deux sexes, le sentiment prédominant, par rapport au sexe opposé, est l'indifférence et non la haine. « Les misogynes les plus violents et endurcis ne sont pas des homosexuels. » (o.c., p. 176)

 

Contrairement à l'aversion sexuelle envers les personnes « du genre qu'on n'a pas » on peut observer « un sens de camaraderie et de profonde sympathie que l'homosexuel professe pour le sexe opposé » (p. 175). Souvent il se plaît en la compagnie des femmes, avec lesquelles ils ont tant de liens communs.

 

« Il y a dans la vie de l'homme homosexuel une femme qu'il aime tout particulièrement, c'est sa mère. Pour les femmes homosexuelles, l'équivalent de ce sentiment est l'affection qui la lie à son père. L'accord intime de l'homosexuel avec sa mère est si caractéristique que l'Ecole de Freud considère que le "complexe de la mère" est le principe et l'origine de l'homosexualité. Pour notre part, nous pensons que cette théorie est fausse. L'homme ne devient pas homosexuel parce qu'il est attiré par sa mère depuis sa plus tendre enfance, mais parce que, sous l'emprise violente de ses prédispositions particulières et mû par le sentiment de sa propre faiblesse, il cherche à s'appuyer sur sa mère qui, d'instinct le chérira plus tendrement que ses autres enfants. » (o.c., p. 176)

 

En résumé, selon Hirschfeld, « ni l'influence du milieu, ni la masturbation, ni l'impuissance, ni l'aversion pour l'autre sexe, ni la séduction, ni le choc accidentel n'expliquent d'une manière satisfaisante, les causes qui animent l'impulsion de l'homosexuel, impulsion qui, dès son apparition chez un être, ou dès les premiers rêves qui s'accompagnent de pollutions, adopte et suit une direction déterminée » (o.c. p. 198).

 

Puisque l'homosexualité est innée, il est impossible de la supprimer par des traitements psychologiques.

 

Comme le disait Ulrichs, elle est un amour congénital et par suite justifié.

 

 

Un apologue de Tolstoï

 

Telles sont les conclusions d'Hirschfeld, telles sont les conclusions de la Science. A ceux qui les trouveraient désolantes, je proposerai un court apologue que Tolstoï a conté maintes fois.

 

Un voyageur est surpris dans le désert par un animal féroce. Se sauvant de la bête furieuse, ce voyageur saute dans un puits d'eau ; mais au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter au fond, pour ne pas être dévoré par le dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage qui croît dans la bouche du puits. Ses mains faiblissent, et il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte certaine ; mais il se cramponne toujours, et voit que deux souris, l'une noire, l'autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu le rongent par dessous. Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement ; mais pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui, et il trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel ; il les atteint avec sa langue et les suce avec volupté.

 

Les hommes se subdivisent en trois groupes : ceux qui se contentent de lécher le miel et oublient les monstres qui les menacent. Ce sont les esprits frivoles et imprévoyants. Ceux qui n'oublient pas les monstres, mais qui cependant savourent le miel et prennent ainsi leur mal en patience ; ce sont les esprits résignés et inquiets ; ceux, enfin, qui cherchent une branche solide pour se défendre des monstres, qui la trouvent et s'y accrochent avec énergie. Tolstoï appartenait à cette catégorie.

 

André Baudry appartient à ce groupe. Grâce à lui les homosexuels ont une branche solide à laquelle s'accrocher : Arcadie. S'il parvient à leur communiquer sa foi, ils seront sauvés. Ils conquerront le bonheur. Celui-ci se trouve dans une vie conforme à la nature, hors des règles et des préjugés barbares. Ce ne sont pas les lois imposées du dehors, par contrainte, ce n'est pas le terrorisme antisexuel, qui améliorent les mœurs, mais une éducation des individus qui les rend dignes de la liberté parce qu'ils sauront remplir leurs devoirs envers les hommes, les familles, les enfants.

 

Agir sur les âmes, les traiter avec douceur et bonté, agir dans le sens d'une morale vraiment humaine par amour des hommes, n'est-ce pas le meilleur hommage que l'on puisse rendre à ce grand sexologue humanitaire que fut Magnus Hirschfeld ?

 

Arcadie n°58, Serge Talbot (pseudo de Paul Hillairet), octobre 1958

 

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