Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Sodome et l'Eglise par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves

L'hypocrisie est parfois un hommage que la vertu rend au vice. Les sentiments néo-catholiques de Julien Green sont trop sincères pour que l'on ne doute pas de ses bonnes intentions, quand il déclare tranquillement, dans la préface de son romantique Le Malfaiteur : « L'Écriture et saint Paul se sont exprimés avec violence sur le problème qui nous occupe (l'homosexualité), mais il est frappant que les Evangiles n'en soufflent mot... On ne saurait rien conclure d'un silence. On peut, en tout cas, limiter et suspendre son jugement. »

 

Certes,

On ne s'attendait guère

De voir les Évangiles en celle affaire,

 

mais il n'est pas moins intéressant que Julien Green veuille les y voir. Montherlant a justement raillé « les invertis qui ne feuillettent l'Histoire que pour se créer une famille avec des accusés ». Julien Green, en feuilletant l'Évangile pour leur trouver des défenseurs, nous rappelle le marquis de Sade, lequel, dans sa paraphrase de l'Ode à Priape, interprète par un horrible blasphème l'amitié du petit Jésus et du petit saint Jean-Baptiste.

 

Il n'en est pas moins vrai que la question soulevée par Julien Green ne laisse pas, me dit-on, de préoccuper les théologiens d'aujourd'hui. Ils tâchent d'examiner, sous un aspect moins effrayant, le péché qui valut aux habitants de Sodome la pluie de feu de Jéhovah. Ils retrouvent ainsi l'esprit plus libéral des Pères de l'Église, qui incluaient généralement tous les péchés de la chair sous le nom de porneia, sans faire les distinctions inspirées du Dieu de la Bible ou de saint Paul. Ils réagissent contre la curiosité jésuitique qui fait demander encore : « Avec qui ? Comment ? Combien de fois ? Actif ou passif ? »... etc. Je songe à la plaisante épigramme relative au Florentin qu'on allait brûler pour bougrerie et qui criait fièrement au peuple :

 

« ... J'étais actif, que tu ne l'y méprennes ! »

 

et le prêtre qui l'assistait, de murmurer :

 

« Ne pense plus, mon fils, aux vanités humaines. »

 

Cette épigramme nous fait souvenir que, pendant des siècles, d'innombrables « pauvres bougres » grillèrent sur les bûchers d'une morale insensée, qui prétendait appliquer les lois du christianisme. Il était temps, pour les théologiens, de s'apercevoir que les empereurs Constantin, Valentinien et Théodose furent des monstres en réservant l'autodafé aux hérétiques de l'amour. Ces trois augustes personnages, nourris des saintes Écritures et de l'apôtre des Gentils, interprétèrent moins favorablement que Julien Green « le silence de l'Évangile ». Leurs décrets contre la sodomie proclamaient que « le réceptacle de l'âme humaine doit être sacrosaint ». Ne méritaient-ils pas eux-mêmes le feu, pour nicher si étrangement l'âme humaine ? Au VIe siècle, Justinien, commentant et confirmant les mesures de ses prédécesseurs, déclara que la pédérastie était une « instigation du diable ». On a fini par juger sagement que le diable instiguait des choses plus graves que celle-là. Aussi l'avait-on soustraite, depuis 1789, à la peine capitale, et voilà que le plus célèbre de nos écrivains convertis lui découvre la complicité de l'Évangile.

 

 

Remercions-le de sa générosité envers ces hommes que l'on a regardés si longtemps comme des réprouvés. Ceux-ci, à vrai dire, tendaient heureusement, de nos jours, à s'estimer des hommes comme les autres. Ils ne s'attendaient pas, toutefois, à voir se transformer en demi-bénédiction une malédiction séculaire. Souhaitons qu'ils n'en prennent pas plus de hardiesse, même en y prenant plus de courage. Malheureusement, rien ne ressuscitera ceux qui, pendant près de quinze cents ans, furent envoyés ad patres pour un crime dont « l'Évangile ne souffle mot ».

 

En déposant sur leurs cendres une couronne de réhabilitation, Julien Green et ses théologiens imitent un régime aussi terrible que le fut longtemps le christianisme. C'est une piètre consolation pour les Deschauffour, les Duquesnoy et tutti quanti, d'apprendre, dans l'autre monde, qu'ils ont été brûlés à tort, comme, pour les victimes de Staline, d'apprendre qu'elles ont été fusillées injustement. Mais enfin, pour les martyrs de la morale et de la politique, mieux vaut tard que jamais.

 

Roger Peyrefitte

in Le Crapouillot n°34, août 1956, pp. 51/52

 

Commenter cet article