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Un écrit mystérieux et déconcertant : la prière sur Sodome par Louis Massignon

Publié le par Jean-Yves

Louis Massignon, qui vécut de 1883 à 1962, était un homme tout à fait admirable et exceptionnel. Il fut le maître incontesté des études sur la langue et la civilisation arabes, le meilleur connaisseur occidental de l'Islam, mais il n'était pas seulement un savant, un grand universitaire. Il milita pour la défense des opprimés, en particulier ceux que l'Occident maltraitait dans le Tiers-Monde lors des guerres coloniales. Son attitude courageuse en faveur de l'indépendance de l'Algérie lui valut, entre 1954 et 1962, bien des admirations et bien des inimitiés. Mais la clé de son œuvre et de son action était sa foi religieuse. Profondément chrétien, Massignon était devenu, dans les années 1950, prêtre catholique de rite oriental. Son vœu suprême était la réconciliation de tous les « fils d'Abraham », c'est-à-dire les juifs, les chrétiens et les musulmans, par la prise de conscience de leur foi commune au Dieu unique.

 

Or, Massignon a laissé un écrit singulier, qu'il diffusa par deux fois, en 1929 et en 1949, sans jamais le faire imprimer : le texte fut simplement ronéotypé et diffusé en un petit nombre d'exemplaires, envoyés à des amis par les soins de son auteur. Il fait partie d'une série de « Trois prières d'Abraham », qui sont « L'hégire d'Ismaël », la prière pour l'Islam, « Le sacrifice d'Isaac », la prière pour Israël, et enfin « La prière pour Sodome », qui concerne les homosexuels (1).

 

C'est un texte déconcertant, et de prime abord fort décevant. De la part d'un homme qui a consacré sa vie à lutter contre les préjugés, à faire découvrir aux occidentaux des trésors de civilisation qu'ils méprisaient stupidement, de la part, surtout, d'un homme qui a vaillamment lutté contre les injustices dont étaient victimes les opprimés, contre le racisme et l'intolérance, on pouvait légitimement attendre une vision généreuse et hardie, une dénonciation des discriminations et des persécutions dont les homosexuels ont été victimes au long des siècles. Au contraire, nous allons le voir, Massignon adopte les condamnations les plus violentes et sans nuance fulminées par l'Église au long de son histoire. Après une première lecture, on est donc tenté de vouer ce document étrange à l'oubli. Mais une étude plus attentive amène pourtant à voir les choses de plus près.

 

Le point de départ de la réflexion de Massignon est le récit biblique du 18e chapitre de la Genèse : Abraham reçoit, sous le chêne de Mambré, les trois anges qui lui annoncent la future naissance de son fils Isaac. Mais ils lui disent aussi que Dieu va détruire la cité pécheresse de Sodome. Alors, Abraham intercède : Peut-être y a-t-il cinquante justes à Sodome ? Quarante-cinq ? Quarante ? Trente ? Vingt ? Dix ? Mais il n'y a pas même dix justes à Sodome. Les Sodomites refusèrent l'hospitalité aux messagers divins et voulurent abuser d'eux. La cité maudite fut détruite sous un déluge de feu, à l'exception du juste Loth, neveu d'Abraham, et de ses enfants (2).

 

Dans cet épisode, le péché essentiel des Sodomites était la cruauté envers des étrangers, le refus du devoir sacré de l'hospitalité. Le désir d'exercer sur les hôtes des violences sexuelles n'était qu'un aspect de cette attitude, mais c'est celui que la tradition juive et chrétienne a retenu et auquel Massignon s'attache. Son but est de susciter parmi les chrétiens une prière pour Sodome, dans la suite de celle d'Abraham, acharné à demander à Dieu le salut de la ville maudite.

 

Il faut ici constater une certaine confusion dans la pensée de Massignon. « Sodome, écrit-il, ce sont les pécheurs endurcis, les réprouvés... la cité de la fausse hospitalité, qui a voulu abuser des anges, donc, la cité du péché contre l'Esprit Saint. C'est l'hospitalité humaine que son crime viole ». Est donc ici symbolisée toute communauté humaine où règnent la haine, l'égoïsme, la cruauté ; la haine envers l'étranger peut s'assimiler au racisme, à la volonté de réduire en esclavage des peuples opprimés. Or, Massignon avait vu une terrible résurrection de cette cité maudite, je veux dire l'Allemagne hitlérienne, qui correspondait trait pour trait à cette vision de Sodome. Lui qui, toute sa vie, a lutté contre les oppressions engendrées par la colonisation pouvait aussi discerner ces traits dans le racisme et l'oppression que subissaient les peuples non-européens. Pourtant, Massignon retient, conformément à la tradition, l'homosexualité comme le crime de Sodome par excellence.

 

Suit en effet un exposé sur l'histoire de l'homosexualité, depuis les coutumes des populations primitives d'Afrique ou d'Amérique jusqu'aux sociétés actuelles, en passant évidemment par la Grèce antique et l'Islam médiéval. Ces pages manifestent une grande érudition, mais aussi une hostilité sans faille. Les pratiques homosexuelles étudiées par les ethnologues chez les tribus bantoues ou indiennes d'Amérique sont présentées comme le comportement de « tribus sauvages probablement dégénérées », ce qui est une explication bien courte. On donne ensuite un coup de chapeau à l'idéal grec (en fait platonicien) d'un amour pur et non charnel, mais on déplore que cette belle théorie masque mal un comportement homosexuel en fait physique. Même chose pour les mystiques musulmans du Moyen âge : l'amour homosexuel pur auquel ils aspirent est « ambigu », contradictoire. Lucidement, Massignon constate que toutes les sublimations de l'homosexualité (compagnonnage militaire, fraternité religieuse, etc.) ne font qu'occulter la nature de ces attachements, car l'âme reste inséparable du corps.

 

Il passe ensuite à une énumération des diverses explications physiques ou psychologiques de l'homosexualité, y compris les plus aberrantes, comme les délires des anatomistes du siècle dernier ou une étrange théorie sur une contagion microbienne. Curieusement, la conception freudienne qui, quelles que soient ses limites, a une portée infiniment plus considérable, est expédiée en six lignes.

 

Ce qui suit (le paragraphe 8) est odieux et inacceptable. Massignon expose et semble plus ou moins reprendre à son compte les aberrations de théologiens du Moyen âge sur le rapport entre l'homosexualité et le satanisme : une relation homosexuelle serait plus ou moins un rapport avec le diable. Il faut citer cette phrase atroce : « Ce crime qui crie vers Dieu donne accès dans l'au-delà par la porte des démons ; les âmes, à leur contact, se désagrègent, et les suicides, si fréquents parmi ces malheureux, manifestent à travers un sadisme et un masochisme exaspérés, l'atroce hâte d'une âme vers la consommation de sa destruction définitive ». Comment cet homme qui, durant toute son existence se consacra à la défense des opprimés et tout particulièrement des victimes du racisme, n'a-t-il pas perçu que les homosexuels furent souvent poussés au désespoir et au suicide par la haine, l'injustice de leur entourage, en particulier de leur entourage chrétien, et non par une quelconque fatalité intérieure ?

 

Dans la suite de son texte, Massignon évoque la condamnation et la persécution de l'homosexualité par le christianisme depuis saint Paul, et il s'en félicite. La chrétienté, dit-il, réussit durant mille années à « désinfecter » les peuples convertis, les remèdes religieux ou la rigueur des lois civiles traitant les cas isolés et évitant « toute épidémie ». Mais, depuis la fin du Moyen âge, « des foyers locaux d'infection ont percé » et, de nos jours, la contamination s'étend. Ce vocabulaire tiré de la terminologie médicale pour les maladies microbiennes est particulièrement odieux et injurieux. Rappelons seulement qu'Hitler et ses séides l'utilisaient pour parler des juifs et des autres races qu'ils voulaient exterminer.

 

Massignon en vient enfin aux « remèdes ». Ils sont simples pour lui, tout homosexuel est appelé à une vie de type monastique, consacrée à la prière, la pénitence, la mystique. Celui ou celle qui ne s'y voue pas trahit le dessein de Dieu sur lui. Notons au passage que cette solution est en contradiction avec ce qui était dit plus haut : à savoir que toute sublimation est ambiguë, que l'âme ne peut se séparer du corps (paragraphe 7 : « ... bien que (l'âme de l'homosexuel) s'en défende, s'en cache, se surveille, elle a conclu avec ses sens un "pacte" physique »). Enfin Massignon propose une sorte de croisade de prière pour supplier la grâce divine de sauver Sodome, d'arracher des élus à la cité maudite. L'homosexualité sera une heureuse faute (felix culpa) si elle amène à se consacrer à Dieu et à vivre dans sa louange « des cœurs d'hommes et de femmes mystérieusement dépossédés de l'attrait sexuel naturel ».

 

En bref, la seule chance de salut pour un homosexuel serait de devenir un saint. Autrement, il sera le citoyen maudit de la cité perdue de Sodome. Et qu'on ne se fasse pas d'illusion : même s'il n'y a pas de « faute physique »... le consentement à cette tentation qui renie la nature » est une trahison de la vocation des rescapés de Sodome. Il faut donc, à chaque instant, refuser d'accepter d'être ce qu'on est, ce qui risque, assurément, de susciter plus de névroses et d'angoisses que de vies pures et paisibles. Surtout, est-il légitime, est-il réaliste, d'exiger des pauvres homosexuels chrétiens un tel héroïsme ?

 

La vocation monastique n'est pas donnée à n'importe qui. A toutes les époques, des hommes et des femmes, hétérosexuels ou homosexuels, ont trouvé dans une vie de chasteté et de prière la source d'un grand équilibre humain et spirituel, et parfois d'une authentique sainteté. Mais cela ne concerne pas tout un chacun, et le fait d'avoir une orientation homosexuelle ne suffit nullement pour fonder une telle vocation.

 

En fait, la « Prière sur Sodome » constitue un excellent document sur les angoisses terribles que pouvait ressentir un homosexuel chrétien durant la première moitié de ce siècle. Massignon, on l'a vu, prend totalement à son compte les condamnations les plus violentes émises par l'Église au cours de son histoire. Jamais cet homme si charitable n'a le moindre mouvement de charité envers des hommes et des femmes brimés, condamnés, persécutés, alors qu'ils ne sont pas le moins du monde responsables de leur situation. Pas un mot, chez cet homme toujours prêt à dénoncer les injustices, pour déplorer celles dont souffraient les homosexuels. Et pourquoi refuser toujours la possibilité d'un amour homosexuel réel, positif, lumineux, pourquoi voir toujours dans « Sodome » l'abjection et l'échec ? Ce texte est la manifestation d'une grande angoisse intérieure, d'un drame non résolu. Le plus étrange demeure le luxe de précautions dont Massignon s'entoura pour la diffusion de son écrit : il reprenait toutes les condamnations qu'avait subies l'homosexualité au cours de l'histoire, et il conseillait aux homosexuels de vivre comme des moines. Et pour cela, il refusait l'impression de son texte, il le diffusait en peu d'exemplaires, adressés nominalement à quelques amis, à la manière d'un écrit licencieux ou subversif... Preuve que parler, même en ces termes, de l'homosexualité en 1929 et encore en 1949 était une audace et un risque. On peut mesurer aujourd'hui le chemin parcouru.

 

Notons pour terminer une curieuse absence : ce texte comprend des centaines de références à des écrits multiples. Mais il ne renvoie jamais à l'Évangile. Or, c'est justement dans cette source qu'il faut chercher un christianisme libéré de l'angoisse et de la terreur, libéré de l'image d'un Dieu de vengeance qui écrase ses fidèles, pour retrouver cette foi très simple, qui a manqué dans sa « Prière sur Sodome » au grand croyant Massignon, en un Dieu qui aime toutes ses créatures telles qu'elles sont.

 

(1) Un article sur Louis Massignon et sa « Prière » a déjà paru dans Arcadie en 1971 (n°205, p. 38-44), sous la plume de Serge Talbot et sous le titre « Louis Massignon et les saints apotropéens ».

(2) Il convient de préciser qu'à part quelques intégristes, aucun théologien ou exégète actuel ne considère ce récit comme véritablement historique.

 

Arcadie n°330, Jean-Claude Vilbert, juin 1981

 

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