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Un épisode des « Martyrs » de Chateaubriand par Robert Dol

Publié le par Jean-Yves Alt

La lecture des textes littéraires passés peut quelquefois nous ramener vers l'homophilie. C'est une surprise.

Mon esprit n'est pas constamment tendu vers la recherche du détail qui fait penser : « Tiens ! Là... » Ce travers est celui de beaucoup de mes semblables. Je me flatte de ne pas l'avoir. Je lis pour l'unique plaisir de lire les auteurs que j'aime.

Chateaubriand m'a séduit depuis longtemps par la beauté de sa prose poétique ample, déroulée comme une draperie aux couleurs variées et nobles.

Les Martyrs ou Le Triomphe de la religion chrétienne : Ce seul titre n'apporte pas l'enthousiasme aux candidats lecteurs ne connaissant pas l'œuvre. Ils pensent : « Cela doit être rasant ! »

S'ils n'ont pas le courage d'affronter ce gros volume, qu'ils arrivent seulement au livre VI.

Le narrateur, Eudore, héros imaginaire, jeune Grec chrétien combattant dans l'armée romaine à laquelle se sont joints des Gaulois, des Crétois, nous dit d'abord :

« La France est une contrée sauvage et couverte de forêts qui commence au-delà du Rhin... »

La France des Francs n'est pas la Gaule. Ce sont « les horizons noirs et plats de la Germanie ».

« Les peuples qui habitent ce désert sont les plus féroces des Barbares ; ils ne se nourrissent que de la chair des bêtes sauvages... »

« Le vent, la neige, les frimas font leurs délices ; ils bravent la mer, ils se rient des tempêtes... »

Les armées romaines sous l'empereur Constance, sont entrées « sur le sol marécageux des bataves, qui n'est qu'une mince écorce de terre flottant sur un amas d'eau (la Hollande). Elles affrontent les Francs. »

« Parés de la dépouille des ours, des veaux marins, des urochs et des sangliers, les Francs se montraient de loin comme un troupeau de bêtes féroces. Une tunique courte et serrée laissait voir toute la hauteur de leur taille et ne leur cachait pas les genoux. Les yeux de ces Barbares ont la couleur d'une mer orageuse ; leur chevelure blonde ramenée en avant sur leur poitrine et teinte d'une liqueur rouge, est semblable à du sang et à du feu. La plupart ne laissent croître leur barbe qu'au-dessus de la bouche, afin de donner à leurs lèvres plus de ressemblance avec le mufle des dogues et des loups... »

La mode parfois a la fantaisie de copier des aspects sauvages guerriers...

« Le jeune roi des Francs, Mérovée, passait pour être le fruit merveilleux du commerce secret de l'épouse de Clodion et d'un monstre marin. Les cheveux blonds du jeune Sicambre, ornés d'une couronne de lis, ressemblaient au lin moelleux et doré qu'une bandelette virginale rattache à la quenouille d'une Reine des Barbares. On eut dit que ses joues étaient peintes du vermillon de ces baies d'églantiers qui brillent au milieu des neiges dans les forêts de Germanie... »

De quoi rêver.

Le jeune Grec raconte qu'une brèche a été ouverte dans « le triangle des Francs ». Ceux-ci sont vaincus.

Voici le récit de l'épisode dont Eudore dit avoir été le témoin :

« Je ne vous oublierai pas, couple généreux, jeunes Francs que je rencontrai au milieu du champ de carnage ! Ces fidèles amis, plus tendres que "prudens", afin d'avoir dans les combats la même destinée, s'étaient attachés ensemble par une chaîne de fer. L'un était tombé mort sous la flèche d'un Crétois l'autre, atteint d'une blessure cruelle, mais encore vivant, se tenait à demi soulevé auprès de son frère d'armes. Il lui disait : "Guerrier, tu dors après les fatigues de la bataille. Tu n'ouvriras plus les yeux à ma voix ; mais la chaîne de notre amitié n'est point rompue : elle me retient à tes côtés." En achevant ces mots, le jeune Franc s'incline et meurt sur le corps de son ami. Leurs belles chevelures se mêlent et se confondent comme les flammes ondoyantes d'un double trépied qui s'éteint sur un autel, comme les rayons humides et tremblants de l'étoile des Gémeaux qui se couche dans la mère. Le trépas ajoute ses chaînes indestructibles aux liens qui unissaient les deux amis. »

 

Rien n'est dit. Tout est possible. C'est l'image pure de l'amitié-amour ou de l'amour-amitié, amis jusque dans la mort.  

Une réminiscence involontaire des combattants des Thermopyles, Spartiates massacrés, couples d'amants, a-t-elle effleuré la pensée de l'auteur, en composant ce récit ?

Aucune tendance homosexuelle n'a été remarquée dans la vie de Chateaubriand, ni dans son œuvre.

Fort critiqué d'une façon générale pour Les Martyrs, il fut obligé de répondre à de nombreuses critiques. Il fut accusé, entre autres objections soit morales, soit religieuses, d'avoir pris des libertés avec l'Histoire.

Pour se défendre et se justifier, il ajouta, à la troisième édition, des notes indiquant l'origine des faits.

En ce qui concerne le passage des jeunes Francs, voici ce qu'il écrivit :

« Circonstance empruntée de la bataille des Cimbres contre Marius. Plutarque raconte que tous les soldats de la première ligne de ces Barbares étaient attachés ensemble par une corde, afin qu'ils ne puissent rompre leurs rangs. »

Il nous a avertis dans sa préface :

« J'ai écrit ces notes avec grande répugnance et seulement pour obéir au conseil de mes amis... J'aurais mieux aimé que l'avenir, s'il y a un avenir pour moi, se fut chargé de ce commentaire. »

« Ces remarques apprendront au moins quelque chose à quelques lecteurs et elles seront un monument de ma bonne foi. »

Sans doute ! Mais il faut avouer que pour nous, à la découverte du « merveilleux homophile », la précision de Plutarque détruit un beau fait d'héroïsme.

Mais l'imagination, le style de Chateaubriand créent un poème de légende.

Arcadie n°301, Robert Dol, janvier 1979

 

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