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Un homophile au temps des bûchers par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves

Les Archives nationales n'ont jamais passé pour le temple de l'érotisme, ni leurs publications pour rivales des livres de sex-shops. Les temps seraient-ils changés ?

 

Un petit livre que vient de publier la vénérable Maison, « Confessions et jugements de criminels au Parlement de Paris, 1319-1350 » (1), contient un passage du plus haut intérêt pour les Arcadiens, et les termes fort crus du document du XIVe siècle y sont reproduits sans coupures ni faux-fuyants. Notable évolution : le temps n'est pas si lointain où, même dans les éditions d'auteurs classiques, une pudibonde érudition voilait ou supprimait purement et simplement les passages réputés obscènes. Rendons grâce aux deux archivistes auteurs du livre, Mlles Langlois et Lanhers (cette dernière connue par ailleurs par des publications sur Jeanne d'Arc : aimable éclectisme !) de leur honnêteté à l'égard du texte.

 

Il s'agit, on l'a deviné d'après le titre, de la reproduction du texte d'un registre manuscrit du Parlement de Paris (2) – un des fameux Olim, familiers aux fervents de mots croisés – conservé aux Archives nationales sous la cote X 2A 4. C'est un recueil de « confessions » (nous dirions : aveux) d'accusés. Mlles Langlois et Lanhers nous assurent que, sauf exceptions, ces confessions furent obtenues « sans contrainte ». Souhaitons-le. Le Moyen Age catholique n'était pas scrupuleux sur les moyens d'obtenir des aveux des accusés ; les pratiques de la Gestapo et des Tontons-Macoutes apparaîtraient plutôt anodines en comparaison.

 

A en juger par ces textes, la société du XIVe siècle fait assez penser au Far-West de la belle époque ; il y est beaucoup question de rixes, de vols, d'embuscades, d'enlèvements, de fausse monnaie, mais aussi – couleur locale ! – d'envoûtements, de sorcellerie, d'hérésie et de sodomie. Nous y voici.

 

On sait que, grâce au pieux empereur Théodose et au non moins pieux Charlemagne, le Moyen Age considéra unanimement la sodomie comme le crime abominable par excellence, assimilé à l'hérésie et passible de la peine de mort sur le bûcher. Le ton est donné par la fameuse Coutume de Beauvaisis (vers 1290) : « Qui erre contre la foi... ou qui fait sodomiterie, il doit être brûlé, et tous ses biens confisqués. » L'Eglise veillait au respect de la loi.

 

C'était donc un mauvais cas où s'était mis Me Raymond Durant, procureur au Parlement, lorsqu'il fut accusé de sodomie par ses deux valets Perrot Favaresque, âgé de dix-huit ans, et Bernard de Montgieux, quinze ans. C'est la « confession » des deux garçons qui figure dans le registre, et le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne laisse aucun détail dans l'ombre.

 

Les lecteurs du volume publié par les Archives nationales sont sans doute familiers du langage du XIVe siècle. Ceux d'Arcadie le sont moins, dans leur majorité. Nous traduirons donc en français moderne le vieux style du manuscrit, dont voici (à titre d'illustration) un exemple : « Et demoura il qui parle avec li continuelment des ledit temps jusques a la semaine peneuse en laquelle il se departit de sondit maistre. » (Comprenez : « Et celui qui parle demeura continuellement avec lui depuis cette époque jusqu'à la Semaine Sainte, date à laquelle il se sépara de lui ».) C'est bien le diable si la censure nous reproche la crudité des termes employés : ou alors, en toute justice, il faudrait aussi poursuivre le Directeur des Archives nationales, et Mlles Langlois et Lanhers, et même le Ministre des Affaires culturelles, sous l'égide de qui paraît le volume en question...

 

Donc, voici la confession du jeune Perrot.

 

« Aux environs de la Toussaint dernière, il s'engagea comme valet auprès de Me Raymond Durant, procureur au Parlement pour le servir, garder son cheval et faire tout ce qui appartient à l'office d'un valet de pied. Il y demeura jusqu'au Vendredi Saint, date à laquelle il le quitta. Une nuit, dont il ne peut préciser la date, quand son maître fut couché en son lit, Perrot, sur l'ordre de sondit maître, lui frotta les jambes fort longuement, et il vit qu'il avait le vit bien tendu. Et, après cela, un dimanche soir pendant le dernier Carême, quand il eut déchaussé et couché sondit maître, et qu'il le voulut quitter pour s'aller coucher en son lit, sondit maître le rappela et lui demanda de se déshabiller et de se coucher tout nu avec lui. Et Perrot le refusa beaucoup, mais à la fin il accepta, sur le commandement de son maître, de se coucher tout nu à côté de lui. Et sitôt qu'il fut couché, sondit maître se tourna vers lui et le baisa et l'embrassa fortement, et monta sur lui comme s'il eût été une femme, et lui mit son vit tout tendu entre les jambes, tout près de son vit à lui... et lui jeta son ordure (sic) sur lui... et s'essuya au drap du lit où ils gisaient. Et ledit maître coucha avec lui, Perrot, cette nuit-là par deux fois de cette même manière, l'une au coucher et l'autre après dormir. Perrot dormait quand ledit maître monta la seconde fois sur lui ; il s'en éveilla et fut très courroucé de ce que son maître lui faisait, et l'en blâma comme il l'avait déjà fait la première fois. »

 

Les choses en restèrent là ce jour-là, mais peu après, un jeune valet, nommé Bernard, qui se trouvait jusqu'alors en congé, arriva au logis. Quelques jours plus tard, les deux valets se trouvaient seuls à la campagne, et Bernard demanda tout à coup à son compagnon :

 

« Au nom de Dieu, dis-moi la vérité, et pendu sois-tu si tu mens. Est-ce que Monseigneur t'a mis son vit entre les cuisses comme il le fait à moi ? »


A quoi Perrot répondit oui. Bernard lui raconta alors que la chose lui était arrivée déjà trois fois, « en la manière dessus-dite », et que c'était « grand hérésie et grand mauvaiseté ».

 

S'étant une fois plaint à la chambrière (gouvernante) de Me Durant, celle-ci « se mit à rire et lui dit qu'il n'en tirerait pas profit, car les autres valets qui avaient demeuré avec lui n'avaient nullement fait leur profit ».

 

Après cette édifiante confession, qu'advint-il des héros, si l'on ose dire, de cette histoire ? Mlles Langlois et Lanhers nous informent que Me Raymond Durant nia les faits rapportés par ses valets ; on le comprend. De toute façon, étant clerc, c'est-à-dire ecclésiastique des ordres mineurs, son dossier fut transféré à l'Officialité, tribunal ecclésiastique. Il faut croire que la procédure n'y était pas expéditive, ou que Me Durant bénéficiait de protections efficaces, car en 1335 il était encore en prison au Prieuré Saint-Eloi, d'où il s'échappa. Nous ignorons s'il fut rattrapé.

 

Du reste, plus qu'à aucune époque, la justice du Moyen Age était « à la tête du client ». En 1334 – juste à la même date que l'affaire de Me Durant, par conséquent – un nommé Pierre Porrier fut brûlé vif pour sodomie à Chambéry, et un autre accusé du même crime fut simplement condamné à une amende de 18 florins, dont une partie lui fut même restituée (3).

 

Quant aux deux valets de Me Durant, ils furent libérés par ordre du Parlement le 1er avril 1335. Ils avaient bien mérité l'indulgence de la Cour.

 

Cette historiette est moins légère qu'il n'y paraît. D'abord elle est presque unique en son genre dans la littérature historique pour cette époque ; en règle générale, les pièces des procès de sodomie étaient brûlées avec les coupables, ce qui explique qu'il n'en subsiste guère. Ensuite, elle prouve que, malgré la sévérité des lois, un procureur au Parlement pouvait, de notoriété publique, coucher avec ses valets sans en souffrir particulièrement : si Perrot Favaresque n'avait pas été le dénoncer (peut-être pour une histoire de gages mal payés, qui sait ?), Me Durant aurait probablement continué à recruter encore bien d'autres jeunes valets.

 

Enfin – et c'est pour nous, Arcadiens, la leçon essentielle – elle nous montre, sur le vif, le comportement sexuel d'un de nos semblables qui vécut voici six cents ans et qui fut, en somme, bien semblable à nous, malgré l'ombre menaçante du bûcher à l'horizon...

 

Ce sont des faits comme ceux-là qui, mieux que toute autre chose, font progresser notre connaissance de l'histoire homophile.

 

(1) En vente au S.E.V.P.E.N., 13, rue du Four, Paris-6e. L'ouvrage a 206 pages, in-8°, de belle présentation.

(2) Le Parlement de Paris était, jusqu'à la Révolution, la plus haute juridiction civile et criminelle de France. C'était notamment la suprême juridiction d'appel.

(3) A. du Boys, Histoire du droit criminel de la France, t. I, 1874, p. 220

 

Arcadie n°220, Marc Daniel (Michel Duchein), avril 1972

 

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