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Un nouvel ordre social amoureux par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves

À CONTRE-SEXE. Aux yeux de Charles Fourier (1772-1837), rien n’est plus absurde que le couple fusionnel, exclusif et monogame. Lorsqu’il juge ces unions, il ne pense pas aux tourtereaux eux-mêmes dont il comprend - avec un certain mépris, certes - la passion univoque. Ce qui le chagrine, c’est le gaspillage social de tant d’énergie libidinale consacrée à une relation unissant seulement deux personnes.

 

Si cette énergie était mieux employée, estime-t-il, elle faciliterait les liens entre des centaines voire des milliers de personnes. Car aucune passion humaine n’a autant de puissance que le désir sexuel pour lier et associer des inconnus.

 

C’est bien le lien social que Fourier utilise comme critère pour juger de la pertinence d’une institution. Crée-t-elle des associations entre de multiples individus, solidaires les uns envers les autres ou bien, au contraire, tend-elle à les séparer, à les confronter, à les isoler ? Certes, une telle socialisation de l’énergie libidinale tend à amoindrir sa puissance au fur et à mesure qu’elle se répand. On ne peut donc pas approfondir sans fin ces liens. En tout cas, pas grâce au sexe.

 

Aux yeux de Fourier, ce sont donc plutôt les unions spirituelles qui forment des couples éternels. Selon lui, ces couples ne devraient jamais être sexuels : ces membres peuvent coucher avec d’autres personnes mais jamais entre eux.

 

Charles Fourier avait imaginé que chaque membre avait des rapports extraconjugaux avec une ou plusieurs personnes à la fois et ce d’une longueur variable : un soir, quelques semaines, voire plusieurs années. Ils pouvaient aussi se livrer à des orgies associatives avec de multiples partenaires. Ces orgies, loin d’être anarchiques, devaient suivre un ordre des plus méthodiques. Des prêtresses chargées des appariements sélectionneraient des partenaires en fonction de leurs penchants. Même les personnes les plus vieilles et les plus laides auraient une chance de trouver chaussure à leur pied sans faire pitié. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces orgies n’auraient rien de brutal. Sinon, le sexe ne servirait pas à tisser des liens… Charles Fourier estime, ainsi, que les amants qui nous ont donnés du plaisir doivent être reconnus et pas oubliés au moment de l’héritage…

 

On pourra penser que ce projet de société est totalement absurde. Pourtant, ainsi conçus, les mariages seraient beaucoup plus stables. On ne se marierait qu’une fois le désir épuisé : les esprits auraient ainsi le temps et l’occasion de savoir s’ils s’accordent pour toujours. Loin de s’isoler, un tel couple s’ouvrirait au monde. Les individus pourraient aimer chaque membre de la collectivité même ceux qu’ils ne soupçonnent guère pouvoir combler leurs désirs. Ils seraient, ainsi, toujours reconnaissants envers ceux qui leur ont procuré du plaisir. Aimer son prochain ne serait pas un mot vain ou une hypocrisie comme chez les moralistes les plus vulgaires. Cet amour serait presque vrai.

 

Ceux qui osent critiquer ou se moquer de Fourier devraient avoir le courage de proposer meilleure théorie pour soigner le «lien social». Le projet fouriériste est une merveilleuse tentative de marier les passions individuelles égoïstes et le bonheur collectif. Et ceci, grâce à ce fleuve sans direction nous dépassant que représente le sexe : cette force aveugle que certains vendent et d’autres achètent, cette puissance incompréhensible que notre inculture prend pour de l’amour, cette énergie cosmique qui se manifeste en chacun d’entre nous et que nous croyons venir de nous. Ou pire encore, en pensant que c’est nous.

 

Libération, Marcela Iacub, samedi 26 juillet 2014

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