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Une affaire de mœurs en Sicile au XVIIIe siècle par Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai eu le plaisir, il y a une vingtaine d'années, de publier dans Arcadie un chapitre inédit des Clés de saint Pierre. Aujourd'hui, pour les vingt-cinq ans de cette revue qui inscrit son nom au panthéon de l'amour grec, dont son titre est le symbole, je suis heureux d'offrir plus qu'un chapitre inédit de l'Exilé de Capri : le document intégral qui en était le prétexte. Mais je veux féliciter d'abord ici même, comme je l'ai déjà fait dans Propos secrets, notre ami André Baudry et son admirable équipe de collaborateurs, qui ont accompli ce miracle : maintenir, imposer, développer une revue de ce genre en France et en assurer le rayonnement au dehors. Par leur sérieux, leur dignité et leur courage, ils ont contribué à modifier l'esprit public relativement à cette cause qui, deux siècles et demi plus tôt, conduisait ses tenants sur le bûcher et qui est encore pour beaucoup une source de graves difficultés. Au fur et à mesure que progresse à son égard un certain libéralisme, du moins en occident, on voit se propager une réaction tantôt imbécile, tantôt haineuse, qui paraît regretter ces époques révolues. L'histoire que l'on va lire, et qui a pour cadre la Palerme du XVIIIe siècle, n'a pas fini sur un bûcher, attendu l'âge de la plupart de ses héros, mais elle a conduit un adulte aux galères. Elle prouve, en tout cas, que jamais la crainte des pires châtiments n'a pu brider la « contre-nature », c'est-à-dire la nature. Et elle forme une véritable commedia dell'arte, où le raffinement et la drôlerie alternent avec le sacrilège.

J'en ai eu connaissance par un lettré sicilien qui l'avait dénichée dans les archives palermitaines. Ayant su que je me trouvais à Taormina où, durant tant d'années, j'allais écrire mes livres, il m'en envoya gracieusement le texte. Comme je préparais l'Exilé de Capri, j'avais eu l'idée d'y glisser ce récit piquant. Il était difficile qu'on en eût fait hommage à mon héros, pédéraste connu, mais poète à peu près inconnu. Aussi avais-je imaginé qu'un érudit l'eût adressé à Norman Douglas, autre « exilé de Capri », homme de culture et d'une certaine réputation. C'était lui qui en lisait la traduction à Jacques d'Adelswärd-Fersen, au cours d'une de leurs rencontres. Le directeur littéraire de Flammarion, mon éditeur d'alors, m'engagea de supprimer ce chapitre qui lui semblait un hors-d'œuvre et qui n'aura pas perdu sa saveur, dix-neuf ans après, pour les lecteurs d'Arcadie.

Peut-être me sauront-ils gré de leur signaler que l'Exilé de Capri, réédité récemment dans la collection du Livre de Poche, contient un autre chapitre qui avait été supprimé : il fait allusion aux Mémoires du baron Jacques, ouvrage obscène qui vit le jour après le scandale de mon héros en 1903, et à la Lettre à M. Jacques d'Adelswärd, publiée à la même date par Laurent Tailhade, futur collaborateur d'Akadémos, revue de celui dont il partageait les goûts et qu'en ce temps-là il vitupérait – ce sont des contradictions qui arrivent. Je n'ai pas ajouté à cette réimpression l'histoire sicilienne. Tout bien pesé, en effet, je ne voulus pas la réduire aux proportions d'un chapitre, ce qui m'obligeait, non seulement de la raccourcir, mais d'en supprimer les commentaires.

C'est donc une traduction in-extenso que je publie. Le hors-d'œuvre devient plat de résistance. Le dessert, on le verra, est composé d'abricots, bien juteux et bien charmants. Gageons que ces aventures, lorsqu'elles se produisirent, avant de se terminer désagréablement, ont réjoui, dans sa tombe de porphyre à la cathédrale de Palerme, Frédéric II de Hohenstaufen, l'empereur pédéraste.

Relation d'un conventicule de vilains jeunes gens, impudents chasseurs de jouvenceaux, découverte à Palerme au début de l'année 1746.

« Il y a plus de deux ans qu'une bande d'exécrables jeunes gens s'était mise en mouvement et était allée sur les pentes du mont Pellegrino pour créer une espèce de congrégation dont la fin était de donner la chasse aux beaux jouvenceaux pour les corrompre. L'assemblée commença par la lecture d'une introduction ou proème, comme cela est attesté, puis on lut la liste alphabétique des jouvenceaux à séduire. Le chef de cette assemblée était un abbé étranger à l'île, qui résidait alors à Palerme pour y étudier la médecine et qui, présentement, à cause d'un excès qu'il commit, a pris la fuite. Cet excès fut à l'origine de la découverte e cette assemblée, jusque-là occulte. L'excès avait consisté retirer chez lui à male fin, pendant deux ou trois jours, un jeune garçon, élève du collège, qui avait fait une fugue de chez ses parents à la suite d'une dispute avec son père. Ce jeune garçon, l'abbé l'avait donné ensuite à un page, son ami, pour le leur ramener.

« Ceux qui se qualifiaient « fondateurs » de cette assemblée, étaient de dix à douze jeunes gens, presque tous de banque ou d'écriture et parmi les premiers aussi l'infâme Sarullo, cocher, condamné ensuite aux galères comme célèbre sodomite. L'assemblée avait divers visages et comportait plusieurs offices ou emplois, relatifs à l'infâme chasse et à la prostitution des malheureux jeunes garçons. Ils n'eurent pas horreur de l'appeler souvent « Congrégation sacrée » et ils invitaient à s'y enrôler, en disant à ceux qui refusaient qu'ils étaient des méchants, puisqu'ils refusaient de s'agréger à la « Sacrée congrégation ». Il n'y manquait pas la profanation de la plus sainte hiérarchie ecclésiastique. Il y avait les « souverains pontifes » et les « cardinaux ». Ceux-ci disaient conférer les ordres sacrés à ceux-là et une telle ordination consistait à passer par leurs mains.

« On prit en outre l'idée de « marchés » dans lesquels étaient des acheteurs et des vendeurs de fruits. On nommait « fruits » les jeunes garçons qu'il fallait soumettre à leurs désirs abominables et on les désignait aussi du nom particulier d' « abricots ». Un de leurs chefs se vantait d'avoir composé un livre ainsi intitulé : le Fruit à bon marché, en dépit des marchands.

Cette congrégation prit également un air d' « académie » par rapport à diverses compositions qui se faisaient entre eux, si impudiques que certaines d'entre elles auraient fait rougir jusque dans les lupanars. Un jeune homme qui, pour son malheur, entra quelques mois dans cette assemblée, interrogé à quoi visaient ces réunions, n'eut pas le courage de le dire et demanda à l'écrire, tellement il lui semblait honteux de raconter ces ultimes vilenies. Parmi les compositions, trois étaient les principales : un « panégyrique », comme ils disaient, que chacun récitait par cœur et dont le résumé était que « nous sommes venus au monde pour faire ces excès détestables », une « élégie », description principalement d'accouplements de garçons entre eux, et une « épigramme » où les choses religieuses étaient mêlées à ces ignominies sous des allégories variées. Il n'est pas croyable combien la récitation de ces morceaux poétiques servait à éteindre toute ombre de pudeur.

« Il y avait en outre comme une espèce de « tribunal » dont le but était d'assassiner l'honnêteté des jeunes garçons. Les officies étaient variés : « reviseurs », « Quinte Curce Rufus » (1), « juges », « théologiens », « maîtres-notaires » et « argousin royal ». Les « reviseurs » étaient les observateurs des jeunes garçons qui passaient dans les rues. A ceux qu'on estimait bons à séduire, on expédiait les « refus » en vue de les persuader. Pour cette fin, s'employaient aussi les « théologiens », qui devaient convertir les obstinés et résoudre les cas de conscience qui pouvaient se présenter. Les « refus » conduisaient les jeunes garçons séduits aux pieds des juges ; ceux-ci fixaient les prix qu'on les paierait et le « maître-notaire » dressait un tel catalogue. L' « argousin royal » était pour les entreprises plus ardues. Le résultat de telles embûches était grand. A propos des prix, circulait une liste qui commençait à cinq sous jusqu'à cinq écus, et il arrivait quelquefois une dispute autour de ces prix, ou parce qu'ils étaient trop bas ou parce qu'ils étaient excessifs. Cette liste qui allait de main en main, était aux dépens de la réputation de tant de jeunes gens ou séduits ou à séduire. Il y en eut qui eurent l'idée de la faire imprimer pour la commodité de qui voulait pécher, ayant ainsi sous les yeux à qui l'on pouvait s'adresser et à quel prix. Peu s'en fallut qu'elle ne sortît vraiment des presses.

« Le dernier et peut-être plus expressif symbole de cette assemblée encore impunie était le terme d' « abattoir » et de « victimes ». On disait donc en latin burlesque « Congrégation des égorgeurs » (Congregatio scannatorum) et l'un de ces plus scélérats assassins qui sacrifiait les jeunes gens à la licence suprême, s'appelait le « boucher du diable ». On le surnommait aussi le « prince de tous les égorgeurs ». En fait, cet « abattoir » diabolique a été très funeste et très abondant, car il s'étendait aux jeunes gens hors du collège, en attirant ceux qui étaient témoins de vue ou d'ouïe.

« On pourrait illustrer ces détails extravagants par une allusion historique propre à notre île et dire de ces séducteurs acharnés ce que dit Cicéron de certains émissaires de Verrès dans son livre IV, où il l'accuse des excès commis en Sicile « On les aurait pris vraiment pour des chiens de chasse ils flairaient et exploraient partout de telle sorte qu'ils trouvaient de quelque façon, tantôt en menaçant, tantôt en promettant, tantôt par les esclaves, tantôt par les hommes libres, tantôt par un ami, tantôt par un ennemi. Tout ce qui leur plaisait, était destiné à être perdu. » Les jours principalement consacrés à l' « abatage » des jeunes écoliers du collège, étaient surtout les jours de fête, quand ceux-ci ou bien allaient à la maison professe pour la communion générale ou sortaient de la congrégation le matin et du catéchisme dans l'après-midi.

« On put dire aussi qu'ils se comparaient à des « oiseleurs » par rapport à un certain sifflement qu'ils nommaient « la sourdine ». C'était un sifflement sourd et pénétrant, employé dans les lupanars de Naples pour appeler les courtisanes. Nos « oiseleurs » s'en servaient à l'adresse des séduits ou de ceux qu'ils voulaient séduire. Et on l'a entendu plusieurs fois jusqu'à l'intérieur du collège, ce qui fut un scandale public et pour lequel il y eut des châtiments sonores (2). On ne peut imaginer l'effronterie avec laquelle on utilisait ce signal dans la rue Cassaro entre les jeunes gens de comptoir, dont beaucoup sont atteints de cette peste.

« Ces éhontés fanatiques d'impureté ont eu divers lieux où ils se réunissaient pour pécher en société, sinon jusqu'aux dernières limites, du moins pas seulement en restant dans les premières. Et le fait de pécher en société servit beaucoup à ôter toute rougeur au vice. Ces lieux en été furent le plan de la Loge, le bastion de la porte de Carini, la rue des Méchants, devant la Gancia, le plan de Saint-Erasme, les fossés sous le mont Pellegrino et ailleurs. Dans certains cas, le jour, et dans d'autres, la nuit. Quelquefois ils se réunissaient nombreux en barque. L'hiver à portes closes, surtout dans l'appartement de cet ecclésiastique étranger que l'on dénommait le « souverain pontife » et le « maître-notaire » et qui était en fait le chef de la brigade scélérate. Il fut même sur le point de louer une maison entière où, l'hiver, on aurait passé les soirées à pécher à l'aise. Il s'en occupa et je ne sais pour quelle raison cela ne se fit point.

« Les maximes abominales ne manquaient pas. Souvent les plus exécrables horreurs s'appelaient « le saint mariage ». Certains tournaient en dérision la malice du péché, d'autres le sacrement de la confession en disant : « Qu'est-ce que c'est péché et péché ? Qu'est-ce que confession et confession ? » (3). Certains d'entre eux avaient coutume de dire en faisant allusion à ces excès : « Une petite quantité ne rompt pas le jeûne. » Tel, qui se prétendait cousin du diable, disait à son compagnon : « Je t'accompagnerai jusqu'à la mort, ensuite dans l'enfer, où je te ferai donner un office », et cent autres maximes ou facéties impies et scélérates qui, même si elles perdent de leur malice intrinsèque lorsqu'elles sont employées par des personnes très jeunes et en vue d'allumer le feu de l'impureté ou de le fomenter, ne laissent pourtant pas d'indiquer à quelle faction appartenaient tous ces suppôts d'une secte d'athées, de libertins, d'assassins, de bandits, de voleurs. Ce dernier terme leur convenait, puisqu'ils avaient besoin d'argent et que les chefs marchaient armés, certains avec des armes à feu.

« On a eu la preuve de tout ce que l'on vient de raconter par plusieurs jeunes gens qui n'avaient pas plus de dix-huit ans et qui ont été dans ces réunions, ou comme séducteurs ou comme séduits. Les accusations les plus variées ont été si conformes, si concordantes et d'un contexte si stupéfiant, qu'il n'y a rien à y ajouter.

« Certaines dépositions ont été faites sous serment. Il a fallu se donner beaucoup de mal pour tirer ces informations de jeunes garçons timides et pleins de mille ombres. Mais la chose est allée si heureusement et si secrètement qu'un des chefs qui, sur quelque rumeur qui courut lors de l'enlèvement du jeune garçon dont on a parlé, s'était réfugié en lieu sacré, était revenu ensuite chez lui. Et dernièrement il a osé, avec des insultes, prétendre que, malgré les jésuites, toutes choses resteraient calmes et il a ajouté des menaces contre eux en disant que, s'ils se mettaient à remuer cette affaire, il serait prêt à les noircir et à employer même un stylet qu'il portait et qu'il a montré dans cette conjoncture.

« Pour terminer, il faudrait mettre ici en lumière le grand massacre des innocents, l'impudence qui va à visage découvert, les invitations à pécher qui se faisaient sans ambages ni exorde, les discours scélérats et l'ardeur que donne la hardiesse procurée par le vice. Mais ce serait trop long. Pourtant, en guise de conclusion, il ne sera pas déplacé d'évoquer un fait de l'histoire romaine où l'on trouve plusieurs traits de ressemblance avec le cas présent et dans lequel le sénat romain montra que de semblables assemblées d'infâmes séducteurs de la jeunesse, doivent être l'objet de la plus grande vigilance pour qui préside au gouvernement de la République... »

L'auteur anonyme de cette relation cite ensuite le passage de Tite-Live tiré de son XXXIXe livre et qui a trait à l'histoire des bacchanales. Il se réfère également à l'ouvrage de Mathæo Ægyptio publié à Naples en 1727 et qui reproduit le sénatus-consulte relatif à la suppression de ces orgies, d'après une table de pierre du musée impérial de Vienne. Je dirai en passant que je possédais un in-folio en vélin de l'édition de 1729 de ce texte et c'est le numéro un du troisième catalogue de ma vente de livres du 1er février 1977. J'ai eu souvent plaisir à déplier les grandes feuilles, chargées de lettres romaines, de cette inscription préfigurant l'histoire sicilienne que je viens de traduire.

Avant de résumer le texte de Tite-Live, je ferai quelques commentaires. Relevons d'abord l'allusion à « l'abbé étranger à l'île » que l'on donne comme le chef de la Combriccola di Giovinastri, inverecondi cacciatori di giovinetti. J'ai maintes fois relevé, et même dans la Jeunesse d'Alexandre, cette propension à attribuer toujours à des étrangers l'origine de la pédérastie dans un pays quelconque. Où va se nicher l'amour-propre national ?

La « sacrée congrégation » des sodomites de Palerme, présidée par ce fameux « abbé étranger à l'île », nous rappelle la « confrérie » ou « cabale » du même genre créée, un siècle plus tôt, à la cour de Louis XVI par de jeunes seigneurs, fort spirituels et fort huppés — le duc de Gramont et son frère le comte de Guiche, Tilladet, chevalier de Malte (les chevaliers de Malte étaient adonnés à la sodomie, comme l'avaient été les templiers), le marquis de Mani-camp, qui « avait plus d'expérience qu'aucun dans le métier... ». Il y eut même parmi eux un prince du sang, Vermandois — « dont il n'est pas permis de révéler le nom », nous dit Bussy-Rabutin dans la France devenue italienne, mais Il n'est pas de secret que le temps ne révèle –, et à qui le roi « fit donner le fouet en sa présence », lorsque la chose eut été découverte. Les autres ne furent pas envoyés aux galères, comme le malheureux cocher de Palerme, mais « relégués dans des villes éloignées de la cour ». Un des articles que notre ami Marc Daniel a réunis en une plaquette intitulée « Hommes du grand siècle », fait allusion à ces événements. Il ne cite pas l'ouvrage qui est la suite de la France devenue italienne : Anecdotes pour servir à l'histoire des Ebugors (anagramme de « bougres »), dont je possédais un exemplaire, n° 15 du catalogue de ma « Bibliothèque singulière », c'est-à-dire érotique, où la notice de l'expert le déclare « ouvrage presque introuvable ». Ce livre était dans sa reliure ancienne en demi-maroquin rouge et, quand je le feuilletais, je songeais aux « chevaliers de la manchette » qui avaient eu le même plaisir depuis 1733, date de l'impression, plaisir qui est aujourd'hui celui d'un autre...

Passons maintenant à l'examen des lieux. Le Cassaro où retentissait le « sifflement », racoleur des jeunes sodomites, est l'actuel Corso Vittorio-Emmanuele qui part de la place des Quattro Canti. Le nom de Cassaro lui venait de l'arabe « Kars », château. En suivant cette rue, au nord-est du côté de la mer, on trouve le collège Massimo des jésuites qui était la pépinière des jeunes « abricots ». C'est actuellement la Bibliothèque nationale et le lycée Victor-Emmanuel. Le plan de la Loge, toujours dans ce quartier des Quattro Canti, est sans doute la place Garraffello, où se trouve l'ancienne loge des Génois, sur la façade de laquelle est un buste de Charles-Quint. La porte de Carini où était le bastion bien fréquenté, est, au nord-est, voisine de la villa Philippine, qui devait être aussi un lieu propice : on sait qu'en Italie, villa signifie le plus souvent jardin. Palerme possède la villa ou jardin d'Aumale, située à l'extrémité septentrionale du Cassaro. Par conséquent, la France reçoit là une teinture de pédérastie sicilienne. Elle est d'ailleurs également présente dans la cathédrale par le noble tombeau du roi Roger II, prédécesseur de l'empereur Frédéric II. La rue des Méchants a évidemment changé de nom, mais le texte semble la placer non loin de la Gancia, autrement dite église Sainte-Marie-des-Anges : elle est près du jardin botanique. A noter que, dans le voisinage, est Sainte-Marie-du-Spasme, dont le nom devait prêter à bien des plaisanteries chez les « scélérats » : c'est là qu'était conservé le tableau de Raphaël : Jésus tombant sous la croix, surnommé le « Spasme de Sicile ». Ajoutons pour la drôlerie que, dans le mur du couvent annexe de l'église de la Gancia, fut ouvert en 1860 un trou qui permit au patriote Francesco Riso et à ses compagnons de s'échapper après leur révolte contre les Bourbons et que cette ouverture se nomme « le trou du salut ». Tous ces noms semblent vraiment évoquer la Combriccola découverte en 1746. La rue Maison-Professe existe encore, dans ce quartier des Quatro Canti, avec son église de Casa Professa, où eurent lieu tant de communions sacrilèges de nos petits « séduits ». La maison professe des jésuites, sur lesquels un des chefs de la Combriccola laisse planer de menaçants soupçons, est aujourd'hui la bibliothèque municipale. Le plan de Saint-Erasme est le quartier de la gare (station de Saint-Erasme), près du port du même nom et du jardin public La Flora ou villa Giulia. Le mont Pellegrino est tout proche de Palerme. Espérons toutefois que les scélérats n'allaient pas hanter la grotte de sainte Rosalie qui est transformée en chapelle. Mais peut-être que le terrible « sifflement » s'y faisait entendre les jours de pèlerinage.

Il est naturel que l'auteur du mémoire se soit référé à l'histoire des bacchanales, supprimées par le sénatus-consulte de l'an 186 avant J.-C., c'est-à-dire cent trente-sept ans après la mort d'Alexandre le Grand, dont la mère était initiée aux mystères de Bacchus. Leur secret fut découvert grâce à un jeune homme, Ebutius (adolescens, dit Tite-Live), fils de chevalier, mais élevé par des tuteurs, et à sa maîtresse, la courtisane Hispala Fecenia, qu'il avait informée de sa prochaine initiation aux bacchanales. « En conséquence, dit l'historien, il devait observer pendant dix jours une continence rigoureuse. Le onzième, après avoir sacrifié et s'être baigné, il serait mené au sanctuaire. » Fecenia le conjura de ne pas se prêter à cette initiation : ayant, lorsqu'elle était esclave, assisté à ces cérémonies, elle avait vu ce qui se passait. « Elle savait que c'était l'officine de toutes les corruptions et que depuis deux ans on avait établi que l'on n'initiait personne au-dessus de vingt ans. » (Cela permet de constater qu'Ebutius était bien un « mineur ».) « Dès qu'on y était introduit, on était livré comme une victime au prêtre. Il vous menait dans un lieu qui retentissait de hurlements, du chant d'une symphonie et de la pulsation des cymbales et des tambours, pour qu'on ne pût entendre la voix de celui à qui on faisait subir le stupre par la violence. »

Le consul Spurius Postumius, indigné de ces révélations, monta à la tribune aux harangues : « ... Si vous saviez à quels âges les mâles sont initiés, non seulement vous auriez pitié d'eux, mais vous en auriez honte. Pensez-vous, citoyens, que des jeunes gens initiés par un tel sacrement fassent des soldats ? que l'on puisse confier des armes à ceux qui sortent de ces sanctuaires obscènes ? Ceux-là, couverts de leur stupre et de celui des autres, lutteront-ils par le fer pour défendre la pudeur de vos femmes et de vos enfants ? » Notons que c'est dans ces mêmes années que les Romains venaient de subjuguer les Liguriens et les Gallo-Grecs et qu'ils s'apprêtaient à vaincre Annibal à Zama. Mais il est de règle que les défenseurs de la chose militaire condamnent l'homosexualité, comme si elle dévirilisait le soldat. Ne refaisons pas pour eux la liste éternelle de tous les grands capitaines qui ont illustré l'homosexualité..., à commencer par Alexandre le Grand.

Il est intéressant de relever que les instigateurs de ces bacchanales, qui groupaient plus de sept mille personnes des deux sexes, dont beaucoup étaient du plus haut rang, étaient un homme de la plèbe romaine, Atinius, un Etrusque, Opiternius, et un Campanien, c'est-à-dire un Napolitain, Minius Cerrinius. Il ne semble pas qu'ils aient été condamnés à la peine capitale : on nous dit que Minius Cerrinius fut conduit à la prison Ardéatine « et gardé si étroitement qu'il ne pût ni s'enfuir ni se donner la mort ». Quant aux récompenses, Fecenia reçut l'autorisation d'épouser un homme libre et... tenez-vous bien, Ebutius l'adolescent obtint la solde de vétéran et l'exemption du service militaire.

Tite-Live nous dit, du reste, que, si les sanctuaires des bacchanales furent détruits, on ne laissa pas moins subsister ceux de Bacchus lui-même. Les lecteurs de la Jeunesse d'Alexandre ont pu apprendre que ce dieu avait eu dix mignons, et, comme l'un d'eux fut Achille, on ne saurait dire que cette expérience juvénile eût privé de courage le héros de la guerre de Troie, amant et aimé de Patrocle. Le dieu du vin et du plaisir continua donc de protéger la pédérastie romaine, comme sainte Rosalie continue d'absoudre la pédérastie palermitaine.

(1) On voit l'équivoque entre Ruffian et Rufus, patronyme de l'historien Quinte-Curce. Puisqu'il s'agissait principalement d'élèves du collège des jésuites, cette plaisanterie avait été facile à trouver.

(2) Allusion évidente soit à des soufflets, soit à des fouettées, ce qui eût semblé frapper à la source du mal.

(3) La première question semble désigner la masturbation mutuelle, la seconde la sodomie ou plutôt le coït buccal, comme le laisse entendre la citation suivante qui est une phrase du droit canon, relative à la quantité de boisson ou de nourriture qui ne rompt pas le jeûne pour la communion.

Arcadie n°301, Roger Peyrefitte, janvier 1979

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