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Entre les lignes : Valéry Larbaud par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves

Laissez-moi, s'il vous plaît, ce soir, vous conduire, dans la compagnie de Valéry Larbaud, au vert paradis des amours asexuées.

 

Larbaud est en effet l'un des auteurs qui, à mon sens, ont le mieux pénétré les cruelles douceurs, les troublantes ambiguïtés des amours arcadiennes à leur naissance ; et ceci concerne aussi bien nombre de vous, cousins, que, cousines, beaucoup des vôtres.Je m'effacerai devant lui. Je lui laisserai souvent la parole. Toute glose excessive serait ici un sacrilège.

 

Je ne rappellerai d'abord que pour mémoire la délicieuse idylle nouée entre le petit Marquez et Joanny Léniot dans Fermina Marquez. L'ouvrage est connu. C'est même (avec Barnabooth) le seul ouvrage vraiment connu de Larbaud.

 

Une telle fraîcheur, pourtant, se dégage de ces pages que je ne résiste pas à la tentation de citer quelques lignes, tant elles éveillent de souvenirs chers en des mémoires arcadiennes.

 

« Le petit Marquez, pour la première fois, regarda Léniot. Et son regard était plein d'étonnement. Il essaya, tristement, de sourire. Alors, Joanny n'hésita plus. Il lui prit la main, se pencha sur lui et l'embrassa. Marquez se débattit, voulut se dégager ; sa fierté se révoltait. Mais il avait trouvé, depuis son entrée au collège, tant de dureté, et tant de cruauté même, que cette marque de tendresse – et venant d'un grand – abolit tout son courage, toute sa farouche résignation à souffrir. Il s'abandonna, mit sa tête contre la poitrine de cet ami, et pleura toutes ses douleurs. Cependant tous deux, enlacés, continuaient à monter, mêlés à la foule des élèves. Léniot cherchait des paroles appropriées ; mais il n'en trouvait pas. Une joie triomphale le possédait (...) Voilà sans doute ce que c'était que « goûter dans le crime une tranquille paix ». Ainsi parle Larbaud. Rien que par touches légères. Jamais il n'appuie, jamais il ne force. Tout est pudeur. Tout est grâce. »

 

Ouvrons maintenant le recueil des Enfantines :

 

La première nouvelle, intitulée Rose Lourdin, est le récit d'un amour de collégiennes : celui de la petite Rose, la narratrice, pour une compagne d'école : Rosa Kessler. Tout serait à citer.

Une phrase seulement, une longue phrase gonflée de nostalgies sur quoi s'achève (ou presque) le récit, me servira d'illustration à ce que j'avance :

 

« Voilà. Mais de l'essentiel je ne vous ai rien dit. Oh, la couleur, le son, la figure de ces vieux jours sans histoire de mon enfance. La voix solitaire de notre cloche, à la fin d'une longue aube où les chants d'oiseaux avaient foisonné ; les acacias en fleurs, dans la cour, toute une nuit au fond de mon sommeil, comme un goût dans la bouche ; l'odeur neuve de ma robe d'uniforme, les dimanches matins, quand je sentais devant moi un grand jour sans leçons, pour ne penser qu'à elle... »

 

Toutes les Enfantines, du reste, sont parsemées d'impressions arcadiennes, fulgurantes et fugitives comme des éclairs, qui, peut-être, n'arrêtent pas l'attention de M. Joseph Prud'homme (car M. Prud'homme ne s'intéresse jamais qu'aux intrigues dans ce qu'il lit) mais qui, chez vous, cousins, éveillera, j'en suis sûr, de longs émois, de précieuses résonances, et chez vous aussi, cousines.

 

Regardez Dolly : « elle s'est amourachée d'une de ses camarades d'école, et aujourd'hui elles se sont donnés rendez-vous près de la rivière, là où il y a des pentes gazonnées où l'on s'étend et du haut en bas desquelles on se laisse rouler en riant ».

 

Même charme délicat, mêmes chastes aperçus (et toujours aussi troublants) dans Rachel Frutiger, dans Devoirs de vacances.

 

Témoin cette porte ouverte sur des arrière-plans arcadiens, bleutés de brumes à la Vinci, à la fin de Devoirs de vacances :

 

« Ah, comme, tout à coup, le bonheur vient nous trouver jusque sur le seuil du sommeil : après-demain, dans le tumulte d'un soir de rentrée, sous les lumières rouges, dans la poussière, au tournant d'un corridor, une petite main brune se posera doucement sur notre bras... »

 

Qui de nous, cousins, qui de vous, cousines, n'a rêvé de la sorte, en tel début d'octobre, en telle veille de rentrée des classes ?

 

Ici et là, aux images vaporeuses, aux songeries éveillées, viennent se mêler des réflexions, des commentaires égrenés sur un mode léger, avec ce ton feutré dont Larbaud a le secret, comme en se jouant, sans y toucher, sans y paraître. Voici l'une de ces notules, abandonnée à plume courante ; je l'emprunte au recueil Amants, heureux amants :

 

« Le sexe : une chose ajoutée, un déguisement. Et puis, il y a tous les degrés de l'un à l'autre. »

 

Ou bien ceci, dans la série de Jaune Bleu Blanc : 

 

« Essayer de faire croire à son jeune ami qu'un homme de quarante ans est un vieillard. »

 

Pour qui sait à quel point Valéry Larbaud pesait chacun de ses mots, et le moindre de ses silences, le choix du masculin, ici, est singulièrement révélateur.

 

Il faut lire également – et toujours dans Jaune Bleu Blanc – l'admirable portrait, esquissé par Larbaud en quelques pages, du gigolo-parisien-type ; c'est un croquis à la pointe sèche, implacable de netteté, mais ouaté, après coup, de flous comme attendris, qui adoucissent l'image et s'attardent sur ses contours. L'ironie reste tendre, un peu complice ; on y sent même percer de secrètes nostalgies. Le dernier mot dit tout (comme souvent chez Larbaud) :

 

« Il me semble, vraiment, qu'en perdant ce camarade, je me suis éloigné du cœur de Paris. »

 

Voilà donc, jetées au hasard, sans ordre aucun, quelques images, parmi bien d'autres ; et peut-être pas les meilleures.

 

Il m'eût fallu copier, il m'eût fallu transcrire ; il m'eût fallu œuvrer en vrai Bénédictin. La place eût manqué ici, et le travail, je le confesse, eût insulté à mon sybaritisme.

 

Mon seul propos, ce soir, chers cousins et cousines, aura été de vous inciter à ouvrir ces recueils de récits, de nouvelles, tous ces petits livres d'allure anodine. Si j'ai réussi dans mon dessein, je vous aurai permis, me semble-t-il, de retrouver, au gré de vos lectures d'hiver, l'odeur insaisissable et saisissante des printemps évanouis, le goût tenace, le goût fugace des paradis perdus : nos paradis perdus, notre quête éternelle.

 

Le meilleur de nous-mêmes est sans doute là, dans le souvenir de muettes et sourdes amitiés, nées sous quelque préau d'école, mûries dans la pénombre des dortoirs : de ces amitiés que, maintenant, nous appelons « particulières ».

 

De telles amitiés, avant que Roger Peyrefitte les nommât et s'en fît l'historien unique, en leur donnant une éternelle jeunesse, Valery Larbaud a été, en quelque sorte, le poète élégiaque, le chantre précurseur. Il a su, mieux que personne, discerner au cœur de l'homme adulte, la secrète nostalgie du paradis perdu ; en le lisant, chers cousins, chères cousines, chacune et chacun d'entre vous la retrouvera, cette nostalgie, cruelle et douce comme une blessure infligée par une main chérie : « Qui chante son mal l'enchante. »

 

Alors, comme l'a su faire Valery Larbaud dans Aux couleurs de Rome, vous redécouvrirez, par là même, toute la saveur de ce merveilleux vers incantatoire échappé à la plume de Francis Thompson :

 

« Toi, dont le sexe n'est encore que dans ton âme... »

 

C'est toute la grâce que vous souhaite en vous quittant,

 

Votre cousin de Béotie,

 

Jacques Fréville

 

Arcadie n°144, décembre 1965

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