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Villa des Oliviers, Anne Vantal

Publié le par Jean-Yves

Villa des Oliviers aurait pu être l'histoire de la surface des choses que l'on appelle les événements et de l'envers de la vie que l'on nomme mémoire ; avec un foisonnant mélange de passés inconnus lentement découverts et d'un présent troublant qui aurait glissé sans cesse de l'autre côté du miroir, là où peurs et secrets se mettent en scène.
 
La villa des oliviers est le lieu de rencontre, chaque été, de toute la famille de Manon, la narratrice. Sont réunis autour de ses grands-parents Jacques et Mona, ses parents Jeanne et Antoine, ses tantes et oncles Charlotte et Ludovic, Amélie et Jean-Baptiste, ainsi que de manière plus occasionnelle son oncle Gaspard. Sans oublier les nombreux cousins et cousines, tous, plus jeunes que Manon.
 
Jeanne, l'aînée – mère de Manon –, n'a pas souhaité prendre la relève de l'imprimerie de son père. Charlotte pas plus ; elle est devenue assistante dentaire avant d'épouser le dentiste et de faire des enfants. Amélie, avec son diplôme d'école de commerce et sa formation en finances, aurait pu développer l'imprimerie familiale mais elle a eu d'autres ambitions. Quant à Gaspard, le plus jeune des enfants de Jacques et Mona, il n'a jamais rien fait comme tout le monde ; à seize ans, parce qu'il se sentait incompris, il a claqué la porte pour vivre son existence d'artiste. Autant dire que Jacques a gardé, de cette non-transmission, une certaine amertume.
 
Jusqu'à cet été des quinze de Manon, la villa des oliviers a été vécue comme un véritable havre de paix par chacun. Mais la jeune fille, devenue adolescente ne perçoit plus tout à fait de la même façon les êtres qui l'entourent.
 
Manon aurait pu être doublement au cœur de ce récit puisqu'elle en est à la fois la narratrice et qu'elle en raconte les faits, des années plus tard.
 
Quand on écrit sur son enfance, c'est, au moins en partie, de l'invention. C'est dans la fiction que se niche le génie de l'écriture, pas dans le fait d'être très exact. On ne se souvient pas tellement des petites choses de tous les jours, quelques années après. C'est ce que tente de préciser, maladroitement, Manon.
 
« Cette histoire que je tente de raconter, c'est la mienne, bien sûr, et pourtant elle m'échappe en partie. Je n'ai pas l'ambition de tout dire avec exactitude, seulement l'espoir de décrire au plus juste l'intensité de cet été-là : la violence de ma colère, le malaise diffus des premiers jours, la puissance des sentiments qui se sont emparés de moi, au lendemain de cette heure passée en compagnie de Nicolas à la terrasse de Duc. Je me rappelle avec une netteté confondante cette espèce d'agitation extraordinaire qui faisait battre mon cœur à toute vitesse, ces vagues d'euphorie qui me soulevaient de terre à intervalles réguliers et ces instants de calme intense, apaisée, bien loin de la fureur qui m'avait animée au début de mon séjour. » (pp. 64-65)
 
Il est dommage que l'auteure n'ait pas envisagé d'aller plus loin, en tentant – par l'intermédiaire de sa narratrice – de dire les approximations de la mémoire : aucune correction a posteriori des événements relatés par Manon, aucune interrogation pour savoir si elle a vraiment dit la vérité ou pas…
 
L'arrivée de Gaspard va faire, notamment, basculer la vision du monde perçue par l'adolescente. Car son oncle arrive à la villa des oliviers accompagné par Jérôme. Récit d'un coming-out :
 
« Nous venions de terminer la paella, et Mona découpait la tarte aux figues. Mes grands-parents (Jacques, surtout), tout à la joie de la visite de leur fils chéri, l'avaient assailli de questions pendant la plus grande partie du repas. Il faut avouer que les succès professionnels de Gaspard restent, pour nous autres, teintés de mystère. Nous sommes ravis de l'entendre parler d'une prochaine exposition à Paris. […] Gaspard est intervenu. Il s'est lancé dans des explications destinées à nous faire entrevoir quel genre d'œuvres produisait Jérôme. Nous avons écouté d'une oreille distraite. Et puis, il s'est interrompu d'un seul coup, a posé sa cuillère sur l'assiette, a pris le temps de s'essuyer les lèvres sur sa serviette, a jeté un coup d'œil circulaire à toute la famille réunie devant lui et s'est raclé deux fois la gorge avant de déclarer :
— Jérôme a un talent fou et sans doute un bel avenir devant lui. Mais ce ne sont pas seulement ses qualités artistiques qui ont fait de lui mon ami. En réalité... je l'aime, c'est tout.   
Un petit silence a accueilli cette affirmation pour le moins surprenante. Jacques a commencé à dire, avec un peu d'hésitation :
— Je ne vois pas...
Mais Gaspard l'a arrêté d'un geste.
— Tu vois très bien, Papa. Je viens de te déclarer que Jérôme est mon ami. Si tu préfères, je peux dire mon amant. Nous vivons ensemble depuis Noël dernier. » (pp. 112/113)
 
Il est regrettable, là encore, que la narratrice – au moment des faits puis plus tard quand elle raconte cette histoire – n'ait pas montré sa perception de l'homophobie de son grand-père qui se dissout d'ailleurs très rapidement grâce à un événement approprié.
 
En paraphrasant Mallarmé, Nathalie Sarraute écrivait : « L'enfance, c'est céder l'initiative aux maux ». Anne Vantal aurait pu s'inspirer de cette très belle phrase pour écrire un récit qui aurait alors ondulé entre l'enfance et l'âge adulte.
 
■ Editions du Seuil Jeunesse, Collection : Karactère(s), 139 pages, juin 2009, ISBN : 9782020997829
 

Du même auteur : Rendez-vous en septembre


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

 

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