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Walt Whitman par René Soral

Publié le par Jean-Yves

Toute l'œuvre de Whitman est basée sur certains thèmes, qui s'entrecroisent, se mélangent, mais reviennent toujours, dans ses premiers poèmes comme dans les derniers.

 

1° Le premier thème, primordial, est celui du « moi »

 

Whitman est fier de son corps, de sa force naturelle.

 

Je me célèbre et je me chante.

affirme-t-il dans le premier vers de son premier grand poème (Chant de moi-même).

 

Je sais que je suis solide et sain...

J'existe tel que je suis, cela suffit...

Je laisse parler... la nature sans frein avec l'énergie originelle.

 

Chaque partie de son corps est divine, puisque créée par Dieu. Le sexe surtout est sacré, et il faut en parler sans fausse pudeur.

 

Le sexe contient tout, corps, âmes.

A travers moi les voix interdites,

Voix des sexes et concupiscence, voix couvertes et que je découvre.

Voix indécentes, par moi clarifiées et transfigurées...

La copulation n'est pas plus grossière à mes yeux que la mort.

Je crois en la chair et ses appétits.

Voir, entendre, toucher sont miracles et chaque partie et bout de moi-même est un miracle.

Envers et endroit, je suis divin et je sanctifie tout ce que je touche ou par quoi je suis touché...

La senteur de ces aisselles est arôme plus fin que la prière...

Si je rends un culte à une chose plus qu'à une autre...

Saillies ombrées et séant, ce sera vous

Rigide coutre masculin, ce sera toi,

Toi ruisseau laiteux, pâle traite de ma vie.

 

Il s'émerveille de la complexité de son corps qui résume tout le mystère de la création ; il n'y a en effet point de hiérarchie dans celle-ci :

 

Je crois qu'une feuille d'herbe n'est pas moindre que la journée des étoiles...

Et la plus mince jointure de ma main bafoue toute la mécanique.

L'existence de son corps suffit à lui apporter un bonheur animal et physique :

Exister et rien autre chose, cela suffit,

Respirer suffit,

Joie, joie, joie partout.

 

2° Thème de l'altruisme

 

Cet amour du soi n'est pas de l'égocentrisme. Whitman ne veut pas se perdre dans la contemplation de son nombril. Bien au contraire, son moi lui sert de base pour s'identifier aux autres hommes.

 

Car chaque atome qui m'appartient quasiment t'appartient

Je suis vaste, je contiens des multitudes.

  

Le poète étend sa propre personnalité à celle des autres, qu'il assimile sans effort.

  

Je suis de toutes les nuances et de toutes les castes, de tous les rangs et de toutes les religions.

Paysan, ouvrier, artiste, homme comme il faut, marin, quaker,

Détenu, aventurier, costaud, fripouille, avocat, médecin, prêtre.

  

Whitman éprouve une sympathie (au sens étymologique du terme : souffrir avec) pour tous les hommes. Il fait siennes leurs souffrances ; son attitude lors de la Guerre de Sécession fut admirable ; il fut une sorte d'aumônier laïque, le « panseur de plaies » physiques et morales.

 

3° Thème de l'amour du peuple et des travailleurs

 

L'altruisme de Whitman se porte tout naturellement sur les gens du peuple, sur les travailleurs rudes et sains et non sur la bourgeoisie hypocrite et tarée :

  

L'ouvrier jeune est le plus proche de moi, il me connaît à merveille...

Sur les vaisseaux qui naviguent mes paroles naviguent, je m'en vais avec les pécheurs et les marins et les chéris...

Ma face droite contre la face du chasseur lorsqu'il est couché seul dans sa couverture.

  

4° Thème de l'amour des garçons

 

Ce thème, avoué, mais toujours chaste, recouvre tous les autres thèmes qu'il explique en grande partie.

 

Dans le « Chant de moi-même » on peut lire :

  

Lorsque le camarade de lit affectueux et caressant, qui a dormi à mon côté toute la nuit, s'éloigne à pas furtifs à la pointe du jour...

 

Tout ceci est troublant, mais finalement Whitman n'a pas osé aller jusqu'au bout et affirmer ouvertement ses goûts sexuels :

  

Je n'ose pas divulguer cela, même dans ces chants...

Homme ou femme, j'aurais envie de vous dire comment je vous aime, mais je ne le puis ;

J'aurais envie de dire quelle ardeur de désir me gonfle, ce battement qui emplit mes nuits et mes jours.

 

5e Thème de la république des camarades

 

Ce thème est la conséquence de l'amour des garçons, dont le poète a considérablement élargi les limites.

 

Tous ces beaux mâles chantés par le poète ne doivent pas en effet rester isolés les uns des autres. Ils doivent s'unir pour former la « république des camarades ». Whitman exalte ce sentiment profond, la camaraderie, qui doit lier les hommes, faire disparaître les incompréhensions et les haines, et éviter enfin les guerres meurtrières toujours inutiles.

  

Je veux que les cités deviennent inséparables

Grâce à l'amour des camarades,

A l'amour viril des camarades.

 

6° Thème de la démocratie et de la liberté

 

Whitman est alors tout à fait représentatif de son époque, où les Etats-Unis, défrichés par de vigoureux pionniers, s'étendent vers l'Ouest et prennent leur prodigieux essor :

 

Un monde nouveau, primitif, a surgi avec des perspectives de gloire incessante et multipliée,

Je chante un culte nouveau.

Une race pullulante et active s'installe et s'organise partout,

Je le dédie à vous, capitaines, navigateurs, explorateurs,

A vous ingénieurs, à vous constructeurs de machines.

 

7° Thème de la nature

 

Nous sommes partis tout à l'heure du culte du moi et nous sommes arrivés à celui de la Démocratie, en passant par l'amour d'autrui et la république des camarades.

 

Nous revenons maintenant au thème originel de Whitman, pour aboutir encore plus haut.

 

Pour le poète les joies du corps sont avant tout celles de la Nature, qui est à l'origine de sa force. Il faut donc souvent s'y retremper. Il faut partir sur la route, au grand air, avec, de préférence, un fidèle camarade, marcher, se baigner :

 

A pied et le cœur léger, je prends la grand-route,

Bien portant, libre, le monde devant moi,

Le long chemin brun devant moi conduisant partout où je veux...

Il faut que nous fassions un tour ensemble, je me dévêts,

emporte-moi vite et que je perde de vue la terre...

 

Whitman nous affirme que « toutes choses de l'univers sont absolus miracles », même les plus humbles. Le titre général de son œuvre est, ne l'oublions pas, Feuilles d'Herbe, et il nous dit :

 

Je crois qu'une feuille d'herbe n'est pas moindre que la journée des étoiles.

 

Arcadie n°70, René Soral (pseudo de René Larose), octobre 1959 (extrait de l'article)

 


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