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Zéro commentaire : Mehdi, de Florence Hinckel

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman est le fac-similé du blog de Mehdi (1), adolescent en dernière année de collège.

Etre un propagandiste zélé de l'homosexualité n'est pas son désir.

Ce garçon est très loin des idées de Michel Foucault dans la « volonté de savoir » : si l'aveu était obligatoire, il impliquerait aussi une totale visibilité. C'est tout le contraire des aspirations que semble avoir Mehdi en ouvrant son blog dont personne ne devra connaître l'adresse internet.

« Le souci, c'est la visibilité. Moi je préfère l'invisibilité, si vous voulez tout savoir. Je n'ai pas encore trouvé comment on désactive les commentaires, parce qu'à vrai dire je n'en aurai aucun besoin, je pense. Zéro commentaire, […] pas le choix. Et tant mieux. L'adresse de ce blog, je ne vais la donner à personne. » (pp. 7/8)

Il faut dire que rien ne l'encourage à se déclarer quand il entend, de ses camarades de classe, les paroles dont il confirme, par peur, la teneur :

« – C'est comme ce gars de quatrième, vous voyez qui ? Mais si, attendez, ça se voit à trois kilomètres. Il a des gestes de gonzesse. Et la dernière fois, je vous jure, il portait un pull rose ! Ah, la tapette !

Benoît a murmuré :

– Et Léo, de troisième C ? Tout le monde l'appelle Léo Pédalo. Vous croyez qu'il l'est ? » (p. 13)

« Personne au monde ne désirerait connaître le sort de Léo, écrasé par la rumeur. Si on ne répond pas au moins "ouais" dans ce genre de discussion, on court le risque de devenir comme lui. Et même si je trouve que ce que dit Dorian est scandaleux, je ne suis pas complètement maso. Je n'ai pas assez d'atouts dans ma besace pour me permettre ce genre de risque. » (p. 14)

« Léo, le gars de troisième C, comme toujours absolument seul, traversait la verrière assombrie par les nuages noirs de l'extérieur, visiblement sans savoir qu'il portait un écriteau dans le dos. En lettres rouges et très visibles, étaient inscrits ces mots :

"Léo pédalo recherche petite tapette."

Sur son chemin, les autres collégiens ricanaient ou n'osaient rien faire. » (pp. 59/60)

« – Excuse-moi, vieux, mais on va nous prendre pour des pédés, à force ! » (p. 90)

Mehdi veut se considérer comme appartenant au groupe social des camarades de sa classe. Il ne peut pas rejoindre Léo car il ne se reconnaît pas sous les traits efféminés de ce garçon. Mehdi se sent dans une situation unique et c'est pour cela qu'il ne peut rien dire de vive voix. Il ne peut pas s'offrir le luxe de la transgression. Il trouve une certaine paix à ressembler aux autres. Mais à force d'invisibilité, qu'est-ce qu'un jeune gay pourrait avoir à gagner à se présenter ?

Il faudra l'intervention de Solène, une jeune adolescente anorexique, pour qu'enfin Mehdi abandonne la psychologie culpabilisée liée à son homosexualité. Parce qu’il accepte de donner l'adresse de son blog à Solène (elle lui laissera des commentaires), Mehdi va peu à peu sortir de la mortification, de la punition qu'il s'inflige.

Ce roman peut être le support pour une réflexion sur le refus de soi qui déclenche l'invisibilité que réclame le garçon au début. Ses arguments ne tiennent pas. Ils sont seulement l'alibi à son malaise existentiel.

Le personnage de Léo est aussi très intéressant. Il est peu probable qu'il soit gay. Ce qu'il montre de lui – sa féminité – peut n'être qu'une forme évanescente, qui cache, pourquoi pas, sa virilité. Cette féminité qui heurte, contrarie, menace, choque (parce qu'elle prive les autres de point de référence), peut être lue aussi comme un terreau de liberté et d'individualisation des personnes dans ce qu'elles ont d'irréductible. C'est-à-dire dans tout ce qui ne tient ni à la fonction, ni à l'identité sexuelle, mais permet que s'épanouisse cette part qui est une part strictement personnelle, le droit personnel à la déraison individuelle, le droit à se construire son propre monde en toute liberté de création.

La visibilité, c'est l'aptitude à se dire, à être adéquat à l'idée de soi, la franchise, la constance du sens, le contenu sans équivoque du message. La visibilité n'est pas un but en tant que tel. Une fois visible chacun peut souhaiter l'être un peu moins. Sans jeu avec l'invisibilité, la visibilité confine à l'inutile sottise, au faux-problème, à la psychologie de bas étage.

Il ne faut pas oublier le très beau portrait que dresse Mehdi de son père. Ouvrier du bâtiment à la retraite, cet homme, beaucoup plus âgé que les pères de ses camarades de classe, passe son temps à peindre ; toujours le même tableau, comme s'il ne pouvait jamais être fini :

« Il peint la mer. Il ne peint que cela. La mer de là-bas ou celle d'ici : c'est la même. Il peint ce qui nous relie à nous-mêmes. Il peint un pont d'eau, sans cesse. » (p. 20)

Il est probable que dans les tableaux du père se trouvent les mots que recherchent son fils. Les peintures du père dévoilent les choses. Même si ces représentations de la mer semblent peu appropriées à percevoir la vérité, elles ouvrent la voie à une autre vérité. La métaphore est circulaire, infinie : les articles de Mehdi font boucle avec les tableaux du père, ils se mordent la queue… Le dernier billet où l'adolescent transcrit les mots de son père confirme cette hypothèse ; révélation ultime :

« On ne sait jamais quand on finit les choses. On ne sait jamais quand on est fini soi-même. On n'est jamais fini. […] Tu n'as pas fini de grandir, mon garçon. Et crois-moi, tu n'auras jamais fini. Alors comme ça, inutile de se définir. Inutile. […] Inutile […]. On change tellement, tout le temps. » (p. 106)

La lecture de la quatrième de couverture (2) trompe un peu le lecteur dans le sens où il peut s'attendre à lire le blog de Mehdi à rebours ; ce qui n’est pas le cas puisqu'il est imprimé de manière chronologique. On imagine les contraintes d'un tel choix mais aussi les riches possibilités pour le narrateur Mehdi de relire son propre parcours : par une relecture des faits passés, la réflexion de l'adolescent en aurait été enrichie... et par là, celle des lecteurs.

■ Editions Talents Hauts, Collection : Ligne 15, 2011, ISBN : 978-2362660061


(1) Une coquille en couverture dans le nom de l'adolescent : "Medhi" au lieu de "Mehdi" utilisé dans le livre.


(2) « Toi l'inconnu, tu ne tomberas sans doute pas tout de suite sur cette note-ci. Celle-ci, la première, sera enfouie au fil des jours, dans les tréfonds de ce blog, à la toute dernière page. C'est la grande différence avec un journal intime : la lecture se fait à rebours. On déroule le temps du plus neuf au plus ancien. »


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

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