Les termes qui permettent
notre reconnaissance en tant qu'humains sont socialement organisés et modifiables. Il arrive parfois que les termes même qui confèrent la qualité d'humain (humanness) à certains individus sont
ceux-là mêmes qui privent d'autres d'acquérir ce statut, en introduisant un différentiel entre l'humain et le « moins-qu'humain ».
Ces normes ont des effets considérables sur notre compréhension du modèle de l'humain habilité à bénéficier de droits ou ayant sa place dans la sphère
participative du débat politique.
L'humain est appréhendé différemment en fonction de sa race, de la lisibilité de cette race, de sa morphologie, de la possibilité de reconnaître cette
morphologie, de son sexe, de la possibilité de vérifier visuellement ce sexe, de son ethnicité, du discernement conceptuel de cette ethnicité.
Certains humains sont reconnus comme étant moins qu'humains, et cette forme de reconnaissance amoindrie ne permet pas de mener une vie viable. Certains humains
n'étant pas reconnus en tant qu'humains, cette non-reconnaissance les engage à mener un autre type de vie invivable.
Si ce que le désir veut en partie, c'est d'être reconnu, alors le genre, dans la mesure où il est animé par le désir, voudra également être reconnu. Dans la
mesure où le désir est impliqué dans les normes sociales, il est intimement lié à la question du pouvoir et à celle de savoir qui a la qualité d'humain reconnu comme tel et qui ne l'a
pas.
Si j'appartiens à un certain genre, suis-je quand même considéré(e) comme faisant partie des humains ? Est-ce que l'« humain » s'étendra jusqu'à m'inclure dans
son champ ? Si mon désir va dans un certain sens, aurai-je la possibilité de vivre ? Y aura-t-il un lieu pour ma vie, et sera-t-il reconnaissable pour ceux dont dépend mon existence sociale
?
En fait, pouvoir développer une relation critique vis-à-vis de ces normes présuppose de s'en écarter, de pouvoir en suspendre ou en différer la nécessité, quand
bien même elles resteraient l'objet d'un désir qui permette de vivre. L'établissement de cette relation critique dépend également d'une capacité, toujours collective, à articuler une version
alternative et minoritaire de normes ou d'idéaux consistants me permettant d'agir. Si ce que je fais dépend de ce qui m'est fait, ou plutôt, des façons dont je suis « fait(e) » par les normes,
alors la possibilité de ma persistance en tant que « je » dépend de ma capacité à faire quelque chose de ce qui est fait de moi. […]
De ce fait, le « je » que je suis se trouve simultanément constitué par des normes et assujetti à ces normes. Mais il s'efforce également de vivre en maintenant
une relation critique et transformatrice avec elles. Il faut une certaine rupture avec l'humain pour initier le processus de recréation de l'humain, et je risque d'avoir le sentiment de ne pas
pouvoir vivre sans une certaine forme de reconnaissance. Mais il est également possible que les termes mêmes qui permettent cette reconnaissance me rendent la vie invivable. C'est de ce point de
jonction que la critique émerge, c'est là qu'elle devient une remise en question des termes qui contraignent la vie pour élargir la possibilité de modes de vie différents. Et cela, non pour
célébrer la différence en tant que telle, mais pour établir des conditions plus diversifiées et favorables à la protection et au maintien de la vie tout en résistant aux modèles
d'assimilation.
[…] Existe-t-il, un « genre » qui préexiste à sa codification, ou est-ce, au contraire, en étant soumis à une codification que le sujet genre émerge au sein et
par l'entremise de cette modalité d'assujettissement ? L'assujettissement n'est-il pas le processus par lequel les codifications produisent, justement, le genre ?
Avancer que le genre est une « norme » nécessite de creuser notre argumentation. Une norme n'est pas une règle et ce n'est pas non plus une loi. La norme
fonctionne au cœur des pratiques sociales en tant que critère implicite de normalisation. Si une norme peut être distinguée de manière analytique des pratiques dans lesquelles elle est «
enchâssée », elle peut également résister à toute tentative visant à la décontextualiser de son fonctionnement. Les normes peuvent être explicites, ou ne pas l'être. Lorsqu'elles opèrent en tant
que principe normalisateur de la pratique sociale, elles demeurent en général implicites, difficiles à déchiffrer et ne sont clairement et manifestement discernables que par les effets qu'elles
produisent.
Que le genre soit
une norme implique qu'il est toujours, quoique de manière ténue, incarné par tout acteur social dans sa singularité. C'est la norme qui régit l'intelligibilité, elle autorise certaines formes de
pratiques et d'action à se manifester en tant que telles en imposant une grille de lecture sur le social, en définissant les paramètres de ce qui se manifestera ou ne se manifestera pas dans le
champ du social. La signification d'une position extérieure à la norme est un paradoxe pour la réflexion. En effet, si la norme rend le champ social intelligible et qu'elle nous le normalise,
alors être en dehors de la norme c'est, dans un certain sens, être encore défini dans un rapport avec elle : ne pas être tout à fait masculin ou tout à fait féminin c'est encore être compris
exclusivement en termes de relation au « totalement masculin » ou au « totalement féminin ».
Dire que le genre est une norme ne revient pas tout à fait à dire qu'il existe des conceptions normatives de la féminité et de la masculinité, même si
manifestement ces conceptions normatives existent. Le genre ne se définit pas exactement par ce que l'on « est » ni par ce que l'on « a ». Le genre est l'appareillage par lequel se produisent
simultanément production et normalisation du masculin et du féminin et les formes interstitielles d'ordre hormonal, chromosomique, psychique et performatif qui sont adoptées par le genre.
Soutenir que le genre signifie toujours et exclusivement « la matrice » du « féminin » et du « masculin », c'est précisément manquer le point le plus crucial du débat : en effet, la production de
ce binôme cohérent est contingente, elle a un certain coût et les permutations de genre non conformes au binôme relèvent autant du genre que son occurrence la plus normative. En alliant la
définition du genre à son expression normative, on reconsolide par inadvertance le pouvoir de la norme afin de contraindre la définition du genre. Si le genre est le mécanisme par lequel la
notion de masculin et de féminin est produite et naturalisée, il pourrait tout autant être l'appareillage par lequel ces termes sont déconstruits et dénaturalisés. Il se peut, en réalité, que
l'appareillage même qui vise à établir la norme soit également celui qui sape cet établissement lui-même, qui serait, pour ainsi dire, incomplet dans sa définition. Séparer le terme de « genre »
de la masculinité ou de la féminité, c'est sauvegarder une perspective théorique permettant d'expliquer comment le binôme masculin-féminin vient épuiser le champ sémantique du genre. Les
références au trouble du genre (gender trouble) au mixage du genre (gender blending), aux notions de « transgenre » ou de « genre croisé » suggèrent déjà que le genre a le moyen de dépasser ce
binôme naturalisé. L'alliance du genre avec le couple masculin-féminin, homme-femme, mâle-femelle, opère donc cette naturalisation même que la notion de genre est censée empêcher.
Ainsi donc, un discours restrictif sur le genre qui se sert du binôme « homme » et « femme » comme outil exclusif de compréhension du champ du genre accomplit
une opération de pouvoir d'ordre régulateur car elle naturalise cette occurrence hégémonique en excluant la possibilité de sa perturbation.
Cependant, comme le remarque Pierre Macherey, loin d'être des entités ou des abstractions autonomes et autosuffisantes, les normes doivent être comprises comme
des formes d'action. En s'appuyant sur l'œuvre de Spinoza et de Foucault, Macherey dit clairement que les normes n'exercent pas un type transitif de causalité, mais bien un type de causalité
immanent. […]
En soutenant que la norme ne persiste que dans et par ses actions, Macherey fait de l'action le lieu de l'intervention sociale. « De ce point de vue, il n'est
plus possible de penser la norme elle-même avant les conséquences de son action, et en quelque sorte en arrière d'elles, mais il faut penser la norme telle qu'elle agit précisément dans ses
effets, de manière non à en limiter la réalité par un simple conditionnement, mais à leur conférer le maximum de réalité dont ils sont capables ». […]
S'écarter de la norme de genre, c'est produire l'exemple aberrant dont les pouvoirs régulateurs (médical, psychiatrique et juridique, pour n'en citer que
quelques-uns) risquent de se servir immédiatement pour consolider l'argumentation qui justifie leur zèle permanent. Une question subsiste tout de même : quelles ruptures avec la norme seraient
donc autre chose qu'une excuse ou un argument pour la maintenir ? Quelles ruptures d'avec la norme parviennent à perturber le processus de réglementation lui-même ?
Ne sous-estimons pas la violence exercée par ces normes, surtout quand elles en viennent à distinguer ce qui est une vie vivable de ce qui ne l'est pas. Parmi
les sanctions sociales appliquées aux transgressions de genre je citerai, par exemple, la « correction » chirurgicale des personnes intersexuées, la pathologisation médicale et psychiatrique et
la criminalisation des personnes souffrant de « dysphorie du genre » (gender dysphoric) dans plusieurs pays, dont les Etats-Unis, le harcèlement des personnes ayant des « troubles du genre »
(gender trouble) dans la rue ou au travail, la discrimination à l'embauche et la violence.
C'est pourquoi, si l'on croit que ces normes
régulatrices n'agissent pas par la force, mais qu'elles sont une violence exercée par souci d'humanité ou même une forme atténuée de la violence elle-même, on se trompe. Pour moi, il n'y a pas
d'autre manière de comprendre la violence exercée contre les minorités de genre et de sexe : il s'agit en effet toujours de l'imposition forcée d'un système normatif. L'assassinat d'hommes
d'apparence féminine, de femmes d'apparence masculine ou de personnes transgenrées doit nous interroger : quelle est donc cette anxiété intolérable provoquée par l'apparition publique d'une
personne ouvertement gay, de quelqu'un dont le genre n'est pas conforme aux normes, de quelqu'un dont la sexualité défie l'interdit public qui lui est intimé.
Mais si nous nous opposons à cette violence, au nom de quoi le faisons-nous ? Quelle est l'alternative à cette violence, et quelle transformation du monde social
revendiquons-nous ? Quels choix politiques nous permettraient d'établir, d'une manière ou d'une autre, la vivabilité au plan conceptuel en même temps que nous l'assurerions au plan institutionnel
?
Le sens de cette question sera toujours un objet de discorde, et les partisans d'une orientation politique unique choisie en vertu de cet engagement se
tromperaient lourdement. Il en est ainsi parce que vivre, c'est vivre une vie politique en relation avec le pouvoir et avec autrui, c'est accepter sa part de responsabilité dans la construction
d'un avenir collectif. Mais attention, prendre une responsabilité pour l'avenir ne signifie aucunement en connaître l'orientation à l'avance, puisque l'avenir, et en particulier l'avenir avec et
pour autrui, exige une certaine ouverture et l'acceptation d'un état d'ignorance, cela implique la participation à un processus dont aucun sujet ne peut prédire l'issue. Cela implique également
l'acceptation d'une certaine forme de conflit et de mise en question de l'orientation à prendre. La contestation est la condition indispensable d'une vie politique démocratique. La démocratie ne
parle pas d'une seule voix, les airs qu'elle produit sont dissonants et il est nécessaire qu'ils le soient. Il ne s'agit pas d'un processus prévisible, mais d'un processus qui doit être vécu au
même titre qu'une passion doit être vécue. La vie elle-même risque d'être forclose si l'on décide à l'avance de ce qu'est la voie juste, si l'on impose ce qui est juste à tout un chacun sans le
moyen de pénétrer une communauté qui permette de découvrir le « juste » au cœur de la traduction culturelle. Il peut se faire que le « juste » et le « bon » impliquent de rester ouvert aux
tensions qui assaillent les catégories les plus essentielles que nous exigeons, en acceptant un état d'ignorance au cœur même de notre savoir et de nos besoins, en sachant reconnaître la
manifestation de la vie dans ce que nous subissons sans pour autant avoir de certitude sur ce qui adviendra.
Judith Butler
Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004
Trouble dans le genre, Editions La Découverte, 2005, ISBN : 2707142379 ou Editions La Découverte, Collection : La Découverte/Poche, 2006, ISBN :
2707150185
Lire la chronique de Lionel
Labosse sur cet ouvrage sur son site altersexualité.com
Dossier complet « Queer Théories : genres, classes, sexualités » (format PDF)
Lire aussi : Judith Butler,
philosophe d'un autre genre – Le pouvoir des
mots : Politique du performatif, de Judith Butler – Judith Butler : « Nous ne sommes pas sexuellement déterminés » – Le débat sur le mariage est mal posé par Marie-Hélène Bourcier