LIVRES

« Le cœur de Pierre » raconte une épopée, celle d'un homosexuel français aujourd'hui. Un sujet à faire frémir certaines introspections des lecteurs : la drague et la sexualité y sont décrites avec un réalisme sans complaisance.


« Je sens, contre ma jambe droite, un frôlement rempli de moiteur. Je ne sais pas ce que c'est, mais le gémissement qui l'accompagne et qui s'accorde sur le rythme de la musique m'en dit un peu plus sur le morceau qui balance. L'appendice chaud d'un corps dénudé dans l'obscurité moite d'un lieu infect... Je ne vois rien, mais ils sont nombreux, devant comme derrière, contre les parois de ce qui semble être un mur. J'avance doucement, et le piétinement de restes humains est inévitable. Le sol est glissant par endroits, et l'odeur fétide de chair me soulève parfois le cœur. De plus, je n'y vois absolument rien. J'allume en intermittence mon briquet, geste accueilli par certains comme une parade d'approche. Un clair-obscur, des ombres sur les murs. C'est une sorte de code morse qui se télégraphie à coups de briquets ou d'allumettes. Une lueur, on cherche ; un deuxième éclair, on acquiesce ; un troisième scintillement, on s'atteint. Je sens une chose qui me tâte. Elle s'aventure, investigatrice, sur mon bas-ventre. Un frisson me parcourt alors le corps. Des doigts... » (p. 5)


Sait-on combien il est périlleux de cerner la sexualité frénétique sans lasser le lecteur, hors du piège pornographique. Ce roman y réussit : l'auteur déploie avec adresse une réalité lucide et élimine tout moralisme. Cela ne suffit pas – certes – à donner un grand roman, mais la maîtrise de la structure narrative en est un préalable.


Ce monde dantesque se poursuit alors que Pierre affronte toujours ses démons intérieurs. Le personnage n'a rien de sublime même si le jeune homme est spontané et souvent fougueux : bientôt la trentaine, il sait aussi se complaire dans les remous répétitifs d'une vie banale avec les garçons qu'ils rencontrent. L'au jour le jour du désir qui s'épuise. Avec parfois du tragique qui s'immisce.


« Dans le métro aérien qui enjambe la Seine, je ferme les yeux pour ne pas voir le bâtiment de la morgue sur le quai d'en face. S'il m'arrivait quelque chose, qu'adviendrait-il de Ruben ? Je ne supporte pas l'idée qu'un autre finisse par prendre ma place, que Ruben soit triste quelque temps et que la douleur passe, qu'il m'oublie, immanquablement, qu'il souffre pour d'autres raisons, qu'il aime d'une autre façon, peut-être meilleure. J'aimerais m'assurer d'une souffrance réelle et pouvoir revenir pour annuler tout et reprendre le cours normal d'une existence qui ne se terminerait jamais… » (p. 48)


L'impulsion reste la joie éternelle de Pierre. Son programme : devenir qui il est, en se confrontant aux autres.


Sans l'écriture de Christophe Lucquin – qui fait un bel usage de la langue –, il serait loisible de se crisper devant le culte infini de soi qu'entretient Pierre. L'écrivain a sauvé son personnage des pièges et des prisons. Savoir rompre et partir, ne se retourner que sur le faste de la mémoire, décortiquer le détail d'une scène… tout cela permet aux lecteurs d'embrasser l'ensemble du personnage : un homme courageux.


Le romancier ne s'est pas enfermé dans un chauvinisme homosexuel puisqu'il arrive à Pierre de coucher avec une fille.


Il n'y a pas de tentative d'explication dans ce roman. Des faits, des émotions, la vie dans ce qu'elle offre de quotidien. Des éléments inarticulés – pulsions, émotions, représentations, souvenirs – qui épuisent la réalité d'une biographie.


Si les impressions biographiques sont des questions sans réponse, la vie y répond souvent, plus tard. C'est tout le bien que je peux souhaiter à Pierre et à son auteur.


Éditions Pop fiction (Montréal), Collection Homonyme, septembre 2009, ISBN : 9782923753027


La religion catholique a eu notamment pour objet de condamner le plaisir sexuel, au supplice de devoir concéder la part inévitable du coït nécessaire à la procréation.



A l'origine, il y a le christianisme qui en butte au paganisme ambiant a développé son intégrisme. Il faut pourtant admettre que si le christianisme et plus tard le catholicisme ont si durement condamné l'hédonisme et l'amour des garçons, c'est parce qu'une partie de la société aspirait à cette contrainte masochiste.


Cet essai est une somme prodigieuse. L'auteure fut la première femme à occuper une chaire de théologie catholique, mais en 1987 on lui retira son enseignement parce qu'elle avait donné une interprétation théologique – et non biologique – de la virginité de Marie. Le nœud du problème est là. Les apôtres pour la plupart étaient mariés. Mais très vite le christianisme développe cette idée que le plaisir est le plus grand des péchés. Il fallait que Marie fut vierge coûte que coûte avant et après l'enfantement de Jésus. On réinventa l'histoire de Marie, et la femme à cause de la tentation qu'elle représente pour l'homme, devint suspecte d'une manière encore plus catégorique que chez les Anciens qui lui refusaient un rôle social.


Dans le droit fil de ce péché originel, tout ce qui se rattachait au plaisir fut puni, en même temps qu'on excluait les femmes (qui ne pouvaient être qu'impures) des lieux du culte jusqu'à préférer des castrats dans les chorales.


La répression fut considérable.


L'idéal, c'était un état impossible de célibat ou de mariage sans désir. Le coït interrompu par exemple était passible d'une peine aussi grande que le meurtre d'enfant ! Toute pollution nocturne ou éjaculation (même dans le vagin) qui n'était pas à fin procréatrice devenait un acte criminel.


Uta Ranke-Heinemann répertorie l'accumulation insensée de textes auxquels se livrèrent pendant des siècles moines et doctes (dont saint Augustin divorcé et père d'un garçon adoré qui mourut à dix-huit ans), ergotant pour savoir exactement quand l'acte conjugal pouvait être pratiqué sans pécher.


Il faut comprendre que la masturbation et la sodomie auraient permis la jouissance et la régulation des naissances : elles furent donc impitoyablement réprimées (et par conséquence les relations homosexuelles), passibles de peines très lourdes. Au point que femmes et hommes encore aujourd'hui, les regardent comme perversions dégradantes. Poids énorme des lois religieuses qui dictent toujours aux hommes d'aujourd'hui la manière de jouir.


Pourquoi l'homme se punit-il de jouir sexuellement, alors qu'il s'autorise si allègrement l'injustice, le crime et la guerre ?


■ Editions Hachette/Pluriel, 1992, ISBN : 2010190068


Cette biographie s'ouvre comme une éphéméride d'où l'on détache d'un jour à l'autre les pages, moments éblouissants que sélectionne la mémoire de vingt-huit années d'amitié entre Françoise d'Eaubonne et Simone de Beauvoir.


Le récit quelque peu chaotique entrecroise bavardages et digressions, mais on sent au-delà des phrases et des souvenirs qui se télescopent, le désarroi d'une femme qui portera à jamais le deuil d'une rare amitié.


Côte à côte, Françoise d'Eaubonne et Simone de Beauvoir ont milité dans la mouvance du PCF, avec le MLF, lors des journées de juin 1968 et dans leurs écrits, pour défendre des idées et des valeurs qui aujourd'hui encore éveillent de violentes polémiques. « Une femme nommée Castor » est né de cette amitié et du souvenir de la croisade qu'elles menèrent, sur des chemins parallèles, pour que le deuxième sexe partage les droits du premier au plan politique et social aussi bien que littéraire.


La personnalité de Simone de Beauvoir multiplie les facettes : jeune fille rangée, étudiante bûcheuse, femme de lettres, militante infatigable, compagne de Sartre... Il aura certes fallu à Françoise d'Eaubonne toutes ces années d'amitié attentive pour tenter l'esquisse d'un portrait.


Une femme comme Simone de Beauvoir ne vivait pas isolée dans une tour d'ivoire, « le cours du monde est la texture de ma propre vie » avouait-elle. Son œuvre déroute l'analyse particulière car de multiples et souterraines ramifications la rattachent aux écrits d'autres auteures : Colette, Violette Leduc, Nathalie Sarraute, pour ne citer que quelques noms.


En publiant « Le Deuxième Sexe », Simone de Beauvoir a cristallisé autour d'elle un courant de révolte et de légitime protestation. La femme du XXe siècle refuse le rôle ingrat qui fut le sien durant des siècles au sein d'un univers machiste et patriarcal. L'œuvre individuelle en prenant l'envergure d'une revendication collective ne manqua pas d'attirer sur Beauvoir les foudres de la presse littéraire et elle eut l'étrange privilège d'écrire des livres qui seront pratiquement toujours massacrés par la critique, et qui obtiendront un succès de vente immédiat. Au reste « Une femme nommée Castor » a souvent fonction d'exutoire, Françoise d'Eaubonne règle les comptes laissés en suspens par la mort de son amie et c'est avec une ironie glaciale qu'elle démontre l'absurde parti pris des détracteurs. La pointe acérée de sa plume agressive ne manque jamais une cible que cette dernière se nomme Pierre de Boisdeffre, François Mauriac...


Le livre se clôt avec les dernières années de Simone de Beauvoir. Pourtant, même après sa disparition le Castor scandalisa encore, elle avait composé la préface du roman d'un jeune acteur américain homosexuel atteint d'une maladie alors peu connue, le sida. Mihloud est l'autopsie d'une passion amoureuse, celle d'Alan, Américain installé à Paris, pour un bel émigré inculte et miséreux.


« Qu'Alan appartînt à la race réprouvée des cités de la plaine, comme Genet, ne pouvait que le rendre plus proche de celle qui, comme Sartre, récusait tous les déterminants sociaux, moraux, érotiques, considérés comme autant de limitations à la liberté du choix. »


■ Éditions L'Harmattan, 2008, ISBN : 978-2296049796


Le peintre Walter Sickert est le personnage principal de ce roman inspiré d'une réalité scandaleuse : l'histoire restée insondable d'un tueur de prostituées : Jack l'Eventreur.


Paul West affronte ce mythe hanté par l'imaginaire : histoire criminelle enracinée dans les obsessions sexuelles et dans les rumeurs… le prince de Galles aurait pu être impliqué dans cette sombre affaire.


Paul West s'empare de ces quatre assassinats particulièrement obsessionnels et dont on ne trouva jamais (ou ne voulut pas trouver) le coupable.


Paul West propose une version qui s'achemine avec fougue dans les dédales d'une époque (la fin du XIXe siècle) dont les bas-fonds sont d'autant plus marécageux et excitants que les apparences de la morale sont tyranniquement gardées par la reine Victoria dont la rigidité se faisait l'écho d'une bourgeoisie hypocrite.


Pour l'écrivain, Jack l'Eventreur serait bien l'étrange docteur Gull qui régnait dans les coulisses de la cour, une sommité médicale qui reçoit l'ordre de lobotomiser Annie Crook, l'épouse clandestine d'Eddy, le fils du prince de Galles dont elle a eu un enfant et qui, gênante, doit disparaître. Il aurait eu pour complice Netley (homosexuel), cocher et... amant du prince de Galles lui-même, et ce fameux peintre très célèbre, Walter Sickert, impressionniste de grande renommée qui fréquente Whitechapel, le quartier des putains, et se complet dans une vie nocturne tel le Dorien Gray d'Oscar Wilde. Walter Sickert est proche d'Eddy, danois d'origine comme la mère du jeune prince qui lui confie son fils pour qu'il le déniaise.


Les ingrédients de ce polar royal seraient déjà d'une intensité sulfureuse suffisante pour retenir le lecteur. Il faut y ajouter l'art de Paul West qui signe un très grand livre où se mêlent, dans un vacarme éblouissant, le meilleur des suspenses, l'érotisme le plus audacieux mais aussi une subtile et magistrale méditation sur l'art.


■ Editions Rivages, 1991, ISBN : 2869304854



Du même auteur : Le médecin de Lord Byron


Loin de cultiver le mythe du rêve américain, K. W. Jeter n'hésite pas à évoquer les pages les plus sombres de l'histoire de son pays. Dans Drive-in, il décrit un sous-prolétariat où le sport, l'alcoolisme et la violence règnent en maître.


Tant pis pour ceux qui, comme le jeune Steven, servent de souffre-douleurs. Tant pis pour Taylor, l'éducateur du centre pour jeunes délinquants, ex-enfant battu, à qui l'intervention en faveur de Steven vaut le saccage de son appartement.


Les minables voyous de Drive-in s'amusent à leur façon : séances de cassettes pornos, baise minable en bagnole et beuveries.


Steven commence bientôt à faire des cauchemars : il voit un conducteur aux yeux indiscernables s'en prendre à Mick, un des joueurs de football, un des plus grands et des plus bêtes de l'équipe. Mais c'est Steven qui le frappe, avec le couteau que lui tend l'homme de la nuit.


Pourtant, la première victime du tueur surgi de l'enfer sera Dennie, le caïd de banlieue qui traite volontiers les autres de pédés pour mieux dissimuler ses propres virées en ville et qui va à la rencontre de ceux qui savaient ce qu'ils étaient et ne cherchaient pas à le cacher.


Dennie aime les jeux S.M. violents. Mais cette fois-ci, les règles changent : plus question de faire semblant, il faut vivre le scénario jusqu'à l'ultime terreur.


L'homosexualité, qui joue un rôle majeur dans Drive-in, sert aux personnages d'explication simpliste à la série de meurtres sadiques.


Mais le fantastique a ses raisons que les préjugés ignorent : le justicier sanglant trouve ses motivations dans une enfance douloureuse. Steven sera le seul à savoir, et à comprendre. Grâce au tueur, il apprendra à se faire respecter et à reconquérir sa propre estime.


Les romans de terreur peuvent avoir, à leur façon trouble et perverse, une happy-end.


■ Editions Denoël, Présence du fantastique, 1990, ISBN : 2207600149


Dans les pas de Julien Green


Plus de soixante ans, passés à découvrir le monde et les hommes, sont retracés dans ce journal de voyage qui dévoile un Julien Green différent, promeneur amoureux.


Villes est un passionnant itinéraire à travers toute l'Europe (et également les Etats-Unis). De 1920 aux années 80, Julien Green n'a cessé de voyager, guidé par son goût de la découverte et des rencontres. Ce journal de voyage, qu'il offre ici sous la forme d'un abécédaire particulièrement propice au rêve, fait partager l'émotion d'autrefois, l'absurde et délicieuse nostalgie des pays lointains.


Est-il besoin de souligner que Julien Green n'appartient pas à la cohorte des touristes qu'il compare justement à des monstres ? Son mode d'emploi des villes est un mélange harmonieux de sobriété et d'émotion, d'élégance et d'humilité.


« Se glisser dans une ville inconnue à l'heure où la lumière se fait entre chien et loup, mais un peu avant, il y a là une joie secrète. » Ces mots écrits à Berne marquent bien la singularité du regard de Julien Green voyageur, attentif à l'atmosphère des lieux et au caractère des habitants.


L'art avec lequel il fait le portrait – à la manière d'un peintre – de villes aimées ou inconnues est tout entier en nuances, en impressions, en sensations.


Quand à Tromsoe, en Norvège, il écrit qu'« ici la beauté humaine des deux sexes est en accord avec une nature qui tient du rêve », quand il parle de la ville éternelle en ces termes : « Le bonheur est dans la lumière et celle de Rome est plus légère que nulle autre au monde », lorsqu'il évoque « la magie des premiers instants » à Istanbul ou « le mystère indéchiffrable » de L'Escurial, il secoue ma paresse et m'invite à le suivre sans délai.


« Les villes sont des personnes, on a pour elles les mêmes coups de foudre et les mêmes éloignements que pour les êtres humains. » Julien Green est un homme de passions et d'émotions. Ses 47 clichés reproduits ici sont la marque d'un véritable talent d'amateur, de celui pour qui aimer passe avant toute chose.


Quand Julien Green écrit : « La beauté échappe toujours aux mots qui veulent la cerner », il se trompe. Par la magie de son écriture, par la qualité de ses photographies, il révèle la beauté, le charme et parfois la grâce de lieux que personne d'autre que lui n'aurait su voir avec une telle sensibilité.


■ Editions de la Différence et Frédéric Birr, 1985, ISBN : 2729101616




De Julien Green : L'autre sommeil - Histoires de vertige - Moïra - Epaves - Frère François - L'expatrié (journal : 1984-1990) - L’arc-en-ciel : journal 1981-1984


La peinture impitoyable d'une famille dans les années 60, l'existence d'un long étouffement... Un roman pour vaincre le malheur !


Pourquoi le petit Balthazar n'est-il pas heureux ? Avec un père si soucieux de son éducation, une mère pimpante qui semble sortir d'un magazine de mode, une sœur irréprochable, une bonne, un lycée modèle, le tout servi froid avenue Victor-Hugo : alors pourquoi cet enfant pourvu de tous les dons montre un visage aussi maussade ?


Ce roman d'apprentissage – celui du dégoût, de la haine, de l'hypocrisie – laisse un affreux goût d'amertume. Il n'est certes pas nouveau de découvrir que la famille n'est pas toujours le lieu propice à l'épanouissement de l'enfant et qu'il lui arrive d'être une jungle morbide, étouffante, où mûrissent les névroses. Et pourtant, il est difficile de ne pas être choqué, cinglé par la peinture au vitriol que l'auteur brosse de la famille Klimpt, d'une exquise férocité.


Tout commence mal pour Balthazar : il voit le jour après la mort d'un frère décédé à trois ans, fantôme idéalisé qu'il ne supplantera jamais dans le cœur de son père. Ce père, hongrois, honteux de ses origines, est un antiquaire plus véreux que les meubles qu'il entrepose chez lui. Il apparaît comme un smoking impeccable à qui une cravate tient lieu d'âme. Il déverse ses humeurs sur son rejeton rejeté. Mais combien inoffensive se révèle, en définitive, cette brute réglementaire en comparaison de son ineffable épouse !


En elle, Balthazar, avide d'amour, de reconnaissance, de complicité, se heurte perpétuellement à une absence. Sourde et aveugle à son déchirement, distraite au point de négliger les petits billets que l'enfant glisse chaque soir dans son lit, cette maman donne à rugir :

« Je la suppliais de m'écouter, de s'arrêter une seconde.

– Je peux faire deux choses à la fois.

Elle pouvait donc se peindre les lèvres et m'écouter parler de la mort. »

Cette menace, Balthazar la mettra à exécution : il avalera un tube de somnifère. Mystérieusement avertie, la mère découvrira à temps la vilaine bêtise et tout finira par rentrer dans l'ordre. Un ordre sépulcral.


L'enfant découvre l'amitié, les premières blessures amoureuses et la complicité attendrie des marginaux rencontrés au hasard des flâneries. Il y a aussi sa marraine richissime et nymphomane auprès de qui il quête un peu de tendresse absente. Quelle cinglante déconvenue pourtant, lorsque, abandonné par les uns et les autres, il s'avise qu'il n'est qu'un faire-valoir, une proie privilégiée pour ces vampires.


Tout finira par s'arranger, comme par miracle. Le roman y perd de sa force. Toutefois, François-Marie Banier a réussi à ne pas produire un apitoiement misérabiliste.


■ Editions Gallimard/Folio, 1998, ISBN : 2070378284


La mélancolie du voyeur est le dernier texte de Conrad Detrez, écrit jusqu'à la veille de sa mort, en février 1985, sur son lit d'hôpital.


Journal de bord d'un convalescent qui va mourir, qui ne l'ignore pas, le livre fait comme un examen de conscience, le tour d'une vie, et arrive à ce constat : la recherche de la beauté, seule, donne un sens à la vie, la justifie.


Des trois grandes expériences de l'auteur, Dieu, le sexe, la politique, rien ne reste au bout du compte ; tout cela n'était qu'écrans pour ne rien voir, forces trompeuses qui dissimulent la simple, la lumineuse vérité des choses et des êtres.


Le jeune séminariste qui ne voyait rien, qui passait, dévoré de foi et de la peur du sacré, toujours à côté, a fait place au malade, cloué là sur son lit, qui se souvient de la beauté paisible d'un champ de betteraves, que son léger fantôme en soutane délaissa.


Le révolutionnaire, là-bas, en Amérique du Sud, puis en Inde, au Portugal, toujours pressé et brûlé d'une autre foi (n'était-ce pas la même ?), Conrad Detrez le relègue aussi au rang des aveugles volontaires :


«Ma jeunesse finit. J'essaie de l'allonger, je tire dessus, je mens. Et c'est alors, seulement alors, que je commence à regarder. Il y a de cela quinze ans. Je vis à l'intérieur d'un autre cercle, un autre continent, j'arpente d'autres terres. Et des nuages, là aussi, défilent au-dessus du monde. J'annonce même aux gens des villes, Alger, Rabat, Tunis : "Ce sont les plus beaux". Mais revenu dans le bled, je ne leur accorde qu'un petit coup d'oeil, deux, trois minutes, et je repars. Je possède trop de santé, je ne m'attarde pas. Si je m'arrête, en pleine journée, c'est pour faire l'amour. Je m'enferme. Jamais je ne tourne la tête du côté de la fenêtre.»


A tous les hommes pressés, mobiles, en alerte, Conrad Detrez aurait pu dédier ce livre où ce qui compte, dit-il, c'est « ce qu'il faut garder, sauver jusqu'à la mort : l'inclassable, le diamant, la nourriture profonde, toujours reconstituée : cela qu'on a vu. »


■ Editions Denoël/L'Infini, 1986, ISBN : 2207232824



Du même auteur : La ceinture de feu - Le dragueur de Dieu


Portrait d'une femme « pas comme les autres ». Dans une petite ville de province, au début du XXe siècle, sa singularité condamne la Bonifas à être solitaire, moquée, haïe, persécutée. Mais voici la guerre de 1914, l'invasion. La Bonifas y trouve l'occasion de sublimer ses qualités viriles. Devenue une héroïne, elle termine dans les honneurs une existence faite d'élans inapaisés, de frustrations, de regrets inavoués.


Jacques de Lacretelle montre la trame permanente du caractère ; il étudie sa nature même et non ses manifestations accidentelles. Il choisit un caractère puissamment marqué, celui d'une femme, Marie Bonifas, que son aspect quelque peu viril, brutal, de grosses lèvres moustachues, de lourdes mains, rendent dès l'abord peu sympathique et peu à peu condamnent à l'isolement. Avec le temps, la conduite de Marie se radicalise : elle fume, monte à cheval et son habillement devient « typiquement » lesbien :


« C'est ainsi qu'on lui voyait porter en hiver une grande houppelande, pareille au manteau des fonctionnaires, un chapeau de toile cirée, rapporté par elle de Saint-Cadaret, ses chaussures étaient faites sur le modèle des bottes d'homme, elle sortait rarement sans canne. »


Son refus de se marier lui vaut une mauvaise réputation. On lui envoie des lettres d'insultes, on brise ses vitres, on peint sur ses murs des inscriptions outrageantes, on crie de tous côtés : « À l'eau, la goule ! »


Lacretelle suit son personnage sur une période d'une quarantaine d'années : l'enfance avec des passions et des colères subites, l'adolescence au grand air, puis, à dix-huit ans, l'installation dans la petite ville de Vermont, où elle reste inadaptée ; son amour pour Claire qui donne lieu à des racontars. On attribue à l'homosexualité son affection trop ardente pour cette fille malade qui meurt de consomption.


Puis la guerre éclate, l'ennemi est à Vermont, et l'énergie, l'autorité passionnée de Marie Bonifas font d'elle une héroïne de courage civique, ses concitoyens l'admirent et la glorifient. La guerre offre la rédemption. Mais elle reste triste et solitaire.


Rien en elle n'est radicalement différent ; mais les circonstances ont révélé que sa nature presque anormale, source de scandale dans la petite ville potinière, la haussait aux plus fières vertus en temps de crise.


« Elle s'était si peu forcée pour accomplir ceux de ses actes qu'on exaltait, elle les sentait si étroitement reliés aux autres actes de la vie, qu'elle ne pouvait les voir dans l'éclat unique où ils brillaient aux yeux de tous. »


Sur la trame permanente du caractère, certains accidents se détachent comme vicieux ou vertueux, sans que leur nature profonde soit différente.


Lacretelle n'est pas optimiste, la solution qu'il propose, c'est l'utilisation rationnelle des qualités sociales de la lesbienne.


Pour se faire pardonner son « vice », elle devra se dévouer entièrement à la société et faire de sa force virile, qui d'ordinaire la handicape, un atout. Il est clair que cette acceptation sociale a pour contrepartie l'abandon de toute idée de vie en commun avec une femme. Victime d'un penchant qu'elle n'a pas choisi et d'une société qui la rejette, la lesbienne suit son chemin de croix jusqu'à la mort.


■ Éditions Gallimard/Folio, 1979



Du même auteur : Silbermann - Amour nuptial


Annie Saumont possède ce don exceptionnel de l'écrivain de pouvoir se mettre totalement à la place de l'autre, aussi éloigné soit-il de sa propre expérience.


C'est particulièrement vrai dans la nouvelle « Cherche Bomec », une nouvelle sur les fantasmes homosexuels, l'histoire d'un homme qui rêve à partir de petites annonces. Cette nouvelle où l'auteur prend corps et langage d'un gay coincé – envahi par l'amour de sa mère – n'est pas la seule qui aborde une thématique homosexuelle.


Cherche Bomec pour parties hard Tu étais dans l'avion Bordeaux-Paris le ___ Moi je suis triste et solitaire Bon baiseur pourtant, bien looké.

« Voyons maman tu le sais

— Alors pourquoi parler de me quitter, mon ange ? Vendons la maison, achetons un appartement. Près de ton travail, si tu y tiens. Quelque chose de suffisamment grand pour que je ne te gêne pas. Je me chargerai de la cuisine. Au moins tu seras nourri sainement. Et je continuerai à m'occuper de ton linge. » (p. 130)


« Pahlay voo fronsay ? » (Parlez-vous français ?) est aussi une magnifique histoire d'incompréhension amoureuse entre deux hommes qui se plaisent mais ne partagent pas le désir.


Annie Saumont sait décrypter tous les langages. Son expérience de traductrice a développé sa faculté de se glisser dans la souffrance et d'en dire la singularité par le truchement d'une écriture minutieusement mise au point jusqu'à faire croire qu'elle est la copie fidèle d'un parler individuel et unique.


La vie est banale, la vie est sublime, la vie tourne les pages d'un livre qu'on croit connaître par corps et par cœur. Mais la vie ouvre des brèches, rapides, fugaces, jamais comblées, des moments particuliers qui restent béants dans la mémoire. C'est cette vie qu'Annie Saumont aborde : enfants qui se posent des questions, des femmes qui jettent leur tablier de cuisine pour s'ouvrir à l'homme de passage, un garçon qui n'est pas un camion, mais quand son « levier des vitesses se dress[e] entre [ses] cuisses » (p. 71), il le sait quand même qu'il jouit comme un camion.


Il faut un exceptionnel talent et un art consommé des mots pour offrir un texte drôle, sensible qui laisse, à ce point, abasourdi de plaisir.


■ Éditions Pocket, Pocket, 2000, ISBN : 2266101595



Lire la nouvelle : « Pahlay voo fronsay ? »


Du même auteur : La terre est à nous




Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31


Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)



« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn




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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.





C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

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