Jeudi 12 avril 2007

Michel Foucault dans «La Volonté de savoir» (Histoire de la sexualité, tome 1) a souhaité arriver à comprendre comment certains comportements sexuels deviennent à un moment donné des problèmes, comment ils donnent lieu à des analyses, comment ils constituent des objets de savoir.


Il a essayé de déchiffrer ces comportements, de les comprendre et de les classer : l'intéressant, pour lui, n'était pas tant une histoire sociale des comportements sexuels, une psychologie historique des attitudes à l'égard de la sexualité, mais une histoire de la problématisation de ces comportements.


Michel Foucault note deux âges d'or de la problématisation de «l'homosexualité» «monosexualité», c'est-à-dire des rapports entre hommes et hommes, et hommes et garçons.

● Le premier c'est celui de la période grecque, hellénistique qui se termine en gros au cours de l'empire romain. Les derniers grands témoignages en sont : le dialogue de Plutarque, les dissertations de Maxime de Tyr et le dialogue de Lucien. Son hypothèse est que – bien que ce soit une pratique courante – les Grecs en ont beaucoup parlé, parce que cela faisait problème.

● La seconde a eu lieu dans les sociétés européennes. La problémarisation a été beaucoup plus institutionnelle que verbale : un ensemble de mesures, des poursuites, des condamnations ont été prises à l'égard de ceux que l'on n'appelait pas encore homosexuels mais sodomites depuis le XVIIe siècle. C'est une histoire compliquée à trois temps :

► Le premier, depuis le Moyen Age où il existait une loi contre la sodomie impliquant la peine de mort et dont l'application a été limitée.

► Le deuxième palier, c'est la pratique policière à l'égard de l'homosexualité, très nette en France au milieu du XVIIe, à une époque où les villes existent réellement, où un certain type de quadrillage policier est en place et où par exemple, on note l'arrestation, relativement massive, d'homosexuels dans des lieux comme le Jardin du Luxembourg, Saint-Germain-des-Prés ou le Palais Royal. Des dizaines d'arrestations sont effectuées, on relève les noms, on arrête les gens pour quelques jours ou on les relâche tout simplement. Certains peuvent rester au trou sans procès. Tout un système de pièges, de menaces s'installe avec des mouchards, des flics, tout un petit monde se met en place très tôt, dès le XVIIe et XVIIIe siècle : on arrête des ouvriers, des curés, des militaires ainsi que des membres de la petite noblesse. Ceci s'inscrit dans le cadre d'une surveillance et d'une organisation d'un monde prostitutionnel des filles - entretenues, danseuses, théâtreuses... - en plein développement au XVIIIe siècle.

► Enfin, le troisième stade, c'est l'entrée bruyante au milieu du XIXe de l'homosexualité dans le champ de la réflexion médicale. Une entrée qui s'est faite discrètement au cours du XVIIIe et au début du XIXe siècle. Un phénomène social de grande échelle, autrement plus compliqué qu'une simple invention de médecins. Les travaux médicaux du docteur Hirschfeld, au début du XXe siècle, et ses classifications ont sans doute enfermé les homosexuels : ils ont servi à pathologiser l'homosexualité, mais ils ont aussi joué un rôle de défense, au nom desquelles on pouvait revendiquer des droits. A noter que le problème reste actuel puisqu'entre l'affirmation je suis homosexuel et le refus de le dire, il y a là toute une dialectique très ambiguë. C'est une affirmation nécessaire puisque c'est l'affirmation d'un droit mais c'est en même temps la cage, le piège.

L'homosexualité, pour Michel Foucault, n'est pas une forme de désir mais quelque chose de désirable.

S'interroger sur le rapport à l'homosexualité, c'est plus désirer un monde où ces rapports sont possibles que simplement avoir le désir d'un rapport sexuel avec une personne du même sexe, même si c'est important.


LIRE aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault - Michel Foucault et l'archéologie des plaisirs - Michel Foucault et la sexualité - Michel Foucault et le désir


par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Vendredi 6 octobre 2006

Michel Foucault a - dans son œuvre - très peu écrit directement sur l'homosexualité et, quand il en parle c'est, ou bien pour dire le contraire de ce qu'il est habituel de croire, ou bien pour réfléchir sur des formes de relations [l'amour grec des garçons, par exemple] qui, précisément, n'ont rien à voir avec ce que nous appelons aujourd'hui « l'homosexualité ». Il nous égare.


Le désir homosexuel est (ou a été) en effet souvent vécu à l'intérieur d'une histoire de sa répression : une oppression dont il s'agirait de se libérer. Dans ses écrits, Michel Foucault a renversé cette perspective : ce qui n'a pas toujours été bien compris. Il ne nie pas la répression, mais il en déplace complètement le sens.


Si l'on admet - historiquement c'est une hypothèse assez vraisemblable - qu'aux XVIIe et XVIIIe siècles les pratiques sexuelles entre hommes aient été relativement libres, il est alors facile et tentant de dire les choses simplement : après la liberté ou du moins une grande tolérance, s'abattent les rigueurs d'un XIXe siècle bourgeois, moraliste, puritain. La tâche serait maintenant de liquider ce sombre héritage, de briser toutes ces chaînes.


Foucault propose une autre lecture de cette hypothèse. Il n'y aurait pas avant une homosexualité acceptée, après une homosexualité brimée. Réprimer l'homosexualité c'est en même temps l'inventer.



Foucault lance l'idée qu'à « l'âge classique » existait un tissu très dense de relations sociales entre hommes. Ce temps partagé - travail, coopération, services, amusements - pouvait être traversé d'histoires où jouaient le désir et l'amour. Mais les limites demeuraient floues. Rien n'était alors tracé au cordeau. Sur ce domaine profus des amitiés aux mille figures, va s'opérer un travail de définition. La sexualité dans son ensemble va se voir constituée en domaine à part, objet de science ou de para-sciences médicales et psychiatriques, objet de codifications juridiques et de contrôles sociaux. Dans ce grand mouvement de redistribution, les amitiés masculines doivent aussi sortir de l'obscurité et pouvoir être nommées. Un lien trop étroit entre deux hommes devient suspect. L'homosexuel désormais existe. Il doit se reconnaître comme tel, même si, dans le moment où il avoue sa perversion, il est sommé d'y renoncer ou de s'en guérir. Mais voilà : il faut être quelque chose et s'identifier à un désir. Et cette obligation touche tout le monde : hommes et femmes, enfants et adultes, « normaux » et pervers. Chacun doit avouer où il est et se soumettre à la loi qui régit la case dans laquelle il est confiné.


Bref, sur la carte ancienne des plaisirs et des affects, on trace un nouveau continent : la sexualité, avec ses frontières, ses polices, ses passeports, ses lois. On y assujettit chaque individu. Loin donc d'être d'abord un refoulement du sexuel, l'opération consiste à classer, à nommer et à rendre visibles des conduites qui auparavant pouvaient se déployer à la fois silencieusement et obscurément.


L'originalité de Foucault c'est d'avoir saisi l'homosexualité (et la sexualité en général) comme un dispositif où le pouvoir s'empare du désir pour y fixer un sujet. Ayant identifié cette jonction, son mérite a été de nous aider à la défaire et à repérer ce qui y contribue : Non pas être homosexuels, mais être acharner à le devenir.


Ce « devenir-homosexuel » ne consiste-t-il pas à marcher dans le sens d'une disparition des identités sexuelles ?


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- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault - Michel Foucault et l'archéologie des plaisirs - Michel Foucault et la sexualité - Michel Foucault : une histoire de la problématisation des comportements sexuels


par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Mardi 30 mai 2006

En 1976, Michel Foucault faisait paraître un court volume "La Volonté de savoir" (1) qui s'annonçait comme le premier tome d'une histoire de la sexualité, à venir. Introduction extrêmement brillante et paradoxale, où le philosophe prenait le contre-pied des thèmes à la mode sur la libération sexuelle.


Au rebours du prêchi-prêcha soixante-huitard sur le sexe réprimé, objet d'une conspiration du silence et de l'obscurantisme, Foucault affirmait allègrement que la sexualité depuis le XIXe siècle au moins était le centre de discours permanents, l'objet de sollicitations constantes et multiformes d'informations, de confidences, de conseils ; bref, toute une industrie langagière, infiniment bavarde et rusée, s'employait, selon lui, à faire parler sur ce sujet soi-disant tabou.


L'invention la plus étonnante de cette stratégie n'étant-elle pas l'institution psychanalytique où l'individu paie un tiers invisible et muet pour parler de son sexe et en connaître la vérité ?



Le livre refermé sur cette dénonciation de « l'austère monarchie du sexe » (« Ne pas croire qu'en disant oui au sexe, on dit non au pouvoir : on suit au contraire le fil du dispositif général de la sexualité. »), on pouvait lire au dos du livre l'annoncé très précis des autres tomes à paraître.


Michel Foucault est resté fidèle à lui-même, à sa méthodologie d'historien-philosophe telle qu'il l'a définie et mise en pratique dans l'Archéologie du savoir ou "Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère...". Remonter aux sources, au plus près des origines, décrire généalogiquement cet état naissant où les mots et les choses sont encore assez libres pour «jouer» à l'intérieur de discours non-figés.


« Contre le dispositif de sexualité, le point d'appui de la contre attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais les corps et les plaisirs. » Ce programme, inscrit dans les dernières pages de la Volonté de savoir, commandait un détour, un retour vers la Grèce de Platon et la Rome de Sénèque. Non pour interroger les sujets, traquer leurs désirs, mais constater les comportements, en retrouver les codes, restituer les pratiques, avec les déliés des accommodements et les traits pleins des contradictions. Michel Foucault, qui n'était ni helléniste ni latiniste de profession, s'est donc donné le temps et la peine de se faire historien des textes de l'Antiquité grecque et romaine, mais dans le domaine particulier de la sexualité : l'Usage des plaisirs (tome 2), le Souci de soi (tome 3). Sans occulter le thème : l'amour des garçons.


Dire la sexualité sans Freud


Quelle reconnaissance, quel intérêt lui portait la société antique ? A quelle contradiction spécifique venait se heurter cet amour qui, à ces époques, n'était jamais disqualifié ou marqué négativement comme une faute contre-nature, mais ne s'embarrassait pas moins de dilemmes éthiques : comment un homme libre peut-il être le sujet passif d'un autre, sans devenir esclave ou cesser d'être homme ?


Michel Foucault a élaboré une généalogie de la morale sexuelle en posant l'importante question : Pourquoi les hommes ont-ils fait de la sexualité une expérience morale ?


A cette question fondamentale qui n'avait peut-être jamais été posée avec autant de lumineuse rigueur avant Foucault, les Anciens semblent avoir apporté une réponse bien ambiguë. Certes, rien, ni chez les Grecs ni chez les Romains, qui relève de la faute à expier, du péché à confesser. Ce sera pour plus tard. Mais, sous couvert d'une « stylisation » ou d'une « diététique » de la vie amoureuse (un style à maintenir, un régime à observer), les Anciens semblent privilégier l'abstinence sur les ébats, les rigueurs de l'hygiène sur les voluptés de l'hédonisme.


Cette histoire de la sexualité, même inachevée, représente encore aujourd'hui une tentative audacieuse et radicale pour penser et dire la sexualité sans recourir un seul instant, de près ou de loin, à l'œuvre de Freud ; sans jamais enliser, empoisser le Sujet dans son histoire. Michel Foucault, ou l'ultime leçon de liberté.


(1) ■ Histoire de la Sexualité de Michel Foucault, Tome 1, la Volonté de savoir, Gallimard, collection Tel, 1994 (réédition), ISBN : 2070740706



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- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault - Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral - Michel Foucault et le désir - Michel Foucault : une histoire de la problématisation des comportements sexuels

par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Lundi 28 novembre 2005

Par quelles procédures assurer le gouvernement des hommes ?

De la souveraineté à l'art de gouverner, les cours du Collège de France.


C'est avec une relative facilité, tout compte fait, qu'on accorde à d'autres le droit de diriger nos vies, ou qu'on reconnaît le fait qu'ils les dirigent, pour un temps ou pour longtemps. La seule condition est qu'ils nous «aiment», qu'ils veuillent, en d'autres termes, notre bien.


Ainsi l'enfant suit le sillon que tracent pour lui ses parents, l'élève se fait guider par le maître, le patient s'en remet à son médecin et le sportif à son entraîneur. La facilité est moindre lorsqu'il s'agit d'une institution : le fidèle obéit à son Eglise et le militant à son parti, mais ne défèrent ni à l'une ni à l'autre toute leur vie ­ sauf si la première est intégriste et le second totalitaire, appliqués autrement dit à tout régenter, les goûts et les idéaux, les actes et les pensées.


Quand l'institution est l'Etat lui-même, le bât commence à blesser, car le citoyen voit mal le «bien» que l'Etat peut lui vouloir, non pour lui garantir des droits, mais pour s'autoriser à lui dicter sa conduite, à lui conseiller fermement, sous menace de sanction, de ne pas boire, de ne pas rouler vite ou de trier ses ordures.

Ces types de relations de pouvoir pourraient être dites «pastorales», par référence aux brebis et au berger, dont «le rôle est de fournir au troupeau sa subsistance, de veiller quotidiennement sur lui et d'assurer son salut».

En Occident, c'est par le christianisme [que ces types de relations] ont «pris une forme institutionnelle dans le pastorat ecclésiastique», au sens où «le gouvernement des âmes se constitue dans l'église chrétienne comme une activité centrale et savante, indispensable au salut de tous et de chacun».

Mais, d'une manière générale, ils sont inséparables de la figure même du souverain, qui peut «tenir» ses sujets par la force et la discipline, mais ne justifie vraiment son statut de «guide» que s'il se prévaut d'une garantie «divine» ou se fait reconnaître comme «père» naturel. On voit ce que cela implique, et quelles extensions biopolitiques doivent connaître l'«art de gouverner» :

pour donner au peuple bien-être, sécurité et bonheur, il faut veiller à la santé du corps, politique, physique, matérielle et morale, soigner les enfants, les éduquer, diminuer la mortalité, protéger les familles, répartir plus ou moins équitablement charges et créances, «surveiller et punir» les éléments perturbateurs, fous, criminels, asociaux, vagabonds ou «pervers» sexuels, prévenir les disettes, traiter les épidémies, favoriser le commerce et maintenir aussi la continuité de l'Etat lui-même.

Par quelles procédures peut-on assurer le «gouvernement des hommes» ? Voilà une question difficile. C'est à cette question que répondent les deux cours du Collège de France que Michel Foucault tint en 1978 et 1979 : "Sécurité, territoire, population" et "Naissance de la biopolitique" [...] (1).


Dans le chapitre final de la Volonté de savoir, premier volume de l'Histoire de la sexualité (1976), Foucault esquissait une histoire des pouvoirs en Occident à partir du Moyen Age, et indiquait comment le «droit de vie et de mort» exercé par le seigneur féodal héritage de «la patria potestas qui donnait au père de famille romain le droit de "disposer" de la vie de ses enfants comme de celle de ses esclaves» va peu à peu se transformer, lorsqu'il passe aux mains de la monarchie (qui définit en termes juridiques les formes et les mécanismes de son pouvoir) et de la bourgeoisie (qui utilise ce système juridique pour favoriser les échanges économiques assurant son développement), en «pouvoir sur la vie».

Celui-ci aura deux formes :

- Le premier, caractérisé par les techniques disciplinaires, Foucault le nomme «anatomo-politique du corps humain» : il façonne le corps-machine, surveille et dresse l'individu, contrôle sa conduite, mesure ses aptitudes, rentabilise ses prestations, l'installe à la place où il sera le plus utile.

- Le second, qui se forme vers le milieu du XVIIIe siècle, est constitué par toute une série de «contrôles régulateurs» qui investissent non plus les individus en tant qu'individus, mais le «corps-espèce», le «corps traversé par la mécanique du vivant et servant de support aux processus biologiques» : c'est une «biopolitique de la population», devant maintenant gérer ce qui permet à une population de s'éteindre ou de se développer : l'habitat, les conditions de vie urbaine, les déplacements, l'hygiène publique, les naissances et la mortalité, les taux de croissance...


[...] Foucault [...] resitue le rôle du «berger des âmes» et le rapport de «dépendance intégrale entre la brebis et celui qui la dirige», pour faire émerger, de la crise de la pastorale chrétienne, la question de la raison d'Etat.



C'est le Prince qui sert alors de support à la réflexion foucaldienne, non seulement parce que Machiavel y revendique l'autonomie de la raison politique par rapport à la morale et à la religion, mais parce que, selon Foucault, y est affirmée l'extériorité, la «transcendance» du prince vis-à-vis de la principauté. Le prince n'a pas le pouvoir parce qu'il est «naturellement» lié à la principauté ni parce que sa souveraineté est l'expression d'une volonté divine : il ne détient le pouvoir que dans la seule mesure où il parvient à protéger le «lien à ses sujets et à son territoire» qu'est la principauté, acquise, conquise ou obtenue de l'accord avec d'autres Etats. [...]


Dans "Naissance de la biopolitique" (1), Foucault va étudier la manière dont le libéralisme transformera cet art de gouverner en science et en économie de la politique. Mais on peut s'arrêter parce qu'elle résume la métamorphose que Foucault fait subir à la notion de «pouvoir» sur cette idée que les pratiques de gouvernement sont multiples et impliquent le prince comme le père de famille, le supérieur du couvent et le pédagogue, le juge et le médecin, le démographe, l'assureur, le géographe, le notaire... que gouverner, donc, n'est pas seulement gouverner des sujets ou un territoire, mais gouverner des choses des hommes, certes, mais «dans leurs rapports, dans leurs liens, dans leurs intrications avec ces choses que sont les richesses, les ressources, les subsistances, le territoire bien sûr, dans ses frontières, avec ses qualités, son climat, sa sécheresse, sa fécondité, (...) dans leurs rapports avec ces autres choses que sont les coutumes, les habitudes, les manières de faire ou penser, (...) et avec ces autres choses encore que peuvent être les accidents ou les malheurs, comme la famine, les épidémies, la mort».


Extraits de Libération, Robert MAGGIORI, jeudi 16 décembre 2004


(1) Michel Foucault

- Sécurité, territoire, population. Cours du Collège de France. 1977-1978

- Naissance de la biopolitique. Cours du Collège de France. 1978-1979

Editions établies sous la direction de François Ewald et Alessandro Fontana par Michel Senellart. Hautes Etudes/Gallimard/Seuil, respectivement 436 et 356 pp.

par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Mardi 15 novembre 2005

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité; ou bien. Personne ne peut dire « Je suis homosexuel».

Signé Hocquenghem.



Quatrième volution, dernière figure de danse pour le moment, dernière traîtrise. Il faut suivre les textes d'Hocquenghem, sa position par rapport au Fhar et dans le Fhar, comme groupe spécifique, les rapports avec le M.L.F. Et même l'idée que l'éclatement des groupes n'est jamais tragique. Loin de se fermer sur « le même », l'homosexualité va s'ouvrir sur toutes sortes de relations nouvelles possibles, micrologiques ou micropsychiques, essentiellement réversibles, transversales, avec autant de sexes qu'il y a d'agencements, n'excluant même pas de nouveaux rapports entre hommes et femmes : la mobilité de certaines relations SM, les puissances du travesti, les 36000 formes d'amour à la Fourier, ou les n-sexes (ni un ni deux sexes). Il ne s'agit plus d'être ni homme ni femme, mais d'inventer des sexes, si bien qu'un homosexuel homme peut trouver chez une femme les plaisirs que lui donnerait un homme et inversement (Proust opposait déjà à l'homosexualité exclusive du Même cette homosexualité davantage multiple et plus « localisée » qui inclut toutes sortes de communications trans-sexuelles, y compris les fleurs et les bicyclettes). Dans une très belle page sur le travesti, Hocquenghem parle d'une transmutation d'un ordre à un autre, comme d'un continuum intensif de substances : « Pas l'intermédiaire entre l'homme et la femme, ou le médiateur universel, c'est une part d'un monde transférée dans un autre comme on passe d'un univers à un autre univers, parallèle au premier, ou perpendiculaire, ou de biais; ou plutôt c'est un million de gestes déplacés, de traits reportés, d'événements... » Loin de se fermer sur l'identité d'un sexe, cette homosexualité s'ouvre sur une perte d'identité, sur le « système en acte des branchements non exclusifs du désir polyvoque». A ce point précis de la spirale, on comprend comment le ton a changé : il ne s'agit plus du tout pour l'homosexuel de se faire reconnaître, et de se poser comme sujet pourvu de droits (laissez-nous vivre, après tout, tout le monde l'est un peu... homosexualité - demande, homosexualité - récognition, homosexualité du même, forme œdipienne, style Arcadie). Il s'agit pour le nouvel homosexuel de réclamer d'être ainsi, pour pouvoir dire enfin : Personne ne l'est, ça n'existe pas. Vous nous traitez d'homosexuels, d'accord, mais nous sommes déjà ailleurs.

Il n'y a plus de sujet homosexuel, mais des productions homosexuelles de désir, et des agencements homosexuels producteurs d'énoncés, qui essaiment partout, SM et travestis, dans des relations d'amour autant que dans des luttes politiques. Il n'y a plus de sujet-Gide emporté divisé, ni même de sujet-Proust encore coupable, encore moins le lamentable Moi-Peyrefitte. On comprend mieux comment Hocquenghem peut être partout sur sa spirale, et dire à la fois : le désir homosexuel est spécifique, il y a des énoncés homosexuels, mais l'homosexualité n'est rien, ce n'est qu'un mot, et pourtant prenons le mot au sérieux, passons nécessairement par lui, pour lui faire rendre tout ce qu'il contient d'autre - et qui n'est pas l'inconscient de la psychanalyse, mais la progression d'un devenir sexuel à venir.


L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807


Lire la partie 3/4

par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Vendredi 11 novembre 2005

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité; ou bien. Personne ne peut dire « Je suis homosexuel».

Signé Hocquenghem.



Troisième volution. On croyait Hocquenghem en train de se fixer, de creuser sa place dans la marge. Mais qu'est-ce que c'est, cette marge ? Qu'est-ce que c'est, cette spécificité du désir homosexuel, et ces contr'énoncés d'homosexualité ? Un autre Hocquenghem, à un autre niveau de la spirale, dénonce d'homosexualité comme un mot. Nominalisme de l'homosexualité. Et vraiment il n'y a pas de pouvoir des mots, mais seulement des mots au service du pouvoir : le langage n'est pas information ou communication, mais prescription, ordonnance et commandement. Tu seras dans la marge. C'est le central qui fait le marginal. « Ce découpage abstrait du désir qui permet de régenter même ceux qui échappent, cette mise dans la loi de ce qui est hors la Loi. La catégorie en question, et le mot lui-même, sont une invention relativement récente. L'impérialisme croissant d'une société qui veut donner un statut social à tout l'inclassable a créé cette particularisation du déséquilibre... Découpant pour mieux régner, la pensée pseudo-scientifique de la psychiatrie a transformé l'intolérance barbare en intolérance civilisée. » Mais voilà ce qui se passe de bizarre : moins l'homosexulité est un état de chose, plus l'homosexualité est un mot, plus il faut la prendre au mot, assumer sa position comme spécifique, ses énoncés comme irréductibles, et faire comme si…

Par défi. Par presque-devoir. Par moment dialectiquement nécessaire. Par passage et par progrès. Nous ferons les folles puisque vous le voulez. Nous déborderons vos pièges. Nous vous prendrons au mot : « C'est en rendant la honte plus honteuse qu'on progresse. Nous revendiquons notre féminité, celle-là même que les femmes rejettent, en même temps que nous déclarons que ces rôles n'ont aucun sens... La forme concrète de cette lutte, on ne peut pas y échapper, c'est le passage par l'homosexualité. » Encore un masque, encore une traîtrise, Hocquenghem se retrouve hégélien - le moment nécessaire par lequel il faut passer - Hocquenghem se retrouve marxiste : le pédé comme prolétaire d'Éros (« c'est précisément parce qu'il vit en l'acceptant la situation la plus particulière que ce qu'il pense a valeur universelle »). Le lecteur s'étonne. Hommage à la dialectique, à l'École normale supérieure ? Homohégélianisme-marxisme ? Mais Hocquenghem est déjà ailleurs, à un autre endroit de sa spirale, et dit ce qu'il avait dans la tête ou dans le cœur, et qui ne se sépare pas d'une espèce d'évolution. Qui d'entre nous n'a pas à faire mourir Hegel et Marx en lui-même, et l'infâme dialectique ?


L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807


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par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Mardi 8 novembre 2005

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité; ou bien. Personne ne peut dire « Je suis homosexuel».

Signé Hocquenghem.



Seconde volution. l'homosexualité n'est pas production de désir sans être en même temps formation d'énoncés. Car c'est la même chose, produire du désir et former de nouveaux énoncés. C'est évident qu'Hocquenghem ne parle pas comme Gide, ni comme Proust, encore moins comme Peyrefitte : mais le style, c'est de la politique - et les différences de génération ausssi, et les manières de dire «je » (cf. l'abîme de différences entre Burroughs père et fils, quand ils disent je et parlent de la drogue}. Autre style, autre politique : l'importance de Tony Duvert aujourd'hui, un nouveau ton. C'est du fond d'un nouveau style que l'homosexualité produit aujourd'hui des énoncés qui ne portent pas, et ne doivent pas porter sur l'homosexualité même. S'il s'agissait de dire « tous les hommes sont des pédés », aucun intérêt, proposition nulle qui n'amuse que les débiles. Mais la position marginale de l'homosexuel rend possible et nécessaire qu'il ait quelque chose à dire sur ce qui n'est pas l'homosexualité : « avec les mouvements homosexuels l'ensemble des problèmes sexuels des hommes sont apparus ». Pour Hocquenghem, les énoncés d'homosexualité sont de deux sortes complémentaires. D'abord sur la sexualité en général : loin d'être phallocratique, l'homosexuel dénonce dans l'asservissement de la femme et dans le refoulement de l'homosexualité un seul et même phénomène qui constitue le phallocentrisme. Celui-ci en effet procède indirectement, et, en formant le modèle hétérosexuel de nos sociétés, rabat la sexualité du garçon sur la fille à laquelle il donne le rôle à la fois de première piégeuse et de première piégée. Dès lors, qu'il y ait une complicité mystérieuse entre les filles qui préfèrent les filles, les garçons qui préfèrent les garçons, les garçons qui préfèrent aux filles une moto ou un vélo, les filles qui préfèrent, etc., l'important est de ne pas introduire de rapport symbolique ou pseudo-signifiant dans ces complots et complicités (« un mouvement comme le Fhar apparaît intimement lié aux mouvements écologiques... quoique ce soit inexprimable dans la logique politique »).

D'où, aussi bien, la seconde sorte d'énoncés qui portent sur le champ social en général et la présence de la sexualité dans ce champ tout entier : en échappant au modèle hétérosexuel, à la localisation de ce modèle dans un type de rapports comme à sa diffusion dans tous les lieux de la société, l'homosexualité est capable de mener une micro-politique du désir, et de servir de révélateur ou de détecteur pour l'ensemble des rapports de force auxquels la société soumet la sexualité (y compris dans le cas de l'homosexualité plus ou moins latente qui imprègne les groupes virils militaires ou fascistes). Précisément l'homosexualité se libère, non pas en brisant tout rapport de force, mais lorsque, marginale, elle n'est d'aucune utilité sociale : « les rapports de force n'y sont plus inscrits au départ par la société, les rôles homme-femme, baisé-baiseur, maître-esclave y sont instables et inversables à tout moment. »


L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807


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par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Lundi 7 novembre 2005

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité; ou bien. Personne ne peut dire « Je suis homosexuel».

Signé Hocquenghem.


Comment en est-il venu là ? Évolution personnelle, marquée dans la succession et le ton divers des textes de ce livre ? Révolution collective liée à un travail de groupe, à un devenir du FHAR (*) ? Évidemment ce n'est pas en changeant, en devenant hétérosexuel par exemple, qu'Hocquenghem a des doutes sur la validité des notions et des déclarations. C'est en demeurant homosexuel for ever, en le restant en l'étant de plus en plus ou de mieux en mieux, qu'on peut dire « mais après tout personne ne l'est ». Ce qui vaut mille fois mieux que la plate et fade sentence d'après laquelle tout le monde l'est, tout le monde le serait, pédé inconscient latent. Hocquenghem ne parle ni d'évolution ni de révolution, mais de volutions. Imaginons une spirale très mobile : Hocquenghem y est en même temps à plusieurs niveaux, à la fois sur plusieurs courbes, tantôt avec une moto, tantôt en défonce, tantôt sodomisé ou sodomisant, tantôt travesti. A un niveau il peut dire oui, oui je suis homosexuel, à un autre niveau non ce n'est pas cela, à un autre niveau c'est encore autre chose. Ce livre ne répète pas le livre précédent, le Désir homosexuel, il le distribue, le mobilise tout autrement, le transforme.



Première volution. Contre la psychanalyse, contre les interprétations et réductions psychanalytiques - l'homosexualité vue comme rapport avec le père, avec la mère, avec Œdipe. Hocquenghem n'est contre rien, il a même écrit une lettre à la mère. Mais ça ne marche pas. La psychanalyse n'a jamais supporté le désir. Il faut toujours qu'elle le réduise et lui fasse dire autre chose. Parmi les pages les plus ridicules de Freud, il y a celles sur la «fellatio» : un désir si bizarre et si «choquant» ne peut valoir pour lui-même, il faut qu'il renvoie au pis de la vache, et par là au sein de la mère. On aurait plus de plaisir à suçoter un pis de vache. Interpréter, régresser, faire régresser. Ça fait rire Hocquenghem. Et peut-être y a-t-il une homosexualité œdipienne, une homosexualité-maman, culpabilité, paranoïa, tout ce que vous voulez. Mais justement elle tombe comme le plomb, lestée par ce qu'elle cache, et que veut lui faire cacher le conseil de famille et de psychanalyse réunies : elle ne tient pas à la spirale, elle ne supporte pas l'épreuve de légèreté et de mobilité. Hocquenghem se contente de poser la spécificité et l'irréductibilité d'un désir homosexuel, flux sans but ni origine, affaire d'expérimentation et non d'interprétation.

On n'est jamais homosexuel en fonction de son passé, mais de son présent, une fois dit que l'enfance était déjà présence qui ne renvoyait pas à un passé. Car le désir ne représente jamais rien, et ne renvoie pas à autre chose en retrait, sur une scène de théâtre familial ou privé. Le désir agence, il machine, il établit des connexions. Le beau texte d'Hocquenghem sur la moto : la moto est un sexe. L'homosexuel ne serait pas celui qui en reste au même sexe, mais celui qui découvre d'innombrables sexes dont nous n'avons pas l'idée ? Mais d'abord Hocquenghem s'efforce de définir ce désir homosexuel spécifique, irréductible - et non pas par une intériorité régressive, mais par les caractères présents d'un Dehors, d'un rapport avec le Dehors : le mouvement particulier de la drague, le mode de rencontre, la structure « anulaire », l'échangeabilité et la mobilité des rôles, une certaine traîtrise (complot contre sa propre classe, comme dit Kiossowski? : « on nous a dit que nous étions des hommes, nous sommes traités comme des femmes ; oui, pour nos adversaires, nous sommes traîtres, sournois, de mauvaise foi : oui, dans toute situation sociale, à tout moment, nous pouvons lâcher les hommes, nous sommes des lâcheurs et nous en sommes fiers »).


L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807


* FHAR : Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire : mouvement radical revendiquant le droit à l'homosexualité pour les deux sexes fondé par Françoise d'Eaubonne et Guy Hocquenghem en 1971


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par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Jeudi 3 novembre 2005

« Contrairement aux "grands fous" d'hôpital, enfermés par la science, les "petits malades mentaux", c'est-à-dire ces pervers en liberté dont les homosexuels sont le paradigme, sont largement eux-mêmes les auteurs de leur mise à part.


En se dévoilant ou en s'inventant, l'homosexuel fonde une nouvelle problématique autour du comportement personnel.


D'abord, pour "s'en expliquer", de son homosexualité, et s'en innocenter ; et en participant, à titre d'expérimentateur sur sa propre personne, à la mise en place d'une psychiatrie sociale du sexe.


Jean Danet a montré que cette psychiatrisation des débuts de l'homosexualité correspond à une lutte entre pouvoir médicalisant et pouvoir juridique. La médecine veut arracher à la justice les "petits mentaux", comme elle lui a déjà dérobé les fous d'asile.

Si les pédés sont des malades, il faut les soigner, pas les punir, c'est connu. Ce qui l'est moins, c'est l'indécision qui règne, aux frontières de la pratique médicale et du militantisme, entre le "soigner" et le "faire s'accepter", seule thérapeutique recommandée par Hirschfeld, par exemple. Krafft-Ebing, créateur de la "psychopathia sexualis", de la psychopathologie sexuelle, est au contraire pour d'énergiques "guérisons". Cela ne l'empêche nullement de signer la pétition allemande pour l'abrogation du paragraphe 175, d'être en relation avec les leaders médico-politiques du mouvement homosexuel. Guérir ou pas, cela restera une querelle interne au corps médical, où Hirschfeld sera largement minoritaire, pour ne pas dire isolé. Mais l'important, à l'époque, c'est que, dégénéré selon Krafft-Ebing, épileptique, hérédo-syphilitique, alcoolique, en tout cas l'homosexuel ne doit plus être considéré en pécheur ou en criminel. Cesare Lombroso, l'un des fondateurs de la criminologie moderne, propose en Italie la décriminalisation de l'homosexualité, partiellement obtenue en 1889 ; on n'a pas à les tenir responsables, quel que soit le jugement qu'on porte sur l'étiologie du mal. Or, de Lombroso à Havelock Ellis, lui-même collaborateur de Symonds, militant homosexuel anglais, il y a un fil continu.


Autrement dit, si le combat pour la "légalisation" de l'homosexualité s'engage bien, c'est au prix d'une énorme ambiguïté : viendra un jour où la répression pénale "rattrapera" le savoir médical, par le jeu des experts psychiatriques, et plus encore par les nouvelles lois nazies ou soviétiques, fondées sur une "science" médico-sociale marxiste ou eugéniste. D'avoir accepté l'emprise de la médecine sur l'homosexualité, en dehors même du plus ou moins grand "libéralisme" de cette dernière, fut lourd de conséquences.


Mais cette histoire d'homosexuels reste unique par un trait :

ce rôle inaugurateur que les sujets concernés ont joué dans l'évolution des répressions. En faisant don de leur propre cas et corps à une science qu'ils fondaient, en se transformant en machine à symptômes, se décrivant eux-mêmes à leurs contemporains, ils n'ont pas uniquement anticipé dans leur coin un mouvement général de psychiatrisation de la société. Sans leur concours actif, cette révolution sociale si discrète et si profonde n'aurait pu se produire ; puisqu'ils étaient les premiers non-fous, du moins en apparence, à réclamer le bénéfice de l'inventaire psychiatrique, ouvrant ainsi le chemin à l'intériorisation généralisée par la population des "concepts" sexuels.


Et si vous ne me croyez pas, regardez encore aujourd'hui autour de vous, s'il n'est pas vrai que l'arrivée d'un homosexuel "psychiatrise" le comportement, les attitudes, les confidences, la certitude d'avoir un rôle sexuel, chez ceux qui l'entourent.


Donc, les homosexuels ont tissé eux-mêmes leur camisole morale ; ils sont souvent les découvreurs de l'instrument psychiatrique dans lequel ils ont cru trouver leur indépendance. Benkert est médecin (en réalité il était journaliste et écrivain, mais non pas médecin), mais Hirschfeld aussi, qui est le grand penseur de l'homosexualité militante allemande, par rapport auquel Freud se définira à son tour. J.A. Symonds, fondateur du mouvement homosexuel anglais, est fils de médecin ; avec Havelock Ellis, il crée la psycho-sexologie moderne (avec le très classique Sexual Inversion}, Tous ces médecins, ces scientifiques homosexuels sont organisés en comités et sociétés à caractère médical (comme la «Society for the Study of Sex Psychology», à Londres, présidée par le successeur de Symonds, Carpenter, dans les années vingt).


Ce ne sont pas les mouvements homosexuels qui se cachent derrière des organisations pseudo-scientifiques. Non, ces ligues et ces conférences sont la forme de la sociabilité militante homosexuelle de l'époque. Sa manière de se dire et de se vivre. Réciproquement, toute la science médicale moderne du sexe s'alimente et se développe à partir de ces cercles.»


Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 24-26


Lire la première partie


LIRE aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault

- Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral : 1ère partie - seconde partie

par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
Dimanche 30 octobre 2005

« Racontons la naissance du mot. Nous sommes en 1860. L'Allemagne est proche de l'unité autour de la monarchie prussienne. Et tous les Etats qui vont former l'Empire allemand sont en train d'adopter un code pénal unique, importante étape de la construction de l'Etat allemand moderne et centralisé.


Or ce nouveau code pénal introduit, en son paragraphe 175, la punition par la justice des « actes contre nature » entre hommes (jusqu'au nazisme, les femmes ne seront pas concernées. Disons tout de suite que cet article 175 restera en vigueur, à travers la République de Weimar, le IIIe Reich, et l'Allemagne fédérale contemporaine, jusque dans les années soixante).


Un docteur (en réalité il était journaliste et écrivain, mais non pas médecin) hongrois, Karoly Maria Benkert, écrit au ministre de la Justice prussien, instigateur de cette unification répressive. Benkert tente, en vain d'ailleurs, de s'opposer à l'adoption du nouveau texte.


Benkert défend bien sûr sa propre cause mais... il trouve sous sa plume un terme nouveau (en 1869), pour désigner les victimes du projet législatif. C'est le mot « homosexuel ».



Le premier « militant » homosexuel est aussi l'inventeur du nom, et cette nouvelle approche, « scientifique » pour ne pas être répressive, marque toute l'orientation des mouvements à venir.


Un peu d'étymologie : pour nous, le mot « homosexuel » ne pose plus de question. Pourtant, ce nom-là, auquel seul un siècle de popularisation psychiatrique a pu donner le poids de l'évidence par une naïve intériorisation, est, à l'origine, un étrange conglomérat. Fabriquer un nom scientifique, en 1860, c'est le charger d'intentions, et on ne peut voir une simple coïncidence dans les barbares à-peu-près qui composent l'invention de Benkert (lequel devait évidemment connaître latin et grec). Jusque-là, on n'avait jamais souligné aussi fortement, en l'amant de garçons, l'identité entre le sujet et l'objet (le pédéraste, comme le Berdache classique, ne sont pas « homosexuels », puisque leur partenaire sexuel est au contraire désigné comme étant essentiellement différent d'eux par l'âge, ou la virilité...). Cette clôture au sein du même sexe désormais considérée comme trait discriminant, c'est bien sûr le préfixe grec « homo » qui la donne. Reste que « sexis », en grec, cela n'a jamais voulu dire le sexe, mais la séparation (section, disséquer...). Le « concept » n'est que discriminatoire, vide de tout sens concret - la séparation des mêmes, regroupés entre eux - ou bien le « sexuel » (sexus latin, au prix du fameux barbarisme) ne s'y manifeste que comme discrimination. Benkert écrit à l'aurore de cette notion moderne de « sexe » (où d'ailleurs l'homosexualité joue un rôle pionnier).


Il nous faut renoncer à croire que ce nom-là est la forme enfin trouvée d'une réalité simple et isolable. Il faut s'interroger sur ce nom, parce qu'il nous « fait », d'une certaine manière, qu'il crée par collages la fausse simplicité d'un truisme vital. Que Benkert ait cru « libérer » les pédés en les baptisant ainsi, qu'il ait cru nécessaire de passer par ce néologisme pour permettre l'émancipation d'un peuple jusque-là innommé et soumis, est d'extrême conséquence. Que ceux qui doutent de l'effet du nom sur la chose elle-même considèrent l'immense importance, à tous moments, pour « celui-là », d'être découvert et nommé.


race-d-ep-un-siecle-d-images-de-homosexualite-guy-hocquenghem-1979.jpgDans l'histoire personnelle de chacun, le moment essentiel par lequel « on le devient », plus encore que le premier acte, c'est l'aveu du nom. Ce moment craint et espéré où l'on déclare : « je suis homosexuel ». Passage de l'insu au su, qui à lui seul cerne tout le problème de cette étrange minorité. L'homosexuel, plus que tout autre type social, n'existe pas vraiment avant de s'être lui-même « véridiquement » nommé.


Il est un peu trop facile de dire : « C'est la société qui vous force à vous donner un nom », ou encore, de réduire la naissance de la catégorie « homosexuel » à l'acte par lequel un pouvoir décide de « psychiatriser » une partie de sa population arbitrairement délimitée. Cet « arbitraire » de la signification homosexuelle, qu'indique la formation du mot, ne prend son poids de vécu que parce qu'il s'enracine dans la propre volonté du mouvement homosexuel naissant de se donner forme et nom, de se bâtir une identité à caractère médical. »


Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 20-23


Kertbeny Károly Mária - ou de son nom original Karl Maria Benkert - est né à Vienne le 28 février en 1824 - selon ses notes autobiographiques - "comme un fils de parents hongrois". Il s'est déplacé en Hongrie avec sa famille en 1826 et a changé son nom de Benkert à Kertbeny en 1847. Entre 1846 et 1875 il a parcouru l'Europe et il est retourné en Hongrie en 1875. Il est mort le 23 janvier en 1882 à Budapest.


Lire la seconde partie


LIRE aussi sur ce blog :

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- Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral : 1ère partie - seconde partie

par Jean-Yves publié dans : PHILOSOPHIE
 

Texte Libre



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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

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