MON CARNET

J'aime la sensibilité exquise de Proust : tout est là, toute la sensibilité de la vie quotidienne, avec une vraie philosophie de la durée. Mais la grandeur de Proust est d'avoir su présenter la sexualité tout court. Remarquable, comme s'il disait : "Je ne suis pas un romancier homosexuel, ni hétérosexuel. Je suis un romancier sexuel".



« Si tu n'aimes pas cela, n'en dégoûte pas les autres. »



La fin d'une vie est-elle presque toujours décevante ? C'est une question que je me pose souvent... Dans les romans (ceux que j'aime lire), le plus souvent, les auteurs ne peignent leurs héros qu'en état de crise, lorsque le temps se resserre devant l'action.




Mais après ? Qu'y a-t-il ? La grisaille des jours et des nuits, la monotonie des gestes ? Il me semble que l'habitude est le contraire du roman. Quoique...


Pourtant je crois aussi que l'habitude n'existe pas. Elle n'est que la surface des choses et des êtres. Chaque jour, chaque minute contiennent la « matière » d'un roman.


Tout le monde sait qu'on est mal le cul entre deux chaises, ou qu'entre deux maux il faut choisir le moindre, mais qu'est-ce qui se passe entre deux portes ?


Sur ce point la sagesse populaire est muette. C'est pourtant là que se déroule, bon an mal an, une partie non négligeable de notre existence, à dire bonjour aux voisins ou à leur faire la gueule, à écouter, épier, reluquer et se faire reluquer à son tour, tout ça presque sans y prendre garde, en revenant du travail ou en partant aux commissions…


Je suis sûr qu'au fond de nous, il y a toujours un idiot qu'on fait taire, quelqu'un qui a peur, quelqu'un qui attend qu'on l'aime, qui a confiance et que l'on trahit. Seulement cet idiot, on le pare des attributs de la civilisation, on le raisonne, on fait tout pour qu'il n'apparaisse pas.


Souffre-t-on davantage de pas être aimé que de ne pas aimer ? Oui, je le crois. Dans une famille, dans un groupe, il est si facile de mettre un des membres tout doucement à l'écart.


S'établit ainsi une sorte de consensus silencieux de la part de tous les autres qui rejouent la grande scène du bouc émissaire.


D'autant plus que, du côté des soi-disant persécuteurs, personne n'a vraiment pris la décision de commencer le rejet.


Comme la décision s'est prise à l'insu de tous, dans un consensus non formulé, tout le monde se sent autorisé à participer à ce bannissement progressif : il n'y a ni culpabilité ni faute.


Il n'est pas aisé de s'interroger sur la personne « choisie » pour lui faire subir en toute impunité nos propres angoisses. Quelle vigilance, il faut avoir pour briser cette mécanique !


C'est le rôle de l'écrivain d'ouvrir nos yeux sur la tragédie intime et de l'amplifier aux dimensions d'une compréhension collective. Pour que le chaos devienne lumière.


Une lumière qui aveugle d'abord ; mais si l'on a le courage de garder les yeux ouverts, elle éclaire enfin le sens de notre vie.


L'écrivain n'a pas la charge de nous distraire. Bien au contraire, il doit nous ramener à l'essentiel : notre libre conscience.


Dans la nouvelle Louve (1) de Claude Pujade-Renaud, un garçon s'éprend d'une fille parce qu'elle est recouverte d'une pilosité excessive. La jeune fille s'épile, le désir disparaît...

 

Cette parabole révèle que les codes, les images imposées, les règles d'une société peuvent amputer notre authenticité.

 


(1) Un si joli petit livre, Claude Pujade-Renaud, Editions Actes Sud, 1999, ISBN : 274272396X

 

Trembler : faculté de mouvement qui n'a plus d'emploi précis et se met à désirer et à craindre à la fois dans toutes les directions. Au lieu d'action raisonnable et féconde, il n'y a plus qu'une agitation vaine, un manque de confiance, une panique qui secoue tout le corps.


C'est alors que m'apparaît dans toute son horreur, la satisfaction béate de ceux qui se savent dans la voie normale, leur certitude qu'il ne saurait en exister une autre que la leur.


Valoir moins ou mieux qu'un autre, qu'est-ce à dire ? Il n'y a aucun rapport entre deux âmes différentes, aucun rapport de valeur d'aucune sorte. Il y a différence, c'est-à-dire abîme, aucune comparaison possible, excepté pour le vulgaire.


Je n'aime pas les révélations tapageuses ; j'aime quand l'écrivain aborde sa vie et celles des autres avec discrétion, pudeur et ironie mais aussi avec une volonté de vérité. Quand il a pour règle de se taire : car, je crois qu'il y a toujours – à trop en dire – la tentation de tricher alors qu'il suffit de transcrire avec lucidité et sans arrogance les confidences dont on juge qu'elles ne porteront pas ombrage au respect de soi et des autres. Je déteste ceux qui font la roue et se roule dans l'exhibitionnisme.



LIRE aussi : Sur les autobiographies (1)




Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31


Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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Des maisons d’éditions qui comptent
















"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)



« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn




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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.





C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

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