Le cabinet, comme lieu de toutes les initiations, est souvent jugé dangereux d'autant plus qu'il peut contribuer en même temps à la découverte du plaisir.


Ainsi, au XIXe siècle, il est encouragé que les latrines scolaires soient nauséabondes afin que les élèves y séjournent moins longtemps. Elles doivent aussi être disposées de telle sorte qu'aucun désordre menaçant n'y soit commis car comme l'atteste l'ouvrage du Dr Pavet de Courteille (1), elles restent toujours les refuges de prédilection des mauvais sujets.


Cette recommandation s'inscrit directement dans la ligne du combat anti-masturbatoire.


Pourtant, quelques décennies plus tard, le Dr Gallus (2) écrit que les mares d'urine stagnante, gênantes pour l'odorat, favorisent les honteuses pratiques des innombrables pervers dans les toilettes publiques.


Au XIXe siècle finissant, ces édicules sont munis de candélabres d'éclairage : Gustave Macé (3), ancien chef de la Sûreté, raconte les méfaits d'un certain Bec-de-Gaz qui s'était fait la spécialité d'éteindre les lumières des vespasiennes, mais pas pour les mêmes raisons que le héros du film de Stephen Frears (4) : Bec-de-Gaz préférait œuvrer dans le noir pour faire chanter ceux qui se trouvaient sur sa route.


Ironie(s) : si l'on a fait autant de bruit autour de ces lieux, c'est que les gestes s'y accomplissent dans le plus imperturbable des silences… Sans oublier l'audacieuse interprétation psychanalytique de Philippe Boyer (5) de ces cabinets… lieux de tout l'imaginaire proustien.



(1) Hygiène des collèges et des maisons d’éducation, Docteur Pavet de Courteille, Paris, Gabon et Cie., 1827

(2) L'amour chez les dégénérés : Etude anthropologique, philosophique & médicale, Docteur Gallus, Paris, Librairie Renner, 1905

(3) Mes lundis en prison, Gustave Macé, Charpentier et Cie, Paris, 1889

(4) En 1987, le réalisateur Stephen Frears montrait dans Prick Up Your Ears une scène d'attouchements collectifs dans de ténébreuses toilettes londoniennes. Le malicieux protagoniste avait d'un geste vif dévissé toutes les ampoules de l'endroit et avait inauguré une scène de groupe, pleine d'ombres et de soupirs.

(5) Le petit pan de mur jaune, Philippe Boyer, Editions du Seuil, 1987, ISBN : 2020094371 : Proust, qui a habité pendant trente ans au 9 boulevard Malesherbes, a pu voir de ses fenêtres la célèbre tasse de la Madeleine, et n'a pas pu ignorer que la place du milieu, dans toute pissotière qui se respecte, reste la place de celui qui vient là pour le plaisir et non pour le besoin. Philippe Boyer démontre la place centrale occupée par le «cabinet» dans l'imaginaire proustien. C'est là qu'il s'émoustille les sens. Mais l'essayiste va plus loin et dresse une équivalence entre le trempage d'un morceau de pain dans l'urine d'une pissotière et la manière dont le narrateur, au début de son livre, laisse s'amollir son morceau de madeleine dans sa tasse de thé pour, y goûtant ensuite, en jouir : « Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine […] un plaisir délicieux m'avait envahi ». Philippe Boyer termine malicieusement sa démonstration en disant que Proust n'a pas pu ignorer, qu'en langage d'initiés de Sodome, les pissotières s'appellent aussi des «tasses». Ainsi, par l'intermédiaire du dénominateur commun «Madeleine» (place de la Madeleine et petite madeleine), Philippe Boyer semble suggérer que tout Combray est sorti de la tasse de thé au même titre que le «petit pan de mur jaune» de la Vue de Delft est sorti du jaune suggéré par la «tasse» de la place de la Madeleine.


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Au XVIe siècle, les prêtres et conquérants du Mexique ont soupçonné les Aztèques des vices les plus monstrueux. En particulier, la sodomie.



Pour les missionnaires, les vices des indiens ne pouvaient s'expliquer que par l'action du diable. L'un des premiers missionnaires débarqués au Mexique, le franciscain Toribio Motolinia écrivait : « Ils pratiquaient cet infâme et abominable délit (la sodomie) car ils ignoraient la grâce et loi divine et le démon, pour mieux les dominer, les aveugla et leur fit croire que, parmi leurs dieux, ce vice était pratiqué et était licite ».


Dans la province du Michoacan située au nord-ouest de Mexico, un fonctionnaire espagnol écrivait sur un « fantôme ou diable, homme affreux atteint de jaunisse qui non seulement leur conseillait et poussait à commettre des péchés avec leurs soeurs et leurs mères, mais aussi le péché infâme et abominable ».



Au Guatemala, Bartolomé de Las Casas décrit l'une de ces divinités malignes : « ... un démon qui avait l'apparence d'un indien leur apparut, qui les poussa à le commettre
(l'inévitable péché abominable) comme lui le commit avec un autre démon et de là que certains d'entre eux ne le considèrent pas comme un péché, disant que ce dieu ou diable le commit et les persuada que ce ne devait pas être un péché ».



Existait-il des mythes ou des légendes dans le monde précolombien comparables au mythe grec de Zeus et Ganymède ? On peut le supposer bien que les textes disponibles soient fort circonspects sur ce thème.




Parmi le panthéon foisonnant des anciens Mexicains, il est une divinité dont on peut suspecter les liens avec l'homosexualité. Il s'agit du dieu aztèque Tezcatlipoca, le seigneur au miroir fumant. Personnalité mythique complexe et singulière, liée au pouvoir impérial, à la guerre, protectrice des esclaves et des magiciens, ce dieu était aussi en étroite relation avec les transgressions sexuelles. Les indiens évoquaient son passage sur la terre où il donnait vie à la poussière, à l'ordure, c'est-à-dire au péché de chair.


Un mythe narre les exploits perturbateurs de Tezcatlipoca à Tula, la capitale des Toltèques. Afin de séduire la fille de Huemac, roi de Tula, il se transforme en huaxtèque et, conformément aux coutumes vestimentaires de ce peuple, il apparaît nu avec la chose suspendue, dit le savoureux texte en langue aztèque. A sa vue, la fille d'Huemac est « tombée malade, elle a vibré comme un tambour, elle a haleté de fièvre comme si elle souffrait de l'absence de l'oiseau du huaxtèque ». Pour guérir sa fille, le roi toltèque n'a d'autre alternative que de la marier au dieu malicieux. Cela provoque la fureur des sujets de Huemac, une guerre civile et la destruction de Tula.


Tezcatlipoca était associé à une sexualité et pouvait également inciter d'autres personnes ou dieux à des actes réprouvés par la morale indigène, comme l'inceste. Son rapport à l'homosexualité est plus ambigu. Il existe, en effet, des prières adressées à cette divinité en vue d'obtenir diverses faveurs : richesses, prisonniers à la guerre ou encore la guérison d'une maladie. Or, des pénitents mécontents des résultats de leurs requêtes s'adressent à Tezcatlipoca en termes fort peu respectueux : « O Tezcatlipoca ! Toi, misérable sodomite ! Tu t'es amusé de moi, tu t'es moqué de moi ! ». Le malade désespéré de l'inefficacité de sa prière interpelle ainsi le dieu capricieux : « O Tezcatlipoca ! O misérable sodomite ! Tu as déjà pris ton plaisir avec moi. Tue-moi rapidement ! Alors Tezcatlipoca guérissait certains ; il n'était pas irrité par cette insulte. Cependant, certains mourraient pour cela. »


La passivité restait le grand péché : les textes recueillis en langue aztèque sont importants car ils expriment une pensée authentiquement indigène sans interférences européennes. Tezcatlipoca était-il considéré comme un homosexuel passif, le mot cuiloni étant chaque fois utilisé ? Ou bien s'agit-il d'une insulte, relativement courante dépourvue de signification ?


Les accusations d'homosexualité passive étaient utilisées durant les batailles et les Espagnols eux-mêmes en ont été victimes si l'on en croit Bernal Diaz del Castillo. Un conquistador espagnol, Rodrogo de Castaneda, qui combattait avec une coiffure de plumes indigène fut insulté de cette manière.


Il s'agit d'une insulte utilisée pour déprécier un adversaire. Dans le cas de Tezcatlipoca, qui est tout de même l'une des divinités les plus importantes du panthéon aztèque, il paraît douteux que les invectives des pénitents aient été choisies au hasard.


Il existait une législation pénale relative à l'homosexualité. A Tezcoco, capitale intellectuelle et juridique de l'empire aztèque, un auteur métis, IxtlilXochitl, écrivait que « le péché abominable était puni avec extrême rigueur, ainsi, l'homosexuel actif était attaché à un pilori et tous les jeunes gens de la ville le couvraient de cendres, de sorte qu'il restait ainsi enterré et à l'homosexuel passif, on lui sortait par le sexe les viscères et, de même, on l'enterrait dans les cendres ».


Dans d'autres régions comme le Michoacan, les homosexuels passifs étaient jetés en prison. Pardonnés et remis à leurs parents, ils étaient sacrifiés si on les surprenait à nouveau. On remarquera qu'aucune mesure répressive n'est prévue à l'encontre des homosexuels actifs. Dans le Yucatan (sud-est du Mexique), le seigneur de la ville de Mayapan, Tutul Xiuqui « ayant trouvé quelques Indiens coupables du péché abominable, ordonna de les brûler vifs dans un four qu'il fit construire pour cela ».


Il existe cependant des témoignages de tolérance à leur égard. Un fonctionnaire espagnol rapporte, à propos de la ville d'Ixcatlan qu'« il y avait des châtiments pour tous les vices et non pour les sodomites » tandis qu'à Tlaxcala (près de Mexico) « le péché abominable était tenu pour une grande abomination mais n'était pas puni ».



LIRE : Guilhem OLIVIER, Conquérants et missionnaires face au «péché abominable», essai sur l'homosexualité en Mésoamérique à la veille de la conquête espagnole, Revue Caravelle, cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, Université de Toulouse le Mirail, n°55, 1990, pp.19-45


Les citations sont extraites de l'article de Guilhem Olivier.


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Au XVIe siècle, les prêtres et conquérants du Mexique ont soupçonné les Aztèques des vices les plus monstrueux. En particulier, la sodomie.



A la veille de la conquête espagnole, les Aztèques dominaient la majeure partie du territoire du Mexique actuel. Leur empire, limité à l'est et à l'ouest par les océans Atlantique et Pacifique, s'étendait des steppes arides du Nord jusqu'aux forêts tropicales du Guatemala. Cet ensemble politique de formation récente regroupait des populations de langues et de civilisations diverses.


L'arrivée en 1519 des Espagnols allait entraîner l'effondrement de la civilisation aztèque. La supériorité militaire des conquérants (chevaux et armes à feu) et surtout le soutien de populations indigènes désireuses de se libérer du pouvoir aztèque expliquent la défaite de cet immense empire.


Le 13 août 1521, Hernan Cortes et ses troupes s'emparaient, après un long siège de la capitale, Mexico-Tenochtitlan, et se trouvaient à la tête du plus puissant empire de l'Amérique.


De nombreux récits de la conquête du Mexique par les combattants de la très catholique Espagne insistent sur les vices des Indiens. L'anthropophagie, la pratique des sacrifices humains et l'ivrognerie sont associées avec l'accusation d'homosexualité dans une même dénonciation globale de l'ancienne civilisation mexicaine.


Il existe pourtant face au discours des conquistadores, une littérature provenant des missionnaires qui vise à revaloriser le monde indigène. Les missionnaires européens et notamment les franciscains pensèrent réaliser avec les Indiens le royaume chrétien millénaire promis par les saintes écritures (référence à L'apocalypse de saint Jean où il est question de l'installation sur terre du royaume de Dieu pour mille ans). Dans leurs ouvrages, ils transcrirent des faits, en opposition complète avec ceux des conquistadores : les indigènes considérant la sodomie comme un péché très abominable, et ne mangeant pas de la chair humaine.


Entre ces discours opposés et ces jugements globalisants et polémiques, comment approcher la réalité de l'homosexualité précolombienne ?


A l'époque de la conquête, la langue la plus répandue au Mexique était la langue nahuatl ou aztèque. Parmi le vocabulaire consacré à l'homosexualité, on trouve les mots suivants : cuiloni, chimouhqui, cucuxqui pour l'homosexuel passif ; tecuilontiani pour l'homosexuel actif et cuilontia pour l'acte homosexuel. Le terme tzintli, anus, était utilisé pour insulter les homosexuels. Les dictionnaires des langues indigènes fournissent rarement des mots relatifs à l'homosexualité féminine.


Le système éducatif précolombien et notamment la vie commune menée par les adolescents dans les temples-écoles suscita des accusations dont Bartolomé de Las Casas (ce dominicain consacra sa vie à la défense des natifs de l'Amérique) s'est fait l'écho : « Et c'est une grande fausseté et un témoignage pernicieux que portent certains Espagnols que les jeunes gens qu'il y avait dans les temples commettaient ensemble le péché abominable ».



Il existait dans les cités de l'empire aztèque deux types d'enseignement. L'un destiné aux futurs guerriers était prodigué dans les telpochcalli, maisons de jeunes gens. L'autre, plus sévère, devait former les prêtres qui se regroupaient dans les calmecac, temples-écoles de prêtres.



Sur les telpochcalli, un informateur indigène déclare : « Aucun des jeunes gens ne rentrait chez lui, aucun ne dormait chez lui. Pour mieux dire, ils allaient directement aux telpochcalli qui se trouvaient en divers lieux ; là, ils dormaient étendus, presque nus. » On sait, par ailleurs, qu'au cours de certaines fêtes religieuses, ces jeunes élèves étaient autorisés à danser avec des courtisanes. En revanche, des précautions étaient prises, la nuit, dans les calmecac afin d'éviter toutes relations entre jeunes élèves : « Ainsi dormaient les élèves des calmecac : aucun ne s'étendait près d'un autre, tous étaient isolés, aucun ne s'enveloppait dans une couverture avec un autre. » Malgré la surveillance nocturne des maîtres, des relations homosexuelles entre jeunes élèves se sont très probablement produites. Nous verrons, plus loin, que des châtiments particulièrement cruels étaient réservés aux contrevenants.


Si les informations concernant le monde aztèque sont peu explicites, en revanche, il existe pour la région de la Vera Paz (Guatemala), un témoignage plus précis sur l'homosexualité à l'intérieur des temples-écoles : « ... afin qu'ils soient instruits en religion, ils (les parents) les envoyaient dormir dans les temples où les jeunes plus âgés corrompaient les enfants de ce vice (la sodomie), et ensuite, sortant de là avec ces mauvaises habitudes, il était difficile de les délivrer de ce vice ». L'auteur de ces lignes n'est autre que Bartolomé de Las Casas. Son récit n'est donc pas inspiré par des mobiles diffamatoires. La valeur de ce document est renforcée par l'excellente connaissance que le dominicain avait de cette région. En effet, il vécut parmi les Indiens Mayas du Guatemala qu'il essaya d'évangéliser.


A partir de ce texte, on ne peut s'empêcher d'évoquer la ressemblance de ces pratiques homosexuelles avec celles, bien connues, du monde grec antique. Cela dit, s'agissait-il de relations homosexuelles institutionnalisées ? De rituels d'initiation visant à intégrer les nouveaux venus dans le groupe d'élèves ? Ou simplement d'amitiés particulières plus ou moins répandues ? Bartolomé de Las Casas déclare que les parents réprouvaient ces agissements. La majorité des auteurs, religieux le plus souvent et admiratifs de la rigueur de l'éducation précolombienne, insistent sur les peines sévères qui s'abattaient sur les élèves homosexuels : « Les prêtres, les vieillards et les nobles se réunissaient dans une salle du temple, chacun d'eux ayant dans la main un tison ardent, et ils mettaient le délinquant (successivement) devant chacun d'eux et le premier lui faisait une grande réprimande en disant : "Oh scélérat ! Comment as-tu osé faire dans la maison des dieux un si grand péché ?" (il s'agit, bien sûr, de la sodomie) et d'autres paroles très dures ; ayant terminé, il lui donnait avec le tison un grand coup, et chacun d'eux faisait de même. Ensuite, ils le sortaient du temple et le remettaient aux jeunes gens afin qu'ils le brûlent et, ainsi, ils le brûlaient. »


Tandis que les missionnaires s'émerveillaient des pratiques ascétiques des prêtres indiens, les conquérants les ont accusés d'être sodomites.


 


Les coutumes sexuelles de la noblesse précolombienne sont mal connues. On peut cependant glaner quelques informations concernant la ville de Tezcoco qui, alliée à Mexico, dominait l'empire aztèque. Nezahualcoyotl, le roi de cette cité promulgua plusieurs lois réprimant les délits d'adultère et d'homosexualité. Il eut un fils qui fut accusé du péché abominable. Il fut condamné à mort, son père confirmant la sentence et l'exécutant lui-même. Cet acte spectaculaire qui aurait dû limiter la sexualité de la noblesse, n'a apparemment pas eu d'effets dissuasifs durables puisque Nezahualpilli, successeur de Nezahualcoyotl, « par raison naturelle et grâce à de bons penchants, haïssait le péché abominable et vu que les autres caciques (nobles) le permettaient, il ordonna de tuer ceux qui le commettaient. » Cette information confirme la persistance de la noblesse dans ses attitudes sexuelles malgré la répression. Il a donc existé une période de relative liberté en matière sexuelle au moins parmi les hautes classes de la société.


A partir de 1430 environ, avec Nezahualcoyotl puis Nezahualpilli, l'affirmation du pouvoir royal se caractérise par un contrôle de plus en plus strict des populations y compris dans le domaine de la sexualité. Ce phénomène se retrouve dans d'autres régions du Mexique, à peu près à la même époque et se manifeste par la mise en place d'une législation répressive à l'égard de toute déviance sexuelle.



LIRE : Guilhem OLIVIER, Conquérants et missionnaires face au «péché abominable», essai sur l'homosexualité en Mésoamérique à la veille de la conquête espagnole, Revue Caravelle, cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, Université de Toulouse le Mirail, n°55, 1990, pp.19-45


Les citations sont extraites de l'article de Guilhem Olivier.


LIRE la 2e partie


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Depuis ses débuts, la sexologie avait été une science appliquée utilisant la recherche fondamentale menée dans tous les domaines de la médecine et de la biologie. Les sexologues s'approprièrent aussi les conclusions analytiques et les appliquèrent à leur discipline.



La recherche sur l'hermaphrodisme conduisit aux théories sur l'homosexualité ; la découverte des hormones et des chromosomes servit d'explications aux possibles différences de sexualité. Ainsi la sexologie fonctionna dès ses prémices comme une science sociale qui avait la prétention d'être une science de la nature, un statut auquel elle ne pouvait aspirer qu'en pratiquant une pensée analogique.


Les sexologues, bien qu'experts en sciences sociales, voulaient être des spécialistes des sciences naturelles. Cette stratégie ambiguë leur permit occasionnellement d'obtenir une certaine reconnaissance. Mais la valeur scientifique des confessions faites par les patients restait contestée, surtout par les médecins positivistes.


L'affaire Eulenburg en Allemagne allait donner un exemple frappant des ambiguïtés de la sexologie aux prises avec l'ordre social.


A la fin du XIXe siècle, les savants les plus éclairés de ce pays avaient entamé une campagne contre la criminalisation des actes sexuels contre-nature (relations homosexuelles, anales ou non, mais aussi rapports avec des animaux).


Parce qu'ils considéraient l'homosexualité comme une variante naturelle de la conduite sexuelle, ils estimaient que la criminalisation des actes homosexuels pratiqués entre hommes adultes (on ignorait dans la loi allemande le lesbianisme) étaient un vestige des superstitions médiévales anachronique à une époque qui se targuait de rationalité.



Tous les sexologues en vue, de Krafft-Ebing à Freud, signèrent une pétition en ce sens qui fut déposée devant le Parlement allemand, ou firent des déclarations de principe. Hirschfeld prit l'initiative de cette campagne. Sexologue de premier rang, il était le fondateur de la première organisation pour les droits des homosexuels et éditeur d'une revue sur les états sexuels intermédiaires (Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen 1899-1923).


A cette époque, les activités scientifiques et politiques des sexologues étaient fort éloignées de la conscience générale acquise sur l'homosexualité. Mais cette activité provoqua un retour de manivelle évident, par exemple dans les procès spectaculaires du tournant du siècle : ceux d'Oscar Wilde en 1895 et d'Alfred Krupp en 1902.


En 1907, le dernier et le plus important de tous ces scandales fut révélé quand le journaliste Maximilien Harden commença à s'en prendre à la «Camarilla de Liebenberg». Il faisait référence au prince Philipp d'Eulenburg, un ami proche et un conseiller de l'empereur Guillaume II, qui était aussi en relation avec le secrétaire de l'ambassade de France. Harden essaya de démontrer l'influence secrète de ce cercle sur la politique allemande et ses liens directs avec la France. Afin d'être encore plus persuasif, il insinua fortement que les deux personnages clef de ce cercle, Eulenburg et le comte Kuno von Moltke, commandant militaire de la ville de Berlin, entretenaient des relations homosexuelles. Moltke déposa une plainte pour diffamation contre Harden.


Parmi les raisons qui lui firent perdre son procès, il y eut le témoignage d'Hirschfeld, venu affirmer devant la cour, en tant qu'expert, que Moltke était vraiment homosexuel. Ses dires reposaient en partie sur les caractères physiques qu'il décelait chez Moltke et surtout sur les déclarations de son ancienne femme ; elle révéla aux juges qu'elle n'avait pas eu de relations sexuelles avec le comte durant leur mariage.


Dans un second jugement, en appel, on réussit avec succès à prouver que le témoignage de son ex-épouse était hystérique et diffamatoire. Hirschfeld fut obligé de revenir sur ses déclarations et contraint de dire que Moltke n'était pas homosexuel, que son expertise physiologique avait été fondée sur des rumeurs malveillantes et que ses remarques physiologiques, reposaient sur des conclusions extravagantes faites à partir de l'aspect extérieur d'un homme.


Après cela, la réputation d'Hirschfeld subit un coup à deux niveaux : d'une part, il avait dû en public renier un de ses avis fait en tant qu'expert, d'autre part, les homosexuels s'apercevant des conséquences négatives que pouvaient avoir ses interventions et ses théories abandonnèrent en masse son organisation, le WHK.


Ces procès n'entamèrent pas cependant la recherche en ce domaine. La social-démocratie allemande était spécialement intéressée par la sexologie : de plus, c'était le seul groupe politique qui se faisait le héraut d'une politique sexuelle plus libérale et qui était capable de l'imposer.



Illustration : Les nouvelles armoiries prussiennes avec Eulenburg et Moltke. Comme devise on peut lire « Mon âme – Mon petit vieux – Mon unique petit basset »


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Socrate et les garçons, Socrate et les femmes, Socrate et la morale... Dans sa biographie du philosophe athénien, Jacques Mazel dresse le portrait vivant d'un homme en marge, hostile à toutes les idées reçues.




Grâce à une critique des sources historiques, Jacques Mazel a pu reconstruire l'itinéraire de Socrate. Même s'il reste des lacunes sur la première partie de sa vie, et même si les commentaires de ses disciples ne sont pas toujours fidèles à la réalité.


Dans cette biographie, l'auteur a essayé de comprendre ce qui, au coeur d'une société donnée, pousse une personne à se singulariser. La cité grecque d'alors se distinguait par une grande solidarité, ses structures ne laissaient pas d'espace privé au sens contemporain. Socrate a d'abord adhéré sans aucune arrière-pensée à cette société. Puis son fameux scrupule l'en a détourné. Mais la rupture de Socrate n'était pas une affaire purement cérébrale, comme le laisse croire les dialogues de Platon.



« Qu'une pensée personnelle et courageuse soit assassinée, et c'est Socrate qu'on assassine ! Qu'une conscience délicate résiste aux bonnes consciences trop assurées, et c'est Socrate qui revit ! »



Socrate, plutôt laid, a été constamment entouré des plus beaux garçons d'Athènes. Malgré l'ingratitude de sa mise, le charme de Socrate lui a attiré des amis jusque dans le milieu raffiné de certains gymnases où la culture se résumait souvent à une culture physique. Physiquement, Socrate aurait fait scandale si son charme n'avait caché l'âme la plus aimable, sous la façade du silène. Socrate s'est amusé à cette comparaison avec les silènes dont les figures paradoxales animaient alors les drames satiriques, petits diablotins sensuels à la fois porteurs de sagesse et de paroles obscènes.


Parfaitement pédéraste et extrêmement misogyne, Socrate s'est cependant marié tardivement (à la cinquantaine) et aurait eu trois garçons. On prête même à Socrate une seconde femme, ce qui est peu vraisemblable pour la chronologie. Ce mariage n'a pas été une vocation tardive, c'était seulement une convention de bon aloi accompagnée du respect pour la mère de ses enfants.


A 71 ans, Socrate est condamné à mort sous l'accusation de corrompre la jeunesse : la bonne conscience sur la défensive redoutait la prétention intellectuelle qu'elle ne comprenait pas ; elle défendait ses valeurs et ses intérêts comme sa jeunesse.


En parallèle, toute une jeunesse a pu s'enthousiasmer pour celui qui leur a fait découvrir, au milieu de la troupe brillante des jeunes aristocrates, le rayonnement de son esprit. Toute une jeunesse était prête à dénoncer avec lui les valeurs admises. Une nouvelle génération élitiste s'est amusée de celui qui ne craignait pas l'irrespect et qui avançait que le bon sens populaire pouvait être insensé. Cette jeunesse a aimé jouer du paradoxe et s'exercer à l'ironie. Socrate, recherché dans les banquets où à la lueur des torches, parmi les couples, les descendants des Eupatrides se divertissent des adultes, est resté fidèle à lui-même.



Ses jeunes interlocuteurs vont se prendre, de plus en plus, au sérieux, se prendre pour des adultes, devenir des hommes selon les intérêts et les passions, reprochant à Socrate de ne pas savoir sérieusement ce qui fait le succès des hommes dans la course à la puissance, à la richesse et aux honneurs. Cette classe parvenue, devenue moyenne et honorable, parle alors comme Calliclès : « Un homme qui bégaie et qu'on voit jouer cela semble ridicule, indigne d'un homme, et mérite le fouet. »



Socrate a été comme une dissidence résolument rejetée par la société sur sa défensive, contrainte de développer en elle les ferments de la réaction : sa mort n'a pas été pas une rupture mais un accomplissement logique, délivrance des compromis d'ici-bas.

Moralement, cette mort reste un scandale pour un monde qui cherche à comprendre et à se rassurer. Elle troue vers le haut des sociétés bornées dans leur horizon. Cette échappée socratique, c'est l'échappée belle, celle qui fait d'un homme qu'il est fuyant tandis qu'on cherche en vain à le prendre en flagrant délit de fuite.

■ Editions Fayard, 1994, ISBN : 2213593655


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Entre Richard Wagner et Louis II de Bavière peut se lire une sexualité considérée comme une arme.


C'est que l'irruption inespérée d'un monarque exalté dans la vie du compositeur Richard Wagner fut une solution magique aux énormes problèmes personnels et financiers du musicien.



Amour naïf que celui du jeune roi de Bavière pour le compositeur qu'il considère comme l'Unique :


« Mon seul ami, mon ardemment aimé ! Cet après-midi, à trois heures et demie, je suis revenu d'une magnifique excursion en Suisse. Comme ce pays m'a charmé ! J'ai trouvé là votre chère lettre : mes plus vifs remerciements pour elle. Elle m'a rempli d'un enthousiasme nouveau : je vois que l'aimé marche avec courage et confiance vers l'accomplissement de nos grands et éternels desseins.


Je veux abattre victorieusement tous les obstacles comme un héros. Je veux disperser tous les orages : l'amour a de la force pour tout. Vous êtes l'étoile qui brille dans ma vie, et vous voir me redonne toujours une ardeur nouvelle. Je brûle d'être auprès de vous, ô mon saint ! Mon adoré ! Je me réjouirais infiniment de voir mon ami ici, dans huit jours : nous avons tant de choses à nous dire ! Puissé-je renvoyer dans les ténébreuses profondeurs d'où elle a surgi la malédiction dont vous me parlez. Comme je vous chéris, mon Unique, mon bien suprême ! Soleil de ma vie ! » (1)


Mais si, chez Louis II, la fraîcheur du sentiment est irréprochable, il y a dans l'enthousiasme de Wagner pour le jeune roi des feintes de vieil acteur :


« Ce qu'il y a de prodigieux dans mon destin devient chaque jour plus beau. C'est le ciel qui m'a envoyé ce prince. Par lui, j'existe encore, je puis encore créer. Je l'aime. [...] Et à qui dis-je ces choses ? – A vous, ma chère et noble amie. Vous avez, avec moi, trouvé celui qui continue auprès de moi votre oeuvre d'amour, Celui auquel vous aspiriez avec moi et pour moi. Je sais que mon roi vous a prise, autant que moi-même, en affection. C'est pourquoi, je vous en prie, venez nous rejoindre ici et remerciez-le pour le bonheur qu'il vous a préparé... » (2)


Suscitée par Louis II, l'autobiographie de Wagner, Ma vie, mêle les aveux les plus francs et les dissimulations les plus stratégiques : il ne fallait scandaliser le roi, ni par trop de fidélité aux positions politiques des années de Dresde, ni par trop de détails sur la rencontre avec Cosima.


Dès lors, la sexualité apparaît comme une arme dont il faut savoir user parfois pour obtenir satisfaction. Wagner l'a bien compris qui n'hésite pas à utiliser à son profit les sentiments amoureux d'un roi trop fragile et romantique.



(1) in Un roi wagnérien. Louis II de Bavière, Jacques Bainville, Nouvelle Librairie Nationale, 1911, pp.252-253

(2) Op. cit., pp.35-36


LIRE aussi : André Fraigneau, Le Livre de Raison d'un Roi Fou - Louis II de Bavière & Catulle Mendès, Le Roi Vierge


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G. Macé, ancien chef du service de la Sûreté parisienne, a écrit plusieurs livres de souvenirs : Mon premier crimeUn joli mondeGibier de Saint-Lazare. La présentation au préfet de police, dans la prison de Mazas, d'une bande de prostitués mâles raflés dans les bois de Boulogne et de Vincennes est tirée de Mes lundis en prison. (1)



Une bande d'antiphysiques


Le rapport que vous m'avez demandé sur les formes que revêt de nos jours le monde de la prostitution ne détaille que la débauche féminine. Volontairement, j'ai jeté un voile sur la débauche masculine, partie intégrante de la première, et je vous ai dit au sujet des antiphysiques : « Les Bois de Boulogne et de Vincennes, leurs principaux lieux de rendez-vous sont à peu près propres ; on vient d'y détruire deux nids de pédérastes ; vous verrez les oiseaux en cage, au repos, à Mazas. » Les voici. Permettez-moi de vous présenter cet horrible bouquet de fleurs... vénéneuses, formé de Bec de Gaz, la Turquie, la Petite Anglaise, la Grosse Allemande, Tire-Bijoux et la Vrille. Ce sont les chefs qui avaient pour affiliés la Pépette, Peau de Satin, la Truqueuse, l'Araignée, ainsi appelée à cause de la longueur de ses pieds et de ses mains ; enfin la Chatte, dont vous voyez même ici les manières câlines. L'énumération de pareils sobriquets indique les agissements des individus qui les portent, et tous les pareils de ces êtres immondes circulent le soir au centre de Paris et le jour sur nos promenades publiques. Leurs allures efféminées les font facilement reconnaître car ils imitent la marche des filles soumises. Leurs effets sont taillés de façon à mouler leurs formes, leur cou est découvert, leurs yeux sont agrandis par un coup de crayon, et leur figure, couverte de poudre de riz, attire l'attention des promeneurs et la risée des femmes de débauche. Presque tous, imberbes ou fraîchement rasés, ne fument jamais et se promènent par couple, en riant très fort comme des prostituées.


— Je constate avec regret, dit le Préfet, que Bec de Gaz et ses congénères ont à peine vingt ans.


— Et tous sont instruits. L'un d'eux est licencié en droit et surnommé par les pédérastes de profession : « Cordonnier de campagne » parce qu'il travaille pour hommes et pour femmes. Avec sa voix douce, ses manières polies, il s'introduisit, en prenant le titre de vicomte, dans un ménage de rentiers avec l'intention d'y préparer un vol. Devenu l'amant de la femme et la maîtresse du mari, il put facilement indiquer à ses complices les moyens d'enlever les valeurs du coffre-fort. A la suite d'une fausse manœuvre, les malfaiteurs furent surpris et l'indicateur arrêté. On voulut le fouiller, il résista ; les agents le déshabillèrent et l'on trouva sur lui des lettres de la femme et du mari, ne laissant aucun doute sur la nature de ses relations avec eux. En les conservant, il se ménageait un futur chantage.


Détail comique, son pied droit avait une chaussette et le gauche un bas, chaussette et bas en soie couleur chair marqués aux initiales (les époux rentiers. L'inspecteur principal Monsin, qui assistait à l'opération, se leva et de sa large main il appliqua une forte claque au bas des reins du Cordonnier de campagne » en lui disant : « A qui ai-je l'honneur de parler, au vicomte ou à madame la vicomtesse ? »


L'inculpé fit la révérence et dit : « Côté face au vicomte, côté pile à la vicomtesse. »


Je fus obligé de représenter certaines parties des vêtements de ce double personnage à leurs propriétaires.


— Tiens, s'écria la femme en fixant son mari, ta chaussette.


— C'était pour faire pendant à ton bas, répondit-il.


— Les pédérastes comme les souteneurs doivent se diviser en plusieurs catégories ? demanda le Préfet.


— On en compte sept, et la plus dangereuse, celle que la police surveille, comprend les malfaiteurs que vous avez devant vous. Dans les autres classes figurent les pédérastes ayant de la fortune et se livrant par passion. Ceux-là deviennent victimes de manœuvres de chantage pratiquées par les sodomites professionnels. Ces derniers savent que les gens aux goûts dépravés ne reculent devant aucun obstacle pour se satisfaire. Il n'est pas rare de rencontrer parmi les riches débauchés des membres les plus influents de l'échelle sociale ; et récemment un financier de haut vol a laissé des papiers intimes au domicile d'un bijou (2) qu'il est obligé d'entretenir.


Un curieux bijou


Un autre bijou surnommé « La Folle » a longtemps exploité cet ancien ministre qui avait eu l'imprudence de la recevoir trop passivement. Les sodomites en belle situation ont des appartements luxueux, où ils se livrent à toutes sortes d'orgies, et dans ces débauches-là, le vice de l'homme dépasse de beaucoup celui de la femme. Quelques-uns forment une société distincte, se marient entre eux pour six mois, un an, et malheur à celui qui voudrait s'emparer de la maîtresse de l'autre ; tôt ou tard il devient la victime d'un vol ou d'un guet-apens dont il n'osera jamais se plaindre à la justice. Ces débauchés sont généralement lâches, affaiblis et peu susceptibles d'actes énergiques, ce qui atténue, dans une certaine mesure, leurs moyens de nuire.


Il n'en est pas de même des pédérastes qui n'ont d'autres ressources pour vivre que le trafic de leur vice honteux ; tout leur est bon, le banquier, l'écrivain, l'artiste, le soldat, pourvu que leur victime ait de l'argent et occupe une position l'empêchant de se plaindre. Ces pédérastes se divisent en « petits ménages » et les horribles couples s'entendent, forment des bandes et opèrent dans un rayon déterminé ; ils organisent une police de renseignements et dès qu'ils ont réussi à trouver l'homme à passions ayant de la fortune, on peut dire qu'il est complètement perdu et que son existence même ne tient plus qu'à un fil. Celui qui s'est laissé prendre ne tarde pas à voir disparaître de son domicile ce qui peut s'emporter facilement : bijoux, argenterie, effets, linge, sont distribués aux complices du favori.


Lorsque les fonds commencent à manquer, les lettres anonymes sont lancées contre lui, et le chantage commence.


J'ai plusieurs fois mis à la disposition du Parquet des individus ayant poussé l'audace jusqu'à prendre la qualité de commissaire de police. Ceints de l'écharpe tricolore, ils avaient osé venir au domicile des sodomites, les avaient menacés d'arrestation pour avoir entretenu des rapports contre nature avec un de leurs complices et avaient obtenu ainsi d'assez fortes sommes.


Du chantage au crime, il n'y a qu'un pas, d'autant plus que le véritable sodomite est toujours dissimulé. Il étudie à l'avance le caractère, les habitudes et les relations de celui qu'il veut frapper. On a vu des pédérastes vivre pendant des années avec la même personne, être entretenus par elle et ne pas se départir une minute de la plus stricte réserve, au point qu'on ne pouvait établir à leur charge le moindre acte délictueux.


Puis, un jour, la famille apprend la disparition, la ruine ou la mort d'un de ses membres. L'enquête ordonnée établit alors que le coupable n'était autre que le pédéraste ayant vécu dans l'intimité de la victime.


Tout sodomite est intelligent, mais son esprit se porte au mal. A son actif, on ne trouve aucune bonne action.


— On peut, dit le Préfet, remettre dans leur cellule ces gens-là qui, tout en ne procréant pas, ont une tendance à se multiplier. Le vice se popularise, la lèpre s'étend, il y a lieu de prendre de vigoureuses mesures pour en arrêter les progrès.


Les hommes-modistes


Dès que la cellule fut vidée, je dis au Préfet : A côté de ces vulgaires sodomites et à côté de ceux qu'ils exploitent, existent des associations de dépravés. Ces individus curieux à connaître, sur lesquels on ne fournit que de favorables renseignements, sont enclins à la débauche la plus honteuse. Connus sous la désignation d'hommes-modistes, ils se recrutent dans le haut commerce spécial à tout ce qui a rapport à l'arsenal de la coquetterie féminine : robes, lingerie, coiffure, chignons, tresses, fleurs, plumes, rubans. Il n'y a pas de femmes capables de leur faire concurrence ou de lutter avec eux pour donner le cachet et l'élégance aux variétés de garnitures de tête que les mondaines et les demi-mondaines recherchent tant à Paris. Quelques-uns ont acquis une véritable renommée : ils se considèrent comme des artistes dans leurs magasins et ateliers, installés avec luxe, où les parfums dominent ; sans être galants avec les dames ils conservent une attitude réservée qui prédispose en leur faveur.


Les mains ordinairement belles, soignées mettent tant de légèreté à essayer les modèles sur la tête des coquettes clientes que celles-ci, enthousiasmées, leur font tout de suite une notoriété d'adresse et de haut chic incomparable. Leur situation est d'autant plus enviée dans le commerce que la vie privée paraît régulière. Toutes leurs précautions sont prises pour ne pas laisser deviner leurs mœurs.


Les hommes-modistes échappent aux surveillances ; ils se réunissent trois ou quatre dans leur appartement ou au domicile des fournisseurs célibataires partageant leurs goûts antiphysiques.


Une enquête faite récemment a confirmé cette règle adoptée par eux.


Pour le commerce comme pour la débauche, ils s'entendent à merveille ; ne sont-ils pas unis d'une manière étroite par l'intérêt et par le vice ?


Contrairement aux habitudes des autres pédérastes, ils ne se trahissent jamais. Expérimentés dans l'art de feindre, tous sont instruits, distingués, et leur importance commerciale, leur manière de vivre empêchent qu'on remarque les rendez-vous nocturnes.


Il est donc matériellement impossible aux personnes honnêtes de s'imaginer qu'elles se trouvent en présence de pédérastes. Il faut à la police des circonstances exceptionnelles pour les démasquer, et si elle arrive à constater des excitations de mineurs à la débauche, elle doit compter avec les hautes protections que les coupables ont su se créer parmi leurs clientes, qui n'admettent jamais que ces hommes, les habillant, les coiffant mieux que des couturières et modistes, soient les pires ennemis du sexe féminin.



Les bains de vapeur


Ce matin, dit le Préfet, j'ai entendu chez le Ministre un bijoutier de la rue de la Paix se plaindre d'actes contraires aux mœurs, dont il aurait été témoin dans divers bains de vapeur. Ces établissements, comme tous ceux qui sont publics ou payants, sont l'objet de votre surveillance ?


— Les coupables sont difficiles à prendre, et pour vous en expliquer la raison, permettez-moi d'entrer dans quelques détails.


Au bord de la mer, les bains mixtes permettent aux amateurs de détailler à loisir les charmes physiques des filles galantes, et l'air salin, les senteurs du varech ont sur certains tempéraments une influence directe qui... porte au mariage. Les pédérastes fréquentent peu les plages adoptées, à la mode, où règnent les jolies femmes ; ils préfèrent les bains de vapeur ; là, les hommes se promènent dans une nudité complète, et le petit tablier réglementaire a même le don de les gêner.


Heureusement que les établissements de cette nature ne sont pas tous le théâtre de scènes ordurières. Les propriétaires soucieux de la bonne tenue de leurs maisons choisissent des employés à l'abri de reproches ; mais lorsque les garçons de bains pratiquent et favorisent la débauche, c'est par séries que des actes ignobles se commettent dans les salles affectées aux douches et aux fumigations. L'épaisse vapeur remplace l'air salin, et les plantes aromatiques l'odeur du varech. La situation est particulièrement délicate pour les agents chargés des surveillances ; mêlés aux baigneurs, ils deviennent l'objet de provocations, et si les flagrants délits d'outrage à la pudeur ne manquent pas autour d'eux, quelle valeur pourrait avoir en justice leur constatation officielle en costume de bain ?


A la police correctionnelle les avocats auraient le beau rôle en faisant, sans grands efforts d'imagination, de l'esprit à la vapeur sur le nouveau costume des défenseurs de la morale outragée, et le sourire des juges sauverait leurs clients. On se borne à suivre les débauchés ayant la plupart d'importantes maisons commerciales et industrielles.


En dehors des gens qui se rendent aux bains de vapeur pour satisfaire leurs passions, il y a la clientèle courante que l'hygiène amène seule et où figurent des individus connus sous le nom de « curieux ». Ils n'aiment pas les femmes, n'ont aucun goût pour les plaisirs contre nature, et cependant ils séjournent des journées entières dans ces établissements ; ils mangent, boivent, fument, circulent dans les salles et semblent heureux d'entendre des paroles obscènes, de coudoyer les sodomites et d'assister à leurs actes répugnants. C'est là une curiosité maladive, assez commune, qui charme leurs oreilles et satisfait leur vue.


Parmi les établissements de bains plus modestes, beaucoup laissent encore à désirer. La séparation sévère des sexes n'empêche pas deux hommes ou deux femmes, à n'importe quel âge, de se baigner dans le même cabinet. Lesbos et Sodome s'y donnent rendez-vous.


Le dernier procès retentissant remonte au 17 Juin 1786, il concerne l'une des maisons de bains du IXe arrondissement ; six personnes ont été poursuivies et condamnées pour excitation habituelle de mineurs à la débauche : le propriétaire à deux ans de prison, les garçons de bains à six mois, et les amateurs des deux sexes, à trois mois.


On m'a signalé récemment une maison du nouveau Paris qui possède des salles pourvues de baignoires réservées aux dames aimant la compagnie. Les cloisons séparatives, au lieu d'être en briques, sont garnies de « trous révélateurs » habilement dissimulés. Les cabinets contigus à ces salles sont loués à la semaine ou au mois à des amateurs qui plongent des regards indiscrets sur les baigneuses.


Vous recevrez demain le rapport contenant les noms de ces débauchés. Il y a notamment deux anciens officiers ministériels et un juge de paix.


— Parmi les exhibitionnistes, trouvez-vous des gens adonnés à la sodomie ? demanda le Préfet.


— Quelques-uns, mais nous les classons dans la catégorie des aberrés professionnels. L'arrestation d'un petit nombre de détenus en ce moment à Mazas n'a pas eu lieu sans difficulté.


Le grand frisé se défend


Avant d'étaler sa pourriture au soleil, l'homme aux cheveux longs, frisés, était un type parmi les pédérastes à passions. On suppose que sa cervelle est dérangée et des personnes influentes cherchent à en faire un cas pathologique. Son juge l'a soumis à un examen médical et on le croit jusqu'ici responsable de ses actes. Il appartient à une famille riche et honorable de province, qui n'a rien négligé pour lui inculquer les meilleurs principes. Objet des vues ambitieuses de son père, il commença ses études au lycée de sa ville natale, et à leur achèvement il fut envoyé dans diverses contrées de l'Europe. Son intelligence, sa facilité à retenir ce qu'il apprenait, flattant la vanité paternelle, firent oublier son caractère tantôt rêveur, tantôt emporté. Il possédait une de ces natures qui passent indifféremment, et avec une extrême rapidité, du bien au mal. Ayant visité en détail l'Italie et l'Orient, il rapporta de ces deux pays des goûts de dissipation et de plaisir qui affaiblirent en lui le sentiment de la vie réelle.


Son père en mourut de chagrin.


Il hérita et vint à Paris pour échapper aux indiscrétions que soulève dans les villes de provinces secondaires une existence licencieuse. Il voulut jouir en repos des plaisirs infâmes qu'il se promettait, car depuis longtemps il portait dans son sein les germes du fléau qui devait anéantir ses ressources, détruire sa santé et le livrer enfin à la justice.


A Paris, comme dans les grands centres, la débauche est ingénieuse à trouver des aliments pour les fantaisies les plus folles. En la cultivant, notre pédéraste provincial ne tarda guère à faire partie d'un cercle, dont les membres appartenant aux différentes classes de la société se pliaient à la dégradante égalité du vice. Ces gens forment des réunions à part, et le local loué à cet effet ne s'entr'ouvre qu'aux affiliés munis du mot de passe. Des adolescents que l'appât du gain, l'aversion du travail ont menés dans ces cavernes y sont entretenus avec un certain luxe jusqu'au moment où une rumeur inquiétante donne l'éveil à la bande.


L'enquête exigée par le Procureur de la République sur le compte de ce détenu reconnaît sa probité rigoureuse. « Il rougirait, mentionne le rapport, de commettre la moindre indélicatesse d'argent. Serviable, causeur élégant, il avoue sans honte les pernicieuses habitudes contractées dans ses voyages d'Italie et d'Orient. »


— Conduisez-nous à sa cellule, dit le Préfet, au sous-brigadier des surveillants.


Ce fonctionnaire nous fit monter au premier étage de la deuxième division et ouvrit la porte quatre-vingt-onze.


L'homme aux cheveux longs frisés, au pantalon gris clair, la terreur des jeunes filles au bois de Boulogne, où il circulait tenant à la main un journal déplié, se leva à notre entrée, inclina la tête et attendit.


Dans sa figure pâle, ridée, anémiée, sans barbe, le regard seul possède une ardente vivacité. Ses mouvements sont efféminés.


Le Préfet déclina sa qualité.


L'inculpé salua de nouveau et répondit à ses questions d'une voix faible, mais soutenue.


— Reconnaissez-vous les actes qui vous sont reprochés ?


— Nier serait mentir et je laisse le mensonge à mes domestiques.


— Les médecins concluent à votre responsabilité.


— Ils font preuve, cette fois, de réelles connaissances. Les juges doivent me frapper pour les délits d'outrage public à la pudeur ; mais je leur interdis d'accoler à mon nom des épithètes injurieuses en me reprochant de socratiser ou d'alcibiadiser mes semblables.


La pédérastie est aussi vieille que le monde ; on la trouve au début des sociétés comme au déclin de la nôtre.


— Grâce à vous et à vos pareils.


— C'est possible. Je continue : Gomorrhe et Sodome, aux premières époques de la civilisation, laissèrent des souvenirs qui nous sont parvenus avec les traditions léguées par le monde romain à sa décadence. Des empereurs affichèrent publiquement leur intimité avec des affranchis qu'ils élevèrent aux plus hauts emplois ; Henri III eut ses mignons ; le duc d'Orléans, frère de Louis le Grand, connut une vive passion pour le chevalier de Lorraine et la pédérastie n'a jamais été considérée comme un crime. En Orient, elle est acceptée sans murmure ; c'est même la seule prostitution. Citez-moi donc une loi qui la condamne.


L'adultère est prévu, justement réprimé, puisqu'il trouble l'unité de la famille. Mais, lorsqu'il n'y a pas de préjudice, où trouver le délit ? Les législateurs l'ont compris, en n'atteignant que les individus accomplissant comme moi en public des actes lascifs.


Parmi les nombreuses personnes que vous connaissez, les unes ont semé la désunion dans un paisible ménage, et les conséquences en retombent sur d'innocentes victimes, les autres ont ravi l'honneur d'une jeune fille, l'ont enlevée du foyer paternel, compromettant son avenir pour l'abandonner ensuite. Quelle peine ces gens subissent-ils ? Les séducteurs, aux yeux de bien du monde, deviennent des hommes à bonnes fortunes et l'on accorde de l'indulgence pour leurs exploits galants.


Par une étrange contradiction, on vilipende les pédérastes qui ne s'adressent cependant qu'à des êtres tourmentés par des habitudes sans conséquence et semblables aux leurs. Des individus majeurs aussi dissolus que moi, répondant à mes désirs, où existe la corruption ? Il y a, j'en conviens, un préjudice causé à l'accroissement du pays, la nature ayant destiné l'homme et la femme à faire œuvre commune ; le motif est sérieux, il a sa force, mais je puis répondre que la société n'a pas le droit de m'imposer cette contrainte. Je suis maître de ma personne et je lui imprime la direction qui convient à mes goûts. Que l'on supprime la liberté individuelle achetée au prix de tant de sang versé, et je me soumets. Si le célibat est un crime de lèse-humanité, il faut obliger les célibataires au mariage. Je me résume par cet axiome de droit : « Ce qui n'est pas défendu est permis ».


La mort d'une tante


A quel nombre estimez-vous à Paris les sodomites de toutes les catégories ?


— Quatre mille, dont les deux tiers sont connus. Depuis 1872, une brigade composée de huit agents des mœurs était chargée de les surveiller ; mais j'ai dû dissoudre ce service dirigé par un brigadier qui cherchait à s'imposer. Pour montrer l'importance de sa mission, la nécessité de l'étendre, il s'oubliait jusqu'à commettre des abus. Les véritables pédérastes de profession ne suffisant plus à alimenter ses archives ; il formait des dossiers à l'aide de renseignements officieux sur des personnages politiques, objets de rancunes ou de vengeances particulières. La destruction de ces fiches, de ces dossiers, n'ayant au-cuir caractère officiel, m'a paru indispensable (surtout avec les changements successifs de fonctionnaires) ; elles auraient pu tomber entre les mains de gens ayant intérêt à les considérer comme sérieuses. Aujourd'hui, le personnel en général participe à la répression des outrages publics à la pudeur, et ce nouveau fonctionnement m'a permis d'entendre des indicateurs, parmi lesquels trônait un comte authentique, rejeté par sa famille, et qui affichait volontiers sa passion pour la sodomie. Je l'ai vu deux fois : vivant et mort. A son domicile, rue de Grenelle, il me reçut dans sa chambre à coucher garnie d'étoffes et de tapisseries noires. Assis sur un épais et large matelas recouvert d'un drap de soie blanche, il eut le cynisme de présenter à son ami, le brigadier, que j'accompagnais, deux individus partageant sa couche et qui n'étaient autres que des porteurs aux pompes funèbres. Mort, il était étendu sur le sol de la salle mortuaire de la Morgue ; la cervelle manquant sous son crâne brisé était restée dans les latrines de la berge du quai Malaquais.


— Quelle horrible mort !


— Pas nouvelle, et qui se reproduira.


in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, pp. 23 à 26



(1) Gustave Macé, La police parisienne. Mes lundis en prison, Paris, Editeur G. Charpentier, 1888, 415 p.

(2) Jeune homme débauché tenant la place entre le petit jésus et le maître chanteur.


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Sans les pamphlets, on aurait pu croire que les sodomites avaient été absents du débat révolutionnaire, continuant à draguer aux Tuileries pendant que la foule s'agitait.



L'un d'eux, Les enfants de Sodome à l'Assemblée nationale fait partie de la guerre de libelle qui se déroule pendant la tenue des Etats généraux.


Son contenu : Prenant à la lettre la devise du chevalier Florian, les goûts sont dans la nature, le meilleur est celui qu'on a, les bougres décident de convoquer une assemblée générale de l'ordre, sous les marronniers des Tuileries, afin de régler la députation qui devait, à l'Assemblée nationale, demander la parole et faire passer dans la constitution les statuts de l'ordre. Ils sont interrompus par l'arrivée inopinée de la fameuse Tabouret, illustre prétendante à tous les honneurs de la sodomie, bizarrement présentée comme l'égérie des femelles de la Manchette et des tribades ! Pour la faire taire, on la nomme chevalière de l'ordre, et on passe à la nomination d'un bureau élu non par tête, mais par cul.


Suivent les discours des élus M. l'abbé Viennet puis M. De Noailles, qui déclare notamment que l'antiphysique sera une science connue et enseignée dans toutes les classes de la société, alors que jusqu'à présent l'ignorance des siècles l'avait fait envisager comme un jeu illicite de la lubricité. Il s'agit d'anéantir jusqu'au moindre vestige des préjugés, qui, de tout temps, se sont efforcés de nous détruire et ont fait, dans l'ordre, des martyrs dont nous regretterons à jamais la perte.


Suit un hommage à la sodomie sous toutes ses formes, que l'orateur prétend avoir pratiquée en précurseur. Il en vient alors à l'objet de la réunion : ériger les principes débattus par l'assemblée en proposition de loi pour les faire connaître et respecter sur la terre des Francs et probablement en faire adopter la constitution à l'Assemblée nationale parmi laquelle nous comptons tant des nôtres.


L'ordre de la Manchette et tous les chevaliers décrètent donc en sept articles qu'au nom des droits de l'homme, il sera permis à tout chevalier de la Manchette d'user de sa personne. Que ladite chevalerie pourra prononcer des exclusions pour les contrevenants, quoique toute personne puisse quitter son ordre tout comme il sera libre à tout individu d'embrasser le parti des chevaliers de la Manchette. A cette déclaration de libre disposition de son corps style 1789, s'ajoutaient deux paragraphes concernant les maladies vénériennes (notamment la syphilis qu'on ne sait pas guérir), avec notamment l'injonction de soigner la blennorragie qui faisait tant souffrir, ainsi que la demande d'impression d'un traité élémentaire de l'antiphysique et le partage de l'ordre en partie civile, législative et militaire. Vœu est fait d'imprimer aussi ces sept articles et de les placarder aux Tuileries et au Luxembourg, lieux de rencontre des pédérastes.



Bien entendu, l'origine de ce pamphlet est inconnu. Qui l'a écrit. Restif de la Bretonne ? Mirabeau ? On voit mal quelles auraient été leurs motivations. De plus, à qui peut nuire le pamphlet ? S'il avait voulu porter atteinte à l'Assemblée, il aurait été moins précis sur la vie des sodomites et plus graveleux sur celle des constitutionnels, quitte à les diffamer.


Or, rien de cela, d'autant qu'à l'époque, le sexe, on l'a vu, n'avait rien de scandaleux au sens où nous l'entendons encore aujourd'hui.




On pourrait avancer que ce pamphlet profite avant tout d'une situation de liberté, qu'il s'inscrit dans le flot de licence apporté par la vague révolutionnaire. Son objet est plus de dire que de dénoncer. Il a pu être écrit autant par quelqu'un qui désirait dénigrer les sodomites que par un partisan de l'ordre de la Manchette. Il reste que l'auteur est très renseigné sur la vie des infâmes parisiens de l'époque. Il connaît les lieux de rencontre, les grandes figures, et sa liste finale, sans être exhaustive, est bien renseignée.


A-t-on affaire à un policier de l'ancienne patrouille de pédérastie bien au fait du milieu ? Dans ce cas, il aurait beaucoup d'humour ! Finalement, l'origine du pamphlet a peu d'importance. Plus passionnant est ce qu'il révèle à travers cette parodie d'institutionnalisation du vice.


Sous la caricature des revendications transperce en effet l'idée d'un monde où d'autres valeurs pourraient prendre place. La possibilité d'une gestion politique du sexe. Les réformateurs du Code pénal ne pouvaient l'ignorer.



A LIRE : Les enfans de Sodome à l'assemblée nationale [1790], Anonyme, Editions GayKitschcamp, mars 2005, ISBN : 2908050609


Lire un extrait


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L’HOMOSEXUALITÉ n'a pas à se justifier du moment qu'elle existe. Son existence et sa pérennité en font une nécessité de la pluralité des états affectifs et physiologiques de la création continue, qui ne serait pas sans la multiplicité. Déiste ou rationaliste ne peuvent logiquement pas en avoir une autre conception.



Puisqu'il faut l'admettre, le blâme ou l'approbation proviendront des explications que l'on choisira. On s'y est beaucoup appliqué avec la plus mauvaise foi du monde, car on y apporte une passion qui falsifie toute controverse. Les adversaires ne fournissent que des arguments polémiques, selon des opinions préconçues. Les tenants, lyriques ou agressifs, en voulant trop prouver ne prouvent rien.


Il est heureux que ces derniers ne possèdent pas l'esprit métaphysique. Sans cela les eût inspirés le symbolisme de l'œuf du Monde, où les deux principes se trouvent inclus. La conjugaison du yen et du yin, mâle et femelle, en toute manifestation individuelle, mais en proportions variées, ne saurait être mise en doute par les plus modernes biologistes. N'assurent-ils pas que la forme chromosomique voue un être à un sexe ? Que cette différenciation n'est due qu'au dosage d'un alcool complexe et divers qu'ils nomment stérol. Ce n'est que dans le quatrième discours du Banquet de Platon que l'on trouve une allusion à la forme sphérique de l'individu primitif, qui chaque fois était double mais se divisa par la suite. A l'androgyne dont sont issus les hétérosexuels il oppose les doubles femmes, génératrices des tribades et les doubles hommes dont sont issus les homosexuels. Nous furent ainsi épargnées bien des divagations sur l'androgyne originel, qui auraient été redoutables, si l'on en juge par les études freudiennes qui se multiplient ; toutes marquées de cette hantise sexuelle qui est la caractéristique de ces grands refoulés que sont les psychiatres. On peut les résumer ainsi : Tout le comportement sexuel d'un individu se trouve conditionné par les impressions de son enfance, toujours atteinte de narcissisme et bisexuelle. Deux cas peuvent se présenter. Le jeune garçon par adoration pour sa mère hait son père. Il rêve simultanément de parricide et d'inceste et il se réveille inverti, toutes ses aspirations quant à la femme se trouvant polarisées sur la mère. Ou par admiration pour son père il voudrait lui appartenir et acquiert un certain mépris de sa mère, donc un dégoût de la femme. Il sera lui aussi promis à l'homosexualité. Singulier dilemme. Ou tuer son père pour violer sa mère, ou tuer sa mère pour être violé par son père. Et dans les deux cas on restera un inverti.


Dans ces conditions nous abandonnons aux spécialistes le soin de classer les ébats pantomimiques de l'homosexualité et la responsabilité de les rattacher aux découvertes et surprises de l'enfance.


Nous fondant simplement sur l'attitude et l'importance des homosexuels dans la société, nous proposerons quatre aspects et formes de cette tendance : l'Homosexualité Sociale, l'Homosexualité par Tradition et par Habitude – ces deux premières correspondent à la pédérastie véritable, ou amour pour les jeunes garçons – puis l'Homosexualité par Dépravation ou Corruption, enfin l'Homosexualité par Provocation.


Le prototype jamais égalé de l'Homosexualité Sociale est connu sous le nom de l'Amour Grec. Durant l'Antiquité il fut la caractéristique autant que la règle, l'honneur et le plaisir des Hellènes, car les civilisations pré-mycéniennes, de leurs prédécesseurs les Pélasges, qui sortent peu à peu de la terre au hasard des fouilles, n'apparaissent pas adonnées à cet usage. Ce qui ne saurait laisser présumer que l'Homosexualité leur fût inconnue. Une légende, reprise et fixée par le poète épique Pissandre, et qui inspira aussi à Euripide, alors amant du poète Agathon, sa tragédie Chrysippe, assure que le premier cas officiel de pédérastie en Grèce fut l'enlèvement de Chrysippe, fils de Pélops, par Laïus roi de Thèbes. Souillé, le jeune homme se tua avec son épée, mais un attachement continua de les unir au-delà de la mort. Les Thébains ayant pris allégrement cette incartade de leur prince, Junon pour les châtier leur envoya le Sphinx. D'où les aventures d'Œdipe, fils de Laïus, et justement parricide et incestueux. Voilà de quoi passionner un freudien et ravir les invertis. Le Sphinx et son énigme résultant de cet amour et le fameux complexe en action. Les historiens prétendent, eux, que l'amour grec serait enfant non de Bohême mais de Crète. Civilisation curieuse, où les femmes portaient des crinolines mais allaient les seins nus et que marque le signe de la hache ; symbolisme surtout occidental qui donna, en dernière manifestation, le lys royal de la Maison de France. Donc les Crétois, selon un cérémonial établi et compliqué, renouvelaient la fable de Ganymède (le charme et la prudence) ravi par Zeus. Un enlèvement de l'aimé par l'amant préludait à l'entente. Il était déshonorant pour un jeune homme de ne pas trouver d'amants, et les favorisés des hommes jouissaient de privilèges, d'honneurs particuliers et plus tard avaient droit à un vêtement spécial, don de l'amant, qui rappelait qu'ils avaient été « illustres ». C'est ainsi qu'on les désignait. Avant de quitter les Doriens, auxquels nous reviendrons à propos de Sparte, rappelons une coutume de Mégare que Théocrite évoque dans une de ses idylles :


« Habitants de Mégare la Niséenne, qui excellez à manier la rame, puissiez-vous vivre heureux pour avoir rendu des honneurs extraordinaires à l'hôte athénien Diocles, l'amant célèbre. Au retour de chaque printemps, réunis autour de son tombeau, les jeunes garçons se disputent le prix des baisers. Celui qui a su appliquer le plus délicatement ses lèvres sur des lèvres revient à sa mère chargé de couronnes. Heureux qui juge les baisers de ces enfants ! Sans doute ses instantes prières invoquent Ganymède aux yeux brillants, pour que sa bouche ressemble à la pierre lydienne qui apprend aux changeurs à reconnaître l'or pur. »


De cette même Mégare le poète Théognis, dans une suite de distiques élégiaques, retrace le roman de son amour pour le beau Cyrnos. Xénophon conte les craintes de Hiéron, tyran de Syracuse, de n'être pas, malgré sa puissance et ses richesses ou à cause d'elles, aimé d'amour par Dailochos le très beau. A Agrigente le tyran Phalaris, lui-même homosexuel, rend hommage à la passion qui unit ses ennemis Chariton et Melanippe. Tout en étant reconnue, la pédérastie dans ces États n'a jamais pris une importance politique, pas plus que dans les régions éoliennes où Plutarque assurait qu'elle fut admise par le législateur comme une manière d'adoucir les mœurs. Aussi Pindare s'y abandonne :


« Quant à moi, la passion me dévore tout entier et je fonds comme la cire des abeilles, dès que je vois un adolescent s'épanouir dans la puberté. Oui la Persuasion et la Grèce habitent à Ténédos avec le fils d'Agésilas. »


Epaminondas, « dont le nom est lié à l'idée d'honneur et de dignité », connut ainsi ses plus fidèles amis et compagnons de combat, dont Cephisogoros, qui tomba à ses côtés à Mantinée.

C'est à Athènes que la pédérastie devint vraiment une institution qui peu à peu passa de l'Attique dans la plupart des cités grecques. Solon le Sage témoigne de son estime pour cette passion en l'interdisant aux esclaves aussi bien que de s'exercer à la gymnastique. Ce rapprochement fera sourire les contemporains, mais semblait absolument légitime et logique aux Athéniens. Solon ne faisait allusion qu'à l'amour pur ; cependant cédant à la poésie il s'exprime ainsi :


« Tu aimeras les garçons dans la charmante fleur de leur âge,

Désirant leurs cuisses et leur douce bouche.

Tu aimeras les garçons jusques à ce

Qu'un poil follet leur cotonne la face,

Leur douce haleine et cuisses chérissant. »


Du moins, Plutarque nous le rapporte dans son Érotique et il était question d'un certain Pisistrate. Il est vrai que dans les dispositions légales athéniennes n'était considéré répréhensible pour un jeune garçon que d'accorder ses faveurs en monnayant cette complaisance, ou, s'il était mineur, sans le consentement de son père ou de son tuteur. Car il s'agit de la pédérastie authentique, passion qu'un homme éprouve pour un éphèbe, alors qu'au déséquilibre de la puberté succèdent les troubles de l'adolescence, et chez lequel l'apparition des fonctions sexuelles normales peut justement inciter à un détournement de ces fonctions. S'il vivait chez son ami et publiquement à ses dépens il devenait, ce qu'on pourrait traduire par cocotte, et diverses fonctions publiques lui étaient désormais interdites. Si, ouvertement, il agréait de tous, ou du moins de beaucoup, le désir, moyennant rétribution, il était, disons : putain, et restait infâme sa vie durant.


La popularité de ces mœurs était accrue par l'histoire d'Harmodios et d'Aristogiton, homosexuels unis dans la mort, pour avoir voulu renverser le tyran Hippias. Une fête à Athènes commémorait ce trépas en donnant une sérieuse entorse à la vérité historique. Hormis Périclès et son adversaire Cimon, tous les Athéniens de qualité s'adonnèrent à la pédérastie, jeunes comme aimés, et l'âge venant comme amants, tel Sophocle initié par Plutarque mais ne désarmant pas en vieillissant et connaissant alors quelques désillusions.


« Un jour Sophocle (qui avait alors environ 65 ans) emmena hors des murs un beau garçon pour jouir de lui. Le garçon étendit sur l'herbe son mauvais himation (1) et ils se couvrirent tous les deux avec la chlanide (2) du poète. Quand la chose fut faite le garçon saisit la chlanide et s'enfuit, laissant l'himation à Sophocle. Naturellement cette mésaventure fut bientôt connue. »


Ne lui cédèrent en rien, en la matière, Phidias, Eschyle, Parménide, Zénon et Démosthène. L'animosité d'Aristide et de Thémistocle eut pour premier motif le beau Stesilaos. A propos d'Alcibiade, « la maîtresse de tous les hommes », nous arrivons au Banquet de Platon... philosophe dont on cite les aimés – Aster, Dion, Phèdre, Alexis. Ses élèves les plus célèbres, Eudoxe, Xénocrate et surtout Aristote, furent pédérastes notoires. Socrate demeura-t-il dans l'amour pur, tout enseignement, contemplation et communion spirituelle, donc cherchant uniquement à engendrer par l'esprit ce qui convient à l'esprit : la sagesse et les autres vertus ? Il semble bien que telle était son attitude. Trouvant la pédérastie institution de sa cité et coutume nationale, il l'utilisa, quoique indifférente à sa direction philosophique. Il usa de l'érotique, comme d'une sorte d'ironie, en procédé d'enseignement. Alcibiade reconnaît, assez vexé, dans le Banquet de Platon.


« Sachez-le par les dieux et par les déesses ! Après avoir passé la nuit à son flanc je me levais comme si j'avais dormi avec mon père ou avec mon frère aîné. »


Ce dépit démontre qu'en général les théories socratiques restèrent des théories et que l'on suivait plutôt les conseils d'un Addée de Macédoine :

« Quand tu rencontres un garçon qui te plaît, il faut tout de suite engager l'affaire. Au lieu de dissimuler tes intentions prends-lui les c... à pleines mains. »

Ce qui permettait à un Aristophane de railler :

« Je veux une ville où le père d'un beau garçon m'arrête dans la rue et me dise d'un ton de reproche, comme si je lui avais manqué : "Ah ! Vraiment, tu agis bien, Stilbonide ! Tu as rencontré mon fils qui revenait du bain, après le gymnase, et tu ne lui as pas parlé, tu ne l'as pas embrassé, tu ne l'as pas emmené, tu ne lui as pas peloté les c..., toi qui es mon vieil ami." »

Le fameux « amour platonique » apparaît bien n'avoir été qu'un alibi. Dans son portrait de Bathylle, Anacréon ne le cèle point en conseillant au peintre :

« Et sur ces cuisses charmantes, sur ces cuisses incendiaires, peins un membre délicat qui aspire déjà à l'amour. »


Le sage Aristote qui fut entre autres l'amant d'Hesmias, de Théodocte, de Phaselis et de Phalaiphatos, prétend bien que l'amour est une passion complexe, combinaison de deux tendances : l'appétit sexuel, qui a pour finalité la volupté de l'accouplement, et l'instinct de sociabilité, qui a pour finalité l'amitié, avec le bonheur de vivre avec l'être qu'on aime et l'union spirituelle de deux âmes. Lorsque l'amour a pour objet une femme, c'est l'appétit sexuel qui parle et qui l'emporte, car de la femme on n'attend que la volupté dans le lit et l'enfant dans la famille. Dès qu'il s'agit d'un jeune garçon c'est l'instinct de sociabilité qui vers lui nous entraîne. Seulement Aristote reconnaît honnêtement que c'est aussi « l'envie d'avoir avec lui des rapports voluptueux ». La jouissance sexuelle de l'amant n'a alors rien d'extraordinaire. Aristote la cite pour mémoire, considérant qu'il n'y a aucune inversion proprement dite. Quant à l'aimé, notre auteur étudie minutieusement sa satisfaction et n'est pas très loin des conclusions de la science actuelle.


« Pour chaque produit sécrété il y a dans l'organisme un lieu que la nature destine à le recevoir. C'est ainsi que l'urine se rend aux reins, la nourriture digérée dans le ventre, l'humeur lacrymale dans les yeux, la mucosité dans les narines et le sang dans les veines. Pareille chose arrive pour le sperme qui se rend dans les testicules et la verge. 

Mais chez certains individus les canaux ne sont pas conformés normalement. Ou bien ceux qui vont à la verge sont aveuglés comme c'est le cas chez les eunuques et les impuissants, ou bien ils ont quelque autre défaut de structure, de sorte que la liqueur séminale, au lieu de se rendre à l'endroit où elle devrait aller, afflue vers le siège parce qu'elle trouve un passage de ce côté-là. La preuve en est que chez ces individus l'éréthisme et la détente se localisent dans la région du siège. En conséquence, lorsqu'un de ces individus est en état d'excitation sexuelle c'est là aussi que se produit le désir vénérien, et ce qui est désiré c'est le frottement de la partie où le sperme s'est concentré. Tous ceux chez qui le sperme se porte vers le siège désirent le rôle passif. Tous ceux chez qui le sperme se partage entre le siège et les parties sexuelles désirent jouer les deux rôles et selon que le sperme afflue de l'un ou de l'autre côté ils préfèrent l'un ou l'autre rôle. »


Voyez Aristote, disaient les anciens médecins. Nous l'avons vu... et nous avons parfaitement compris, malgré des discours fort habiles, en quoi consistait vraiment l'Amour grec. Plutarque prétendait en correctif : « L'amour, puisqu'il s'adresse aux jeunes gens, pourrait aussi bien s'adresser aux jeunes filles » et Marcus Argentarius en propose le moyen :


« Il n'est pas d'amour plus beau que celui des femmes pour ceux qui ont des sentiments honnêtes.
Mais pour ceux qui ont des passions masculines je sais un remède contre cette fâcheuse maladie du cœur.
Que ne demandent-ils à Ménophila de se retourner et de leur offrir ses jolies fesses ! Ils s'imagineront qu'ils tiennent dans leurs bras le beau Ménophilos.
»


A Athènes, le sentiment du beau prédominait. Il demeurait aussi étroitement joint à celui de la pédérastie. Eros, fils d'Aphrodite et dieu de l'amour passion, était celui de la pédérastie, seul amour authentique. Ce qui permet à un Stendhal de déclarer :


« Le plaisant est que nous prétendons avoir le goût grec dans les arts, manquant de la passion principale qui rendait les Grecs sensibles aux arts. » En effet les Grecs étaient dépourvus d'établissements où l'on pût acquérir une culture philosophique et des connaissances artistiques, voire scientifiques. Ce n'est donc qu'en fréquentant les aînés, qu'en s'attachant à un maître qu'on parvenait à la connaissance, et comme il n'était pas admis que l'enseignement fût contre honoraires tout se traitait par inclination réciproque. Le sculpteur Phidias et Agoracritos,  le médecin Théomédon et Eudoxos de Cnide, le politique Démosthène et Aristarque, le philosophe Platon et ses disciples. Pourquoi et comment citer toutes ces amitiés particulières qui ne sont pas des exceptions mais les illustrations d'une règle générale, qui créa ce cas singulier et unique en Occident d'une homosexualité esthétique et sociale puisque civilisatrice.


Sparte et d'autres cités doriennes on éoliennes comme Thèbes donnèrent à la pédérastie d'autres directives. Elle devint l'Homosexualité de Tradition et d'Habitude. A Sparte la tradition était civique, les habitudes militaires. La pédérastie assura l'excellence des citoyens et la valeur des guerriers. L'amant se nommait « celui qui souffle sur », l'aimé s'appelait « celui qui reçoit l'inspiration ». Dès la première jeunesse l'enfant était retiré à sa famille et confié à l'État. Selon l'exemple d'Héraclès, instruisant son aimé Hylias, un aîné s'attachait à l'adolescent pour en faire un bon serviteur de la République. Il lui enseignait toute chose et, protecteur, le défendait à l'occasion dans les assemblées, parfois même il était puni pour lui. Dans les campagnes il l'emmenait à ses côtés et cela jusqu'au moment où il serait apte par l'âge, la sagesse et les exploits à transmettre à son tour les vertus nécessaires. Nous constatons immédiatement deux différences avec la règle athénienne. Celle-ci permettait au disciple d'aller à son maître après un libre choix. A Sparte on ne choisit pas et l'on se soumet à une discipline collective. On y considère surtout que la principale supériorité de la pédérastie sur l'amour féminin est que la guerre vous unit davantage et l'on préfère la guerre à la philosophie. Epaminondas avait le même principe pour la légion thébaine, composée de cent cinquante couples et ces trois cents guerriers restèrent invincibles jusqu'à la bataille de Chéronée où ils furent tous massacrés plutôt que de céder. Philippe victorieux pleure sur ces braves. Il est vrai que ce roi macédonien était orfèvre. Il avait eu, étant otage à Thèbes, Pélopidas pour amant. Ne fut-il pas aussi assassiné par un ancien aimé, Pausanias, après une histoire fort embrouillée, dans le genre songe empli de cris et de tempêtes et conté par un fou, où il était question d'un second Pausanias, plus jeune donc rival heureux, de combats meurtriers, de viols en série, de diplomatie et de jalousie ? Son fils Alexandre ne lui cédait en rien, même avant d'être le Grand. Philippe pour le marier dut bannir ses amis les plus intimes : Ptolémée, Néarque, Harpale et Eriguios. Ce qui n'empêcha pas ce conquérant de conquérir l'eunuque Bagoas et d'éprouver une telle passion pour Héphestion qu'à sa mort il eut une crise de folie furieuse.


Nous voilà bien en présence d'une forme prépondérante de la pédérastie, point particulière à la Grèce, mais ayant pu s'y développer avec aisance et une certaine harmonie. Par transmission elle renouvelle l'orgueil de la cité et maintient l'enthousiasme dans l'armée. Règle de quelques-uns, constituant en quelque sorte une élite politique et guerrière, se manifestant dans des groupes restreints et précis d'individus associés par la fonction ou la profession, elle est bien une Homosexualité de Tradition et d'Habitude. Elle fit la grandeur de la Prusse et constitua l'Allemagne contemporaine, obtenant là ce qui lui manqua souvent, une méthode de pensée et une rigueur d'exécution ; méthode provenant d'un conformisme de l'esprit d'outre-Rhin, rigueur due à ce besoin germanique de dominer jusqu'à la souffrance et d'obéir jusqu'à l'humiliation. Pédérastie universitaire, florissante dans les centres clos dont la femme est exclue, car elle gênerait autant les excès que les discussions, comme les anciennes universités allemandes et les grandes écoles anglaises. Pédérastie militaire, née du mépris de la fille de passage et de l'exaltation du camarade ; la domine Jules César, amant de toutes les femmes, épouse de tous les maris ; la commandent pour lui donner droit de conquête, Condé et Eugène de Savoie (Madame Simone), avec comme monarque Frédéric II de Prusse. Pédérastie coloniale, souvent occasionnelle à laquelle on échappe rarement lors des expéditions lointaines, des séjours prolongés. On a constaté que les campagnes coloniales marquent toujours une recrudescence, y compris celles de l'Algérie et du Tonkin. N'y avait-il pas à la fin du XIXe siècle des maisons d'hommes à Paris pour les anciens zouaves ou marsouins ? Pédérastie maritime, qui n'est pas celle des bars louches de Montmartre. Suffren par exemple recrutait ses équipages parmi les homosexuels et ce Chevalier de Malte utilisait l'entente des couples réprouvés pour assurer l'ordre à bord, susciter l'héroïsme dans les combats, et que règne l'indifférence quant aux escales. Pédérastie pénitentiaire qui a fourni du pittoresque aux grandes enquêtes sur le bagne et les prisons et qui n'épargna pas les détenus politiques, surtout lorsqu'ils étaient envoyés aux sections spéciales ou revenaient de Biribi avant 1900. Cet ensemble constitue une société secrète, pleine de complicité et aussi de haine, internationale bien que formée de cercles localisés, soumise à l'époque par des nuances mais défiant les siècles par son orgueil luciférien et ses compromissions. C'est bien à cette Homosexualité de Tradition et d'Habitude, usage maintenu par les anciens et les plus forts, nécessité que les circonstances imposent, qu'on peut réserver le titre de Secte Uranienne.


Que faisaient les Grecques et spécialement les Athéniennes dira-t-on ? D'abord des enfants, ne serait-ce que pour fournir les garçons. Un Athénien avait toujours épouse au logis, bonne ménagère et de peu d'instruction, exclue de tout ce qui concerne l'administration de la cité comme de la gestion familiale – et absolument dépourvue de la moindre influence sur la vie intellectuelle des siens et sensuelle de son époux. Certaines avaient bien de petites compensations, dont n'était pas indemne même un Démosthène.


« S'étant épris du beau Cnossion, il l'installa au domicile conjugal où il lui fit partager son lit, ce que sa femme trouva mauvais. Il y a deux versions sur les conséquences de ce mécontentement. Au dire d'Eschine, ce fut Démosthène lui-même, qui pour apaiser la juste colère de l'épouse, permit à Cnossion de coucher aussi avec elle. Au dire d'Athénée, ce fut l'épouse qui se vengea de l'injure, à elle faite, en séduisant Cnossion et en devenant ainsi la rivale heureuse de son mari. »


Certaines, par leur beauté et leur esprit, s'évadaient de ce cercle étroit. Douées pour les arts, attentives aux philosophes, elles prétendaient rivaliser avec les hommes et s'établissaient courtisanes. Il ne faut pas accorder une foi excessive à l'intelligence et à la culture de ces femmes, brillantes mais un peu vaines, plus prodigues qu'artistes. Usant comme d'un charme de leur frivolité, mais généreuses de leur beauté, elles possédaient mille attraits et surtout tenaient maison ouverte où l'on avait plaisir à se retrouver. Ainsi elles parvenaient à séduire les plus rebelles, et Alcibiade lui-même mérita, passée la fleur de sa jeunesse, la raillerie de Bion le Philosophe : « Enfant il rendait les hommes infidèles aux femmes, jouvenceau il rend les femmes infidèles aux hommes. » D'ailleurs il faut constater que leur apogée coïncida avec la perte pour la Grèce de son indépendance politique et alors l'amour grec perdait son importance sociale, donc son caractère national.


Cette conception de l'existence, dont la femme est en général exclue, fit comparer l'amour grec à la pédérastie orientale, mais à tort. Cette dernière recherche des êtres efféminés, dont l'ambiguïté incite à l'erreur, des gamins vicieux, contant les nouvelles avec malveillance, et insolents. L'Oriental s'adonne à la pédérastie mais méprise qui la subit, et guerrier il sodomise les captifs vaincus. Ce n'est plus exactement de la pédérastie mais déjà de l'homosexualité par dépravation, car il y a des homosexuels par férocité. Ils obéissent à un attrait violent, brutal pour les garçons ; congénital il se manifeste destructeur, car le désir est frénétique en passant par l'idée fixe et l'action confine à l'épilepsie. Ce sont des malades, car il y a dans leur passion quelque chose qui dépasse les limites du vice, dit encore Aristote. Il y a aussi les blasés, généralement homosexuels tardifs et qui font de ces mœurs un vice intégral... par impuissance sexuelle ou excès de cérébralité, souvent concomitants. Ce sont généralement des individus ayant été élevés ou vivant parmi un grand nombre de femmes, qui ne sauraient rien leur refuser surtout par intérêt. On trouve encore les homosexuels par dépit, les timides, dont la femme s'écarte car ils la négligent par manque d'audace. Laideur, pauvreté, maladie vénérienne contractée à une première expérience, déception laissant un amour-propre ulcéré, fausse intelligence n'admettant pas la conversation sans prétention et le délassement de bonne humeur, prétention à une supériorité illusoire détournent insensiblement vers ce pis-aller, où l'on apporte une sorte de fureur et un besoin de justification. Selon une bonne règle, ces extrêmes se touchent. Le forcené et le blasé, ou le timide envers les femmes vont nous donner l'homosexualité par dépravation... qui est vraiment l'inversion, puisque pour elle le principal réside à contrarier la nature afin de s'imaginer lui être supérieur.


La Rome antique en fut la capitale. Peu répandue aux premiers âges, elle se propage et la loi Scatinia la condamne au Ve siècle. Les Romains ne s'y adonnent qu'avec des esclaves, parfois castrats, toujours copiant les allures féminines. Un citoyen en se mariant et voulant assurer sa femme de sa fidélité faisait couper les cheveux à ses serviteurs. La prostitution masculine est telle, de vert vêtue, que l'impôt prélevé sur elle entretenait les édifices publics. Elle avait ses souteneurs, ses lupanars, où les adolescents tenaient l'emploi de filles, puis, ayant achevé leur croissance, devenaient, ad utrumque solers, apte à satisfaire tous les clients. Les poètes latins, peu enclins aux subtilités amoureuses et assez positifs, cèdent à des caprices garçonniers entre deux courtisanes, comme Horace, Catulle, Tibulle, Pétrone ; les empereurs trouvent là un exutoire à leur lubricité, à leur sadisme, vraiment historique, de Caligula, bimétalliste comme disent les Anglais pudiquement, à Héliogabale, pourriture dans la pourpre ; de Tibère à Othon, « le pathicus » selon Juvénal, et Néron se maria avec l'affranchi Pythagoras, puis avec Sporus préalablement châtré, auquel on rendit les honneurs dus à l'impératrice, du moins Suétone, Juvénal et Tacite l'affirment. Bien avant l'Empire, Cicéron en témoigne, la ploutocratie insolente, qui tenait lieu d'aristocratie à Rome, étala ses vices comme une forme de la richesse et tout particulièrement son homosexualité, qui ne cherchait qu'à souiller, qu'à avilir. Car la bassesse des inférieurs était l'unique signe auquel se reconnaissait la grandeur romaine.


La religion juive, contrat entre le Très Haut et son peuple, est un ensemble d'accords stricts où la gloire du Seigneur s'associe aux intérêts d'Israël. Dieu bénissant les familles nombreuses, l'homosexualité se trouve condamnée par tous les prophètes, les patriarches et les docteurs, Moïse en tête. Le châtiment sera la mort pour ceux que l'on surprendra, les autres sont menacés d'hémorroïdes. Si des brutaux vous mettent en mauvaise posture il vaut mieux leur céder votre femme, comme le Lévite d'Ephraïm, tant le cas est mauvais. Saül, David, Jonathan n'usèrent que de prérogatives royales et Sodome fut brûlée pour donner son nom à un péché. Israël avait l'obsession de celui de la chair au point qu'une secte essénienne considérait le mariage comme impur. La notion du péché apparaît là. Elle sera léguée au christianisme naissant, ce qui lui permettra d'en confier l'usage à son Église Militante, qu'elle soit catholique ou réformée. Le catholicisme qui régenta le Moyen Age considéra comme démoniaque tout ce qui est renversement de pensées et d'actes, ceci pour des raisons trop complexes pour traitées ici. L'inversion tombait bien dans ce cas. Sous le nom de sodomie, concernant aussi bien les hétérosexuels pleins de fantaisie, elle devient l'abomination de la désolation, une des quatre grandes infamies. La sodomie définie : abominabilis illa et merito Deo exosa et impia actio, et commise : diabolica instigations, va collaborer avec la sorcellerie, se trouve mêlée aux pratiques les plus révoltantes.


Du Sabbat aux expériences de Gilles de Rais, ex-compagnon de Jeanne d'Arc, modèle de Barbe Bleue selon les chartistes, qui méconnaissent la tradition et le symbolisme des légendes. Charlemagne avait associé la sodomie à la sorcellerie par un capitulaire de 805, mais depuis les démonologues multiplièrent les récits surprenants et l'on ne saurait prendre pour paroles d'Évangile les propos de ces révérends.


On abusa des manifestations de l'homosexualité au Moyen Age. La plupart des auteurs se réfèrent aux documents, tous d'origine ecclésiastique. On accuse plus spécialement les Cathares, groupant sous des formes diverses la plupart des hérésies, qui, chose curieuse pour les ignorants de ces questions, reprenaient les doctrines platoniciennes. Leur homosexualité, tout au moins dogmatique, correspond à une formule de l'époque. Pour un évêque on était sodomiste comme pour un agent, de Staline déviationniste.



Rien ne démontre l'inversion des Albigeois si ce n'est leur  désaccord avec Rome, quant à la théologie, et avec les princes voisins, pour leur opulence. On prétend aussi qu'une vague de pédérastie marqua le retour des Croisades. En admettant qu'une crise de pédérastie coloniale se trouvât développée par le séjour dans les Orients, il faut faire la part aussi de l'opposition romaine à toutes les conceptions islamiques. Saint Thomas avait parfaitement assimilé Aristote à travers Averroès, mais les hommes d'armes furent surtout séduits par une aisance de vie et découvrirent que leur église n'était pas obligatoirement œcuménique et qu'en une autre langue et sous une autre forme bien des principes étaient valables. La querelle des Guelfes et des Gibelins, du Pape et des Hohenstaufen, qui se prolongea par les guerres d'Italie et la Tragédie des Templiers, n'eut pas d'autres causes, et toutes ces déviations étaient naturellement accompagnées de sodomie.




Avec la Renaissance l'autorité du péché décroît. On ne le nie point, mais il cesse d'effrayer pour se transformer en piment. En toute connaissance de cause on le recherche, on le commet, on s'y complaît. On devient pervers et la vraie perversité réside à pervertir. La dépravation devient la corruption. Ainsi l'Homosexualité sera jeux de princes, adulations de courtisans et pâle copie des parvenus. Cette formule coïncidera toujours avec un dévergondage de la femme. Ces mœurs ne sont plus sociales, ou de tradition ou simple dépravation. Elles correspondent à une mode ou s'adaptent aux caprices d'un monarque. L'Homosexualité avait été en Angleterre une conséquence de la brutalité des invasions, qui se superposèrent sans jamais se trouver tempérées par les vestiges d'une civilisation antérieure, inexistante depuis la disparition du druidisme. On assouvissait n'importe comment tout appétit et l'on mettait le roi Edouard II à la broche pour le guérir de la sodomie. Sous les Tudor, les Anglaises furent ardentes et voici Bacon, Marlow, Shakespeare, Barnsfield parmi les illustres, et lorsque Jacques d'Écosse accéda au trône d'Angleterre on remarqua : « Rex Élisabeth luit, nunc Jacobus regina est ». Luxurieuses se montraient les Italiennes, et Giovanni Antonia Ruzzi est fier de son pseudonyme de Sodoma que méritaient aussi Le Vinci, Benvenuto Cellini, Raphaël, sans omettre des cardinaux. Les Dames de la Cour des Valois se manifestèrent galantes selon Brantôme, même lorsqu'elles n'appartenaient pas à l'escadron volant de Catherine de Médicis, et Henri III de retour de Venise, avec une maladie vénérienne, se consacra à ses péchés mignons qui avaient nom : Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin, Nogaret et Joyeuse. De cette homosexualité de cour naîtront paradoxalement des grandes familles, dont les arbres généalogiques feront l'admiration des freudiens. Après l'entr'acte du Vert Galant, Louis XIII reprend la tradition et l'impose. Son frère Gaston d'Orléans a comme familiers, vraiment très familiers, le duc de Bellegarde et le Chevalier de Lorraine. Monsieur, frère de Louis XIV, s'habille en femme, ainsi que l'abbé de Choisy, comme plus tard l'abbé d'Entragues, académicien. Le duc de, Vendôme n'échappe pas plus « au ragoût d'Italie », Tallemant des Réaux dixit, que le fils du maréchal de Villars, « l'ami des hommes », que le duc de Vermandois, le prince de Conti, que Lully, et le duc de Gramont fonde un club que ne critiquera pas le Grand Dauphin.


Sous Louis XV on constitue de petites confréries, aux rites bizarres et mystérieux calqués sur la maçonnerie : L'ordre de la Manchette fut le plus célèbre. Le prince de Martigues, le maréchal d'Huxelles, le cardinal d'Auvergne ont belle réputation sans atteindre à la renommée du chevalier d'Eon, dont le mystère ne fut jamais complètement élucidé. Du siècle le libertinage surpasse celui du précédent où la Princesse Palatine écrivait pourtant : « Il n'y a que les hommes du commun pour aimer les femmes ». Ce qui est permis aux princes ne l'est justement pas au commun des mortels, qui sont passibles de peines cruelles. On se distingue donc par ses vices ou l'on se laisse corrompre pour « être né » ou le laisser croire. Il en est de même dans toute l'Europe et Padoue conserve son éclat dans la débauche garçonnière.


Sous la Révolution et l'Empire, la bourgeoisie dépassée par les événements cherche à instaurer une ère nouvelle. Par réaction, l'austérité est de rigueur. La Première République décapite les corrompus et Napoléon impose le Code, le lit commun en ménage et le tambour aux récréations. L'homosexualité se cache sans que les invertis se corrigent. On prétend Goethe et Byron douteux. Mais on prétend beaucoup de choses. Même l'existence d'une idylle entre Bonaparte, point encore empereur, et Junot, ignorant qu'il serait duc d'Abrantès. Assertion absolument gratuite. Certes il y a le marquis de Sade, mais ce personnage isolé ne jouissait d'aucune notoriété. Un de ses contemporains lui déclara simplement : « Le pire supplice que vous avez inventé est celui que l'on subit à vous lire. » Pourtant il est en quelque sorte l'instigateur de l'homosexualité par Provocation.


La Restauration, le Second Empire et les Républiques sont sous des aspects variés un régime bourgeois régi par les formules : Enrichissez-vous et vous serez considéré et Malheur à celui par qui le scandale arrive. On sera donc estimé selon son bien à conserver, mieux à accroître, et l'on restera soucieux de respecter l'ordre préétabli et les conceptions admises. L'Europe sera ainsi, de l'Angleterre victorienne à l'Italie se vouant au tourisme, y compris les Allemagnes aux royautés embourgeoisées. L'Homosexualité recrute toujours ses adhérents, mais elle cessa de relever des proscriptions religieuses pour devenir simple attentat à la pudeur, souvent aggravé de détournement de mineur. Elle passa des anathèmes des théologiens à l'enquête de la brigade des mœurs et à la curiosité médicale. Loin des bûchers romantiques de l'époque héroïque, n'appartenant plus à une cour frivole et séduisante, l'inverti comprend qu'il est blâmé, selon le critère bourgeois, condamné parfois, mais toujours un peu ridicule. On le considère d'abord comme un anormal, pour le lui reprocher ou le plaindre selon l'humeur de chacun. De cela il s'irrite... car l'inversion s'accompagne toujours de l'orgueil. C'est ainsi qu'il cédera à un besoin de provocation. Jouant aux gentilshommes, se voulant esthètes, d'ailleurs souvent gens de qualité et artistes véritables, ils rivalisent d'insolence. Ils cachent leur passion sans la dissimuler complètement, adorent la rumeur réprobatrice qui les accompagne, laissent soupçonner le pire et, pour se prouver qu'ils sont d'une essence supérieure, ils se préoccupent de réunir les portraits des grands ancêtres. Ils sont tous comme le Montesquiou des Hortensias, modèle du Charlus de Marcel Proust, qui permettait aux autres d'avoir des parents mais possédait seul une famille. Mieux que des Croisades ils descendent de la guerre de Troie, d'Achille, par Patrocle, en passant par Sophocle, Socrate, César, Shakespeare, Le Vinci, Frédéric de Prusse. Ils profitent de la manie contemporaine pour compromettre les personnages de l'histoire les plus notoires. Ils créent des martyres des moindres condamnations, car non satisfaits de héros ils se veulent des saints. Une superbe les envahit. « Si tu veux devenir toi-même il faut tout quitter et me suivre », ordonne Rimbaud à Verlaine et ils bravent les lois qui ne les admettent pas. Vidocq, le premier chef de la Sûreté, fut destitué parce qu'il faisait arrêter les prostitués masculins, opérant dans les jardins du Cours-la-Reine, et remplacé par Coco Lacour, homosexuel lui-même.


Cette provocation se manifeste selon les mœurs du pays et les classes de la société qu'elle cherche à défier. A la fin du siècle dernier l'homosexualité suscitait de nombreux scandales dans l'aristocratie anglaise, malgré des lois dont on venait d'accroître les rigueurs. Un exemple s'imposait. On devait abattre une célébrité mondaine et de préférence artistique aussi sans que se trouvent atteintes dans leur dignité les vieilles familles. Un écrivain, Oscar Wilde, connaît au théâtre des succès éclatants, irrite la société bien-pensante par des écrits paradoxaux. Il serait donc la victime idéale, d'autant qu'on le soupçonne de rechercher les jeunes garçons. La provocation ne viendra pas de lui, mais de l'homme qu'il aime, Sir Alfred Douglas, qui brave les traditions victoriennes en la personne de son père Lord Queensberry et fait si bien que Wilde est condamné au hard-labour.


A la même époque, le descendant d'une vieille famille militaire prussienne, Philippe, prince d'Eulenburg, suit les cours de l'École de Guerre de Cassel où il manifeste les plus nets penchants pour l'homosexualité classique et militaire. Il passe dans la diplomatie, commence une carrière magnifique, enthousiasme l'empereur Guillaume II par son esprit et sa culture. Il aide son impérial ami à rompre avec le Chancelier de Fer et il suscite ainsi la haine du clan bismarckien, donc des généraux qui tiennent encore les fils de l'armée. D'Eulenburg compose des mélodies, des poèmes, donne dans l'ésotérisme, ce qui est une provocation envers les gens de guerre. Le scandale Krupp en 1902 bouleverse l'Allemagne, se termine par un suicide, d'autres suivent, révélant les tendances homosexuelles de la haute-finance, des états-majors, de la Carrière. L'article 175 que parviendra bien plus tard à faire abroger Magnus Hirschfeld, fondateur du musée de sexualité de Berlin frappe donc des personnalités. Il fallait une victime expiatoire, et le journaliste Maximilien Hardes fut l'exécuteur des hautes œuvres. Même l'Empereur se trouva compromis par la chute ignominieuse d'Eulenburg, « Phil le Byzantin » – ce qui n'empêcha pas l'Allemagne de devenir après la guerre de 14-18 un centre d'inversion. Les travestis étaient nombreux et tolérés à Berlin – ce qui est encore une forme de provocation. La répression hitlérienne, le meurtre de Röhm suscitèrent une crainte dont les effets durent encore.


En France on était moins sévère. On souriait d'un Jean Lorrain, même Renan excusait un Loti se présentant à l'Académie d'un : « On verra bien » ironique ; on chansonnait un Maurice Rostand, de Max se plaisantait lui-même, Mayol amusait les midinettes, car on peut dire que l'homosexualité était un genre surtout artistique et littéraire. C'est alors qu'André Gide se manifesta. Bien avant que Proust s'étale, émerveillé de ses relations, perdu dans la complexité de ses impressions, mondain et inverti, et soit lauréat des Goncourt en 1919, André Gide avait commencé sa campagne de provocation. Poussant la franchise jusqu'à la perversité, possédant l'art de présenter ses pensées, ses actes les plus troubles comme des témoignages d'intelligence et de virilité, il démontre avec rigueur et orgueil que la recherche du bonheur doit triompher des préjugés et ignorer la morale. Il affirme, avec des preuves spécieuses, qu'on ne peut être heureux dans la vie et les arts, libre et sincère que par l'homosexualité. Français, donc d'une nation férue de droit et voulant élire qui la guide, il devient le chef reconnu et le légiste indiscuté des homosexuels du monde entier et il obtint le prix Nobel en 1949. C'est ce qu'on pourrait considérer comme le triomphe de la provocation car les tendances gidiennes ne sauvegardent pas la cité comme l'Amour Grec, dissolvent les traditions que maintenait Sparte, sont lugubres à endeuiller un bal chez les Borgia.


Autrefois on était inverti parce que prince, aujourd'hui on est prince parce que inverti par esprit de provocation.



(1) Manteau des jeunes garçons.

(2) Vêtement léger que portaient les femmes et les élégants.


in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, pp. 3 à 10


Publié dans : HISTOIRE

Jusqu'au milieu du XIXe siècle, le Japon offre une tradition culturelle de l'homosexualité. Qu'ils exaltent les vertus guerrières du samouraï ou qu'ils se travestissent dans le théâtre nô, les hommes ont tous le culte de la beauté et de l'amitié virile. Illustration de la décadence et de la persistance d'une certaine conception de l'homosexualité purement nippone.



Une autre sphère où se développe une culture homosexuelle, la moins noble certes, mais qui a survécu jusqu'à aujourd'hui, est en effet celle du théâtre. Elle naquit de la rencontre du monde des moines avec celui de la cour impériale. Tandis que la noblesse aimait à fréquenter les monastères pour goûter la danse des chigos, elle introduit dans l'enceinte du temple l'art de vivre des seigneurs. Désormais, les chigos eux aussi se maquillent et se drapent d'étoffes rares, à l'image des éphèbes, posant de fait les bases du travestissement théâtral.


Au XIVe siècle, le Shôgun Yoshimitsu (ci-contre), envoûté par un spectacle de sarugaku ou danse de singes, et plus encore par le fils de l'acteur, décide de faire venir ce dernier dans sa cour. Fujiwaka devient dès lors l'amant préféré du shôgun et le fondateur du théâtre nô.

Nombreux sont ensuite les disciples de Fujiwaka qui suivront le chemin de leur maître, comme si celui qui désirait devenir acteur devait de fait être l'amant de son protecteur. Enfin, il est significatif que la propagation d'un art de vivre pédérastique aille de pair avec le développement du nô, non plus réservé au monde des shôgun, mais de plus en plus apprécié par le monde des campagnes. Cela ne signifie pas pour autant que l'homosexualité n'y existât pas auparavant. Mais à partir de ce moment, elle se conçoit comme éthique inspirée par les Puissants. Elle devient un acte de civilisation, un bien, une valeur de référence.


Très vite, de même que l'éphèbe remplace peu à peu les enfants dans le coeur des amants, les chigos vont laisser leur place au wakashu, au sein du théâtre nô. Parallèlement, de même qu'on passe d'une culture pédérastique à une culture homosexuelle, le théâtre kabuki va gagner en popularité par rapport à la tradition du nô.


A l'origine, les femmes tenaient leur rôle dans le kabuki. Mais très vite les autorités interdirent leurs prestations, la scène leur servant de faire-valoir pour s'adonner ensuite à la prostitution. Des garçons habillés en femme, et souvent avec plus de grâce que celles-ci, prirent donc leur place. La morale était sauve. Mais, si l'éphèbe était amant dans le nô, l'acteur reste prostitué dans le kabuki. Il s'agit d'un véritable statut social.


L'esprit japonais vise toujours à un idéal de beauté. Le prostitué ne peut donc se concevoir comme un simple agent de passe, la scène servant d'étal pour apprécier les qualités du jeune homme. Comme l'acteur, le prostitué joue un rôle social. On ne se décide pas prostitué ; on doit le mériter par un très dur apprentissage.


Le statut d'oyama est un peu différent. Cet acteur qui joue uniquement des rôles de femme, ne doit pour parvenir à la perfection, jamais relâcher son attention. Autrement dit, en ville comme sur la scène, il lui est nécessaire de se conformer en tous points à l'image d'une femme.


Yukio Mishima, dans une nouvelle célèbre, Onnagata (1), brosse le portrait d'un de ces acteurs :

« Oui, Mangiku était entièrement féminin, aussi bien en paroles qu'en gestes dans la vie réelle. Si Mangiku avait été plus masculin dans sa vie quotidienne, les instants où le rayonnement du rôle qu'il venait de jouer s'effaçait lentement pour se fondre dans la féminité de sa vie quotidienne – qui était un aspect du même faire-semblant –, ces instants auraient figuré une absolue séparation entre la mer et la terre, la fermeture d'une impitoyable porte entre le rêve et la réalité... L'onnagata naît de l'union illégitime du rêve et de la réalité. » (1)

L'homosexualité commence à être mise en marge dès l'avènement de l'ère Meiji (1868-1912), qui correspond à une phase de modernisation et d'occidentalisation du Japon. Sa condamnation n'est pas tant le fait d'une propagation des idées chrétiennes et de la morale catholique (les Jésuites du XVIe siècle n'avaient pu que constater le péché abominable, sans pouvoir l'interdire – leur vie en aurait aussitôt été menacée) qu'une réaction du Japon moderne contre tout ce qui pouvait représenter les valeurs féodales, donc, en premier lieu, l'homosexualité.


Une culture de plusieurs siècles oubliée en quelques années, tel est le paradoxe de l'homosexualité nippone, aujourd'hui calquée sur le modèle occidental.



(1) Dans le recueil « La mort en été », Yukio Mishima, Editions Gallimard, Collection Du monde entier, 1983, ISBN : 2070251101, page 200


A LIRE : La voie des éphèbes : Histoire et histoires des homosexualités au Japon de Tsuneo Watanabe et Jun'ichi Iwata, Editions Trismégiste, 1987, ISBN : 2865090248


Lire la partie qui précède - Aller à la première partie


Publié dans : HISTOIRE



Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

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La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

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