HISTOIRE

Les lieux, les chiottes, les WC, les toilettes, les cabinets, les tasses... Voici un petit chef-d'ceuvre d'humour et de délicatesse.


Roger-Henri Guerrand (1923-2006), spécialiste d'histoire sociale, a choisi de parler du lieu tabou entre tous. Hypocrite morale bourgeoise du XIXe, celle qui camouflait les besoins naturels et, plus généralement, a verrouillé sous la porte blindée des bonnes mœurs tout ce qui fait l'homme... aussi !


Les Lieux est un livre merveilleux qui retrace l'histoire de nos déjections, ressuscite de superbes lieux d'aisance.


Si vous saviez combien les hommes politiques ont été obsédés par les WC des écoles où l'on devait, tout à la fois, veiller à l'hygiène, cacher l'élève en action à ses camarades, permettre aux maîtres de le surveiller et surtout combattre toutes les activités lascives auxquelles ils prédisposaient :

Les latrines scolaires

Il va de soi que, dans le régime carcéral qui est celui des lycées et des collèges du XIXe siècle, les latrines doivent bénéficier d'un soin tout particulier de la part des autorités administratives et médicales. Qu'elles soient puantes, c'est tant mieux : les élèves y séjourneront moins longtemps, voilà l'essentiel. Selon le Dr Pavet de Courteille (1), attaché au collège royal Saint-Louis, chaque loge doit être séparée de sa voisine par une cloison de plâtre montant du sol à la charpente. On prendra la précaution de couper les portes en haut afin que du dehors on puisse voir la tête de l'élève et le surveiller.


Cette mesure de haute police sexuelle est clairement indiquée dans un texte décrivant les lieux du collège royal de Lyon, à la fin de la monarchie de Juillet (2) : « Sous le rapport moral, ces lieux sont assez convenablement disposés pour qu'aucun des désordres à craindre ne puisse y être commis. On ne prend pas cependant, comme on l'a fait dans quelques établissements, de trop grandes et trop minutieuses précautions. En effet, des précautions exagérées et trop visibles peuvent étonner les enfants, les exciter à en chercher la cause, et, quand ils l'ont découverte, leur donner connaissance des choses qu'il importe de leur laisser ignorer. Mais on en prend assez pour que, lors même qu'ils auraient déjà la connaissance du mal, la crainte d'être surpris les empêchât de s'y livrer. Des cabinets qui sont voisins des lieux surveillés, des portes qui ne bouchent pas complètement l'entrée, qui laissent dans le haut et dans le bas des ouvertures par lesquelles celui qui se renferme dans ces lieux peut avec raison redouter d'être aperçu de plus ou moins loin, sont, à notre avis, des précautions suffisantes. »


Ce texte s'inscrit dans la ligne du combat antimasturbatoire qui a été l'obsession du XIXe siècle. Les latrines ont été en effet les refuges de prédilection des « mauvais sujets » : « Il n'est point hors de propos de parler ici d'une tradition des écoliers paresseux qui passent une partie des heures de la classe dans les lieux d'aisances. Tandis qu'ils croient ainsi échapper à la surveillance des maîtres, au travail, et qu'ils s'abandonnent à des habitudes que la fainéantise seule conseille, que l'hygiène et la morale réprouvent également, ils compromettent leur santé de la manière la plus grave ; rarement ils échappent aux maux d'yeux, aux douleurs de tête, aux maladies de poitrine et d'estomac. La laideur et la mauvaise santé sont le châtiment infaillible de leur déplorable conduite. »


Ce réquisitoire date de 1865. Il fallait pourtant un certain courage pour séjourner alors dans les latrines plus de temps qu'il n'était nécessaire. Le rapport du Dr Vernois (3), qui a visité la presque totalité des lycées de France, soit 77, concluait que, dans 54 établissements, les lieux d'aisances exhalaient des odeurs infectes.


Les écoles primaires n'étaient pas mieux loties, un document adressé au Comité central d'instruction primaire de la ville de Paris l'affirme avec force, dès le règne de Louis-Philippe. Son auteur, le Dr Héreau (4), n'hésite pas en effet à déclarer que les nouvelles écoles sont aussi « dégradantes pour le physique qu'elles étaient, naguère, abrutissantes pour le moral ». « Si presque partout, ajoute-t-il, dans une rue ou un carrefour étroits, il y a une vieille maison sale, incommode et insalubre, c'est l'école. »


Naturellement, les cabinets d'aisances ne correspondent pas au nombre des élèves et se révèlent des foyers d'infection insupportables. Une école de filles, dans l'un des quartiers les plus populaires de Paris, a son entrée, sa cour et même ses latrines communes avec un café. Le passage étroit conduisant à une autre sert de latrine à tout le quartier. En définitive, « nos écoles primaires gratuites ne sont encore que des refuges ouverts par la charité aux enfants du pauvre ; c'est toujours l'aumône déguisée, parcimonieuse, insuffisante, pernicieuse même ».



Le Dr Héreau, qui voudrait que l'éducation physique soit la base de l'éducation proprement dite, ne semble pas préoccupé par la vie sexuelle des enfants, alors qu'un de ses collègues, le Dr Cerise, qui s'est intéressé aux « salles d'asile » (5), a vu des enfants de deux-trois ans, de l'un et l'autre sexe, « entraînés à des actes tout à fait automatiques semblant annoncer une sensibilité spéciale ». Il pose un principe sur lequel on ne reviendra plus dans les écoles françaises : les mains des enfants doivent toujours être exposées à la lumière du jour ou occupées par des mouvements convenables. (pp.86-88)


Notes :


1. Hygiène des collèges et des maisons d'éducation, 1827

2. Dr J.-P. Pointe, Hygiène des collèges, comprenant l'histoire médicale du collège royal de Lyon, 1846

3. De l'état hygiénique des lycées sous l'Empire en 1867

4. Dr Héreau, Des écoles sous le rapport de l'éducation physique et de l'hygiène, 1840

5. Le Médecin des salles d'asile ou manuel d'hygiène et d'éducation physique de l'enfance, 1836

■ Editions de la Découverte, 1997, ISBN : 2707126918

 

Michel Carmona vient de publier un remarquable Richelieu qui ressuscite le personnage fabuleux que fut le premier conseiller de Louis XIII. Cette étude a le double mérite de captiver le lecteur par sa force d'évocation et de rendre justice à celui qui reste sans doute l'un des plus grands personnages politiques de tous les temps.

 

Armand-Jean du Plessis de Richelieu, futur cardinal de Richelieu, naquit le 9 septembre 1585. Seize ans plus tard, le futur Louis XIII venait au monde en même temps que ce XVIIe siècle qui vit se consolider la monarchie absolue. Richelieu est sacré évêque en 1607, il a vingt-deux ans. Evêque de Luçon, il attend 1617 pour être nommé chef du conseil de Marie de Médicis et il a trente-sept ans quand il devient cardinal. A trente-neuf ans il entre au conseil du roi. Pour l'époque il est vieux. Pendant dix-huit ans, il servira Louis XIII.

 

Destin étonnant que la vie de ce célibataire rongé par l'ambition, voué corps et âme à la suprématie du pouvoir royal. Intelligent et fragile, Richelieu tissera, crime après crime, cette image du monarque de droit divin dont Louis XIV, via Mazarin que Richelieu avait choisi pour lui succéder, mettra définitivement en plein soleil sur cette scène européenne où les grands se donnent en spectacle à eux-mêmes, dans l'amoralité la plus totale.

 

Un siècle d'histoire se greffe sur la personne de Richelieu. Michel Carmona a compris qu'il faut retrouver l'avènement de Henri IV (né le 14 décembre 1553) pour saisir le rôle du cardinal et attendre la mort de Louis XIII et l'avènement de Louis XIV (14 juin 1643) pour en déceler le projet.

 

Un siècle d'histoire où le roi doit vaincre les grands (et d'abord sa famille) et les monarques étrangers, tous cousins ou parents par alliance. La noblesse est, imbue de ses origines guerrières. Elle ne se laisse pas facilement domestiquer. Richelieu, qui n'est que de petite souche, aura beaucoup de mal à discipliner l'arrogance des aristocrates. La guerre la plus longue sera celle que Louis mènera contre sa mère, Marie de Médicis, immense personnalité aimée et crainte de son fils. Puis il faudra ramener à la soumission Anne d'Autriche, femme de Louis XIII, Gaston d'Orléans, frère du roi et, régulièrement, une faction de nobles, mouvante et impertinente, qui se rallie successivement aux membres dissidents de la famille royale.

 

Les complots se succèdent contre le roi lui-même et contre Richelieu. Richelieu ne tient sa force que du roi comme il tient son accession au pouvoir de Marie de Médicis qu'il trahira. Il sait que seule la mort de ses ennemis le sauvera. Sa vie fut sans cesse ensanglantée de ces assassinats nécessaires. Perpétuellement malade, anxieux et prodigieusement lucide, Richelieu tiendra à bout de volonté un monarque renfermé, prude et coléreux... Il voudra la guerre contre l'Europe entière. Il œuvre pour la royauté et non pas pour un homme qu'il sait voué à la mort, un homme d'ailleurs que Michel Carmona réhabilite : Louis XIII. Roi à quatorze ans, il ne fut pas si incompétent qu'on le laisse croire. Il sut reconnaître en Richelieu, qu'il n'aimait pas, un homme de valeur. Il le soutiendra, jusqu'à sa mort, contre la vindicte des nobles et des croquants.

 

La connivence entre les deux hommes est grande mais Richelieu sait que le roi a besoin d'une présence affective, d'un confident du quotidien, rôle qu'il ne peut pas assumer. Cinq-Mars a seize ans quand Richelieu le remarque. Il en fait une de ses « créatures », comme on appelait les individus soumis. Louis XIII n'a pas de maîtresse, ses favorites sont des « amies ». Richelieu se méfie d'une certaine de Hautefort car ces dames ne sont pas inactives et profitent de la confiance du roi (faute de son lit) pour le gagner aux manigances de la reine et de sa préférée, la veuve du tout premier favori de Louis XIII, de Luynes...

 

Pour évincer Melle de Hautefort, Richelieu, dans une exquise lucidité, place près de Sa Majesté le beau page Cinq-Mars qui reçoit des instructions très précises. Le roi finit par remarquer ce beau garçon qui a tous les atouts de la jeunesse et de la beauté.

 

Grand maître de la garde-robe, Cinq-mars finira par devenir indispensable au monarque. Il gravira très vite tous les échelons des faveurs royales. Jeune fou, il aura l'audace de s'enfuir la nuit pour retrouver la grande courtisane du siècle : Marion Delorme... Il rend le roi jaloux mais se montre très exigeant, trop.

 

Le roi est agacé, troublé. Richelieu n'est plus obéi par Cinq-Mars devenu ambitieux. Avec son ami de Thou, le favori se laisse circonvenir par les nobles rebelles. Ils fomentent l'assassinat de Richelieu. Ce dernier est prévenu. Il obtient du roi la condamnation à mort, en place publique, de son Cinq-Mars et de son acolyte de Thou. Ils mourront laissant le souvenir d'une tragédie. Pour Richelieu, ils succombaient au devoir d'Etat qui fait disparaître tout ce qui nuit à la suprématie monarchique. Louis XIII en a-t-il souffert ? La sensibilité de l'époque pouvait-elle être meurtrie par l'amour, par la mort ?

 

La relation entre le roi et son favori s'accomplissait-elle dans un rapport sexuel ? Michel Carmona précise que les textes qui font allusion aux relations sexuelles entre Louis XIII et Cinq-Mars sont de deuxième main. Saint-Simon et Tallemant des Réaux racontent ce qu'ils ont oui dire !

 

« On m'a dit aussi qu'en je ne sais plus quel voyage, le roi se mit au lit dès sept heures... Il envoya déshabiller Monsieur le Grand (titre de Cinq-Mars), qui revint paré comme une épousée : "Couche-toi, couche-toi", lui dit-il plein d'impatience... Et ce mignon n'était pas encore dedans qu'il lui baisait déjà les mains. »

 

Ce qui est sûr – et des lettres de Louis XIII l'attestent – c'est le besoin de plus en plus grand que le roi eut de ce garçon de vingt ans :

« Je m'en vas à la chasse, étant dans un tel chagrin que je ne prends plaisir à rien. La reine se porte toujours bien et espère-t-on plus que jamais qu'elle sera grosse. Je me raccommodais hier au soir avec Monsieur le Grand. J'espère qu'il sera plus sage à l'avenir. »

 

Le livre de Michel Carmona est une fresque exhaustive du règne de Louis XIII et de Richelieu. De Richelieu on n'apprend rien quant à sa vie privée. Mais pouvait-il y avoir d'intimité pour un homme qui sacrifia tout à l'ambition, jusqu'à prévoir et ordonner le futur alors qu'il se sentait mourir. Sur son lit de mort il n'avait encore qu'un seul désir : organiser le pouvoir du roi, consolider l'avenir de la monarchie. Ce petit homme sec et souffreteux a maîtrisé son existence jusqu'à son agonie. Il a fait ce que la volonté seule peut gagner sur le temps : s'inventer un destin contre la fatalité divine.

 

■ Editions Fayard, 1983, ISBN : 2213012741

 

Le cabinet, comme lieu de toutes les initiations, est souvent jugé dangereux d'autant plus qu'il peut contribuer en même temps à la découverte du plaisir.


Ainsi, au XIXe siècle, il est encouragé que les latrines scolaires soient nauséabondes afin que les élèves y séjournent moins longtemps. Elles doivent aussi être disposées de telle sorte qu'aucun désordre menaçant n'y soit commis car comme l'atteste l'ouvrage du Dr Pavet de Courteille (1), elles restent toujours les refuges de prédilection des mauvais sujets.


Cette recommandation s'inscrit directement dans la ligne du combat anti-masturbatoire.


Pourtant, quelques décennies plus tard, le Dr Gallus (2) écrit que les mares d'urine stagnante, gênantes pour l'odorat, favorisent les honteuses pratiques des innombrables pervers dans les toilettes publiques.


Au XIXe siècle finissant, ces édicules sont munis de candélabres d'éclairage : Gustave Macé (3), ancien chef de la Sûreté, raconte les méfaits d'un certain Bec-de-Gaz qui s'était fait la spécialité d'éteindre les lumières des vespasiennes, mais pas pour les mêmes raisons que le héros du film de Stephen Frears (4) : Bec-de-Gaz préférait œuvrer dans le noir pour faire chanter ceux qui se trouvaient sur sa route.


Ironie(s) : si l'on a fait autant de bruit autour de ces lieux, c'est que les gestes s'y accomplissent dans le plus imperturbable des silences… Sans oublier l'audacieuse interprétation psychanalytique de Philippe Boyer (5) de ces cabinets… lieux de tout l'imaginaire proustien.



(1) Hygiène des collèges et des maisons d’éducation, Docteur Pavet de Courteille, Paris, Gabon et Cie., 1827

(2) L'amour chez les dégénérés : Etude anthropologique, philosophique & médicale, Docteur Gallus, Paris, Librairie Renner, 1905

(3) Mes lundis en prison, Gustave Macé, Charpentier et Cie, Paris, 1889

(4) En 1987, le réalisateur Stephen Frears montrait dans Prick Up Your Ears une scène d'attouchements collectifs dans de ténébreuses toilettes londoniennes. Le malicieux protagoniste avait d'un geste vif dévissé toutes les ampoules de l'endroit et avait inauguré une scène de groupe, pleine d'ombres et de soupirs.

(5) Le petit pan de mur jaune, Philippe Boyer, Editions du Seuil, 1987, ISBN : 2020094371 : Proust, qui a habité pendant trente ans au 9 boulevard Malesherbes, a pu voir de ses fenêtres la célèbre tasse de la Madeleine, et n'a pas pu ignorer que la place du milieu, dans toute pissotière qui se respecte, reste la place de celui qui vient là pour le plaisir et non pour le besoin. Philippe Boyer démontre la place centrale occupée par le «cabinet» dans l'imaginaire proustien. C'est là qu'il s'émoustille les sens. Mais l'essayiste va plus loin et dresse une équivalence entre le trempage d'un morceau de pain dans l'urine d'une pissotière et la manière dont le narrateur, au début de son livre, laisse s'amollir son morceau de madeleine dans sa tasse de thé pour, y goûtant ensuite, en jouir : « Je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine […] un plaisir délicieux m'avait envahi ». Philippe Boyer termine malicieusement sa démonstration en disant que Proust n'a pas pu ignorer, qu'en langage d'initiés de Sodome, les pissotières s'appellent aussi des «tasses». Ainsi, par l'intermédiaire du dénominateur commun «Madeleine» (place de la Madeleine et petite madeleine), Philippe Boyer semble suggérer que tout Combray est sorti de la tasse de thé au même titre que le «petit pan de mur jaune» de la Vue de Delft est sorti du jaune suggéré par la «tasse» de la place de la Madeleine.


Au XVIe siècle, les prêtres et conquérants du Mexique ont soupçonné les Aztèques des vices les plus monstrueux. En particulier, la sodomie.



Pour les missionnaires, les vices des indiens ne pouvaient s'expliquer que par l'action du diable. L'un des premiers missionnaires débarqués au Mexique, le franciscain Toribio Motolinia écrivait : « Ils pratiquaient cet infâme et abominable délit (la sodomie) car ils ignoraient la grâce et loi divine et le démon, pour mieux les dominer, les aveugla et leur fit croire que, parmi leurs dieux, ce vice était pratiqué et était licite ».


Dans la province du Michoacan située au nord-ouest de Mexico, un fonctionnaire espagnol écrivait sur un « fantôme ou diable, homme affreux atteint de jaunisse qui non seulement leur conseillait et poussait à commettre des péchés avec leurs soeurs et leurs mères, mais aussi le péché infâme et abominable ».



Au Guatemala, Bartolomé de Las Casas décrit l'une de ces divinités malignes : « ... un démon qui avait l'apparence d'un indien leur apparut, qui les poussa à le commettre
(l'inévitable péché abominable) comme lui le commit avec un autre démon et de là que certains d'entre eux ne le considèrent pas comme un péché, disant que ce dieu ou diable le commit et les persuada que ce ne devait pas être un péché ».



Existait-il des mythes ou des légendes dans le monde précolombien comparables au mythe grec de Zeus et Ganymède ? On peut le supposer bien que les textes disponibles soient fort circonspects sur ce thème.




Parmi le panthéon foisonnant des anciens Mexicains, il est une divinité dont on peut suspecter les liens avec l'homosexualité. Il s'agit du dieu aztèque Tezcatlipoca, le seigneur au miroir fumant. Personnalité mythique complexe et singulière, liée au pouvoir impérial, à la guerre, protectrice des esclaves et des magiciens, ce dieu était aussi en étroite relation avec les transgressions sexuelles. Les indiens évoquaient son passage sur la terre où il donnait vie à la poussière, à l'ordure, c'est-à-dire au péché de chair.


Un mythe narre les exploits perturbateurs de Tezcatlipoca à Tula, la capitale des Toltèques. Afin de séduire la fille de Huemac, roi de Tula, il se transforme en huaxtèque et, conformément aux coutumes vestimentaires de ce peuple, il apparaît nu avec la chose suspendue, dit le savoureux texte en langue aztèque. A sa vue, la fille d'Huemac est « tombée malade, elle a vibré comme un tambour, elle a haleté de fièvre comme si elle souffrait de l'absence de l'oiseau du huaxtèque ». Pour guérir sa fille, le roi toltèque n'a d'autre alternative que de la marier au dieu malicieux. Cela provoque la fureur des sujets de Huemac, une guerre civile et la destruction de Tula.


Tezcatlipoca était associé à une sexualité et pouvait également inciter d'autres personnes ou dieux à des actes réprouvés par la morale indigène, comme l'inceste. Son rapport à l'homosexualité est plus ambigu. Il existe, en effet, des prières adressées à cette divinité en vue d'obtenir diverses faveurs : richesses, prisonniers à la guerre ou encore la guérison d'une maladie. Or, des pénitents mécontents des résultats de leurs requêtes s'adressent à Tezcatlipoca en termes fort peu respectueux : « O Tezcatlipoca ! Toi, misérable sodomite ! Tu t'es amusé de moi, tu t'es moqué de moi ! ». Le malade désespéré de l'inefficacité de sa prière interpelle ainsi le dieu capricieux : « O Tezcatlipoca ! O misérable sodomite ! Tu as déjà pris ton plaisir avec moi. Tue-moi rapidement ! Alors Tezcatlipoca guérissait certains ; il n'était pas irrité par cette insulte. Cependant, certains mourraient pour cela. »


La passivité restait le grand péché : les textes recueillis en langue aztèque sont importants car ils expriment une pensée authentiquement indigène sans interférences européennes. Tezcatlipoca était-il considéré comme un homosexuel passif, le mot cuiloni étant chaque fois utilisé ? Ou bien s'agit-il d'une insulte, relativement courante dépourvue de signification ?


Les accusations d'homosexualité passive étaient utilisées durant les batailles et les Espagnols eux-mêmes en ont été victimes si l'on en croit Bernal Diaz del Castillo. Un conquistador espagnol, Rodrogo de Castaneda, qui combattait avec une coiffure de plumes indigène fut insulté de cette manière.


Il s'agit d'une insulte utilisée pour déprécier un adversaire. Dans le cas de Tezcatlipoca, qui est tout de même l'une des divinités les plus importantes du panthéon aztèque, il paraît douteux que les invectives des pénitents aient été choisies au hasard.


Il existait une législation pénale relative à l'homosexualité. A Tezcoco, capitale intellectuelle et juridique de l'empire aztèque, un auteur métis, IxtlilXochitl, écrivait que « le péché abominable était puni avec extrême rigueur, ainsi, l'homosexuel actif était attaché à un pilori et tous les jeunes gens de la ville le couvraient de cendres, de sorte qu'il restait ainsi enterré et à l'homosexuel passif, on lui sortait par le sexe les viscères et, de même, on l'enterrait dans les cendres ».


Dans d'autres régions comme le Michoacan, les homosexuels passifs étaient jetés en prison. Pardonnés et remis à leurs parents, ils étaient sacrifiés si on les surprenait à nouveau. On remarquera qu'aucune mesure répressive n'est prévue à l'encontre des homosexuels actifs. Dans le Yucatan (sud-est du Mexique), le seigneur de la ville de Mayapan, Tutul Xiuqui « ayant trouvé quelques Indiens coupables du péché abominable, ordonna de les brûler vifs dans un four qu'il fit construire pour cela ».


Il existe cependant des témoignages de tolérance à leur égard. Un fonctionnaire espagnol rapporte, à propos de la ville d'Ixcatlan qu'« il y avait des châtiments pour tous les vices et non pour les sodomites » tandis qu'à Tlaxcala (près de Mexico) « le péché abominable était tenu pour une grande abomination mais n'était pas puni ».



LIRE : Guilhem OLIVIER, Conquérants et missionnaires face au «péché abominable», essai sur l'homosexualité en Mésoamérique à la veille de la conquête espagnole, Revue Caravelle, cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, Université de Toulouse le Mirail, n°55, 1990, pp.19-45


Les citations sont extraites de l'article de Guilhem Olivier.


LIRE la 1ère partie


Au XVIe siècle, les prêtres et conquérants du Mexique ont soupçonné les Aztèques des vices les plus monstrueux. En particulier, la sodomie.



A la veille de la conquête espagnole, les Aztèques dominaient la majeure partie du territoire du Mexique actuel. Leur empire, limité à l'est et à l'ouest par les océans Atlantique et Pacifique, s'étendait des steppes arides du Nord jusqu'aux forêts tropicales du Guatemala. Cet ensemble politique de formation récente regroupait des populations de langues et de civilisations diverses.


L'arrivée en 1519 des Espagnols allait entraîner l'effondrement de la civilisation aztèque. La supériorité militaire des conquérants (chevaux et armes à feu) et surtout le soutien de populations indigènes désireuses de se libérer du pouvoir aztèque expliquent la défaite de cet immense empire.


Le 13 août 1521, Hernan Cortes et ses troupes s'emparaient, après un long siège de la capitale, Mexico-Tenochtitlan, et se trouvaient à la tête du plus puissant empire de l'Amérique.


De nombreux récits de la conquête du Mexique par les combattants de la très catholique Espagne insistent sur les vices des Indiens. L'anthropophagie, la pratique des sacrifices humains et l'ivrognerie sont associées avec l'accusation d'homosexualité dans une même dénonciation globale de l'ancienne civilisation mexicaine.


Il existe pourtant face au discours des conquistadores, une littérature provenant des missionnaires qui vise à revaloriser le monde indigène. Les missionnaires européens et notamment les franciscains pensèrent réaliser avec les Indiens le royaume chrétien millénaire promis par les saintes écritures (référence à L'apocalypse de saint Jean où il est question de l'installation sur terre du royaume de Dieu pour mille ans). Dans leurs ouvrages, ils transcrirent des faits, en opposition complète avec ceux des conquistadores : les indigènes considérant la sodomie comme un péché très abominable, et ne mangeant pas de la chair humaine.


Entre ces discours opposés et ces jugements globalisants et polémiques, comment approcher la réalité de l'homosexualité précolombienne ?


A l'époque de la conquête, la langue la plus répandue au Mexique était la langue nahuatl ou aztèque. Parmi le vocabulaire consacré à l'homosexualité, on trouve les mots suivants : cuiloni, chimouhqui, cucuxqui pour l'homosexuel passif ; tecuilontiani pour l'homosexuel actif et cuilontia pour l'acte homosexuel. Le terme tzintli, anus, était utilisé pour insulter les homosexuels. Les dictionnaires des langues indigènes fournissent rarement des mots relatifs à l'homosexualité féminine.


Le système éducatif précolombien et notamment la vie commune menée par les adolescents dans les temples-écoles suscita des accusations dont Bartolomé de Las Casas (ce dominicain consacra sa vie à la défense des natifs de l'Amérique) s'est fait l'écho : « Et c'est une grande fausseté et un témoignage pernicieux que portent certains Espagnols que les jeunes gens qu'il y avait dans les temples commettaient ensemble le péché abominable ».



Il existait dans les cités de l'empire aztèque deux types d'enseignement. L'un destiné aux futurs guerriers était prodigué dans les telpochcalli, maisons de jeunes gens. L'autre, plus sévère, devait former les prêtres qui se regroupaient dans les calmecac, temples-écoles de prêtres.



Sur les telpochcalli, un informateur indigène déclare : « Aucun des jeunes gens ne rentrait chez lui, aucun ne dormait chez lui. Pour mieux dire, ils allaient directement aux telpochcalli qui se trouvaient en divers lieux ; là, ils dormaient étendus, presque nus. » On sait, par ailleurs, qu'au cours de certaines fêtes religieuses, ces jeunes élèves étaient autorisés à danser avec des courtisanes. En revanche, des précautions étaient prises, la nuit, dans les calmecac afin d'éviter toutes relations entre jeunes élèves : « Ainsi dormaient les élèves des calmecac : aucun ne s'étendait près d'un autre, tous étaient isolés, aucun ne s'enveloppait dans une couverture avec un autre. » Malgré la surveillance nocturne des maîtres, des relations homosexuelles entre jeunes élèves se sont très probablement produites. Nous verrons, plus loin, que des châtiments particulièrement cruels étaient réservés aux contrevenants.


Si les informations concernant le monde aztèque sont peu explicites, en revanche, il existe pour la région de la Vera Paz (Guatemala), un témoignage plus précis sur l'homosexualité à l'intérieur des temples-écoles : « ... afin qu'ils soient instruits en religion, ils (les parents) les envoyaient dormir dans les temples où les jeunes plus âgés corrompaient les enfants de ce vice (la sodomie), et ensuite, sortant de là avec ces mauvaises habitudes, il était difficile de les délivrer de ce vice ». L'auteur de ces lignes n'est autre que Bartolomé de Las Casas. Son récit n'est donc pas inspiré par des mobiles diffamatoires. La valeur de ce document est renforcée par l'excellente connaissance que le dominicain avait de cette région. En effet, il vécut parmi les Indiens Mayas du Guatemala qu'il essaya d'évangéliser.


A partir de ce texte, on ne peut s'empêcher d'évoquer la ressemblance de ces pratiques homosexuelles avec celles, bien connues, du monde grec antique. Cela dit, s'agissait-il de relations homosexuelles institutionnalisées ? De rituels d'initiation visant à intégrer les nouveaux venus dans le groupe d'élèves ? Ou simplement d'amitiés particulières plus ou moins répandues ? Bartolomé de Las Casas déclare que les parents réprouvaient ces agissements. La majorité des auteurs, religieux le plus souvent et admiratifs de la rigueur de l'éducation précolombienne, insistent sur les peines sévères qui s'abattaient sur les élèves homosexuels : « Les prêtres, les vieillards et les nobles se réunissaient dans une salle du temple, chacun d'eux ayant dans la main un tison ardent, et ils mettaient le délinquant (successivement) devant chacun d'eux et le premier lui faisait une grande réprimande en disant : "Oh scélérat ! Comment as-tu osé faire dans la maison des dieux un si grand péché ?" (il s'agit, bien sûr, de la sodomie) et d'autres paroles très dures ; ayant terminé, il lui donnait avec le tison un grand coup, et chacun d'eux faisait de même. Ensuite, ils le sortaient du temple et le remettaient aux jeunes gens afin qu'ils le brûlent et, ainsi, ils le brûlaient. »


Tandis que les missionnaires s'émerveillaient des pratiques ascétiques des prêtres indiens, les conquérants les ont accusés d'être sodomites.


 


Les coutumes sexuelles de la noblesse précolombienne sont mal connues. On peut cependant glaner quelques informations concernant la ville de Tezcoco qui, alliée à Mexico, dominait l'empire aztèque. Nezahualcoyotl, le roi de cette cité promulgua plusieurs lois réprimant les délits d'adultère et d'homosexualité. Il eut un fils qui fut accusé du péché abominable. Il fut condamné à mort, son père confirmant la sentence et l'exécutant lui-même. Cet acte spectaculaire qui aurait dû limiter la sexualité de la noblesse, n'a apparemment pas eu d'effets dissuasifs durables puisque Nezahualpilli, successeur de Nezahualcoyotl, « par raison naturelle et grâce à de bons penchants, haïssait le péché abominable et vu que les autres caciques (nobles) le permettaient, il ordonna de tuer ceux qui le commettaient. » Cette information confirme la persistance de la noblesse dans ses attitudes sexuelles malgré la répression. Il a donc existé une période de relative liberté en matière sexuelle au moins parmi les hautes classes de la société.


A partir de 1430 environ, avec Nezahualcoyotl puis Nezahualpilli, l'affirmation du pouvoir royal se caractérise par un contrôle de plus en plus strict des populations y compris dans le domaine de la sexualité. Ce phénomène se retrouve dans d'autres régions du Mexique, à peu près à la même époque et se manifeste par la mise en place d'une législation répressive à l'égard de toute déviance sexuelle.



LIRE : Guilhem OLIVIER, Conquérants et missionnaires face au «péché abominable», essai sur l'homosexualité en Mésoamérique à la veille de la conquête espagnole, Revue Caravelle, cahiers du monde hispanique et luso-brésilien, Université de Toulouse le Mirail, n°55, 1990, pp.19-45


Les citations sont extraites de l'article de Guilhem Olivier.


LIRE la 2e partie


Depuis ses débuts, la sexologie avait été une science appliquée utilisant la recherche fondamentale menée dans tous les domaines de la médecine et de la biologie. Les sexologues s'approprièrent aussi les conclusions analytiques et les appliquèrent à leur discipline.



La recherche sur l'hermaphrodisme conduisit aux théories sur l'homosexualité ; la découverte des hormones et des chromosomes servit d'explications aux possibles différences de sexualité. Ainsi la sexologie fonctionna dès ses prémices comme une science sociale qui avait la prétention d'être une science de la nature, un statut auquel elle ne pouvait aspirer qu'en pratiquant une pensée analogique.


Les sexologues, bien qu'experts en sciences sociales, voulaient être des spécialistes des sciences naturelles. Cette stratégie ambiguë leur permit occasionnellement d'obtenir une certaine reconnaissance. Mais la valeur scientifique des confessions faites par les patients restait contestée, surtout par les médecins positivistes.


L'affaire Eulenburg en Allemagne allait donner un exemple frappant des ambiguïtés de la sexologie aux prises avec l'ordre social.


A la fin du XIXe siècle, les savants les plus éclairés de ce pays avaient entamé une campagne contre la criminalisation des actes sexuels contre-nature (relations homosexuelles, anales ou non, mais aussi rapports avec des animaux).


Parce qu'ils considéraient l'homosexualité comme une variante naturelle de la conduite sexuelle, ils estimaient que la criminalisation des actes homosexuels pratiqués entre hommes adultes (on ignorait dans la loi allemande le lesbianisme) étaient un vestige des superstitions médiévales anachronique à une époque qui se targuait de rationalité.



Tous les sexologues en vue, de Krafft-Ebing à Freud, signèrent une pétition en ce sens qui fut déposée devant le Parlement allemand, ou firent des déclarations de principe. Hirschfeld prit l'initiative de cette campagne. Sexologue de premier rang, il était le fondateur de la première organisation pour les droits des homosexuels et éditeur d'une revue sur les états sexuels intermédiaires (Jahrbuch für sexuelle Zwischenstufen 1899-1923).


A cette époque, les activités scientifiques et politiques des sexologues étaient fort éloignées de la conscience générale acquise sur l'homosexualité. Mais cette activité provoqua un retour de manivelle évident, par exemple dans les procès spectaculaires du tournant du siècle : ceux d'Oscar Wilde en 1895 et d'Alfred Krupp en 1902.


En 1907, le dernier et le plus important de tous ces scandales fut révélé quand le journaliste Maximilien Harden commença à s'en prendre à la «Camarilla de Liebenberg». Il faisait référence au prince Philipp d'Eulenburg, un ami proche et un conseiller de l'empereur Guillaume II, qui était aussi en relation avec le secrétaire de l'ambassade de France. Harden essaya de démontrer l'influence secrète de ce cercle sur la politique allemande et ses liens directs avec la France. Afin d'être encore plus persuasif, il insinua fortement que les deux personnages clef de ce cercle, Eulenburg et le comte Kuno von Moltke, commandant militaire de la ville de Berlin, entretenaient des relations homosexuelles. Moltke déposa une plainte pour diffamation contre Harden.


Parmi les raisons qui lui firent perdre son procès, il y eut le témoignage d'Hirschfeld, venu affirmer devant la cour, en tant qu'expert, que Moltke était vraiment homosexuel. Ses dires reposaient en partie sur les caractères physiques qu'il décelait chez Moltke et surtout sur les déclarations de son ancienne femme ; elle révéla aux juges qu'elle n'avait pas eu de relations sexuelles avec le comte durant leur mariage.


Dans un second jugement, en appel, on réussit avec succès à prouver que le témoignage de son ex-épouse était hystérique et diffamatoire. Hirschfeld fut obligé de revenir sur ses déclarations et contraint de dire que Moltke n'était pas homosexuel, que son expertise physiologique avait été fondée sur des rumeurs malveillantes et que ses remarques physiologiques, reposaient sur des conclusions extravagantes faites à partir de l'aspect extérieur d'un homme.


Après cela, la réputation d'Hirschfeld subit un coup à deux niveaux : d'une part, il avait dû en public renier un de ses avis fait en tant qu'expert, d'autre part, les homosexuels s'apercevant des conséquences négatives que pouvaient avoir ses interventions et ses théories abandonnèrent en masse son organisation, le WHK.


Ces procès n'entamèrent pas cependant la recherche en ce domaine. La social-démocratie allemande était spécialement intéressée par la sexologie : de plus, c'était le seul groupe politique qui se faisait le héraut d'une politique sexuelle plus libérale et qui était capable de l'imposer.



Illustration : Les nouvelles armoiries prussiennes avec Eulenburg et Moltke. Comme devise on peut lire « Mon âme – Mon petit vieux – Mon unique petit basset »


Socrate et les garçons, Socrate et les femmes, Socrate et la morale... Dans sa biographie du philosophe athénien, Jacques Mazel dresse le portrait vivant d'un homme en marge, hostile à toutes les idées reçues.




Grâce à une critique des sources historiques, Jacques Mazel a pu reconstruire l'itinéraire de Socrate. Même s'il reste des lacunes sur la première partie de sa vie, et même si les commentaires de ses disciples ne sont pas toujours fidèles à la réalité.


Dans cette biographie, l'auteur a essayé de comprendre ce qui, au coeur d'une société donnée, pousse une personne à se singulariser. La cité grecque d'alors se distinguait par une grande solidarité, ses structures ne laissaient pas d'espace privé au sens contemporain. Socrate a d'abord adhéré sans aucune arrière-pensée à cette société. Puis son fameux scrupule l'en a détourné. Mais la rupture de Socrate n'était pas une affaire purement cérébrale, comme le laisse croire les dialogues de Platon.



« Qu'une pensée personnelle et courageuse soit assassinée, et c'est Socrate qu'on assassine ! Qu'une conscience délicate résiste aux bonnes consciences trop assurées, et c'est Socrate qui revit ! »



Socrate, plutôt laid, a été constamment entouré des plus beaux garçons d'Athènes. Malgré l'ingratitude de sa mise, le charme de Socrate lui a attiré des amis jusque dans le milieu raffiné de certains gymnases où la culture se résumait souvent à une culture physique. Physiquement, Socrate aurait fait scandale si son charme n'avait caché l'âme la plus aimable, sous la façade du silène. Socrate s'est amusé à cette comparaison avec les silènes dont les figures paradoxales animaient alors les drames satiriques, petits diablotins sensuels à la fois porteurs de sagesse et de paroles obscènes.


Parfaitement pédéraste et extrêmement misogyne, Socrate s'est cependant marié tardivement (à la cinquantaine) et aurait eu trois garçons. On prête même à Socrate une seconde femme, ce qui est peu vraisemblable pour la chronologie. Ce mariage n'a pas été une vocation tardive, c'était seulement une convention de bon aloi accompagnée du respect pour la mère de ses enfants.


A 71 ans, Socrate est condamné à mort sous l'accusation de corrompre la jeunesse : la bonne conscience sur la défensive redoutait la prétention intellectuelle qu'elle ne comprenait pas ; elle défendait ses valeurs et ses intérêts comme sa jeunesse.


En parallèle, toute une jeunesse a pu s'enthousiasmer pour celui qui leur a fait découvrir, au milieu de la troupe brillante des jeunes aristocrates, le rayonnement de son esprit. Toute une jeunesse était prête à dénoncer avec lui les valeurs admises. Une nouvelle génération élitiste s'est amusée de celui qui ne craignait pas l'irrespect et qui avançait que le bon sens populaire pouvait être insensé. Cette jeunesse a aimé jouer du paradoxe et s'exercer à l'ironie. Socrate, recherché dans les banquets où à la lueur des torches, parmi les couples, les descendants des Eupatrides se divertissent des adultes, est resté fidèle à lui-même.



Ses jeunes interlocuteurs vont se prendre, de plus en plus, au sérieux, se prendre pour des adultes, devenir des hommes selon les intérêts et les passions, reprochant à Socrate de ne pas savoir sérieusement ce qui fait le succès des hommes dans la course à la puissance, à la richesse et aux honneurs. Cette classe parvenue, devenue moyenne et honorable, parle alors comme Calliclès : « Un homme qui bégaie et qu'on voit jouer cela semble ridicule, indigne d'un homme, et mérite le fouet. »



Socrate a été comme une dissidence résolument rejetée par la société sur sa défensive, contrainte de développer en elle les ferments de la réaction : sa mort n'a pas été pas une rupture mais un accomplissement logique, délivrance des compromis d'ici-bas.

Moralement, cette mort reste un scandale pour un monde qui cherche à comprendre et à se rassurer. Elle troue vers le haut des sociétés bornées dans leur horizon. Cette échappée socratique, c'est l'échappée belle, celle qui fait d'un homme qu'il est fuyant tandis qu'on cherche en vain à le prendre en flagrant délit de fuite.

■ Editions Fayard, 1994, ISBN : 2213593655


Entre Richard Wagner et Louis II de Bavière peut se lire une sexualité considérée comme une arme.


C'est que l'irruption inespérée d'un monarque exalté dans la vie du compositeur Richard Wagner fut une solution magique aux énormes problèmes personnels et financiers du musicien.



Amour naïf que celui du jeune roi de Bavière pour le compositeur qu'il considère comme l'Unique :


« Mon seul ami, mon ardemment aimé ! Cet après-midi, à trois heures et demie, je suis revenu d'une magnifique excursion en Suisse. Comme ce pays m'a charmé ! J'ai trouvé là votre chère lettre : mes plus vifs remerciements pour elle. Elle m'a rempli d'un enthousiasme nouveau : je vois que l'aimé marche avec courage et confiance vers l'accomplissement de nos grands et éternels desseins.


Je veux abattre victorieusement tous les obstacles comme un héros. Je veux disperser tous les orages : l'amour a de la force pour tout. Vous êtes l'étoile qui brille dans ma vie, et vous voir me redonne toujours une ardeur nouvelle. Je brûle d'être auprès de vous, ô mon saint ! Mon adoré ! Je me réjouirais infiniment de voir mon ami ici, dans huit jours : nous avons tant de choses à nous dire ! Puissé-je renvoyer dans les ténébreuses profondeurs d'où elle a surgi la malédiction dont vous me parlez. Comme je vous chéris, mon Unique, mon bien suprême ! Soleil de ma vie ! » (1)


Mais si, chez Louis II, la fraîcheur du sentiment est irréprochable, il y a dans l'enthousiasme de Wagner pour le jeune roi des feintes de vieil acteur :


« Ce qu'il y a de prodigieux dans mon destin devient chaque jour plus beau. C'est le ciel qui m'a envoyé ce prince. Par lui, j'existe encore, je puis encore créer. Je l'aime. [...] Et à qui dis-je ces choses ? – A vous, ma chère et noble amie. Vous avez, avec moi, trouvé celui qui continue auprès de moi votre oeuvre d'amour, Celui auquel vous aspiriez avec moi et pour moi. Je sais que mon roi vous a prise, autant que moi-même, en affection. C'est pourquoi, je vous en prie, venez nous rejoindre ici et remerciez-le pour le bonheur qu'il vous a préparé... » (2)


Suscitée par Louis II, l'autobiographie de Wagner, Ma vie, mêle les aveux les plus francs et les dissimulations les plus stratégiques : il ne fallait scandaliser le roi, ni par trop de fidélité aux positions politiques des années de Dresde, ni par trop de détails sur la rencontre avec Cosima.


Dès lors, la sexualité apparaît comme une arme dont il faut savoir user parfois pour obtenir satisfaction. Wagner l'a bien compris qui n'hésite pas à utiliser à son profit les sentiments amoureux d'un roi trop fragile et romantique.



(1) in Un roi wagnérien. Louis II de Bavière, Jacques Bainville, Nouvelle Librairie Nationale, 1911, pp.252-253

(2) Op. cit., pp.35-36


LIRE aussi : André Fraigneau, Le Livre de Raison d'un Roi Fou - Louis II de Bavière & Catulle Mendès, Le Roi Vierge


G. Macé, ancien chef du service de la Sûreté parisienne, a écrit plusieurs livres de souvenirs : Mon premier crimeUn joli mondeGibier de Saint-Lazare. La présentation au préfet de police, dans la prison de Mazas, d'une bande de prostitués mâles raflés dans les bois de Boulogne et de Vincennes est tirée de Mes lundis en prison. (1)



Une bande d'antiphysiques


Le rapport que vous m'avez demandé sur les formes que revêt de nos jours le monde de la prostitution ne détaille que la débauche féminine. Volontairement, j'ai jeté un voile sur la débauche masculine, partie intégrante de la première, et je vous ai dit au sujet des antiphysiques : « Les Bois de Boulogne et de Vincennes, leurs principaux lieux de rendez-vous sont à peu près propres ; on vient d'y détruire deux nids de pédérastes ; vous verrez les oiseaux en cage, au repos, à Mazas. » Les voici. Permettez-moi de vous présenter cet horrible bouquet de fleurs... vénéneuses, formé de Bec de Gaz, la Turquie, la Petite Anglaise, la Grosse Allemande, Tire-Bijoux et la Vrille. Ce sont les chefs qui avaient pour affiliés la Pépette, Peau de Satin, la Truqueuse, l'Araignée, ainsi appelée à cause de la longueur de ses pieds et de ses mains ; enfin la Chatte, dont vous voyez même ici les manières câlines. L'énumération de pareils sobriquets indique les agissements des individus qui les portent, et tous les pareils de ces êtres immondes circulent le soir au centre de Paris et le jour sur nos promenades publiques. Leurs allures efféminées les font facilement reconnaître car ils imitent la marche des filles soumises. Leurs effets sont taillés de façon à mouler leurs formes, leur cou est découvert, leurs yeux sont agrandis par un coup de crayon, et leur figure, couverte de poudre de riz, attire l'attention des promeneurs et la risée des femmes de débauche. Presque tous, imberbes ou fraîchement rasés, ne fument jamais et se promènent par couple, en riant très fort comme des prostituées.


— Je constate avec regret, dit le Préfet, que Bec de Gaz et ses congénères ont à peine vingt ans.


— Et tous sont instruits. L'un d'eux est licencié en droit et surnommé par les pédérastes de profession : « Cordonnier de campagne » parce qu'il travaille pour hommes et pour femmes. Avec sa voix douce, ses manières polies, il s'introduisit, en prenant le titre de vicomte, dans un ménage de rentiers avec l'intention d'y préparer un vol. Devenu l'amant de la femme et la maîtresse du mari, il put facilement indiquer à ses complices les moyens d'enlever les valeurs du coffre-fort. A la suite d'une fausse manœuvre, les malfaiteurs furent surpris et l'indicateur arrêté. On voulut le fouiller, il résista ; les agents le déshabillèrent et l'on trouva sur lui des lettres de la femme et du mari, ne laissant aucun doute sur la nature de ses relations avec eux. En les conservant, il se ménageait un futur chantage.


Détail comique, son pied droit avait une chaussette et le gauche un bas, chaussette et bas en soie couleur chair marqués aux initiales (les époux rentiers. L'inspecteur principal Monsin, qui assistait à l'opération, se leva et de sa large main il appliqua une forte claque au bas des reins du Cordonnier de campagne » en lui disant : « A qui ai-je l'honneur de parler, au vicomte ou à madame la vicomtesse ? »


L'inculpé fit la révérence et dit : « Côté face au vicomte, côté pile à la vicomtesse. »


Je fus obligé de représenter certaines parties des vêtements de ce double personnage à leurs propriétaires.


— Tiens, s'écria la femme en fixant son mari, ta chaussette.


— C'était pour faire pendant à ton bas, répondit-il.


— Les pédérastes comme les souteneurs doivent se diviser en plusieurs catégories ? demanda le Préfet.


— On en compte sept, et la plus dangereuse, celle que la police surveille, comprend les malfaiteurs que vous avez devant vous. Dans les autres classes figurent les pédérastes ayant de la fortune et se livrant par passion. Ceux-là deviennent victimes de manœuvres de chantage pratiquées par les sodomites professionnels. Ces derniers savent que les gens aux goûts dépravés ne reculent devant aucun obstacle pour se satisfaire. Il n'est pas rare de rencontrer parmi les riches débauchés des membres les plus influents de l'échelle sociale ; et récemment un financier de haut vol a laissé des papiers intimes au domicile d'un bijou (2) qu'il est obligé d'entretenir.


Un curieux bijou


Un autre bijou surnommé « La Folle » a longtemps exploité cet ancien ministre qui avait eu l'imprudence de la recevoir trop passivement. Les sodomites en belle situation ont des appartements luxueux, où ils se livrent à toutes sortes d'orgies, et dans ces débauches-là, le vice de l'homme dépasse de beaucoup celui de la femme. Quelques-uns forment une société distincte, se marient entre eux pour six mois, un an, et malheur à celui qui voudrait s'emparer de la maîtresse de l'autre ; tôt ou tard il devient la victime d'un vol ou d'un guet-apens dont il n'osera jamais se plaindre à la justice. Ces débauchés sont généralement lâches, affaiblis et peu susceptibles d'actes énergiques, ce qui atténue, dans une certaine mesure, leurs moyens de nuire.


Il n'en est pas de même des pédérastes qui n'ont d'autres ressources pour vivre que le trafic de leur vice honteux ; tout leur est bon, le banquier, l'écrivain, l'artiste, le soldat, pourvu que leur victime ait de l'argent et occupe une position l'empêchant de se plaindre. Ces pédérastes se divisent en « petits ménages » et les horribles couples s'entendent, forment des bandes et opèrent dans un rayon déterminé ; ils organisent une police de renseignements et dès qu'ils ont réussi à trouver l'homme à passions ayant de la fortune, on peut dire qu'il est complètement perdu et que son existence même ne tient plus qu'à un fil. Celui qui s'est laissé prendre ne tarde pas à voir disparaître de son domicile ce qui peut s'emporter facilement : bijoux, argenterie, effets, linge, sont distribués aux complices du favori.


Lorsque les fonds commencent à manquer, les lettres anonymes sont lancées contre lui, et le chantage commence.


J'ai plusieurs fois mis à la disposition du Parquet des individus ayant poussé l'audace jusqu'à prendre la qualité de commissaire de police. Ceints de l'écharpe tricolore, ils avaient osé venir au domicile des sodomites, les avaient menacés d'arrestation pour avoir entretenu des rapports contre nature avec un de leurs complices et avaient obtenu ainsi d'assez fortes sommes.


Du chantage au crime, il n'y a qu'un pas, d'autant plus que le véritable sodomite est toujours dissimulé. Il étudie à l'avance le caractère, les habitudes et les relations de celui qu'il veut frapper. On a vu des pédérastes vivre pendant des années avec la même personne, être entretenus par elle et ne pas se départir une minute de la plus stricte réserve, au point qu'on ne pouvait établir à leur charge le moindre acte délictueux.


Puis, un jour, la famille apprend la disparition, la ruine ou la mort d'un de ses membres. L'enquête ordonnée établit alors que le coupable n'était autre que le pédéraste ayant vécu dans l'intimité de la victime.


Tout sodomite est intelligent, mais son esprit se porte au mal. A son actif, on ne trouve aucune bonne action.


— On peut, dit le Préfet, remettre dans leur cellule ces gens-là qui, tout en ne procréant pas, ont une tendance à se multiplier. Le vice se popularise, la lèpre s'étend, il y a lieu de prendre de vigoureuses mesures pour en arrêter les progrès.


Les hommes-modistes


Dès que la cellule fut vidée, je dis au Préfet : A côté de ces vulgaires sodomites et à côté de ceux qu'ils exploitent, existent des associations de dépravés. Ces individus curieux à connaître, sur lesquels on ne fournit que de favorables renseignements, sont enclins à la débauche la plus honteuse. Connus sous la désignation d'hommes-modistes, ils se recrutent dans le haut commerce spécial à tout ce qui a rapport à l'arsenal de la coquetterie féminine : robes, lingerie, coiffure, chignons, tresses, fleurs, plumes, rubans. Il n'y a pas de femmes capables de leur faire concurrence ou de lutter avec eux pour donner le cachet et l'élégance aux variétés de garnitures de tête que les mondaines et les demi-mondaines recherchent tant à Paris. Quelques-uns ont acquis une véritable renommée : ils se considèrent comme des artistes dans leurs magasins et ateliers, installés avec luxe, où les parfums dominent ; sans être galants avec les dames ils conservent une attitude réservée qui prédispose en leur faveur.


Les mains ordinairement belles, soignées mettent tant de légèreté à essayer les modèles sur la tête des coquettes clientes que celles-ci, enthousiasmées, leur font tout de suite une notoriété d'adresse et de haut chic incomparable. Leur situation est d'autant plus enviée dans le commerce que la vie privée paraît régulière. Toutes leurs précautions sont prises pour ne pas laisser deviner leurs mœurs.


Les hommes-modistes échappent aux surveillances ; ils se réunissent trois ou quatre dans leur appartement ou au domicile des fournisseurs célibataires partageant leurs goûts antiphysiques.


Une enquête faite récemment a confirmé cette règle adoptée par eux.


Pour le commerce comme pour la débauche, ils s'entendent à merveille ; ne sont-ils pas unis d'une manière étroite par l'intérêt et par le vice ?


Contrairement aux habitudes des autres pédérastes, ils ne se trahissent jamais. Expérimentés dans l'art de feindre, tous sont instruits, distingués, et leur importance commerciale, leur manière de vivre empêchent qu'on remarque les rendez-vous nocturnes.


Il est donc matériellement impossible aux personnes honnêtes de s'imaginer qu'elles se trouvent en présence de pédérastes. Il faut à la police des circonstances exceptionnelles pour les démasquer, et si elle arrive à constater des excitations de mineurs à la débauche, elle doit compter avec les hautes protections que les coupables ont su se créer parmi leurs clientes, qui n'admettent jamais que ces hommes, les habillant, les coiffant mieux que des couturières et modistes, soient les pires ennemis du sexe féminin.



Les bains de vapeur


Ce matin, dit le Préfet, j'ai entendu chez le Ministre un bijoutier de la rue de la Paix se plaindre d'actes contraires aux mœurs, dont il aurait été témoin dans divers bains de vapeur. Ces établissements, comme tous ceux qui sont publics ou payants, sont l'objet de votre surveillance ?


— Les coupables sont difficiles à prendre, et pour vous en expliquer la raison, permettez-moi d'entrer dans quelques détails.


Au bord de la mer, les bains mixtes permettent aux amateurs de détailler à loisir les charmes physiques des filles galantes, et l'air salin, les senteurs du varech ont sur certains tempéraments une influence directe qui... porte au mariage. Les pédérastes fréquentent peu les plages adoptées, à la mode, où règnent les jolies femmes ; ils préfèrent les bains de vapeur ; là, les hommes se promènent dans une nudité complète, et le petit tablier réglementaire a même le don de les gêner.


Heureusement que les établissements de cette nature ne sont pas tous le théâtre de scènes ordurières. Les propriétaires soucieux de la bonne tenue de leurs maisons choisissent des employés à l'abri de reproches ; mais lorsque les garçons de bains pratiquent et favorisent la débauche, c'est par séries que des actes ignobles se commettent dans les salles affectées aux douches et aux fumigations. L'épaisse vapeur remplace l'air salin, et les plantes aromatiques l'odeur du varech. La situation est particulièrement délicate pour les agents chargés des surveillances ; mêlés aux baigneurs, ils deviennent l'objet de provocations, et si les flagrants délits d'outrage à la pudeur ne manquent pas autour d'eux, quelle valeur pourrait avoir en justice leur constatation officielle en costume de bain ?


A la police correctionnelle les avocats auraient le beau rôle en faisant, sans grands efforts d'imagination, de l'esprit à la vapeur sur le nouveau costume des défenseurs de la morale outragée, et le sourire des juges sauverait leurs clients. On se borne à suivre les débauchés ayant la plupart d'importantes maisons commerciales et industrielles.


En dehors des gens qui se rendent aux bains de vapeur pour satisfaire leurs passions, il y a la clientèle courante que l'hygiène amène seule et où figurent des individus connus sous le nom de « curieux ». Ils n'aiment pas les femmes, n'ont aucun goût pour les plaisirs contre nature, et cependant ils séjournent des journées entières dans ces établissements ; ils mangent, boivent, fument, circulent dans les salles et semblent heureux d'entendre des paroles obscènes, de coudoyer les sodomites et d'assister à leurs actes répugnants. C'est là une curiosité maladive, assez commune, qui charme leurs oreilles et satisfait leur vue.


Parmi les établissements de bains plus modestes, beaucoup laissent encore à désirer. La séparation sévère des sexes n'empêche pas deux hommes ou deux femmes, à n'importe quel âge, de se baigner dans le même cabinet. Lesbos et Sodome s'y donnent rendez-vous.


Le dernier procès retentissant remonte au 17 Juin 1786, il concerne l'une des maisons de bains du IXe arrondissement ; six personnes ont été poursuivies et condamnées pour excitation habituelle de mineurs à la débauche : le propriétaire à deux ans de prison, les garçons de bains à six mois, et les amateurs des deux sexes, à trois mois.


On m'a signalé récemment une maison du nouveau Paris qui possède des salles pourvues de baignoires réservées aux dames aimant la compagnie. Les cloisons séparatives, au lieu d'être en briques, sont garnies de « trous révélateurs » habilement dissimulés. Les cabinets contigus à ces salles sont loués à la semaine ou au mois à des amateurs qui plongent des regards indiscrets sur les baigneuses.


Vous recevrez demain le rapport contenant les noms de ces débauchés. Il y a notamment deux anciens officiers ministériels et un juge de paix.


— Parmi les exhibitionnistes, trouvez-vous des gens adonnés à la sodomie ? demanda le Préfet.


— Quelques-uns, mais nous les classons dans la catégorie des aberrés professionnels. L'arrestation d'un petit nombre de détenus en ce moment à Mazas n'a pas eu lieu sans difficulté.


Le grand frisé se défend


Avant d'étaler sa pourriture au soleil, l'homme aux cheveux longs, frisés, était un type parmi les pédérastes à passions. On suppose que sa cervelle est dérangée et des personnes influentes cherchent à en faire un cas pathologique. Son juge l'a soumis à un examen médical et on le croit jusqu'ici responsable de ses actes. Il appartient à une famille riche et honorable de province, qui n'a rien négligé pour lui inculquer les meilleurs principes. Objet des vues ambitieuses de son père, il commença ses études au lycée de sa ville natale, et à leur achèvement il fut envoyé dans diverses contrées de l'Europe. Son intelligence, sa facilité à retenir ce qu'il apprenait, flattant la vanité paternelle, firent oublier son caractère tantôt rêveur, tantôt emporté. Il possédait une de ces natures qui passent indifféremment, et avec une extrême rapidité, du bien au mal. Ayant visité en détail l'Italie et l'Orient, il rapporta de ces deux pays des goûts de dissipation et de plaisir qui affaiblirent en lui le sentiment de la vie réelle.


Son père en mourut de chagrin.


Il hérita et vint à Paris pour échapper aux indiscrétions que soulève dans les villes de provinces secondaires une existence licencieuse. Il voulut jouir en repos des plaisirs infâmes qu'il se promettait, car depuis longtemps il portait dans son sein les germes du fléau qui devait anéantir ses ressources, détruire sa santé et le livrer enfin à la justice.


A Paris, comme dans les grands centres, la débauche est ingénieuse à trouver des aliments pour les fantaisies les plus folles. En la cultivant, notre pédéraste provincial ne tarda guère à faire partie d'un cercle, dont les membres appartenant aux différentes classes de la société se pliaient à la dégradante égalité du vice. Ces gens forment des réunions à part, et le local loué à cet effet ne s'entr'ouvre qu'aux affiliés munis du mot de passe. Des adolescents que l'appât du gain, l'aversion du travail ont menés dans ces cavernes y sont entretenus avec un certain luxe jusqu'au moment où une rumeur inquiétante donne l'éveil à la bande.


L'enquête exigée par le Procureur de la République sur le compte de ce détenu reconnaît sa probité rigoureuse. « Il rougirait, mentionne le rapport, de commettre la moindre indélicatesse d'argent. Serviable, causeur élégant, il avoue sans honte les pernicieuses habitudes contractées dans ses voyages d'Italie et d'Orient. »


— Conduisez-nous à sa cellule, dit le Préfet, au sous-brigadier des surveillants.


Ce fonctionnaire nous fit monter au premier étage de la deuxième division et ouvrit la porte quatre-vingt-onze.


L'homme aux cheveux longs frisés, au pantalon gris clair, la terreur des jeunes filles au bois de Boulogne, où il circulait tenant à la main un journal déplié, se leva à notre entrée, inclina la tête et attendit.


Dans sa figure pâle, ridée, anémiée, sans barbe, le regard seul possède une ardente vivacité. Ses mouvements sont efféminés.


Le Préfet déclina sa qualité.


L'inculpé salua de nouveau et répondit à ses questions d'une voix faible, mais soutenue.


— Reconnaissez-vous les actes qui vous sont reprochés ?


— Nier serait mentir et je laisse le mensonge à mes domestiques.


— Les médecins concluent à votre responsabilité.


— Ils font preuve, cette fois, de réelles connaissances. Les juges doivent me frapper pour les délits d'outrage public à la pudeur ; mais je leur interdis d'accoler à mon nom des épithètes injurieuses en me reprochant de socratiser ou d'alcibiadiser mes semblables.


La pédérastie est aussi vieille que le monde ; on la trouve au début des sociétés comme au déclin de la nôtre.


— Grâce à vous et à vos pareils.


— C'est possible. Je continue : Gomorrhe et Sodome, aux premières époques de la civilisation, laissèrent des souvenirs qui nous sont parvenus avec les traditions léguées par le monde romain à sa décadence. Des empereurs affichèrent publiquement leur intimité avec des affranchis qu'ils élevèrent aux plus hauts emplois ; Henri III eut ses mignons ; le duc d'Orléans, frère de Louis le Grand, connut une vive passion pour le chevalier de Lorraine et la pédérastie n'a jamais été considérée comme un crime. En Orient, elle est acceptée sans murmure ; c'est même la seule prostitution. Citez-moi donc une loi qui la condamne.


L'adultère est prévu, justement réprimé, puisqu'il trouble l'unité de la famille. Mais, lorsqu'il n'y a pas de préjudice, où trouver le délit ? Les législateurs l'ont compris, en n'atteignant que les individus accomplissant comme moi en public des actes lascifs.


Parmi les nombreuses personnes que vous connaissez, les unes ont semé la désunion dans un paisible ménage, et les conséquences en retombent sur d'innocentes victimes, les autres ont ravi l'honneur d'une jeune fille, l'ont enlevée du foyer paternel, compromettant son avenir pour l'abandonner ensuite. Quelle peine ces gens subissent-ils ? Les séducteurs, aux yeux de bien du monde, deviennent des hommes à bonnes fortunes et l'on accorde de l'indulgence pour leurs exploits galants.


Par une étrange contradiction, on vilipende les pédérastes qui ne s'adressent cependant qu'à des êtres tourmentés par des habitudes sans conséquence et semblables aux leurs. Des individus majeurs aussi dissolus que moi, répondant à mes désirs, où existe la corruption ? Il y a, j'en conviens, un préjudice causé à l'accroissement du pays, la nature ayant destiné l'homme et la femme à faire œuvre commune ; le motif est sérieux, il a sa force, mais je puis répondre que la société n'a pas le droit de m'imposer cette contrainte. Je suis maître de ma personne et je lui imprime la direction qui convient à mes goûts. Que l'on supprime la liberté individuelle achetée au prix de tant de sang versé, et je me soumets. Si le célibat est un crime de lèse-humanité, il faut obliger les célibataires au mariage. Je me résume par cet axiome de droit : « Ce qui n'est pas défendu est permis ».


La mort d'une tante


A quel nombre estimez-vous à Paris les sodomites de toutes les catégories ?


— Quatre mille, dont les deux tiers sont connus. Depuis 1872, une brigade composée de huit agents des mœurs était chargée de les surveiller ; mais j'ai dû dissoudre ce service dirigé par un brigadier qui cherchait à s'imposer. Pour montrer l'importance de sa mission, la nécessité de l'étendre, il s'oubliait jusqu'à commettre des abus. Les véritables pédérastes de profession ne suffisant plus à alimenter ses archives ; il formait des dossiers à l'aide de renseignements officieux sur des personnages politiques, objets de rancunes ou de vengeances particulières. La destruction de ces fiches, de ces dossiers, n'ayant au-cuir caractère officiel, m'a paru indispensable (surtout avec les changements successifs de fonctionnaires) ; elles auraient pu tomber entre les mains de gens ayant intérêt à les considérer comme sérieuses. Aujourd'hui, le personnel en général participe à la répression des outrages publics à la pudeur, et ce nouveau fonctionnement m'a permis d'entendre des indicateurs, parmi lesquels trônait un comte authentique, rejeté par sa famille, et qui affichait volontiers sa passion pour la sodomie. Je l'ai vu deux fois : vivant et mort. A son domicile, rue de Grenelle, il me reçut dans sa chambre à coucher garnie d'étoffes et de tapisseries noires. Assis sur un épais et large matelas recouvert d'un drap de soie blanche, il eut le cynisme de présenter à son ami, le brigadier, que j'accompagnais, deux individus partageant sa couche et qui n'étaient autres que des porteurs aux pompes funèbres. Mort, il était étendu sur le sol de la salle mortuaire de la Morgue ; la cervelle manquant sous son crâne brisé était restée dans les latrines de la berge du quai Malaquais.


— Quelle horrible mort !


— Pas nouvelle, et qui se reproduira.


in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, pp. 23 à 26



(1) Gustave Macé, La police parisienne. Mes lundis en prison, Paris, Editeur G. Charpentier, 1888, 415 p.

(2) Jeune homme débauché tenant la place entre le petit jésus et le maître chanteur.


Sans les pamphlets, on aurait pu croire que les sodomites avaient été absents du débat révolutionnaire, continuant à draguer aux Tuileries pendant que la foule s'agitait.



L'un d'eux, Les enfants de Sodome à l'Assemblée nationale fait partie de la guerre de libelle qui se déroule pendant la tenue des Etats généraux.


Son contenu : Prenant à la lettre la devise du chevalier Florian, les goûts sont dans la nature, le meilleur est celui qu'on a, les bougres décident de convoquer une assemblée générale de l'ordre, sous les marronniers des Tuileries, afin de régler la députation qui devait, à l'Assemblée nationale, demander la parole et faire passer dans la constitution les statuts de l'ordre. Ils sont interrompus par l'arrivée inopinée de la fameuse Tabouret, illustre prétendante à tous les honneurs de la sodomie, bizarrement présentée comme l'égérie des femelles de la Manchette et des tribades ! Pour la faire taire, on la nomme chevalière de l'ordre, et on passe à la nomination d'un bureau élu non par tête, mais par cul.


Suivent les discours des élus M. l'abbé Viennet puis M. De Noailles, qui déclare notamment que l'antiphysique sera une science connue et enseignée dans toutes les classes de la société, alors que jusqu'à présent l'ignorance des siècles l'avait fait envisager comme un jeu illicite de la lubricité. Il s'agit d'anéantir jusqu'au moindre vestige des préjugés, qui, de tout temps, se sont efforcés de nous détruire et ont fait, dans l'ordre, des martyrs dont nous regretterons à jamais la perte.


Suit un hommage à la sodomie sous toutes ses formes, que l'orateur prétend avoir pratiquée en précurseur. Il en vient alors à l'objet de la réunion : ériger les principes débattus par l'assemblée en proposition de loi pour les faire connaître et respecter sur la terre des Francs et probablement en faire adopter la constitution à l'Assemblée nationale parmi laquelle nous comptons tant des nôtres.


L'ordre de la Manchette et tous les chevaliers décrètent donc en sept articles qu'au nom des droits de l'homme, il sera permis à tout chevalier de la Manchette d'user de sa personne. Que ladite chevalerie pourra prononcer des exclusions pour les contrevenants, quoique toute personne puisse quitter son ordre tout comme il sera libre à tout individu d'embrasser le parti des chevaliers de la Manchette. A cette déclaration de libre disposition de son corps style 1789, s'ajoutaient deux paragraphes concernant les maladies vénériennes (notamment la syphilis qu'on ne sait pas guérir), avec notamment l'injonction de soigner la blennorragie qui faisait tant souffrir, ainsi que la demande d'impression d'un traité élémentaire de l'antiphysique et le partage de l'ordre en partie civile, législative et militaire. Vœu est fait d'imprimer aussi ces sept articles et de les placarder aux Tuileries et au Luxembourg, lieux de rencontre des pédérastes.



Bien entendu, l'origine de ce pamphlet est inconnu. Qui l'a écrit. Restif de la Bretonne ? Mirabeau ? On voit mal quelles auraient été leurs motivations. De plus, à qui peut nuire le pamphlet ? S'il avait voulu porter atteinte à l'Assemblée, il aurait été moins précis sur la vie des sodomites et plus graveleux sur celle des constitutionnels, quitte à les diffamer.


Or, rien de cela, d'autant qu'à l'époque, le sexe, on l'a vu, n'avait rien de scandaleux au sens où nous l'entendons encore aujourd'hui.




On pourrait avancer que ce pamphlet profite avant tout d'une situation de liberté, qu'il s'inscrit dans le flot de licence apporté par la vague révolutionnaire. Son objet est plus de dire que de dénoncer. Il a pu être écrit autant par quelqu'un qui désirait dénigrer les sodomites que par un partisan de l'ordre de la Manchette. Il reste que l'auteur est très renseigné sur la vie des infâmes parisiens de l'époque. Il connaît les lieux de rencontre, les grandes figures, et sa liste finale, sans être exhaustive, est bien renseignée.


A-t-on affaire à un policier de l'ancienne patrouille de pédérastie bien au fait du milieu ? Dans ce cas, il aurait beaucoup d'humour ! Finalement, l'origine du pamphlet a peu d'importance. Plus passionnant est ce qu'il révèle à travers cette parodie d'institutionnalisation du vice.


Sous la caricature des revendications transperce en effet l'idée d'un monde où d'autres valeurs pourraient prendre place. La possibilité d'une gestion politique du sexe. Les réformateurs du Code pénal ne pouvaient l'ignorer.



A LIRE : Les enfans de Sodome à l'assemblée nationale [1790], Anonyme, Editions GayKitschcamp, mars 2005, ISBN : 2908050609


Lire un extrait




Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31


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Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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