Elle est femme et femme
conformée comme toutes les femmes, bien qu'enconnée un peu bas et un peu à droite certifie après expertise la très respectée et très anglaise Miss Sarah Norton. Il est vrai que la docte
sage-femme était octogénaire, quasi aveugle et quelque peu portée sur le Cherry.
« Qu'était ma massue auprès de votre quenouille ? » s'interroge, éperdu d'admiration, le déjà célèbre signor Casanova. Et le Vénitien sait de quoi il parle : lors d'un concours aussi cocasse que licencieux, il dut se mesurer à l'illustre chevalier d'Eon. La règle du jeu était d'honorer, jusqu'aux limites de leurs forces, deux jeunes femmes qui avait obligeamment prêté leur concours à la joute qui opposa les deux fouteurs les plus renommés d'Europe. Le vaincu devait s'offrir au vainqueur, ce que fit de bon cœur le grand Casanova.
Qui était-il/elle donc ce chevalier d'Eon de Beaumont qui fut homme pendant quarante-neuf ans et femme durant les trente-trois années suivantes ?
Ni un transexuel à la recherche de son identité, ni un travelo et pas plus un débauché. Rien de tout cela et tout cela à la fois écrit Jean-Michel Royer, l'auteur de ce Double Je, mémoires vraies-fausses de Charles-Geneviève, chevalier-chevalière d'Eon de Beaumont.
D'abord et avant tout, le chevalier d'Eon est le plus
extraordinaire espion de tous les temps, l'un des membres fondateurs du Secret du roi. Tout le mystère de sa vie est là.
Afin de pouvoir en Angleterre mener double jeu, il fut lui même et une autre. Amant de Charlotte, épouse insatisfaite de Georges III roi d'Angleterre, le chevalier se révéla femme pour anéantir les soupçons du souverain. Paradoxalement, le trouble que cause la scandaleuse nouvelle sert ses desseins : les feux de la curiosité illuminent l'ambiguïté de son existence et son immoralité mais jettent autant d'ombre sur ses activités occultes au service de la France.
Le 21 mai 1810 s'éteignait le chevalier d'Eon, celui qui avait su avec tant de grâce allier les plaisirs de la chair à ceux de l'esprit.
Avec lui mourut tout ce que le XVIIIe siècle avait eu de charme libertin, de fêtes galantes et de guerres en dentelles.
■ Editions Grasset, 1986, ISBN : 2246380014
par Hans-Jürgen Döscher,
Maître de conférences à l'université d'Osnabrück
Le 7 novembre 1938, un secrétaire de l'ambassade allemande à Paris était victime d'un attentat commis par un jeune Juif. Un crime qui allait servir de prétexte aux persécutions de la Nuit de cristal... Des archives nous révèlent les dessous inattendus de cette affaire.
Le 7 novembre 1938, un jeune Juif polonais de dix-sept ans, Herschel Grynszpan, se présente à l'ambassade d'Allemagne rue de Lille, à Paris. Il est introduit auprès du troisième secrétaire, Ernst vom Rath, et lui tire dessus à bout portant avec un revolver. Vom Rath s'effondre. Il va succomber à ses blessures dans l'après-midi du 9 novembre.
En Allemagne, dès le lendemain matin de l'attentat, une violente campagne de presse s'en prend à la population juive. Le soir du 8 novembre, des synagogues sont incendiées, des magasins juifs pillés. Et c'est dans la nuit du 9 au 10 novembre que, sur ordre de Goebbels aux Gauleiter (chefs de district du parti nazi) réunis à Munich, des pogroms ont lieu dans toute l'Allemagne.
Une centaine de morts et 30 000 déportés
La Nuit de cristal, comme l'appelleront les nazis, entraîne la destruction de 267 synagogues, de plusieurs milliers de magasins, la mort d'une centaine de Juifs et la déportation de 30 000 autres. La mort de vom Rath est ainsi le prétexte à une campagne d'une violence inouïe contre la population juive en Allemagne.
On a longtemps pensé que Grynszpan
(ci-contre, à gauche) avait voulu tuer l'ambassadeur d'Allemagne à Paris, Johannes Graf Welczeck. Cet acte désespéré aurait été une vengeance personnelle après la déportation en Pologne
de la famille de Grynszpan, domiciliée à Hanovre, à la fin octobre. Dès lors, le diplomate allemand devenait un martyr politique, lâchement assassiné par les Juifs. Le procès prévu contre
Grynszpan devait même prouver au monde le combat de la Juiverie mondiale contre le IIIe Reich et contre la paix. Pourtant, il n'aura pas lieu, les nazis ayant découvert les véritables
motivations du meurtrier - que des archives nouvelles font apparaître.
Les autorités du Reich s'efforcent d'étouffer l'affaire
Selon le rapport adressé au ministère des Affaires étrangères par l'ambassadeur allemand dès le 8 novembre 1938, Herschel Grynszpan avait dit au portier qu'il voulait parler au secrétaire d'ambassade, et non à l'ambassadeur lui-même, ce que confirme l'adjoint de service de l'ambassade le 18 novembre dans sa déposition auprès du juge d'instruction à Paris. Par ailleurs, Herschel Grynszpan avait été admis librement sans avoir à remplir de formulaire. Autant d'éléments qui laissent supposer que Grynszpan et vom Rath se connaissaient déjà.
D'autres témoignages déposés au parquet de la ville d'Essen, lors du procès contre Diewerge, un ancien conseiller auprès du ministère de la Propagande, prouvent que Grynszpan et vom Rath s'étaient rencontrés en fréquentant le milieu homosexuel parisien. Avant d'être muté, au mois de juillet 1938, à l'ambassade d'Allemagne à Paris, Ernst vom Rath était en poste, depuis 1936, au consulat général de Calcutta, qu'il avait dû quitter, un an plus tard, pour des raisons de santé. De nouvelles sources indiquent qu'il souffrait d'une gonorrhée rectale - maladie provoquée par des rapports homosexuels.
Comment Grynszpan en est-il venu à tirer sur le secrétaire d'ambassade ? En juillet 1938, le ministère de l'Intérieur français refuse au jeune homme une demande de permis de séjour permanent parce qu'il est arrivé en France illégalement, qu'il a « perdu » son passeport et qu'il ne dispose pas de revenus réguliers. Grynszpan doit quitter la France au plus tard le 15 août 1938.
Or, il ne respecte pas l'ordre d'expulsion, préférant rester à Paris dans la clandestinité. Afin de légaliser son séjour et de pouvoir éventuellement retourner en Allemagne, il lui faut impérativement un visa de sortie et d'entrée. Ses parents confirment, en décembre 1938, qu'il a demandé au secrétaire d'ambassade de les lui délivrer. Mais vom Rath refuse, ce qui pousse Grynszpan à commettre l'irréparable.
« Les relations les plus intimes avec son petit Juif d'assassin »
En 1942, au cours de l'enquête sur ce
crime, les autorités du Reich viennent à soupçonner des « rapports défendus » entre vom Rath (ci-contre, à droite) et Grynszpan. Les hauts fonctionnaires du ministère des Affaires
étrangères s'efforcent alors d'étouffer l'affaire. Impossible d'avouer que celui dont le meurtre a été le prétexte à la « Nuit de cristal » était homosexuel.
Rappelons en effet qu'à partir du 1er septembre 1935 ceux qui sont convaincus du crime d'homosexualité encourent dans l'Allemagne nazie dix ans de travaux forcés et l'internement à vie dans les camps de concentration. Ils ne trouvent pas leur place dans un pays qui exalte les valeurs viriles et les assimilent à des sous-hommes, susceptibles de pervertir l'équilibre de la société allemande.
Déjà, l'assassinat des cadres SA, lors de la Nuit des longs couteaux (29-30 juin 1934), avait été l'occasion de stigmatiser les pratiques homosexuelles de Röhm et de son entourage. Cette persécution des homosexuels trouve surtout son aboutissement avec leur déportation dans les camps de concentration, où près de 20.000 «triangles roses» vont trouver la mort.
Pour justifier le procès spectacle que les autorités allemandes souhaitent à tout prix organiser contre Grynszpan, on demande donc à l'ambassadeur Welczeck de faire une déposition prouvant que c'était lui qui était visé.
Grynzpan se serait attaqué au secrétaire d'ambassade faute de mieux. Mais le comte Welczeck se refuse à toute déclaration sur un projet d'attentat contre sa personne.
Finalement, à l'automne 1942, les préparatifs du procès sont interrompus sans motivation officielle. Quant à Herschel Grynszpan, il semble qu'il ait été exécuté au camp de Sachsenhausen.
La vérité sur l'assassinat de vom Rath aurait pu éclater dès 1938. A l'époque, André Gide déclarait : « On saurait de source certaine que l'attaché d'ambassade von [sic] Rath qui vient d'être assassiné avait les relations les plus intimes avec son petit Juif d'assassin. De quelle nature fut l'assassinat ? Il n'importe. L'idée qu'un représentant du Reich, qui vient d'être glorifié, péchait doublement au regard des lois de son pays, est assez drôle, et les représailles atroces n'en paraissent que plus monstrueuses, plus simplement intéressées, utilitaires. Comment ce scandale n'est-il pas exploité par la presse (*) ? »
(*) Cahiers André Gide, Les Cahiers de la petite dame, 1937-1945, Paris, 1975, p. 122
L’Histoire n°274, Hans-Jürgen Döscher, mars 2003, pages 18-19
LIRE aussi sur ce blog :
- TÉLÉVISION/HISTOIRE : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure
- CINÉMA : « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale
- LIVRES : Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel - Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux
LIRE aussi sur le net : Herschel Grynszpan
J'en reviens à notre
problème. J'estime qu'il y a une trop forte masculinisation dans l'ensemble du Mouvement, et cette masculinisation contient le germe de l'homosexualité.
Je vous demande de discuter de ces idées quand cela vous est possible, mais en tout cas pas devant l'ensemble du corps des officiers. Discutez-en avec tel ou tel. Je vous prie de veiller à ce que vos hommes – je vous ai montré la voie – dansent avec des jeunes filles à la fête du solstice d'été. J'estime parfaitement juste d'autoriser nos jeunes candidats à organiser de temps à autre une soirée dansante en hiver. Nous n'y inviterons aucune jeune fille de sang impur, mais les meilleures. Nous donnerons à nos SS l'occasion de danser avec elles, de se montrer gais et joyeux. J'estime que c'est utile pour leur éviter de s'engager sur le mauvais chemin qui mène à l'homosexualité. Ce serait la raison négative. Mais il y a également une raison positive: ne nous étonnons pas que tel ou tel fasse un mauvais mariage et épouse une fille sans valeur raciale, si nous ne lui donnons pas l'occasion d'en connaître d'autres.
Le germe de l'homosexualité
J'estime nécessaire de veiller à ce que les jeunes de quinze à seize ans rencontrent des filles à un cours de danse, à des soirées ou à des occasions diverses. C'est à quinze ou seize ans (c'est un fait prouvé par l'expérience) que le jeune garçon se trouve en équilibre instable. S'il a un béguin de cours de danse ou un amour de jeunesse, il est sauvé, il s'éloigne du danger. En Allemagne, nous n'avons pas besoin de nous préoccuper de savoir si nous mettons les jeunes trop tôt en contact avec les filles et si nous les poussons à avoir des relations sexuelles – c'est un problème très sérieux, dont on parlait autrefois en riant et en disant des obscénités, mais Dieu merci c'est fini. Non, sous notre climat, étant donné notre race et notre peuple, un jeune de seize ans considère l'amour sous l'angle le plus pur, le plus beau, le plus idéaliste, et à partir du moment où il s'est épris d'une fille (je dois le redire clairement) il n'est plus question pour lui d'onanisme collectif avec des camarades, ni d'amitié à caractère sexuel avec des hommes ou des jeunes garçons.
A partir de ce
moment, le danger est écarté. Nous devons maintenant réunir les conditions nécessaires, nous devons éliminer cette attitude qui règne aujourd'hui dans toute la jeunesse, et peut-être aussi dans
la SS, et qui consiste à se moquer d'un homme qui accompagne une jeune fille ou qui se conduit correctement avec sa mère, ou encore qui se conduit en gentleman avec sa soeur. Là est le germe de
l'homosexualité.
Je considère qu'il était de mon devoir de parler de ces problèmes avec vous, messieurs les généraux. C'est une chose extrêmement sérieuse, que les tracts et les théories modernes ne permettront pas de résoudre. Nous ne la résoudrons pas en disant tout simplement : "Mon Dieu, pourquoi notre peuple est-il aussi mauvais ? Cette dépravation des moeurs est épouvantable..." Rien de tout cela ne résoudra la question. Si nous estimons qu'elle est résolue, je me demande pourquoi nous continuons à nous donner tant de mal. Si nous estimons qu'elle ne l'est pas, il nous faut admettre que dans ce domaine notre peuple a été mal dirigé...
Messieurs, les égarements sexuels provoquent les choses les plus extravagantes que l'on puisse imaginer. Dire que nous nous conduisons comme des animaux serait insulter les animaux. Car les animaux ne pratiquent pas ce genre de choses. Une vie sexuelle normale constitue donc un problème vital pour tous les peuples.
■ La déportation des homosexuels : Actes des quatrièmes assises internationales de la mémoire gay et lesbienne Bibliothèque municipale de Lyon, 24-26 mars 2005, Marc Boninchi, Magali Boumaza, Andreas Pretzel, Editions Bibliotheque Municipale de Lyon, mars 2006, ISBN : 2900297257, pages 111 à 113
Le centre de la culture homosexuelle des
années 1920 fut incontestablement Berlin. Des centaines de bars, de clubs, comme le légendaire Eldorado, qui présentait aux touristes des spectacles travestis, y accueillaient les homosexuels en
toute légalité.
Les mouvements homosexuels s'y multiplièrent ; ils regroupaient des milliers de membres et se firent connaître en publiant leurs propres revues. André Gide, René Crevel, Christopher Isherwood ou Klaus Mann visitèrent la galerie de portraits d'homosexuels célèbres et de travestis de l'Institut pour la connaissance sexuelle, fondé en 1919 par Magnus Hirschfeld, et qui accueillait pour des consultations des homosexuels venus du monde entier.
Les mouvements homosexuels tentèrent également d'intéresser le gouvernement et le Parlement à leur action. La pétition du WhK, lancée en 1897 et constamment rééditée, qui réclamait l'abolition du paragraphe 175, fut signée par plus de cinq mille personnalités, parmi lesquelles Hermann Hesse, Thomas Mann, Rainer Maria Rilke, Stefan Zweig, Albert Einstein, Émile Zola ou Léon Tolstoï.
Ce militantisme homosexuel restait cependant spécifiquement allemand. La tentative anglaise de fonder un mouvement semblable au WhK fut un semi-échec et la France s'enferma dans un modèle individualiste.
Certes, certains intellectuels, comme Marcel Proust et André Gide, contribuèrent, à travers leurs œuvres, à faire connaître l'homosexualité au grand public, mais ils s'exprimaient avant tout à titre personnel. Si Sodome et Gomorrhe (1921-1922) fut le point de départ du débat sur l'homosexualité en France, Corydon, publié en 1924, fit de Gide le héraut des homosexuels français ; pourtant, malgré le courage indéniable de leur auteur, ces dialogues présentaient des arguments convenus.
Bar louche par Félix Topolski
[extrait de Paris disparu, croquis des années 30, Paris, Weber, 1974]
Gide restait cantonné à la défense de la pédérastie. Il vulgarisait en outre une vision de l'homosexualité élitiste et intellectuelle qui ne correspondait guère à la réalité de l'époque : il passait sous silence celle des bars de la rue de Lappe, où dansaient ensemble les marins et les lopes, celle des pissotières où les truqueurs étaient à l'affût du client bourgeois, celle des bals de mardis-gras, comme celui du Magic-City, où les folles travesties arboraient les noms de guerre de La Fonlange, La Sévigné, La Duchesse de Bouillon (1)...
Les années 1920 voient en effet l'essor de la prostitution masculine, prostitution militaire bien sûr, à Londres, Douvres, Hambourg, Toulon, et prostitution ouvrière, en particulier en Allemagne où les crises, celle de 1923 puis celle de 1929, jettent sur le trottoir des dizaines de milliers de jeunes gens au chômage. A Berlin, on compte alors vingt-deux mille prostitués !
C'est dans les années 1920 que l'identité homosexuelle masculine et féminine se construit. La mode camp, sorte d'exagération de la pose et des clichés de ce milieu, impose un nouveau vocabulaire et des codes vestimentaires. Si la grande majorité des homosexuels préfère se fondre dans la masse des gens normaux, d'autres innovent et adoptent un style spécifique. Certains accessoires deviennent des signes de reconnaissance : les chaussures en daim ou le manteau en poil de chameau. L'habitude du maquillage se répand et la possession d'un poudrier est désormais assimilée par la police à une preuve d'homosexualité. Les Bright Young People anglais, comme Stephen Tennant, Cecil Beaton, Harold Acton ou Brian Howard, imposent un nouvel esthétisme et se font les hérauts de la mode androgyne. Stephen Tennant, qui fut photographié par Cecil Beaton pour Vogue, incarne l'esthétique homosexuelle portée à son apogée dans les années 1920 : « Je ne sais pas si c'est un homme ou une femme, mais c'est la plus belle créature que j'ai jamais vue », dira l'amiral Sir Lewis Clinton-Baker.
Florence Tamagne
NOTE :
(1) Les lopes étaient les clients homosexuels, également désignés dans l'argot du milieu comme tantes, tapettes, corvettes, ou rivettes. Les truqueurs étaient de jeunes voyous qui aguichaient les clients dans les pissotières ils opéraient généralement par deux. Pendant que l'un draguait, l'autre attendait, caché, une matraque à la main, près à sauter sur le client récalcitrant. Les prostitués étaient connus comme poisses, jésus, gigolos, mignards, etc.
■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, pages 51-52
Lire de Florence Tamagne : Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939
LIRE aussi : L'Allemagne et la Caricature Européenne en 1907 : Derrière "Lui" de John Grand-Carteret
[En 1893], l'écrivain Oscar Wilde
était condamné par le tribunal de Londres à deux ans de travaux forcés pour homosexualité. Une affaire dont les considérations politiques n'étaient pas absentes.
A l'automne 1893, une rumeur commence à courir le tout-Londres : le poète Oscar Wilde, qui vient de triompher en avril dans sa comédie Une femme sans importance, aurait une liaison choquante avec un jeune aristocrate écossais. Cette rumeur va s'amplifier pendant un an et demi, jusqu'à ce que le scandale éclate, en février 1895, alors que Wilde présentait au théâtre Saint-James sa nouvelle pièce L'Importance d'être sérieux. Dans la salle, un homme, brandissant une botte de navets (symbole d'une pièce fade), apostrophe violemment l'auteur, l'accusant de «poser au sodomite» avec son plus jeune fils, Alfred Douglas – qui avait déjà été renvoyé d'Oxford pour cause de «mauvaises mœurs».
Il s'agit de Lord John Sholto, marquis de Queensberry, alors fort connu pour être l'auteur des «Queensberry rules» qui, depuis 1866, réglementent la boxe mondiale. L'irascible aristocrate avait déjà porté une accusation semblable envers le marquis de Rosebery, ministre des Affaires étrangères de la reine Victoria : Queensberry le poursuivait de sa cravache en l'accusant d'exercer une «mauvaise influence» sur son fils aîné cette fois, Francis Archibald Douglas, qui se trouvait être le secrétaire particulier de Rosebery.
Exaspéré par l'incident, Oscar Wilde intenta un retentissant procès en diffamation au marquis de Queensberry. Les deux hommes s'accordaient cependant à maudire la morale de l'époque : Queensberry avait même été exclu de la Chambre des lords pour avoir refusé de prêter serment sur la Bible, tandis que le jeune Oscar Wilde avait été raillé par ses camarades en raison d'une citation en justice (le 12 décembre 1864 à Dublin) de son père médecin pour attentat à la pudeur sur une jeune patiente. Tous deux portaient également la blessure d'un deuil précoce : à treize ans, l'écrivain avait perdu sa jeune soeur, qu'il évoquerait discrètement dans son poème Requiescat ; à vingt-quatre ans, le marquis avait perdu son jeune frère Francis dans le célèbre accident qui marqua la première ascension du Cervin (13 juillet 1865) et coûta la vie à quatre alpinistes dont trois Britanniques.
Le tout-Londres se passionna pour ce procès ; personne ne doutait du succès d'un auteur si adulé. Mais le prétoire n'est pas la scène. Oscar Wilde ruina son propos en mentant sur son âge et sur celui d'Alfred – il s'était rajeuni de deux ans et avait vieilli son ami de dix. Les jurés n'apprécièrent pas son attitude et le poète se retrouva bientôt dans la position d'accusé, puisqu'une loi de 1885 interdisait les relations homosexuelles, même entre des adultes consentants. Le public lui-même changea de camp, d'autant que le bouillant marquis de Queensberry avait astucieusement rempli la salle de demi-mondaines dont il était un assidu client, tout en accusant Wilde de relations avec des prostitués mâles : les dames firent du tapage et crièrent à la concurrence déloyale ; lorsque le poète fut débouté, le 4 avril 1895, on vit les prostituées de Londres applaudir les magistrats en perruque.
Malgré les pressions de ses amis qui lui conseillaient de s'exiler en France pour échapper aux poursuites, Oscar Wilde préféra faire face, fut arrêté et condamné à deux ans de travaux forcés, le 27 mai 1895. On peut s'étonner de tant de sévérité de la part de la justice et de la police, d'autant que celle-ci se montrait pleine de prévenances pour Queensberry : on l'avait relâché immédiatement alors qu'il avait été arrêté pour avoir boxé en pleine rue son deuxième fils. Sans doute un saltimbanque roturier méritait-il moins d'égards qu'un descendant (même excentrique et divorcé) de la plus vieille famille d'Écosse... En fait, trois raisons majeures ont pu amener le gouvernement à satisfaire le marquis et à condamner l'écrivain.
La condamnation
D'abord, le fils aîné de Queensberry, Francis Archibald, objet de son litige avec Lord Rosebery (devenu Premier ministre en mars 1894) était décédé accidentellement. L'hôte de Downing Street se devait d'être indulgent à l'égard d'un père éploré... Par ailleurs, le nouvel ouvrage de Conan Doyle, Le Traité naval (une nouvelle de Sherlock Holmes), mettait en scène Rosebery sous les traits de Lord Holdhurst dont le secrétaire égarait une convention navale anglo-italienne dirigée contre la France. Or la politique étrangère aventureuse et très personnelle de Rosebery, qui souhaitait un rapprochement de la Grande-Bretagne avec l'Italie et la Triplice (1), risquait de conduire à une guerre navale avec la France. Si un romancier avait pu se montrer si perspicace et impertinent, un lord, qui payait à prix d'or les détectives privés et les maîtres-chanteurs, était bien plus dangereux. Il ne serait donc pas inutile de le satisfaire en emprisonnant son ennemi.
Ensuite, avec ses fréquentes allusions politiques, Oscar Wilde devenait bien embarrassant. Dans Le Portrait de Dorian Gray (1891), par exemple (un titre qui rappelait étrangement Vivian Grey, un roman de jeunesse de l'ancien Premier ministre, Benjamin Disraeli), il mettait en scène un jeune dandy protégé par un vieux lord qui exerçait sur lui une «horrible attirance». Bien des pairs du royaume avaient cru se reconnaître dans ce personnage.
Enfin, Oscar Wilde avait l'opinion
contre lui et était devenu la cible de la presse, au point que le président du tribunal de l'Old Bailey dut demander aux jurés de ne pas se laisser influencer par les journaux. Ce retournement du
public semble lié à l'arrogance de l'écrivain, qui affichait devant le tribunal son mépris du sens commun et des mœurs ordinaires. Les familles qui applaudissaient au théâtre lorsqu'il dénonçait
les moeurs corrompues de l'aristocratie se mirent à le conspuer lorsqu'il se comporta en jouisseur blasé. En condamnant Wilde à deux ans de travaux forcés («hard labour»), le maximum de la peine
qu'il encourait, le jury fut à l'unisson du public anglais qui, selon le poète, «pardonne tout sauf le génie».
De nombreux intellectuels européens, tels Bernard Shaw ou André Gide, firent circuler une pétition (qu'Emile Zola refusa de signer, sans doute par désaccord sur les options morales de Gide et de Wilde) réclamant la libération de l'écrivain. En vain. Celui-ci ne survécut que trois ans à sa détention à Reading. Après sa libération, il quitta l'Angleterre où l'opinion lui était hostile et mourut, quelques mois après Queensberry, le 30 novembre 1900, dans un petit hôtel parisien de la rue des Beaux-Arts. Son pénible emprisonnement lui inspira l'émouvante Ballade de la geôle de Reading (1898). Il fut en outre à l'origine d'une réforme pénitentiaire libérale, qui supprima dans les prisons anglaises le régime des travaux forcés.
Le puritanisme victorien ne fut cependant pas apaisé par la condamnation d'Oscar Wilde. Le jeune lieutenant Winston Churchill faillit à son tour en être victime en février 1896, lorsque le père d'un de ses anciens condisciples à l'école militaire de Sandhurst l'accusa de s'être livré sur ses camarades à «des actes grossièrement immoraux du genre de ceux d'Oscar Wilde» (2). Brandissant la menace d'un procès en diffamation, le lieutenant fut plus heureux que le poète et reçut de son détracteur une lettre d'excuses et cinq cents livres de dédommagement.
NOTES :
1. Alliance conclue, en 1882, entre l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie à l'initiative de Bismarck.
2. Cf. Martin Gilbert, Winston Churchill, tome 1, Londres, Heinemann, 1966
IMAGE :
Oscar Wilde et Lord Alfred Douglas en 1893
■ in L'Histoire n°172, Odon Vallet, décembre 1993, pp.82-83
A LIRE : L’affaire Oscar Wilde ou le danger de laisser la justice mettre le nez dans nos draps, Odon Vallet, Editions Albin Michel, 1995, ISBN : 2226079521
D'Oscar Wilde : De profundis
Une […] coutume propre aux Crétois est
celle qui réglemente la pédérastie. Ce n'est point, en effet, par la persuasion, mais bien par le rapt, qu'ils s'assurent la possession de l'objet aimé.
Trois jours et plus à l'avance l'éraste (1) prévient de son projet d'enlèvement les amis du jeune garçon qu'il aime. Or, ce serait pour ceux-ci le comble du déshonneur s'ils cachaient l'enfant ou qu'ils l'empêchassent de passer par le chemin indiqué : ils paraîtraient avouer par là qu'il ne méritait pas les faveurs d'un éraste aussi distingué.
Que font-ils, alors ? Ils se rassemblent, et, si le ravisseur, par son rang et à tons autres égards, est dans une position égale ou supérieure à celle de la famille de l'enfant, ils se contentent, dans leur poursuite, pour se mettre en règle avec la loi, de faire un semblant d'attaque ; mais ils laissent, en somme, enlever l'enfant, et en témoignent même toute leur joie. Que le ravisseur, au contraire, soit d'un rang notoirement inférieur, ils lui enlèvent impitoyablement l'enfant des mains. En tout cas, la poursuite cesse dès que l'enfant a franchi le seuil de l'andrion de son ravisseur.
Généralement, ce qui séduit les Crétois, ce n'est pas tant la beauté du corps de l'enfant, que la vaillance de son âme et la décence de ses moeurs. [Une fois en possession de celui qu'il aime], l'éraste le comble de présents et l'emmène loin de la ville, où il veut.
Seulement tous ceux qui ont été témoins de l'enlèvement deviennent leurs compagnons, et, après qu'ils ont passé deux mois tous ensemble à banqueter et à chasser (la loi n'autorise pas le ravisseur à retenir l'enfant plus longtemps), ils regagnent la ville de compagnie. L'enfant est alors rendu à la liberté : il reçoit de son éraste, indépendamment du manteau de guerre, du boeuf et de la coupe, qui sont les dons prescrits par la loi une infinité d'objets de prix, ce qui constitue l'éraste en une dépense si forte que ses amis se cotisent d'ordinaire à cette seule fin de lui venir en aide.
L'enfant immole à Jupiter le boeuf qu'il a reçu et offre un dernier banquet à tous ceux qui l'ont ramené à la ville ; après quoi, il déclare hautement s'il a eu ou non à se louer de ses rapports avec son éraste : c'est la loi qui autorise cette déclaration, et elle le fait pour que l'enfant sache qu'en cas de violence de la part de son éraste pendant l'enlèvement il a le droit de se venger et de fuir loin de lui.
Un jeune garçon, beau de corps et noble de naissance, qui ne trouve pas d'éraste est déshonoré : on suppose qu'un vice de coeur a seul pu lui attirer cet outrage.
Les parastathentès, au contraire (tel est le nom qu'on donne aux enfants qui ont été enlevés), jouissent d'importantes prérogatives : ils ont les places d'honneur dans les choeurs et dans les exercices du stade, et peuvent se distinguer de leurs camarades en portant la robe qui leur a été donnée par leur éraste, conservant même ce droit par delà l'agélé, car on les voit, devenus des hommes, porter encore un costume particulier, lequel permet de reconnaître tous ceux qui, dans leur enfance, ont été clines. Cline est le nom qui, chez les Crétois, désigne l'érasme, autrement dit l'objet aimé. Quant à l'éraste, ou amant, ils l'appellent le philétor.
Telles sont les lois ou coutumes qui président, en Crète, à la pédérastie.
Strabon
■ in Géographie, Livre X - L'Etolie et les îles grecques - Chapitre IV - La Crète, traduction d'Amédée Tardieu, Paris, Hachette, 1867
NOTE :
(1) L'éraste désigne le partenaire qui prend l'initiative de la conquête amoureuse, mais aussi celui qui joue le rôle actif dans la relation sexuelle.
Que seraient aujourd'hui Florence et l'Europe,
sans les trois siècles de règne des Médicis ? Si l'on connaît bien l'histoire de Laurent le Magnifique et de sa famille, protectrice des arts et des sciences, la fin de la dynastie était restée
dans une ombre suspecte.
A la lecture de l'ouvrage de Sir Harold Acton, paru en 1932, on comprend mieux pourquoi.
De Ferdinand II à Jean-Gaston, dernier grand-duc de Florence appartenant à la maison Médicis, ce ne sont que vices, mariages désastreux et tyrannie, tant fiscale que morale.
Cosme III, qui régna de 1670 à 1723 était aussi bigot
que son père Ferdinand II avait été homosexuel. Son mariage avec Marguerite-Louise d'Orléans ne fut qu'un long combat au terme duquel, de guerre lasse, Cosme III l'autorisa enfin à rentrer en
France. Trois enfants naquirent de cette union orageuse, mais aucun n'engendra de descendance, mettant ainsi fin à la lignée des Médicis, remplacée alors sur le trône de Toscane par la maison de
Lorraine. Mais Cosme III n'était pas au bout de ses peines avec sa progéniture : Ferdinand ne jure que par son castrat, Cecchino, alors que Jean-Gaston sombre dans l'alcoolisme et la
débauche.
Ce dernier n'est d'ailleurs pas loin de ressembler à une autre figure célèbre : Louis II de Bavière, et l'on se prend à rêver du film qu'aurait tiré Visconti de ces aventures rien moins que licencieuses.
Même si l'auteur répugne à entrer dans les détails, la lecture de cette biographie édifiante ne manque pas d'attraits.
■ Editions Perrin, Collection Pour L'histoire, 2003, ISBN : 2262020094
Lire aussi l'analyse d'Alexis Vialle sur le site parutions.com
Le baiser aussi a une histoire. Au
Moyen Age, le baiser sur la bouche n'était pas réservé aux relations érotiques entre hommes et femmes. Il venait sceller le serment d'allégeance prêté par le vassal à son seigneur. Et
apparaissait comme une manifestation parmi d'autres de l'amitié entre chevaliers (*)
La période qui s'étend du XIe au XIIIe siècle est marquée du sceau du baiser. Pas seulement l'effleurement d'un baiser anodin, mais le baiser sur la bouche, celui qui permet l'échange de la salive et qui se situe au sommet d'une hiérarchie stricte qui va des pieds aux mains, puis aux joues, avant d'atteindre la bouche. Pas seulement non plus le baiser qui unit l'homme à la femme, mais le baiser qui lie des hommes de condition égale. Ce baiser-là fait étroitement partie de rituels qui viennent d'être mis en valeur de façon convaincante.
Bien entendu, le Moyen Age était loin d'ignorer le baiser amoureux entre amants des deux sexes, qui sert de prélude pour «s'accoler». Le roi Marc, jaloux, guette ce signe afin de prendre Tristan et Yseut en flagrant délit d'adultère, et l'histoire se termine, tragiquement, par le plus beau baiser de la littérature médiévale, celui qui unit Yseut à son amant mort, «corps à corps, bouche à bouche», jusqu'à ce que, à son tour, elle rende l'âme.
Au sein des familles, le baiser unit aussi les parents aux enfants, dans une affectivité qui s'épanouit dès cette époque. Mais, du XIe au XIIIe siècle, quand s'affirme clairement la pratique sociale du baiser, les textes décrivent plutôt celui-ci comme un acte public, unissant deux hommes. Sa fréquence est telle alors que l'on est amené à s'interroger sur sa fonction.
Les hommes du Moyen Age ne cachent pas l'attention qu'ils accordent à leur corps, notamment à leur bouche, qu'ils considèrent comme le mode d'expression visuelle de leurs sentiments. Elle est conçue et représentée comme le passage obligé de leur âme, à leur naissance et à leur mort. Elle est aussi avec la gorge tenue pour responsable du mensonge (1). A l'inverse, la bouche est le moyen d'exprimer une allégresse sans retenue à la vue de celui qu'on aime. La Chanson d'Ami et d'Amile, si célèbre alors, raconte l'amitié exemplaire de deux jeunes nobles qui, quand ils se rencontrent, «se jettent dans les bras l'un de l'autre, se baisent avec une telle fougue, se serrent avec une telle tendresse qu'ils sont bien près de s'étouffer l'un l'autre» ; après avoir vidé leurs étriers, ils finissent par tomber dans le pré... Ils se couvrent le visage de baisers, du nez au menton – manifestation publique d'un très fort érotisme. Ce sont donc bien les formes de l'amour que prend l'amitié entre ces hommes. Est-ce pour autant de l'homosexualité ? Le débat reste ouvert, mais dans des termes souvent mal posés, parce qu'anachroniques.
Le baiser de paix
Un changement s'opérera au cours du XIIIe siècle, lorsque le mariage commencera à imposer des normes de vie fondées sur la stricte fidélité du couple. Mais aux XIe et XIIe siècles, même le droit canonique prononce rarement des condamnations pour homosexualité. Aucune contrainte ne vient ternir les relations unissant les individus de sexe masculin, surtout parmi les membres de l'aristocratie. Les textes racontent ces embrassades avec un naturel parfait. Seule ombre au tableau : qu'il est difficile de s'embrasser avec des heaumes, dont les chevaliers ont tant de peine à se débarrasser !
Ces marques d'amour sont considérées comme normales, voire bénéfiques. Car la société chevaleresque fonde en grande partie ses valeurs sur l'amitié masculine, qui emprunte beaucoup au visage de l'amour. L'univers des châteaux est d'abord masculin (2). On peut y voir les chevaliers et les vassaux, assemblés autour de la chambre du maître, le châtelain, et de sa femme, la domna, la femme inaccessible des poésies courtoises. Mais entre les hommes, des sentiments profonds se tissent, qu'il s'agisse d'individus de la même classe d'âge ou de jeunes initiés par un «parrain». Leurs liens vont du simple compagnonnage à l'amitié, souvent, on l'a vu, confondue avec l'amour. Des gestes sans équivoque soudent cette amitié : on boit dans la même coupe et on partage la même couche, jusqu'à la mort puisque le vœu le plus cher des amis est d'être enterrés côte à côte pour se lever ensemble du tombeau au jour du Jugement dernier.
Le baiser est donc fondateur : il crée des liens sociaux et en assure le renouvellement. Pour un historien du Moyen Age, il est par conséquent essentiel de comprendre la dimension affective du baiser viril ; on peut lire alors «autrement» non seulement les textes romanesques, mais aussi ceux qui, tels les coutumiers, étaient jusqu'alors présentés comme normatifs. Jacques Le Goff l'a déjà démontré en étudiant le rituel féodo-vassalique (3) : les rituels d'investiture comportent généralement un baiser sur la bouche. Quand il entre dans les gestes constitutifs de l'hommage qui unit le seigneur à son vassal, ce baiser contribue à rétablir l'égalité entre les deux hommes et, surtout, à approfondir leur réciproque fidélité. Enfin, le baiser est fondateur de paix. Il suffit pour s'en convaincre de considérer les relations diplomatiques dont le rituel est très codé : incliner la tête, fléchir le genou, ôter son couvre-chef, se tenir par la main et embrasser, autant de gestes impliquant une hiérarchie de sens (4).
Dès saint Ambroise (IVe siècle), le christianisme s'était appliqué à définir le «sacrement de baiser» mis au service de la paix et, pendant une grande partie du Moyen Age, le baiser de paix, sur la bouche, que se donnent les fidèles, est largement répandu pendant la messe, remplaçant ainsi la communion. Il accompagne le pardon dans les cérémonies organisées tant par des clercs que par des laïcs. Par exemple, jusqu'à la fin du Moyen Age, un juge indélicat peut être condamné par les tribunaux laïcs à dépendre celui qu'il a injustement condamné à mort et à embrasser sur la bouche le cadavre, ou un mannequin le représentant, avant de procéder à une messe de funérailles et à son enterrement en terre chrétienne. Cette cérémonie fait partie de l'amende honorable ; elle doit être gravée sous la forme d'un tableau commémoratif, placé en un lieu public (5).
Car la salive, comme le vin, est liée à la quête d'un état de paix que la seule décision judiciaire est incapable d'assurer. Ces euphorisants ont comme vertu d'abolir les rancunes, dans un vacillement volontairement souhaité et artificiellement suscité pour faire naître un amour sans retenue. Celui-ci dépasse la simple reconnaissance des mérites ou l'assouvissement du désir. Il s'épanouit en un don total et gratuit, sous la forme chère aux philosophes chrétiens pour désigner l'amour du fidèle avec Dieu : l'agapè (6).
Au total, l'efficacité symbolique du baiser est le fait d'une société bien structurée, sur la base de l'amitié-amour, et traditionnelle, fondée sur des pôles nettement antithétiques : amis et ennemis, hommes et femmes, inférieurs et supérieurs. Il est probable que la fin du Moyen Age a connu un certain recul de cette pratique, au moment où la notion de pudeur change, où l'amour se normalise sur un modèle unique homme-femme, et où les règles politiques et judiciaires s'institutionnalisent.
NOTES :
(*) Yannick Carré, Le Baiser sur la bouche au Moyen Age. Rites, symboles, mentalités, XIe-XVe siècle, Paris, Le Léopard d'or, 1992.
1. Dire à quelqu'un « Tu as menti par ta sanglante gorge » reste, jusqu'à la fin du Moyen Age, un défi qui appelle la vengeance dans toutes les couches sociales. Cf. Carla Casagrande, Silvana Vecchio, les péchés de la langue. Discipline et éthique de la parole dans la culture médiévale, Paris, Le Cerf, 1991.
2. Cf. Georges Duby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984.
3. Cf. Jacques Le Goff, « Le rituel symbolique de la vassalité », Pour un autre Moyen-Age, Paris, Gallimard, 1977, p. 349.
4. Le repas aussi scelle la paix dans tous les milieux sociaux jusqu'à la fin du Moyen Age. Celui qui a été vu en train de partager le vin et le pain avec un ancien ennemi est réputé pour être devenu son ami et toute vengeance devient alors injustifiée. Cf. Claude Gauvard, « Cuisine et paix en France à la fin du Moyen-Age », La Sociabilité à table. Commensalité et convivialité à travers les âges, Publications de l'université de Rouen, 1993, p. 325.
5. Cf. Claude Gauvard, « Pendre et dépendre à la fin du Moyen Age ; les exigences d'un rituel judiciaire », Histoire de la justice, tome IV, 1991, p. 5. 6. Sur les différents niveaux de l'amour, cf. les remarques de Luc Boltanski, L'Amour et la justice comme compétence, Paris, Métaillé, 1990, p. 135.
IMAGES :
Au Moyen Age, le baiser sur la bouche était largement répandu parmi les hommes :
1. Le baiser sur la bouche comme signe d'amitié : Les chevaliers Lancelot et Galaad
2. Le baiser sur la bouche comme signe d'allégeance : Hommage d'Edouard Ier, roi d'Angleterre, à Philippe IV le Bel, roi de France, en 1286
■ in L'Histoire n°172, Claude Gauvard, décembre 1993, pp.76-77
Plus qu'aucune autre civilisation, la
Grèce ancienne accorda une place officielle aux amours masculines. Ces relations s'inscrivaient d'abord dans le cadre pédagogique et initiatique qui attachait un adolescent à un aîné. Mais,
au-delà de ces aspects rituels, c'est toute la cité qui baignait dans une atmosphère d'érotisme où le corps nu de l'homme était glorifié.
[…] la vie amoureuse des Grecs, et plus précisément leurs comportements sexuels, n'a cessé d'être objet d'embarras, de dénigrement ou d'éloge pour les historiens. Car aucune civilisation ancienne n'a accordé une place aussi visible, aussi tranquillement officielle, aux relations que nous nommons homosexuelles mais pour lesquelles les Grecs eux-mêmes n'avaient pas de mot particulier. Ce qui frappe, et qui gêne ou enchante, c'est selon, ce n'est pas l'existence de l'homosexualité dans les sociétés grecques (elle existe probablement dans toute autre, plus ou moins répandue et repérable), mais son statut privilégié, dans une large mesure plus valorisant que la fréquentation des femmes, du moins à certaines époques et dans certains milieux. On comprend que les sociétés occidentales nourries de morale judéo-chrétienne, où l'homosexualité fut longtemps considérée comme l'abomination absolue, n'aient cessé de s'interroger sur cet aspect particulier de l'hellénisme, notre autre grand ancêtre.
[…] il fallut attendre la libéralisation des moeurs dans les années 1960-1970 pour que s'amorce une révision radicale des opinions admises. Cela aboutit notamment à l'analyse sans pruderie effectuée par Félix Buffière d'une abondante poésie érotique masculine peu équivoque dans ses descriptions et fort précise quant à l'évocation du plaisir des amants. De son côté, Kenneth Dover fournissait une étude détaillée de tous les aspects de la question : vocabulaire, représentation du corps, prostitution, législation, etc. Il mettait notamment en évidence la réalité des rapports sexuels entre hommes, grâce à une étude très complète des textes comme des documents illustrés. Ainsi tombait un tabou implicite, car Kenneth Dover soulignait à la fois la fréquence du phénomène pédérastique et la dimension sexuelle des relations amoureuses, qui dépassaient l'amitié virile des compagnons de chambrée ou le lien privilégié d'ordre pédagogique, plus spirituel que charnel.
Mais Kenneth Dover et, dans une certaine mesure, Félix Buffière s'attachaient plus à décrire qu'à expliquer, et l'on manquait d'une clé qui permit de comprendre comment une telle situation avait pu se développer chez des hommes qui, pour autant, ne fuyaient pas les femmes. Bernard Sergent apporta alors une contribution capitale. Analysant les mythes grecs où apparaissaient des amours homosexuelles, ainsi que des textes historiques quasi ethnographiques concernant aussi bien la Crète que Sparte ou Athènes, mais aussi les Celtes, les Germains ou les Iraniens, il montrait de façon lumineuse que les pratiques évoquées par ces textes s'inscrivaient, pour une part, dans une série de rites bien connus par ailleurs : les rites de passage qui marquent l'intégration des jeunes hommes à la société des adultes.
Dans la séquence bien établie des situations imposées aux jeunes – pratiques d'exclusion et de marginalisation, puis d'inversion des rôles usuels, et enfin de réintégration dans le groupe –, l'homosexualité trouve sa place parmi d'autres comportements d'inversion. Bernard Sergent ne réduisait pas pour autant l'homosexualité grecque à cette seule fonction, mais ses conclusions pouvaient inviter à penser que la banalité de cette pratique dans le monde hellénique (comme chez d'autres peuples anciens) se justifiait par cet usage pédagogique et initiatique primitif, qui en fondait en quelque sorte la légitimité. […]
Les solides conclusions de Bernard Sergent ne rencontrèrent pourtant pas que des louanges. Certains récusèrent des analyses qu'ils jugeaient trop réductrices : en paraissant limiter l'homosexualité grecque à un rite strictement codifié, on risquait en effet d'ôter du même coup à la Grèce ancienne le rôle de modèle de tolérance que d'aucuns souhaitaient lui voir jouer. John Boswell fut pour cette raison l'un des adversaires les plus acharnés des thèses de Bernard Sergent, qu'il déformait pour mieux les récuser. Il n'avait guère de compétence en matière de mythes grecs, mais son autorité se fondait sur une fort belle étude publiée en 1980, conduite sur plus d'un millénaire, où il essayait de mettre en évidence que l'homosexualité s'était généralisée dans le milieu des clercs et des évêques des premiers siècles du Moyen Age et que la condamnation chrétienne ne trouvait pas de justification dans les Écritures saintes.
L'accumulation des témoignages lui servait à fonder la légitimité d'une sexualité qui n'aurait été systématiquement brimée qu'à partir du triomphe des idées de Thomas d'Aquin au XIIIe–XIVe siècle. Revenant à la charge une dizaine d'années plus tard, il tentait d'aller encore plus loin en soutenant que les Anciens, païens ou chrétiens, n'avaient pas hésité à reconnaître les unions de même sexe. De toute évidence, John Boswell se préoccupait plus de puiser dans l'Antiquité des arguments pour nourrir les débats actuels que de comprendre pour eux-mêmes les comportements des Grecs et, plus largement, des Anciens.
Si rien ne permet, en réalité, de remettre en cause les belles démonstrations de Bernard Sergent, il serait imprudent de réduire l'homosexualité grecque à un rite initiatique. D'autant que cet aspect, parfaitement fondé par l'analyse des mythes, n'apparaît à l'époque historique que dans quelques cités et que ce n'est que sous une forme bien dégradée qu'il se laisse déceler dans quelques autres. De plus, on ne peut mettre sur le même plan des comportements codifiés par les lois, comme l'enlèvement de l'adolescent par un jeune adulte en Crète, avec vie commune pendant quelques semaines et cadeaux obligatoires en fin de « stage», et le fait que les jeunes Spartiates, Athéniens et autres s'offraient à des amants durant une période plus ou moins longue de leur adolescence et de leur jeune maturité, sans que cela s'inscrive dans un rite précis.
[…] D'abord, un acte sexuel ne peut se réduire à un rite. On peut offrir des sacrifices aux dieux sans y croire, réciter des prières en pensant à autre chose, banqueter sans avoir faim, boire sans soif, mais non faire l'amour sans désir, au moins de l'un des amants. Ce que confirment sans ambiguïté les textes et les images qui illustrent l'attirance des érastes (1) pour leurs éromènes (1). Même si ces scènes se situaient toutes dans le cadre des rites initiatiques ou, si l'on préfère, de la pédagogie pédérastique en honneur dans la cité, il faudrait bien constater que le rite n'exclut ni désir ni plaisir.
Tout prouve que les sociétés grecques n'éprouvent à l'égard de l'homosexualité masculine aucune répugnance avouée, et qu'elles entretiennent au contraire de façon privilégiée une atmosphère de masculinité fortement érotisée. Il ne s'agit pas de faire de la Grèce ancienne un paradis gay, comme l'imaginent un peu hâtivement ceux qui cherchent dans l'histoire des modèles pour le temps présent. Les Athéniens raillent volontiers les efféminés, les hommes qui, passé l'âge, continuent à s'offrir aux amants, et ils condamnent sans réserve les prostitués, auxquels on interdit de prendre la parole à l'assemblée du peuple !
Pourtant, les pratiques homosexuelles font chez eux partie des comportements sociaux habituels, et ne sont pas réservées aux rites initiatiques de la fin de l'adolescence. La riche poésie érotique à la gloire des beaux garçons, transmise fidèlement par les érudits depuis l'époque hellénistique jusqu'à l'époque byzantine, n'a rien d'une littérature clandestine. L'imagerie des vases attiques fourmille de ces scènes qui exaltent les amours masculines, sans complaisance mais sans ambiguïté. […] Ce sont des représentations licites offertes à la vue de tous, sans gêne et sans tabou, et destinées à réjouir les sens des participants. […]
Maurice Sartre
Professeur d'histoire ancienne à l'Université de Tours
■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, pages 30-36 (extraits)
NOTES
(1). L'éraste désigne le partenaire qui prend l'initiative de la conquête amoureuse, mais aussi celui qui joue le rôle actif dans la relation sexuelle. L'éromène est le plus jeune, qui subit.
IMAGES :
- Coupe attique, attribuée à Briseis, qui montre, de façon pudique, un homme (barbu) enlaçant un éphèbe, dont le jeune âge est souligné par la petite taille. La finesse du vêtement, la chevelure soignée indiquent l'origine aristocratique des amants. (Paris – Musée du Louvre)
- Détail d'une coupe à figures rouges représentant un rapport sexuel entre trois hommes, avec fellation et sodomie. Les deux partenaires actifs apparaissent plus âgés (ils portent la barbe) que le partenaire passif. De telles scènes érotiques, voire pornographiques ne sont pas rares dans l'iconographie antique. Objet de luxe, ce vase servait sans doute aux banquets entre hommes. (Paris – Musée du Louvre)
Dans l'ancienne Mésopotamie, l'homosexualité ne
faisait l'objet d'aucun tabou ou répulsion.
La pratique de l'amour entre hommes est attestée chez les anciens Mésopotamiens au moins depuis les débuts du IIIe millénaire avant notre ère, pour le moins, d'abord par quelques représentations figurées. La plus connue, sur une plaquette d'argile, représente un acte de sodomie exécuté debout.
Les textes retrouvés nous apprennent que l'homosexualité en elle-même n'était nullement condamnée comme enfreignant un quelconque précepte humain ou divin : n'importe qui pouvait la pratiquer librement pourvu que ce fût sans violence ni contrainte, et, par conséquent, de préférence avec, pour partenaires passifs, des spécialistes, des professionnels.
La mention, dans l'Almanach des Incantations, de trois séries de prières pour favoriser, l'une l'amour d'un homme envers une femme, l'autre l'amour d'une femme envers un homme, et la troisième l'amour d'un homme envers un homme, montre que l'on pouvait éprouver couramment entre individus de même sexe les mêmes sentiments qu'entre individus de sexe opposé. Elle rappelle aussi que nulle interdiction religieuse ne venait contrarier les amours homosexuelles, pas davantage que les hétérosexuelles, puisque l'on recourait précisément aux dieux, par ces prières, pour les favoriser, les unes comme les autres.
L'absence, dans le texte que l'on vient de citer, d'une série pour favoriser l'amour d'une femme envers une femme est-elle significative ? On n'en sait rien. Quoi qu'il en soit, nous avons la preuve que celui-ci n'était pas inconnu. Un texte divinatoire, au moins, prévoit en effet que des femmes s'accoupleront.
Jean Bottéro
Spécialiste de la Mésopotamie et de la Bible
■ in L’Histoire n°221 (Dossier : Enquête sur un tabou – Les homosexuels en Occident), mai 1998, page 33





















