Hélène, collégienne, vient d'emménager dans le village de Bartholomé. Très vite, ils se rencontrent. Bart, 13 ans, a un caractère plutôt mordant et incisif. Et, il est des questions qu'il n'aime pas aborder de plain-pied. Comme quand Hélène l'interroge sur sa grand-tante, Rosaimée, et son amie Edmonde qui vivent ensemble. Détours, contours… qui sans refaire – une fois de plus – le procès de l'homophobie, l'interroge intelligemment.


Chez Bart, ne faut-il pas entendre, intériorisée, mais non assumée ni assurée, une toute petite voix de l'homophobie ? Derrière les mots, qu'il ne veut ni écouter ni employer, il n'y a pas, certes, le puritanisme qui charrie le dégoût plus ou moins déguisé du sexe en tant que tel, ni la volonté de le tenir à distance, mais plutôt la peur de ne jamais pouvoir reconnaître où se niche l'amour. Comme si la force des mots allait faire obstacle à croire en sa propre vie. Appréhension que les mots deviennent chair…


Défaillances du cœur et peur de s'arrêter aux mots constituent, dans cette histoire, une approche fine et éclairante, de cette violence enfouie au fond de chacun. Le dialogue entre les deux ados, reproduit ci-dessous, affronte, à ce titre, nos tempêtes intérieures en stabilisant la barque, faute de calmer toutes nos contradictions. A lire, relire et faire lire… un extrait pour une anthologie de lutte contre les discriminations sexuelles :

[Bartholomé] — Eh bien, à quoi pensais-tu juste avant de me parler ?

[Hélène] — Figure-toi que je pensais à ta tante Rosaimée. C'est drôle qu'elle soit toujours avec sa copine Edmonde. Elles sont amies depuis longtemps ?

Depuis que je connais Rosaimée.

Quand on les voit ensemble, on dirait un couple marié depuis des années. Elles ne font rien sans que l'autre soit au courant. Elles parlent sans cesse à l'oreille. Elles ne s'éloignent jamais l'une de l'autre. Tu crois qu'elles sont...

ARRÊTE ! […] Je ne VEUX pas que tu dises UN mot de plus sur ma tante, tu comprends ?

Eh, ne le prends pas comme ça. Je ne voulais pas en dire du mal...

J'espère bien.

D'ailleurs je me fiche complètement de la façon dont vit ta tante.

Alors pourquoi voulais-tu lui coller une étiquette ? Pour la ranger dans une petite case ?

Oh là là ! Ce n'est pas si grave de mettre un nom sur les choses ! Tant qu'on ne juge pas...

Et mettre un nom ce n'est pas juger ?

D'accord, mettons que je n'ai rien dit.

Tu penses tellement fort que ça me fait mal aux oreilles. Rosaimée n'est ni ceci ni cela. Elle est juste Rosaimée. Et si tu veux savoir quelque chose d'elle, tu n'as qu'à lui demander ce qu'elle en pense. C'est fou comme les gens ont besoin de s'enfermer les uns les autres dans des camps bien étanches. Quand ce n'est pas ta religion, c'est la couleur de ta peau, le pays de tes parents, le quartier où tu vis, les gens que tu aimes... Tu penses qu'il ne suffit pas d'être une personne pour exister. Pour parler de quelqu'un, tu as besoin de tout un tas d'étiquettes. Comme si nous étions des bêtes en route pour l'abattoir. Avec leurs labels accrochés sur l'oreille.

Ne te monte pas la tête. Je ne veux enfermer personne. Je suis juste curieuse des gens.

Alors, il suffit juste de parler de Rosaimée qui aime Edmonde qui aime Rosaimée. Pas d'étiquette. Juste la liberté.

Tu crois que Rosaimée et Edmonde ne la connaissent pas, l'étiquette ?

C'est leur affaire à elles. Tant qu'elles ne me l'ont pas dit, je ne le pense pas. Elles sont pour moi des personnes uniques au monde, avec une histoire unique au monde.

Je suis hors de moi. Il n'y a pas que l'amour qui réchauffe. La colère aussi. J'ouvre furieusement le blouson que j'avais zippé tout à l'heure jusqu'au menton. Je ronchonne. Puis je m'avise d'Hélène. Crétin que je suis à m'emporter comme ça.

J'aurais pu lui expliquer doucement ce que j'ai mis des années à comprendre. J'aurais pu lui parler du courage de ma tante, du regard frileux de mes parents, des sourires hypocrites des voisins. Mais j'ai crié si vite qu'elle a préféré arrêter la discussion. Elle m'a laissé dégoiser en espérant que je me taise au plus vite. Moi le prétentieux. Le brutal. Le terroriste. […]

Bart, si c'est comme ça que tu aimes, j'envie ceux qui sont dans ton cœur.

Touché. Et coulé. Si j'étais une fille, je fondrais en larmes. Mais je ne suis qu'un gars et je réponds :

Dis donc, il est minuit cinq. Si tu n'es pas chez toi dans dix minutes, Ernest [beau-père d'Hélène] va me flanquer une raclée. (pp. 166-170)

Marie Desplechin réussit excellemment à transcrire ce qui unit l'indicible de l'homme étonné de son existence et les images brutales de la vie ordinaire exorcisées par la parole... jusqu'aux autoreproches de Bart, formulés dans une solitude angoissée, qui révèlent à la fois sa force et sa fragilité, sa noblesse, sa fraîcheur, sa générosité, ses doutes, sa souffrance.


Je laisse le soin au lecteur de découvrir les autres perles de ce roman : réflexions sur la société, remises en cause des clichés, interrogations sur l'amour et les limites de l'impudeur dans la parole… questions fondamentales pour chaque adolescent. Et même si elles n'appellent pas toujours une réponse, elles sont autant de coups de griffes pour déchirer nos et leurs certitudes.


■ Éditions L'École des loisirs, Collection Medium, 1997, ISBN : 2211043828



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse


Dès le début de ce roman, le lecteur est préparé à un drame. Puisque la narratrice, Anja, parle au passé d’un garçon polonais, Tadeusz, qu’elle a connu au lycée :




« Le choc fut si violent que, des années plus tard, alors que j’écris ces lignes, je tremble. » (page 14)


Ce lycée huppé du duché du Luxembourg, avec ses filières d’excellence, accueille quelques élèves des quartiers défavorisés. Mais le métissage social n’est pas dans les têtes.


Anja, timide et sensible, nées de parents fortunés occupés à leurs carrières, n’a qu’une passion, le grec. C’est toute sa vie.


On devine, dans cet établissement où les élèves rivalisent entre eux, obsédés par leur réussite, que le grec lui permet d’exister.


La jeune fille passe tout son temps libre à la bibliothèque où elle rêve en lisant l’ouvrage "Les amours des dieux et des héros" :


« La couverture poussiéreuse dissimulait des illustrations que les adultes, s’ils en avaient eu connaissance, se seraient empressés de nous cacher. La beauté de ces images est encore dans mes yeux. Ce fut pour moi, pendant des mois, la vraie beauté, la seule possible. » (page 22)


Un jour, elle constate que quelqu’un a emprunté ce précieux livre. Qui a pu la priver de cette pépite ?


A la faveur d’une absence d’un professeur, elle découvre à la bibliothèque que Tadeusz feuillette "Le" livre :


« De ma chaise, j’observais son profil très doux que j’avais déjà devant moi en classe de russe. À la limite, on pouvait même lui trouver une tête romaine. Un peu comme Marlon Brando, du temps de sa splendeur. Le fait est qu’il avait l’air gentil, malgré une force assez animale. […] C’était lui. » (pages 38/39)


Dès lors, Anja va peu à peu s’attacher à Tadeusz. En écoutant les grognes populaires qu’il lui rapporte, elle discerne que les hommes ne vivent pas tous dans une bulle feutrée.


Un soir, à la sortie du lycée, elle, dont l’habillement masque sa féminité, se fait attaquer alors qu’elle accompagne son ami chez lui. Elle a le front fendu.


Quand Anja demande à Tadeusz pourquoi l’un des agresseurs lui a dit qu’il les « ramenait à la maison » (page 73), le garçon embarrassé répond qu’elle a été prise pour un mec. Quand enfin elle lui demande s’il est amoureux d’elle, elle l’entend répondre :


« Non. Je t’aime, mais c’est... pas comme tu dis. Je te demande pardon. Je croyais que tu avais compris. » (page 101)


Si Tadeusz est bien du même monde social que celui des agresseurs, il est un étranger pour eux car « sa différence, il la porte dans son cœur » (page 104)… jusqu’à la rencontre de son fatal destin, l’homophobie ambiante, partagée entre salauds et braves types, encourageant cette criminalité spécifique.



La lecture commune ("Les amours des dieux et des héros") des deux amis préfigure les drames et les joies qui tisseront les rapports des deux adolescents. Leur vérité qu’ils ne se cacheront pas, sera un rempart à l’amour qui les aurait livrés l’un à l’autre. Une voie de salut.


Témoin de son temps, critique féroce des injustices, Anne Percin tisse une fresque, pleine de suggestions, où se mêle le destin de ses héros.


Une fille au destin d’homme, un homme amoureux des garçons, sont réunis dans l’égalité du "combat", exaltés dans leur différence par les grossièretés et les horreurs du monde.


« L’âge d’ange » n’est pas le simple récit de l’amour perdu d’une femme. Les taudis des banlieues d’une grande ville, les éclats trompeurs des salons fortunés, les révoltes de ceux qui n’ont plus rien à perdre constituent le décor d’une aventure hors du temps et dans le temps. C’est, plus qu’un récit mythique, un mythe devenu livre dans l’espace universel de l’amour. C’est le destin d’une femme solitaire qui s’est rapprochée de la vie, la vie étant cette force vive où se déchirent les passions, se greffent les espoirs, se consument, fragiles, les jours.


Un roman qui hait indistinctement les injustices, l’hypocrisie, l’homophobie et tout ce qui dégrade l'homme. Un roman qui s’inscrit dans un destin de condamnation et de salut. Magnifique.


■ Editions L’école des loisirs, collection Médium, sept. 2008, ISBN : 978-2211092180



Du même auteur : Point de côté


Le site de l'auteur


Le narrateur Kaï est un adolescent de seize ans : il raconte un moment de sa vie quand il avait 10 ans. Ses parents sont divorcés et son père, Fred, en a la garde. Il voit de temps en temps sa mère qui habite loin. Après l’école il va le plus souvent chez son oncle, Tom, frère de son père.


Les relations entre les deux frères, si elles sont respectueuses, manquent de fraternité : jamais, ils ne s’embrassent. Kaï, qui trouve cette absence de proximité étrange, n’en comprend pas les raisons. Avec ses 29 ans, onze de moins que son frère, Tom semble avoir gardé une âme d’enfant. Il adore jouer avec son neveu, qu’il surnomme « Petit deltaplane », empruntant un comportement le plus souvent clownesque. Kaï se sent très libre avec son oncle. Pourtant il est un sujet interdit, avec lui comme avec son père, c’est tout ce qui tourne autour de l’amour. Si Kaï devine que le divorce de son père peut expliquer qu’il ne veuille pas en parler, il ne comprend pas pourquoi son oncle refuse d’en discuter avec lui :


« […] c’est des affaires de grandes personnes. D’adultes, tu vois. Et toi, tu es un enfant. Je te raconterai plus tard. Quand tu seras en âge de comprendre. » (p.61)


Kaï le vit mal. Pour lui, enfant ne rime pas avec « débile ». Il ne comprend pas pourquoi lui se confie à son oncle mais que l’inverse ne soit jamais possible : « Trop petit pour comprendre des choses » renvoie à « Je ne suis qu’un enfant ».


Pourtant Kaï aurait besoin de mieux comprendre les choses de l’amour car à l’école parmi ses copines, il y en a une qui est amoureuse de lui. Il ne sait comment réagir d’autant que son seul copain garçon, Obeid, est prêt à se moquer de lui. Alors, il n’a que les livres (par exemple, celui « où un petit garçon veut devenir coiffeur alors que ses parents n’ont pas trop envie ») ou les films d’amour qu’il regarde avec son oncle Tom pour essayer de comprendre :


« Celui en anglais où une fille en robe bleue descend un escalier en flammes pour rejoindre son amoureux, ou celui avec les deux cow-boys qui s’aiment tout en haut d’une montagne ou celui où une dame ne veut pas dire à son amoureux qu’elle n'a pas vu depuis longtemps qu’en fait elle est paralysée alors c'est pour ça qu’elle reste assise dans son canapé et c’est triste parce que son amoureux ne comprend pas pourquoi elle ne se lève pas pour l’embrasser. » (p.44)


Son oncle Tom part régulièrement à Strasbourg tout de noir vêtu. Kaï le trouve « très beau ». Il devine qu’il va voir son amoureuse mais il n’ose plus le lui demander. Quant à son père, il a invité à dîner la dame « qui vend des slips » :


« Je ne suis pas complètement débilos. J'ai compris qu’il y a un truc entre papa et cette Naïma. On verra bien quoi exactement. » (p.64)


Les adultes ne disent rien d’eux à Kaï. Ils ne font que lui poser des questions habituelles sur l'école, sur sa maîtresse… au mieux, quand cela arrive, ils demandent s’il a une petite amoureuse. Kaï répond négativement tout en ne sachant pas s’il répond vrai ou faux.


Lors d’un weekend chez sa mère qui a un nouveau compagnon, Kaï confirme que c’est toujours Tom qui le garde à la sortie de l’école. Il sait qu’elle n’aime pas son ex-beau-frère, Tom. Il entend dire que Tom et Fred, son ex-mari, sont dingues. S’il comprend la haine vis-à-vis de son père, il ne comprend celle qu’elle montre pour Tom.


La « mort » rampe aussi dans les combles des cerveaux des adultes. Kaï découvre peu à peu qu’un père, un oncle ne sont jamais seuls, jamais entièrement libres face à un enfant ; ils sont cernés par tout un réseau de normes, d'usages et d'influences qui orientent leurs actes, ou même les dictent, les contrôlent, les sanctionnent.


Il y a du Diderot dans cette histoire où le père et l’oncle auraient pu s’écrier : « Qu'y a-t-il au monde qu'un père [un oncle] aime plus que son enfant [son neveu] ? » (1)


L’auteur réussit une scène sublime dans le dernier acte. La liberté, chez Thomas Gornet, c’est de réussir à dire, grâce à un enfant, la réplique de la solitude.


L’auteur peut écrire :


« Il est très maigre. Il a le visage assez blanc et il me sourit. » (p.146)


...et dans le même temps :


« Tom sourit, me dit que oui, il est malade et qu'il est surtout malade d'être parti et de m'avoir menti. […]

Tom nous emmène dans son salon. Il y a un grand canapé blanc. Je m'assois à côté de lui. Sur la table, il y a un cadre avec une photo. Tom et un type que j'ai jamais vu, en train de s'embrasser.

— C'est ton amoureux ?

Il me dit que oui […]

— Pourquoi tu m'as dit que t'avais une amoureuse à Strasbourg ?

Tom se touche la casquette :

— Parce que je suis con. J'ai pas osé dire que c'était un amoureux. J'arrivais pas à t'en parler. J'ai cru que ça se ferait tout seul mais non. » (pp.146-147)


Tout passe par le regard de Kaï avec une finesse dans les détails relatés. Un roman, pour tous, enfants et adultes, qui permettra de débrider les yeux de ses lecteurs sur les difficultés de l'éveil à la sexualité chez les enfants et les jeunes adolescents.


Ce n’est pas un vieil homme qui se souvient, mais un adolescent : la mémoire de tous les amours observés, grâce à la force de ses mots, ne pourra que supplanter la « mort ».


Thomas Gornet utilise une écriture impressionniste pleine des sensations de chaque moment saisi. Avec ce temps volatil et ces empreintes furtives, l’auteur a orchestré un très beau roman : il me redonne, après tous les filtrages d’un grand art, l'exacte émotion que j’éprouvais enfant.


L’analyse subtile d’un univers imaginaire qui donne sentiment de réalité.


■ Editions L’école des loisirs, collection Neuf, septembre 2008, ISBN : 978-2211093729



(1) Denis Diderot, Le père de famille, 1758



Le site de l'auteur


Du même auteur : Qui suis-je ?


Pour réaliser le pire, il faut reconnaître qu'Enak est très doué : il se noie régulièrement, tombe encore avec plus d'obstination, tout particulièrement s'il s'agit de tomber aux mains d'ennemis qui en font une monnaie d'échange. Enak est facteur de rebondissement et d'intrigue comme les Dupondt, surtout dans les premiers albums.

 Les tribulations culminent par la faute d'Enak dans « Le dernier Spartiate » (album n°7) : il est esclave, nerveux au point de faire avorter une première tentative d'Alix pour le délivrer. Libéré, il se blesse au pied, tombe en courant, glisse dans les marécages, pour faire une grande chute en escaladant une falaise afin de retomber aux mains de ses poursuivants et d'y entraîner Alix.


 Enak se noie encore dans « Le tombeau étrusque » (album n°8) et perd Héraklion dans « Le dieu sauvage » (album n°9). Mais il est plus remarquable d'observer que ce pire n'est plus tellement de l'ordre des rebondissements de l'aventure que de celui des vicissitudes de la vie à deux.


 Dès « Iorix le grand » (album n°10), blessé sérieusement, fiévreux et délirant, Enak réclame non la bravoure d'Alix, mais son dévouement de tout instant pour l'apaiser et le guérir. Cela n'échappe pas à Iorix qui se moque de ce qu'Alix le dorlote. Si le pire conventionnel culmine avec l'album n°7 « Le dernier Spartiate », le pire psychologique est à son comble dans le n°11, « Le prince du Nil » : Alix y connaît la trahison. Même pas la trahison pour un autre, mais, plus sordidement, pour un mirage de gloire. Enak abandonne Alix : pour arriver plus tôt à Saqqarah en le laissant avec ses cauchemars ; pour festoyer avec Pharaon en le laissant désappointé ; timoré dans sa fuite, il est la cause de l'arrestation, puis de l'esclavage d'Alix. Pis, il doute de lui en acceptant de penser qu'il est voleur et assassin. Saïs, qui est sans aucun doute la femme qui fut la plus amoureuse d'Alix, ce qui lui donne une conscience aiguë du malheur de celui-ci, trahi dans son amour pour Enak, Saïs ne lui envoie pas dire tout son mépris pour sa félonie, sa lâcheté :

« Il a donc suffi qu'un pharaon perdu sur une île t'enivre d'honneurs de luxe pour que tu sacrifies une si longue amitié !... C'est infâme ! »



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 32


Ebranlé, Enak ira quand même jusqu'à accepter d'être intronisé successeur de Pharaon sans rien tenter pour son ami. Aussi, lorsqu'ils se retrouvent unis, Alix est-il assez sage et amoureux pour éviter toute explication :

« La joie de te retrouver efface tout, Enak. Oublions ce qui s'est passé et jurons de ne plus en parler. »



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 45


A quelque chose malheur est bon. Enak est par la suite non seulement de moins en moins maladroit, mais surtout de plus en plus responsable. Pourtant, en face du pire il y avait aussi le meilleur : pour contrebalancer chutes et noyades diverses, Enak savait parfois donner un coup de main et embarrasser en retour les ennemis, sauver son ami des griffes d'un tigre ou de l'hypnose mortelle du mage Rufus, avec beaucoup de détermination comme lorsqu'il menace les soldats de son arc dans « Le tombeau étrusque » (album n°8).

Après la crise du « Prince du Nil » (album n°11), Enak montre de plus en plus de capacité d'initiatives heureuses.


 Dans « Le spectre de Carthage » (album n°13) il soutient et cache, seul dans les mines hantées de gardes mystérieux, Alix empoisonné. Il découvre un morceau d'orichalque alors qu'injustement Alix croit encore à l'une de ses maladresses ; il trouve un abri salvateur à l'orage et à l'explosion finale. Dans « Les proies du volcan » (album n°14), il devient aussi efficace qu'Alix : plein d'idées, de commentaires sur les choses, de conversations et de bons conseils. Le sauvetage, pourtant brillant, qu'Enak fait d'Alix sur le volcan en éruption reste alors une simple péripétie du récit d'aventure en regard de la consistance que prend le personnage lui-même. Alix le donne, c'est la première fois qu'on l'entend dire, comme un habile tireur à l'arc, capable même de transmettre sa compétence à des jeunes guerriers. Et surtout il lui reconnaît une lucidité de jugement sur les hommes – une femme en l'occurrence : Malua, qu'il ne serait pas « raisonnable » de prendre à bord – qui montre un Enak enfin conscient de lui-même, de son ami et des autres.


 Alix fut enlevé par Toraya avant d'enlever Enak. Enak adolescent fut sauvé par Alix d'un serpent dans « La tiare d'Oribal » (album n°4). Enak adulte sauve Alix d'un serpent dans « Les proies du volcan » (album n°14). La symétrie fortuite n'est pas trop formelle : Enak a bien grandi en force et en sagesse. De même, dans « L'enfant grec » (album n°15), s'il tombe toujours, par deux fois, il n'en défend pas moins son ami non pas prosaïquement au plan physique, mais sur celui, plus subtil, de son honneur au point qu'Alix en est tout étonné et doit même le retenir.



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, pages 13 et 14



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 45


 Enak devient un homme et certains personnages le sentent bien : le tout jeune Herkios (« L'enfant grec », album n°15) au moment de mourir, malheureux de l'avoir offensé, veut rejoindre le prince d'Egypte qui accourt pour le soutenir. Il semble bien, de même, que le prince Lou Kien («L'empereur de Chine», album n°17) ait aussi une préférence pour ce prince d'un pays lointain digne de lui. Mais Enak, échaudé, n'oublie plus Alix, même s'il est touché de la détresse, de la solitude et de la maladie de son ami chinois.



L'empereur de Chine, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1983, page 28


La maturation d'Enak permet un équilibrage des liens qui confère une séduction où lui-même se trouve en position de protecteur et non plus de protégé.


C'est cette éducation sentimentale qui rend Alix et Enak si attachants parce que les héros ont une personnalité, tout compte fait, assez complexe et évolutive. Peut-être, est-ce renforcé par le fait que les relations d'Alix et d'Enak ne sont jamais formellement traitées puisque les albums illustrent des aventures... la complexité pouvant provenir de l'évolution même de l'auteur dont il a pu avoir plus ou moins conscience ponctuellement dans chaque album. Est-ce pour cela que la maturation des deux héros et leur liaison sont si cohérentes alors qu'elle s'inscrit en vingt albums (pour Jacques Martin seul) et sur de nombreuses années ?


Le projet de Jacques Martin devient compréhensible si l'on pense qu'il dévoile l'évolution naturelle d'un homme qui n'a surtout pas cherché à l'exposer spécialement : la romance d'Alix et d'Enak me paraît être ainsi la qualité majeure de cette BD.



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Pendant qu'Alix crée tant d'ennuis à la gent féminine (lire ici), puisqu'il n'y a que son indifférence à ne pas lui être néfaste, il est beaucoup moins dangereux pour les amis de son sexe. Le malheur même qu'Alix peut parfois porter aux hommes n'a pas le caractère d'échec qu'il a à l'endroit des amitiés féminines.

 Si Alix perd la reine Adrea, il sauve la couronne d'Oribal – qui se révêlera pourtant un mauvais roi dans « La tour de Babel » (album n°16) –, son sosie en négatif, brun de cheveux et de peau.


 Si Alix dans « La Griffe Noire » (album n°5) est la cause de la paralysie du petit Claudius, il fait tout pour le sauver et il y réussit. Tout particulièrement accueillant pour le jeune Héraklion, à la fin du « Dernier Spartiate » (album n°7), on le voit regarder avec un œil et une moue de faune intéressé, Enak jouant avec le pauvre petit, à qui il ne reste rien au monde que leur amitié. A ce compte, il n'est pas étonnant que, réveillés en sursaut, Enak et Héraklion tombés du lit apparaissent nus en haut de l'escalier de la maison d'Alix.



 Mais le plus favorisé d'entre les favoris, c'est Enak. Car Alix est d'autant mieux aimant qu'il fut lui-même aimé dans son adolescence intrépide («Alix l'intrépide», album n°1) : le noir barbu Toraya le sauve des loups, des hommes de sa tribu qui veulent l'aveugler et des tremblements de terre. En quelques images, Alix trouve bien son protecteur, son antique éraste : Toraya le saisit délicatement dans ses bras, ou de sa poigne vigoureuse ; il s'excuse de l'avoir bousculé pour le sauver de ses ennemis, malheureux sans doute de n'avoir pu être tendre même dans cette situation critique. Il le tire à lui, d'un mouvement énergique, le sauvant d'une mort atroce lorsqu il tombait dans une crevasse : ainsi Alix, maintenu par le cou et le poignet, se retrouve allongé sur le torse du géant à qui il rappelle un fils. Pour parfaire le roman-photos, Alix est enlevé, maintenu par un bras puissant, tête renversée en arrière, ou encore agrippé aux épaules et à la taille de Toraya qui l'emporte dans les airs tel un Tarzan. Mais, en enlevant ainsi son aimé dans un tel transport, en le sauvant de la mort, Toraya meurt lui-même et la face de la BD s'en trouve changée.

D'aimé, Alix va se faire aimant ; d'enlevé, enlevant : à lui maintenant d'emporter Enak dans les airs, avec moins d'enlacements, mais autant d'efficacité pour ravir.


Pour le meilleur et pour le pire.



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Les BD d'Alix donnent l'occasion d'une trouble délectation des images autant que les meilleurs maniéristes du XVIe ou les plus pervers pompiers du XIXe siècle. Pourtant, ces plaisirs restent bien anecdotiques, même si on peut toujours être émoustillé de quelque nudité entrevue.


Est-ce timidité de sa jeunesse : de toute façon, les femmes sont peu nombreuses dans le cycle aventureux d'Alix et elles tardent surtout à apparaître dans le cercle étroit de ses relations, puisque la première rencontre féminine se situe dans «Le dernier Spartiate», septième album de la série.


Et surtout, les échecs plus ou moins dramatiques de ces liaisons témoignent d'une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme. Pis, il en fait souvent le malheur.

 Dans « Le dieu sauvage » (album n°9), Alix ruine non seulement toute l'ambition de la reine Adrea de chasser de Grèce tous les occupants romains, mais il en provoque la mort à rebondissements, une première fois selon toutes les apparences, dans l'effondrement de la citadelle Spartiate, et une seconde fois, qui sera la bonne, par les réactions mi-jalouses, mi-haineuses d'Héra envers Alix. Pourtant la reine, par deux fois, s'était opposée au général de son armée pour sauver Alix, puis Enak, malgré le cauchemar prémonitoire où le jeune homme la précipitait dans un « immense brasier ». Pourtant, après l'avoir libéré, elle lui avait offert le préceptorat de son fils. Elle avait même été jusqu'à lui proposer d'être prince – c'est-à-dire jusqu'à le demander en mariage. « Si tu n'as pas la reconnaissance du cœur, aie au moins celle du corps », lui dit-elle une fois : il n'a eu ni l'une... ni l'autre…


 Dans « Iorix le Grand », (album n°10), Ariela regagne son village gaulois avec Alix qui la protège et la tient même dans ses bras : ce n'est pas sans que Iorix, jaloux, l'ait prévenue qu'elle n'a rien à attendre d'un homme dont le seul compagnon est ce garçon qu'il dorlote dans son chariot.


 Dans « Le prince du Nil » (album n°11) Saïs qui est sacrilège et meurtrière, qui s'oppose à son frère le pharaon pour sauver Alix, n'est récompensée que d'un conventionnel Tu es merveilleuse et d'une embrassade embarrassée. Au moment des adieux, Alix et Enak, « trop occupés par eux-mêmes pour percevoir sa présence », la laissent partir sans plus d'attention : elle tombera morte du char qui l'éloigne d'Alix.



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 21


 Dans « Le fils de Spartacus », (album n°12) La petite Sabina connaît vraiment la tristesse après avoir quitté Alix quoiqu'elle lui ait fait promettre de revenir en tendant sa main une dernière fois pour le toucher encore. Sans doute n'a-t-elle pas grande illusion sur le fait du serment que lui prête Alix.


 Dans « Le Spectre de Carthage », (album n°13) Samthô, à l'image de Salammbô, est aussi sacrilège pour sauver le jeune Romain qui l'a un peu draguée en lui parlant de la douceur de ses mains et du ciel de Rome comme un vulgaire amant sans imagination. En l'aidant à s'enfuir, elle fait une chute mortelle sans qu'il s'en aperçoive tout de suite car il est parti en avant, boudeur, parce qu'elle hésitait à satisfaire sa curiosité.


 Dans « Les proies du volcan », (album n°14) Malua se berce de l'illusion de ne plus quitter les deux amis et de partir avec eux jusqu'à ce que ceux-ci prennent la mer sans elle, la conscience pure et confortée par les arguments solidement réalistes d'Enak qui ne voit pas cette pseudo-polynésienne à Rome.


 Dans « L'enfant grec » (album n°15), d'Archeloüs/Archeola ne peut même pas prétendre à un peu de tendresse. Elle trahit son père, dévoile ses manigances devant tout Athènes, montre les secrets de son entreprise à Alix qu'elle sauve d'une mort horrible dans les fours de la poterie sans réussir à éveiller même la sympathie du jeune homme. Au vrai, il n'aime sans doute pas les «folles» ; Alix et Enak n'apprécient guère qu'un garçon – puisqu'effectivement on la fait passer comme tel pour des raisons d'héritage – se travestisse en fille, danse et rie avec des hi ! hi ! aussi affectés.



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 14


 Dans « La tour de Babel » (album n°16), Alix sauve de l'esclavage Marah qui meurt d'une morsure de serpent en courant imprudemment pour le protéger.



La tour de Babel, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1981, page 45

Jusqu’à l'album n°16, il n'y a qu'une seule femme à s'en bien tirer : Lydia, Le tombeau étrusque », album n°8). Parce que, malgré la confiance qu'elle place en Alix, leur relation reste très conventionnellement sage ; Lydia ne s'estimant pas réduite à succomber au charme d'Alix dès qu'elle le voit.



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Qui ne connaît pas Alix, personnage de la bande dessinée de Jacques Martin ? Créé il y a 60 ans, ce jeune gaulois blond et glabre a couru tous les périls dans une Méditerranée du temps de Jules César, avec son inséparable et jeune compagnon Enak.



Lorsque la frénésie psychanalytique s'empara des exégètes, on eut beau jeu de faire remarquer combien les liens du bel Alix et du jeune Enak étaient fort passionnés.


De Martin, on a dit que c'était Ingres illustrant Flaubert. « Le Fils de Spartacus », histoire sombre et haute en couleurs aurait sans doute plu à l'auteur de Salammbô : luttes intestines dans une Rome parvenue au faîte de sa puissance, Pompée contre César, une mère monnayant la vie de son fils (celui de Spartacus), préfet pédéraste et sybarite, mendiants de Subure (quartier pauvre de Rome)... On peut certes lire Alix avec quelques gloussements, mais le monde qu'il dépeint est celui d'un brassage de costumes et d'individus qui renvoient à Marguerite Yourcenar et Fellini.


En véritable chercheur, Jacques Martin a travaillé à reconstituer avec précision et rigueur ce que put être l'existence tumultueuse de cet aventurier gaulois éternellement jeune, converti aux charmes de la Rome antique, adopté par le riche Graccus et devenu rapidement son chanceux héritier. Martin, avec son souci de la vraisemblance, a fait balader son personnage à loisir. Il a livré ainsi par son intermédiaire un constat lucide de la civilisation romaine mûrissante où personne n'est épargné : il n'est pas étonnant de retrouver dans les lettres d'Alix des condamnations à peine déguisées, sinon le constat appuyé des maux que fit subir l'Empire romain aux cultures mitoyennes.


Il reste que les aventures d'Alix ne sont pas seulement celles d'un globe-trotter antique mâtiné de redresseur de torts. Plus ou moins insensiblement, car ce n'est pas explicitement traité, les intermittences du cœur y ont aussi leur place qui dessinent une personnalité assez complexe pour être originale parmi les archétypes habituellement monolithes des personnages des BD de cette époque.


Ce qui frappe le plus dans ces ouvrages, c'est le comportement urbain, jeune, célibataire et oisif des deux compagnons qui, tel un petit couple moderne du Marais en vacances au club Med, promènent leur frimousse dans la cité romaine et se laissent porter par cette ville formidable et tentaculaire, à la fois sordide et mystérieuse. Je ne résiste pas au plaisir de proposer un extrait de la lettre à Serovax en Gaule cisalpine, sans autre commentaire :


« Mais alors que faisons-nous le reste du temps, vas-tu penser ? Eh bien, nous allons aux thermes. Ici, ces installations de bains sont gigantesques, plus grandes que des basiliques et il est possible d'y passer le plus clair de la journée. On y voit de splendides statues que bien des généraux romains ont rapportées d'Asie et surtout de Grèce. On peut y jouer à la balle, acheter pour trois fois rien des onguents et des baumes, se faire masser, épiler et couper les cheveux, par des artistes dont on sent à peine les ciseaux. Bien sûr nous nageons beaucoup, dans de vastes piscines aux décors somptueux, et ce n'est qu'en fin de journée qu'Enak consent enfin à s'extraire de l'onde. » (in L'Odyssée d'Alix, Editions Casterman)



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 42


Alix a des relations avec des hommes et des femmes qui ne sont pas seulement des comparses nécessaires à l'action, des faire-valoir dont le rôle se limite à être tout uniment des bons, des méchants ou des accessoires suivant le genre du héros ou les opportunités de l'épisode. Il s'en faut pourtant que le sort des hommes soit identique à celui des femmes : c'est l'intérêt supplémentaire de cette BD où, suivant les réactions d'Alix envers les uns ou les autres, on suppute les chances qu'il a lui-même d'«en être» ou non, dans une valse-hésitation…


Le couple Alix-Enak (1) illustre - pour moi - le couple masculin antique de l'éraste et de l'éromène, et même les lecteurs, qui n'ont pas la culture de l'Antiquité, peuvent trouver en lui la correspondance d'un grand nombre de leurs rêves.



(1) Dans l’album « Le Prince du Nil », il me paraît clair que le pharaon tombe amoureux d'Enak et qu'Alix en éprouve un vif chagrin.


Lire aussi :

Alix, une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme

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Sexe couvert dans la BD…


... un outil de promotion de la santé et de prévention du VIH/Sida auprès des homo-/bisexuels masculins produit par l’association belge Ex Aequo.



Alex est un jeune homosexuel. Suite à un rapport sexuel à risque, il découvre sa séropositivité. Cette nouvelle va bouleverser sa vie... Sa rencontre avec différents personnages va lui permettre, malgré des moments de désespoir, de trouver une nouvelle façon d'envisager l'avenir.


L'histoire d'Alex s'accompagne d'informations sur le VIH/Sida, de témoignages de personnes séropositives et d'adresses utiles à l'attention des homo-/bisexuels séropositifs et séronégatifs, à leur entourage ainsi qu'au personnel médical.


L'outil aborde les conditions de l'amélioration de la qualité de vie suite au diagnostic d'une contamination au VIH/Sida, le suivi médical et l'adhérence aux traitements, la vie affective et sexuelle, y compris la prévention contre le VIH/Sida (surcontaminations) et les IST, la réparation de l'estime de soi et la lutte contre les discriminations dont sont encore victimes les personnes séropositives.



Cette bande dessinée a été réalisée grâce à la confiance d'un groupe de gays séropositifs qui ont livré leur expérience : Claude, Nicolas, Maurice, Patrick, Pascal et Xavier ont partagé leur vécu pour construire l'histoire d'Alex. A partir de leurs expériences de vie, le scénariste Thierry Robberecht a construit un récit réaliste et émouvant mis en forme par les dessins sensibles et vivants de Fabrice Neaud.


Association sans but lucratif de promotion de la santé créée en 1994 et soutenue par le Ministère de la Santé de la Communauté française, Ex Aequo a depuis de nombreuses années mené des actions de prévention Sida/IST à l'attention des homo-/bisexuels masculins séronégatifs pour empêcher de nouvelles contaminations.


Une enquête menée en Belgique [1], montre que les homosexuels séropositifs déclarent un nombre de prises de risque élevé, en particulier ces dernières années. Aussi, des travaux menés dans d'autres pays soulignent combien le rapport des gays séropositifs à la prévention est différent du reste de la population homosexuelle. D'une part, ils sont déjà de « l'autre côté de la barrière » ce qui peut amener des comportements de prise de risque et donc une fragilité par rapport aux autres IST (syphilis et hépatite B notamment) ; d'autre part, ils sont impliqués différemment dans le processus préventif (puisque pour eux la protection concerne l'autre et non plus seulement eux-mêmes). Cette situation peut introduire un sentiment d'exclusion, une appréhension à dire son statut sérologique par anticipation du rejet, et finalement un repli sur soi. De plus, les gays séropositifs sont doublement stigmatisés : de par leur orientation sexuelle (homophobie encore présente malgré les avancées légales et la tolérance sociale accrue) et de par leur statut sérologique (le Sida est encore une maladie tabou).


Dès lors, l'association Ex Aequo a souhaité adresser des messages spécifiques aux homosexuels masculins qui vivent avec le VIH : d'où cet outil.

Mais ne s'adresser qu'aux séropositifs risquait d'être stigmatisant et contradictoire avec la notion de co-responsabilité d'où l'idée d'émettre un message décliné aussi vers les séronégatifs et ceux qui ne connaissent pas leur statut sérologique.


Les auteurs de la bande dessinée :

 Fabrice Neaud est un auteur français. Son Journal, bande dessinée autobiographique en 4 volumes (à ce jour) a été acclamé et a notamment reçu le prix Alph'Art « Coup de cœur » au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1997. Des récits inédits sont également parus dans le collectif éponyme de la maison d'édition Ego comme X ainsi que dans la revue Bananas. Il travaille aujourd'hui sur de nombreux projets dont l'un consacré à des super-héros pas comme les autres.

 Thierry Robberecht est un scénariste et écrivain belge, spécialisé notamment dans la littérature jeunesse et la bande dessinée (La Smala chez Dargaud). Il publie régulièrement des polars jeunesse et des livres illustrés pour les enfants. Il a scénarisé « William se pose des questions » et « Le Monde de William », deux brochures de prévention Sida/IST à l'attention des jeunes homo-/bisexuels, éditées par Ex Aequo.


Contacts :

http://www.exaequo.be

http://www.jeunexaequo.be

Responsable du projet Alex et la vie d'après et contact presse : Frédéric Arends : frederic.arends@exaequo.be


Cet outil a été réalisée grâce au soutien du Ministère de la Santé de la Communauté française, du Ministère de la Santé, du Service de l'Education permanente - Direction Générale de la Culture - de la Communauté française, de l'Action Sociale et de l'Egalité des chances de la Région wallonne, de la Direction Ressources humaines et Egalité des chances de la Région Bruxelles-Capitale et de la Direction de l'Egalité des chances de la Communauté française.



[1] «Modes de vie et comportements des gays face au sida» - Rapport de l'enquête 2004 pour l'association Ex Aequo, Vladimir Martens, Observatoire du Sida et des sexualités (FUSE), août 2005.


Cet article est tiré du dossier de presse réalisé par l’Association Ex Aequo pour la sortie de cet outil le 13 mai 2008


Lire aussi la chronique de Didier Pasamonik


Pas facile d'être le plus jeune du groupe, celui qu'on méprise un peu. Jean était pourtant heureux de partir avec son frère aîné pour des vacances de ski.



Les premiers jours sont difficiles et le petit va de catastrophe en catastrophe : coup de soleil et chute vertigineuse.


Tandis que les plus grands rêvent d'embrasser les filles, Jean cherche un ami. Ce séjour sera celui de ses premières émotions amoureuses. Un baiser sur la bouche d'une grande et de troublants sentiments pour un garçon...


Quand Jean rentre chez lui, il a connu sa première déception et compris qu'il fallait se méfier de ceux qui cachent leur jeu.


Un roman d'apprentissage qui aborde le thème de l'homosexualité adolescente, des émotions qui ne savent pas dire leur nom, des désirs qui ne sont pas affirmés. Tout cela sans jouer les donneurs de leçon mais juste un constat sur la délicate balance des sentiments.


■ Editions Thierry Magnier, 2002, ISBN : 2844201997



Lire l'analyse de Lionel Labosse


Quatre narrateurs s’expriment à tour de rôle dans ce roman : Carla, Rose et Aurélien sont lycéens dans la même classe tandis que Pierre a quitté le domicile familial parce que les relations avec sa mère étaient devenues trop conflictuelles.



Chacun rêve d’une vie autre que rétrécie et doit faire face, peu à peu, à sa maturité : arrêt dans ce qu’il a vécu jusque-là et découverte d’une forme de solitude des êtres ensemble permettant de mieux cerner ses véritables sentiments.


Carla est attirée par Pierre, son voisin d’en face : comme elle ne connaît pas son prénom, elle le nomme Philémon. C’est une fonceuse qui transforme sa vie en petits bonheurs fugaces entretenus par ses escapades au bistrot où s'élabore son amour pour ce garçon qui y travaille comme garçon de café.


C’est Carla, qui dès l’entrée du roman, introduit l'ornithorynque du titre et son complexe :

« A chaque fois que je suis tentée par le divin, je bute sur les ornithorynques. Qui ont vraiment une tronche de puzzle raté. […] il me crève les yeux que tout est affaire de hasard, et que l’ornithorynque en paie, plus que tout autre sur cette terre, le lourd tribut. Mais souvent, je suis tentée de penser : l’ornithorynque et moi ! Parce que je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare, même si ça ne se voit pas de façon aussi totalement évidente. » (p.7)

Le lecteur aura compris dès ces premières lignes que ce roman aborde les désirs et toutes les difficultés qui accompagnent leurs réalisations. On pense bien évidemment au complexe du homard de Françoise Dolto. L’auteure, Jo Hoestlandt, plutôt que de faire référence aux mues douloureuses de la peau que proposait la célèbre psychanalyste, introduit judicieusement l’ornithorynque, comme métaphore d’un être qui a besoin – tout à la fois – de s’ancrer sur terre (il se déplace à quatre pattes) et de s’élever dans des zones plus inconnues (sa tête et son bec évoquent un oiseau).


Si Pierre, le plus âgé, choisit de s’assumer en quittant le domicile parental, j’ai ressenti ses tâtonnements face aux choix qui se présentent à lui : Où va le mener le métier de serveur ? La photographie que lui présente son ami Tahsim peut-elle devenir un moteur de sa vie ? Carla, qui croit être amoureuse de lui, va, sans le vouloir, l’aider à comprendre ce qu’il recherche. Si l’amour n’éclot pas entre Carla et Pierre, chacun apprend, sans douleur, grâce à l’autre, à mieux saisir les différentes facettes de son désir.


Rose est à la recherche impossible d'un alter ego de rêve. Paraplégique depuis un accident, elle voit en Aurélien, le père de son futur enfant, au point de s’imaginer être enceinte de lui. Rose s’interroge sur la compatibilité de ses désirs avec son handicap au point que je me suis demandé si un désir si encombrant ne pouvait pas être plus handicapant que sa paralysie.


Aurélien préfère les garçons aux filles, mais au début du roman, il n’en est pas au stade de le reconnaître. Quand Carla demande, en cours, au professeur si Lorca était homosexuel, Aurélien a cru que son cœur allait éclater de panique :

« Depuis que Carla avait prononcé ces mots-là : "Il était homosexuel, Lorca !", j'avais l'impression d'être un animal terrorisé pris dans les ronces et qui entend les pas du chasseur qui le tuera. À côté de moi, j'avais senti sourire Slimane, et son regard en coin. Le cœur battant la chamade, mais j'essayais de faire semblant de rien, je dessinais. En marge de mon cahier. Une sorte de papillon, et puis une lampe, où le papillon allait sans doute se brûler les ailes puisque c'est le destin des papillons. » (p.68)

C’est que depuis l’été dernier, Aurélien vit dans la terreur de revivre une situation analogue à celle qu’il a vécue lors d’un stage d’escalade :

« T'es une tantouze, m'a dit calmement Jérémy, avec un sourire ironique, hein, dis-le que t'es pédé ? Tout le monde s'en doute, au camp... » (p.71)

Aurélien n’arrive pas à comprendre comment les autres peuvent savoir alors que lui-même n’est sûr de rien. Ce qui est certain, c’est que l’affirmation de Jérémy provoque chez Aurélien, cette forme de repli qui délimite en creux des réalités comme la clandestinité, la peur, l'angoisse, la culpabilité, le mépris de soi…

« Voilà. Il y a eu Jérémy, et ce qui est arrivé au milieu du lac. C'est arrivé, et alors ? Alors, qu'est-ce que c'est au fond ? Juste un tout petit fragment de ma vie... Il faut que je cesse de penser qu'il s'est passé quelque chose de dangereux, d'affreux pour moi. Il y a ce qu'il m'a dit, effectivement, ce dont il m'a traité ! Encore une fois, et alors ? Les mots étaient dangereux parce qu'ils étaient destinés à m'humilier, mais pas ce qu'ils disaient... Il faut que je cesse de me voir comme une sorte de malfaiteur; je n'ai rien fait de mal. Rien. À personne. Je suis celui que j'ai toujours été, non ?... Ne plus avoir peur... Je ne suis pas un monstre, bordel ! Ne plus avoir peur... C'est important. Très important que je n'aie plus peur. La peur me fait me conduire comme un imbécile. » (pp.94-95)

Si Aurélien avait en lui, au départ du roman, un tumultueux désordre de sentiments amoureux dont il ne voulait pas nommer la nature différente, le rendant gauche, maladroit… il devient peu à peu celui qui sait dire l'essentiel :

« Mais [...] peut-être que chaque fois qu'on aime, on est pris au dépourvu, on ne peut savoir ce qui va se passer, ni ce qui sera dit, ni ce qui sera fait.

Peut-être qu'aimer, c'est forcément entrer dans le désordre.

Et qui me dit – à cette pensée, je me suis senti sidéré – qui me dit que Jérémy, au fond, ne m'aimait pas, lui aussi ? Et qu'il ne m'a attaqué que pour se défendre de m'aimer ? (p.96) »

Un roman magnifique de pudeur et d'émotion.


■ Editions Milan, collection Macadam, 2007, ISBN : 9782745926586



Lire, sur « Altersexualité.com » le point de vue de Lionel Labosse. Voir aussi la critique de Sophie Pilaire.




Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn



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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

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