LIVRES pour les plus jeunes et les autres

La narratrice, Irène, une collégienne adorée de ses parents, aime se rendre régulièrement chez son voisin Milo : un vieil homme d'origine russe qui a vécu vingt ans au Caire où il tenait une librairie.


Cet homme corpulent, qu'elle compare à un éléphant penché « sur le monde comme un géant bienveillant » (p. 20), accentue les voyelles quand il parle. Il possède surtout un rire hors du commun.


Irène conserve pourtant une solide indépendance. Elle se veut plus qu'on lui impose ce « monde de l'ancien temps » où le dimanche « il faut ouvrir l'esprit des enfants à l'histoire, à l'art, à la littérature… » (p. 24). Elle refuse ainsi de visiter le musée Matisse avec Milo. Ce dernier part donc seul ; en descendant du train, il tombe, ce qui provoque une mauvaise fracture.


Milo sombre peu à peu dans la dépression, rameutant des bribes de souvenirs tentant de reconstruire une histoire que la famille d'Irène ne comprend pas. Un secret affleure entre deux mots « Samir Kamel ». On devine, derrière ses rires tonitruants, que Milo a construit depuis longtemps d'immenses barrières pour s'interdire une plénitude affective.


« Mon Dieu, cette odeur… cette odeur. Ce papier… ce cuir… c'est comme là-bas. » (p.35)


« Samir, Samir, si je pouvais le voir ou juste l'entendre encore une fois ! » (p. 41)


Irène part avec son père en Égypte à la recherche de Samir car « lui seul peut sauver Milo » (p. 9) tandis que le vieil homme s'installe dans la maison des parents de la jeune fille. Après bien des péripéties, ils ramèneront Samir en France.


Des amours de Milo, le lecteur ne saura presque rien, quelques phrases, et surtout les rires. L'écume d'une vie dont le meilleur se passa en Égypte.


Julia Wauters a réalisé les illustrations avec des profils des personnages en noir et blanc qui évoquent l'Égypte antique et procurent au lecteur l'impression vivante, presque tactile, qu'il participe lui-même à la recherche des vérités qui se cachent derrière le rire de Milo.


Ce court roman aborde sensiblement et respectueusement quelques façons d'aimer (homosexualité, bisexualité) et balaie, par le vécu, les préjugés les concernant.


Et si le vrai secret de Milo et de son rire, c'était que rien dans sa vie passée ne pouvait arriver à terme, tout était forcément en dessous du niveau admis, demeurant dans sa phase préliminaire. Et pourtant, telle était précisément la vie vivante, admirable. Et son incarnation la plus haute. D'où ce besoin impérieux de revoir pour un instant, au soir de sa vie, Samir, l'amour de sa vie.


Une belle fin pour cette histoire qui ne se termine pas.


■ Éditions Actes Sud Junior, collection cadet, octobre 2009, ISBN : 9782742785278



Lire un extrait


Raphaël aime Jérôme et il le dit.


« Les jours de sortie au musée des tableaux, c'est moi qu'il choisit pour être bien en rang. C'est pour ça que je l'aime, Jérôme. Ça ne me dérange pas (1). Raphaël aime Jérôme, je le dis. Très facile. » (p. 9)


« Jérôme par cœur » est une histoire sur l'amitié. C'est un des derniers tabous. On a démythifié la religion, le sexe, la famille. Pour l'amitié, on en est encore à Saint-Exupéry, au Petit Prince, à Mowgli, aux Copains de Jules Romains.


Raphaël dit – avec des mots simples – les moments du quotidien où il se trouve bien avec son ami.


Avec cette façon de ne voir que le meilleur, on pourrait penser que le narrateur s'acharne à découvrir le meilleur de lui-même. Et peut-être aussi, cette peur de tomber juste et de découvrir qui il est. Sauf que Raphaël et Jérôme sont deux enfants qui vont à l'école maternelle. Et que ce que j'écris ci-dessus est une interprétation d'adulte.



Pour que l'émotion du lecteur existe, Thomas Scotto ne fait pas transparaître la sienne. Les mots qu'il utilise ne font pas écran entre les différents personnages et le lecteur. En rédigeant des phrases simples, il parvient à prendre le lecteur comme dans de la glu.


Ce livre ne prend jamais les représentations des grands moralistes. « Jérôme par cœur » saute d'une anecdote à une autre. Certaines sont parfois une situation-limite :


« Pour papa, Jérôme ne joue pas au foot, "c'est un peu dommage". Mais attention, même s'il ne se bagarre pas tout le temps avec les autres poings de l'école, pour être fort, il est fort, bien sûr. » (p. 13)


Si l'amitié n'est pas l'amour, si l'amitié n'est pas le lieu du sexe ; on devine, derrière les mots de Raphaël, que l'amitié concerne aussi le corps :


« Elle [la mère de Raphaël] ne voit pas que je suis caché là, en sécurité, bien protégé dans les deux yeux de Jérôme. » (p. 10)


Le sexe ne s'assimile pas au corps. Le sexe est dans le corps, mais celui-ci n'est pas dans le sexe. Dès que la sympathie, le plaisir à être avec quelqu'un entre en jeu, le corps est concerné, mais pas dans un lieu sexuel.


Jérôme est l'ami immense de Raphaël. Il est l'ami très cher, extraordinaire… et ce n'est pas seulement l'âge des deux garçons qui fait qu'ils n'éprouvent pas le besoin, ni l'envie, de passer à l'acte amoureux entre eux.


Les auteurs ont choisi en épigraphe de cette histoire un extrait du poème de Jacques Prévert, "Les enfants qui s'aiment" : « Et les passants qui passent les désignent du doigt. Mais les enfants qui s'aiment ne sont là pour personne. » Parfaite citation qui donne le ton et l'esprit de cette histoire.


Ce très bel album rappelle qu'on aime l'autre en tout : de la musique écoutée ensemble, d'une longue marche, d'un silence partagé et surtout dans la création continuelle de la vie.


■ Éditions Actes Sud Junior, novembre 2009, ISBN : 9782742786947



(1) Il y aurait beaucoup à dire sur le sens de « Ça ne me dérange pas. » que Raphaël emploie une unique fois au début de l'album…


Faut-il que la femme montre des compétences traditionnellement reconnues à l’homme pour se faire respecter en tant que femme ? Et l’homme, peut-il accepter sa part de féminin sans se renier ? (1)


Sous la peau d’un homme… se cache une femme !


Un conte qui bouscule les idées reçues sur les hommes et les femmes, et évoque la naissance du sentiment amoureux avec une grande sensibilité.


Ils étaient deux frères : l’un riche, père de sept garçons et l’autre, modeste, père de sept filles. La plus âgée d’entre elles, lasse de voir son père sans cesse humilié par son propre frère, lance un défi de taille à son oncle.


Elle propose au plus grand des fils de l’accompagner de par le monde pendant un an et un jour. Celui des deux qui reviendra en ayant le mieux tiré profit de son voyage pourra dire voyage montrera qui est « la vraie misère ».


Maligne et déterminée, la jeune fille évince très vite son cousin qui révèle sa suffisance et sa bêtise. Elle lui gagne son riche manteau, sa monture, et le plante là sous l’ardent soleil.


Commence alors l’autre récit.


Dissimulée par le riche manteau et ressemblant à un cavalier, la belle rejoint à cheval le palais d’un prince illustre, connu pour son mépris des femmes.


Ne dit-il pas : « Elles sont inutiles. La meilleure d’entre elles est sotte. Jamais je ne vivrai avec une femme ! » ?


La jeune fille se rapproche du prince et met tout en œuvre pour le faire changer d’avis.


Le prince ne va pas tarder à être totalement séduit par ce brillant cavalier, qui monte si bien à cheval, qui joue si bien aux échecs, qui s’y connaît si bien en économie et en politique.


Un homme, un vrai, quoi !


Mais pourquoi alors le prince perd-il connaissance dès qu’il respire le parfum de son invité ?


Un sentiment ambigu le pénètre. Est-ce un homme ou une femme qu’il admire, qu’il aime ? Il lui faudra un an et un jour, trois épreuves et le départ de son hôte pour trouver la réponse à cette question.


En alternant les dominantes de jaunes glacés, de bleu profond et de rouge ardent, les illustrations d’Aurélia Fronty appuient l'évolution des rapports entre la jeune femme et son cousin, puis avec le prince.


Un très beau conte traitant des rapports hommes-femmes, de l’humiliation sociale… et pourquoi pas de l’attirance homosexuelle…


« On dit que c'est depuis ce jour-là que, dans leur pays, sur les portes des maisons, figure une inscription en lettres rouges, imposée par le prince :


Tête de mule ou tête de vache


Sous la peau d'un homme souvent femme se cache ! »


Praline Gay-Para a écrit un conte complexe (2) (paraboles en tête de certaines pages, clins d'œil adressés au lecteur, syntaxe et vocabulaire dans les dialogues, nombreux sous-entendus) et qui résonne subtilement avec le monde contemporain.


■ Éditions Didier Jeunesse, 2007, ISBN : 2278057065



Découvrir quelques pages en format pdf


(1) Le texte de cette chronique est très largement repris d'un article de la revue du SNUIPP.

(2) Comme quoi, un album n'est pas destiné seulement à un public très jeune.


Elèves de troisième, Suzy et Malo sont deux poissons dans l'eau ! Elle est un tourbillon et lui se laisse entraîner, jusqu'à faire quelques vagues en faisant le grand plongeon : il révèle qu'il est le vilain canard :


« Elle se hissa pour s'allonger sur moi. Je compris qu'elle s'employait dans son dos à dégrafer son soutien-gorge. Ce n'était plus tenable. Il me fallait de toute urgence la maîtriser. Je criai :

– Non, attends

Elle m'embrassa rageusement. Je me dégageai pour oser dire :

– Moi, pas très chaud...

Elle s'arrêta, se redressa, fronça les sourcils, fit une grimace coquine et finalement m'interrogea :

– Toi, pas très quoi ?

– Pas très chaud...

Un long silence servit sa réflexion. Elle s'inquiéta :

– Et pourquoi pas très chaud ?

Pouvais-je l'avouer ? Je n'avais, dans ma situation, que deux alternatives : soit je me taisais et continuais de trahir Suzy, soit je parlais et pouvais perdre à jamais la présence de mon indienne. N'avais-je pas déjà assez menti ? Je me lançai :

– Parce que, moi, mettre kiki dans squaw trouver ça bizarre... […] Pas naturel à moi...

Suzy se releva et s'assit sur moi. […]

– Comment ça, pas naturel à toi... ?

Je voulus faire face. Aucun mot ne sortit. J'étais bloqué. Suzy m'aida :

– Tu veux dire que, toi, préférer mettre kiki dans petit guerrier... ?

J'étais stupéfait ! » (pp. 33-34)


Mal foutu dans son coeur, Malo est celui qui n'a pas le droit d'aimer bien et droit, d'aimer la fille qui passe. Non, lui, il faut que ce soit le garçon, avec du muscle sous le pull-over, du sourcil épais et du poil sur les joues...


Ce roman rappelle que, quand l'homophobie est présente, elle empêche les homos de se dire et/ou d'améliorer leurs conditions de vie, car tout acte homophobe a tendance à créer, chez eux, une manière de psychose qui n'aurait aucune raison d'être si tout choix sensuel était accepté.



« Pourquoi étaient-ils tous si méprisants ? Pourquoi fallait-il depuis deux semaines que je subisse à longueur de mots leur bêtise suintante de suffisance ? Qui étaient-ils pour me traiter ainsi ? Qu'avais-je fait pour mériter leur bile et leur connerie ? Depuis la sixième, nous vivions ensemble. On s'appréciait. Sans être amis, on s'estimait : on riait dans la cour, on tapait dans le ballon, on se donnait des copies, on s'échangeait des réponses, on se prêtait nos cahiers... Seulement, voilà, Mehdi avait parlé : "Malo est une tantouze..." Quatre mots... Quatre malheureux mots qui avaient suffi à brûler quatre années de complicité. » (p. 132)



Mehdi, un élève de la classe de Malo et de Suzy est fou amoureux de cette dernière :


« Je t'aime, Suzy ! Je t'aime trop, je t'aime mal, mais je te le promets : je t'aime. Je t'aime à en crever ! Ne me lâche pas, Suzy, ne me lâche pas, sinon c'est moi qui vais lâcher... » (p. 104)


Mehdi, ce beau mâle brun aux yeux bleus, à la virilité ostentatoire, quotidiennement mise en avant, est finalement une idole de bronze aux pieds d'argile.


L'extraordinaire art de la métaphore – qui agrémente cette histoire écrite dans un français parfait, à la syntaxe particulièrement élaborée – transfigure le banal en épopée :


« Suzy n'était pas qu'une élève. Elle s'ajoutait au matériel pédagogique. Sculptée comme elle l'était, elle annonçait le programme. D'un seul regard, on le couvrait tout entier... Eh oui ! Cette Suzy, quelle introduction aux mathématiques ! Sitôt qu'ils voient ses formes, les garçons normalement constitués rêvent de se multiplier. Tous ! Du coup, les problèmes arrivent en nombre : ça crée des divisions dans les groupes et de la géométrie variable dans les slips... Quelle ouverture encore aux sciences ! C'est le genre de physique qui bouleverse ta chimie : tu as le corps qui monte très vite à ébullition. Tu as la pipette tout agitée et des rêves de première expérience dans son tube à essai... Pour peu qu'elle lève, en plus, le voile sur ses deux globes terrestres, tu ne fais aucune histoire à t'initier à la géographie. Et puis, surtout, cette Suzy, quelle approche de la conjugaison ! Toutes les filles rêvent de l'être et les garçons de l'avoir. Ça conjugue l'auxiliaire à tous les temps, du présent au futur, avec toujours le même petit goût d'imparfait : cette Rivière est unique et les amours sont condamnées à rester au conditionnel. » (p. 8)


L'auteur semble être influencé par une approche psychanalytique de l'homosexualité. Si celle-ci n'échappe pas toujours à quelques lieux communs Oui, je le savais... Tu es tellement doux... », p. 34), ce roman met pourtant bien en évidence une double et contradictoire exigence : la volonté de secret et la tendance à l'aveu. Faut-il voir, dans le fait que Suzy s'oppose à « l'aveu » de Malo, un privilège ou une crainte de la damnation ?


« Ah non ! Ne t'avise jamais d'aller lui [Medhi] dire ça… Tu m'entends, Malo ? Jamais ! Jure-le… (p. 73) »


Suzy incarne le rêve de vivre en accord avec le plus profond de son être, dans la liberté d'un amour qui dépasse l'individu : elle souhaite vaincre la pesanteur sociale, bannir les limites d'un sexe, d'un corps, d'une éducation.


« Baignade interdite » donne un coup de pied dans la jambe droite de la société. Un roman qui avec le double tranchant des mots, un sens aigu du doute, de l'inachèvement devrait éveiller ses lecteurs à la vie, où chacun aurait une place.


■ Éditions Petit à Petit, collection Lignes de Vie, octobre 2009, ISBN : 9782849491768


Depuis toujours Martin Pritski rêve de lire un message de sa mère qu’il n'a jamais vue, et dont le souvenir se limite à un portrait photographique retrouvé dans la poche d'une veste de son père. Le bas du visage est tout froissé au point d'apparaître inexistant dans la tête de Martin.


Pourtant, pendant les dernières vacances d'été, sa mère a commencé à prendre forme alors qu'il revêtait sa robe de mariée :


« J'enfile ta robe de mariée en cachette, en cachette parce que les garçons, même les garçons sans mère, ne jouent pas à ces choses-là. Je me regarde dans le miroir, je ne sais même pas si je te ressemble, j'essaie de capter quelque chose qui serait toi dans moi, quelquefois on retrouve les parents dans les enfants. Je traverse la maison vide, pleine d'ombre et de carrelage frais, ta robe est lourde, je me prends dans ses plis, tout à coup j'ai peur du silence. Je me défais de la robe, je la range et tout nu de toi, dans l'air de l'été qui me frôle à presque m'en faire pleurer, plus rien ne m'enveloppe, plus rien ne me protège, je cours vers le chemin, vers la plage, vers l'eau, je me jette les yeux fermés serrés dans l'eau de la mer. Je plonge, ou plutôt je me laisse couler, je me recroqueville au fond, un jour j'ai été comme ça, dans toi, j'ai été porté dans l'eau de ma mère pendant neuf mois nous avons été l'un dans l'autre, rien ne nous séparait et je ne m'en souviens pas. Je ne me souviens de rien de toi avec moi. » (pp. 30/31)


Lors d’un travail en atelier, au lycée, autour des photos d’enfance, un artiste photographe – très perspicace – avait suggéré à Martin de travailler sur le montage, le trucage, pour raconter son histoire. Parce que Martin n’a pas de photos de son enfance, il décide d'en fabriquer : il recrée les souvenirs, les visages, il évoque l’absente… pour la sortir de l’oubli.


Le roman commence quand la mère de Martin découvre le blog de son fils où il diffuse son travail photographique. Martin reçoit d'elle un message qui le félicite sur ses photos et qu'il peut lui répondre s'il le souhaite. Ce court roman est son interrogation à travers un monologue poignant qui recueille les non-dits de son existence.


Les passages concernant l'essayage de la robe de mariée par Martin – quitte à être pris pour un homosexuel – révèlent les désespoirs ressentis au plus profond de son cœur :


« Je suis dans ta robe, je marche, je me redresse, je me cambre, je la relève sur les côtés, les doigts en éventail, je tourne, tu as dû danser dans cette robe, je traverse le couloir, l'allée centrale de l'église, il y a une vague odeur d'encens, l'orgue joue la marche nuptiale, j'arrondis le bras, je l'offre à mon cavalier, des gens bruissent dans les bancs, on murmure qu'elle est belle qu'elle est belle, j'avance vers la lumière, vers la sortie sur le parvis, c'est de plus en plus lumineux, j'arrive au soleil, Martin ? Mais... Martin, qu'est-ce que tu fais ? La tête tourne, Rémi, Rémi est là sur la terrasse, qu'est-ce qu'il fait là, Rémi est là il me voit dans la robe, il ne comprend pas, il ne peut pas comprendre, il a ses yeux mal à l'aise, je, je retourne sur la plage, on se demandait, c'est pour ça, je, je savais pas. J'arrache la robe, vite, se débarrasser de cette chose, la fermeture Éclair craque, de toute façon c'est trop tard. Est-ce que je suis un pédé, est-ce que je suis un pédé, la question maintenant, c'est la question qui me coince sur la serviette […], est-ce que je suis un pédé ? […] À quoi reconnaît-on un pédé, qu'est-ce qui permet de dire ça, est-ce qu'il y a des signes, vraiment, est-ce que moi j'ai ces signes, est-ce qu'ils les voient sur moi ? Est-ce que je suis attiré par les garçons, est-ce que j'ai envie d'embrasser un garçon, je regarde Rémi, Philippe, Julien, leurs corps dans l'été, est-ce que j'ai envie de les prendre dans mes bras, de les toucher, de les caresser, j'ai envie de me battre avec eux, de retrouver nos corps à corps de bagarre, est-ce que ce serait la même chose, se battre, aimer ? […] Est-ce que je suis attiré par les filles, est-ce que j'ai envie d'embrasser une fille, je n'en connais pas vraiment ici, et au lycée j'ai des amies, plusieurs, j'aime bien être avec elles, j'aime bien les regarder, c'est doux et parfumé, gracieux, leurs peaux captent la lumière, quelquefois leurs lèvres sont rouges, est-ce que j'ai envie de les embrasser, ça ne m'est jamais arrivé. Je regarde dans le miroir, je me scrute, je ne vois rien, ni dans un sens ni dans l'autre. Est-ce que je suis les deux ? Ou aucun. Comment on sait ? Je pose une question à papa, est-ce que vous attendiez un garçon ou une fille, papa enferme votre histoire encore plus dans sa tête, je n'aime pas comment ses yeux virent quand je lui parle de toi, je ne lui parle pas de toi, il ne me parle pas, il a tous ses mots enfermés, aucun ne sort, bouche close, si c'est ça être un homme, ne pas parler, jamais, de ce qui est au fond de soi, les femmes parlent plus facilement, si c'est ça être un homme, non, j'aurais préféré être une fille. Je ne suis pas une fille, je suis un garçon, j'aimerais être comme les autres garçons, mais quelque chose empêche, me sépare d'eux, quoi, toi peut-être. Tu m'as laissé, je dois me débrouiller tout seul, avec toutes mes questions. Pourquoi ? Pourquoi moi, qu'est-ce que j'ai de moins que les autres ? » (pp. 76/81)


Le travail photographique de Martin (Corinne Mercadier) vaut comme réminiscence du visage de la mère ou comme preuves des métamorphoses de celle rêvée et imaginée par l'adolescent. Ce travail est encore un signe de sa profonde solitude. Et cela est parfaitement clair à travers les personnages qui flottent parce qu'ils sont "lourds" d'une mémoire qu'aucun n'a pu partager.


Frédérique Niobey et Corinne Mercadier – à travers le désarroi de Martin qui s'est toujours senti différent des autres – réussissent une exploration intime à travers l'élégante recherche de la mère : les auteures offrent à leurs lecteurs une écriture qui révèle la force d'être homme sans dieu.


La fin du roman reste totalement ouverte, tant sur la rencontre réelle avec la mère que sur l'identité sexuelle du narrateur. Tant mieux.


■ Éditions Thierry Magnier, collection Photo Roman, novembre 2008, ISBN : 2844207065


Un vieux monsieur, amateur et critique d'art, s'éprend de la beauté des toiles d'un adorable garçon aux cheveux couleur des blés, Jeremy. Ce garçon est de plus génial, ce qui ne gâche rien.

 


Au grand dam de son père ancien militaire, Jeremy veut devenir peintre. Et l'altercation qui l'oppose à ses parents, quand commence l'album, engendre la fuite involontaire du rejeton hors du sein familial.

 

Jeremy c'est un petit bout de chou blondinet, haut comme trois pommes, convaincu de son génie pictural et qui, lors d'une de ses prospections dans les galeries, tombe sur le plus célèbre critique d'art du moment : Van der Draeger.

 

Le bonhomme rondouillard ne met pas plus d'une minute pour s'apercevoir que le petit a du talent et, bravant la loi et les tabous, lui propose une singulière hospitalité.

 

« Je te cache et te nourris, tu peins, je t'expose dans la plus célèbre galerie de Paris, j'empoche le succès et tu t'écrases. »

 

C'était sans compter sur Solange Dubreuil qui, chargée d'écrire la monographie du célèbre critique d'art devenu peintre, découvre le pot aux roses. Et l'enfant enfermé de devenir encore plus célèbre, et le père de continuer à le martyriser, et Solange Dubreuil, promue amie de la famille et commissaire des expositions du petit Mozart du pinceau, de répandre la bonne parole sur son œuvre dans les musées internationaux.

 

Petit Peintre, cette histoire d'enfant manipulé, est rondement menée par le couple Berberian/Dupuy. Le dessin est le résultat d'un style Art Déco. De plus, pour qui s'intéresse un peu à la peinture, l'album est truffé de clins d'œil amusants : de Paris, Montparnasse, au nom du critique Draeger qui n'est pas sans rappeler celui d'un éditeur d'art, tout concourt dans ce petit bouquin à recréer une ambiance particulièrement juste et pleine d'humour.

 

undefined Petit Peintre, c'est aussi l'histoire d'un gosse paumé, transi par la froideur de ses parents et, finalement, à jamais trahi par les adultes. Dans un jeu savant de cadrages, Berberian et Dupuy rendent parfaitement compte de l'étrange oppression que subit Jeremy : gigantesques toiles qui mangent l'espace des vignettes et sur lesquelles le petit s'ingénie à projeter son désespoir. C'est dans ce labyrinthe blanc, prisonnier du monde des grands, que l'enfant passera le plus sombre de son temps à maudire le monde.

 

Il faut être attentif au jeu des ombres, au blanc qui envahit l'espace, aux raccords dans le plan, comme le chien du policier reniflant l'affiche de l'exposition dans laquelle seront montrées les toiles de Jeremy, ou ce faux indice fatal que sont les traces de peinture laissées par Van der Draeger pour son protégé.

 

Du pur délice !

 

■ Editions Cornélius, 2003, ISBN : 2909990877

 

Six contes librement adaptés qui surgissent du fonds populaire japonais.


Connaissez-vous les kappas, sortes de gnomes qui ont la propriété d'anéantir leurs victimes en suçant leur force vitale par l'anus ?


Connaissez-vous le récit de ce vieux Hôichi qui raconte la fin de l'enfant empereur que la mère emporte sur son ventre au fond des eaux pour le soustraire à la vengeance des ennemis. Aveugle, Hôichi suit une voix qui le conduit près des tombes où il raconte à des fantômes l'histoire héroïque et légendaire.


Fantômes, villages de vieillards où les enfants naissent d'un coquillage, hommes sans visage, enfants perdus, monstres de la nuit, princesses solitaires : tout le monde enchanteur et inquiétant des rêves anime ces pages.


Ces contes, remarquablement mis en français, gardent leur originelle saveur ; ils sont aussi les témoins d'une civilisation étrangère mais qui, par ses obsessions majeures, ses peurs exorcisées (cf. l'admirable Femme des neiges où une source permet l'éternelle jeunesse, mieux encore dont l'eau redonne la jouvence !) rejoint les grands thèmes qui hantent toutes les civilisations.


Claude Lochu a illustré les contes d'admirables dessins en couleurs qui ne sont pas des images à la française mais de véritables chefs-d'oeuvre d'art japonais, dans l'esprit de l'estampe traditionnelle.


La princesse qui aimait les chenilles réunit un écrivain japonais, un écrivain français et un dessinateur français (tous les deux fascinés et imprégnés de culture japonaise). Ce trio de l'amitié a réussi un superbe livre tant sur le plan littéraire que sur le plan artistique.


■ La princesse qui aimait les chenilles. Contes japonais réunis et racontés par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura, Illustrations de Claude Lochu, Editions Hatier, 1987, ISBN : 2218078589



Du même auteur : Une fin - L'extrémité du monde - L'or et la poussière - Esther - L'étoile rubis


Hélène, collégienne, vient d'emménager dans le village de Bartholomé. Très vite, ils se rencontrent. Bart, 13 ans, a un caractère plutôt mordant et incisif. Et, il est des questions qu'il n'aime pas aborder de plain-pied. Comme quand Hélène l'interroge sur sa grand-tante, Rosaimée, et son amie Edmonde qui vivent ensemble. Détours, contours… qui sans refaire – une fois de plus – le procès de l'homophobie, l'interroge intelligemment.


Chez Bart, ne faut-il pas entendre, intériorisée, mais non assumée ni assurée, une toute petite voix de l'homophobie ? Derrière les mots, qu'il ne veut ni écouter ni employer, il n'y a pas, certes, le puritanisme qui charrie le dégoût plus ou moins déguisé du sexe en tant que tel, ni la volonté de le tenir à distance, mais plutôt la peur de ne jamais pouvoir reconnaître où se niche l'amour. Comme si la force des mots allait faire obstacle à croire en sa propre vie. Appréhension que les mots deviennent chair…


Défaillances du cœur et peur de s'arrêter aux mots constituent, dans cette histoire, une approche fine et éclairante, de cette violence enfouie au fond de chacun. Le dialogue entre les deux ados, reproduit ci-dessous, affronte, à ce titre, nos tempêtes intérieures en stabilisant la barque, faute de calmer toutes nos contradictions. A lire, relire et faire lire… un extrait pour une anthologie de lutte contre les discriminations sexuelles :

[Bartholomé] — Eh bien, à quoi pensais-tu juste avant de me parler ?

[Hélène] — Figure-toi que je pensais à ta tante Rosaimée. C'est drôle qu'elle soit toujours avec sa copine Edmonde. Elles sont amies depuis longtemps ?

Depuis que je connais Rosaimée.

Quand on les voit ensemble, on dirait un couple marié depuis des années. Elles ne font rien sans que l'autre soit au courant. Elles parlent sans cesse à l'oreille. Elles ne s'éloignent jamais l'une de l'autre. Tu crois qu'elles sont...

ARRÊTE ! […] Je ne VEUX pas que tu dises UN mot de plus sur ma tante, tu comprends ?

Eh, ne le prends pas comme ça. Je ne voulais pas en dire du mal...

J'espère bien.

D'ailleurs je me fiche complètement de la façon dont vit ta tante.

Alors pourquoi voulais-tu lui coller une étiquette ? Pour la ranger dans une petite case ?

Oh là là ! Ce n'est pas si grave de mettre un nom sur les choses ! Tant qu'on ne juge pas...

Et mettre un nom ce n'est pas juger ?

D'accord, mettons que je n'ai rien dit.

Tu penses tellement fort que ça me fait mal aux oreilles. Rosaimée n'est ni ceci ni cela. Elle est juste Rosaimée. Et si tu veux savoir quelque chose d'elle, tu n'as qu'à lui demander ce qu'elle en pense. C'est fou comme les gens ont besoin de s'enfermer les uns les autres dans des camps bien étanches. Quand ce n'est pas ta religion, c'est la couleur de ta peau, le pays de tes parents, le quartier où tu vis, les gens que tu aimes... Tu penses qu'il ne suffit pas d'être une personne pour exister. Pour parler de quelqu'un, tu as besoin de tout un tas d'étiquettes. Comme si nous étions des bêtes en route pour l'abattoir. Avec leurs labels accrochés sur l'oreille.

Ne te monte pas la tête. Je ne veux enfermer personne. Je suis juste curieuse des gens.

Alors, il suffit juste de parler de Rosaimée qui aime Edmonde qui aime Rosaimée. Pas d'étiquette. Juste la liberté.

Tu crois que Rosaimée et Edmonde ne la connaissent pas, l'étiquette ?

C'est leur affaire à elles. Tant qu'elles ne me l'ont pas dit, je ne le pense pas. Elles sont pour moi des personnes uniques au monde, avec une histoire unique au monde.

Je suis hors de moi. Il n'y a pas que l'amour qui réchauffe. La colère aussi. J'ouvre furieusement le blouson que j'avais zippé tout à l'heure jusqu'au menton. Je ronchonne. Puis je m'avise d'Hélène. Crétin que je suis à m'emporter comme ça.

J'aurais pu lui expliquer doucement ce que j'ai mis des années à comprendre. J'aurais pu lui parler du courage de ma tante, du regard frileux de mes parents, des sourires hypocrites des voisins. Mais j'ai crié si vite qu'elle a préféré arrêter la discussion. Elle m'a laissé dégoiser en espérant que je me taise au plus vite. Moi le prétentieux. Le brutal. Le terroriste. […]

Bart, si c'est comme ça que tu aimes, j'envie ceux qui sont dans ton cœur.

Touché. Et coulé. Si j'étais une fille, je fondrais en larmes. Mais je ne suis qu'un gars et je réponds :

Dis donc, il est minuit cinq. Si tu n'es pas chez toi dans dix minutes, Ernest [beau-père d'Hélène] va me flanquer une raclée. (pp. 166-170)

Marie Desplechin réussit excellemment à transcrire ce qui unit l'indicible de l'homme étonné de son existence et les images brutales de la vie ordinaire exorcisées par la parole... jusqu'aux autoreproches de Bart, formulés dans une solitude angoissée, qui révèlent à la fois sa force et sa fragilité, sa noblesse, sa fraîcheur, sa générosité, ses doutes, sa souffrance.


Je laisse le soin au lecteur de découvrir les autres perles de ce roman : réflexions sur la société, remises en cause des clichés, interrogations sur l'amour et les limites de l'impudeur dans la parole… questions fondamentales pour chaque adolescent. Et même si elles n'appellent pas toujours une réponse, elles sont autant de coups de griffes pour déchirer nos et leurs certitudes.


■ Éditions L'École des loisirs, Collection Medium, 1997, ISBN : 2211043828



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse


Dès le début de ce roman, le lecteur est préparé à un drame. Puisque la narratrice, Anja, parle au passé d’un garçon polonais, Tadeusz, qu’elle a connu au lycée :




« Le choc fut si violent que, des années plus tard, alors que j’écris ces lignes, je tremble. » (page 14)


Ce lycée huppé du duché du Luxembourg, avec ses filières d’excellence, accueille quelques élèves des quartiers défavorisés. Mais le métissage social n’est pas dans les têtes.


Anja, timide et sensible, nées de parents fortunés occupés à leurs carrières, n’a qu’une passion, le grec. C’est toute sa vie.


On devine, dans cet établissement où les élèves rivalisent entre eux, obsédés par leur réussite, que le grec lui permet d’exister.


La jeune fille passe tout son temps libre à la bibliothèque où elle rêve en lisant l’ouvrage "Les amours des dieux et des héros" :


« La couverture poussiéreuse dissimulait des illustrations que les adultes, s’ils en avaient eu connaissance, se seraient empressés de nous cacher. La beauté de ces images est encore dans mes yeux. Ce fut pour moi, pendant des mois, la vraie beauté, la seule possible. » (page 22)


Un jour, elle constate que quelqu’un a emprunté ce précieux livre. Qui a pu la priver de cette pépite ?


A la faveur d’une absence d’un professeur, elle découvre à la bibliothèque que Tadeusz feuillette "Le" livre :


« De ma chaise, j’observais son profil très doux que j’avais déjà devant moi en classe de russe. À la limite, on pouvait même lui trouver une tête romaine. Un peu comme Marlon Brando, du temps de sa splendeur. Le fait est qu’il avait l’air gentil, malgré une force assez animale. […] C’était lui. » (pages 38/39)


Dès lors, Anja va peu à peu s’attacher à Tadeusz. En écoutant les grognes populaires qu’il lui rapporte, elle discerne que les hommes ne vivent pas tous dans une bulle feutrée.


Un soir, à la sortie du lycée, elle, dont l’habillement masque sa féminité, se fait attaquer alors qu’elle accompagne son ami chez lui. Elle a le front fendu.


Quand Anja demande à Tadeusz pourquoi l’un des agresseurs lui a dit qu’il les « ramenait à la maison » (page 73), le garçon embarrassé répond qu’elle a été prise pour un mec. Quand enfin elle lui demande s’il est amoureux d’elle, elle l’entend répondre :


« Non. Je t’aime, mais c’est... pas comme tu dis. Je te demande pardon. Je croyais que tu avais compris. » (page 101)


Si Tadeusz est bien du même monde social que celui des agresseurs, il est un étranger pour eux car « sa différence, il la porte dans son cœur » (page 104)… jusqu’à la rencontre de son fatal destin, l’homophobie ambiante, partagée entre salauds et braves types, encourageant cette criminalité spécifique.



La lecture commune ("Les amours des dieux et des héros") des deux amis préfigure les drames et les joies qui tisseront les rapports des deux adolescents. Leur vérité qu’ils ne se cacheront pas, sera un rempart à l’amour qui les aurait livrés l’un à l’autre. Une voie de salut.


Témoin de son temps, critique féroce des injustices, Anne Percin tisse une fresque, pleine de suggestions, où se mêle le destin de ses héros.


Une fille au destin d’homme, un homme amoureux des garçons, sont réunis dans l’égalité du "combat", exaltés dans leur différence par les grossièretés et les horreurs du monde.


« L’âge d’ange » n’est pas le simple récit de l’amour perdu d’une femme. Les taudis des banlieues d’une grande ville, les éclats trompeurs des salons fortunés, les révoltes de ceux qui n’ont plus rien à perdre constituent le décor d’une aventure hors du temps et dans le temps. C’est, plus qu’un récit mythique, un mythe devenu livre dans l’espace universel de l’amour. C’est le destin d’une femme solitaire qui s’est rapprochée de la vie, la vie étant cette force vive où se déchirent les passions, se greffent les espoirs, se consument, fragiles, les jours.


Un roman qui hait indistinctement les injustices, l’hypocrisie, l’homophobie et tout ce qui dégrade l'homme. Un roman qui s’inscrit dans un destin de condamnation et de salut. Magnifique.


■ Editions L’école des loisirs, collection Médium, sept. 2008, ISBN : 978-2211092180



D'Anne Percin : Point de côté - Bonheur fantôme


Le site de l'auteure


Le narrateur Kaï est un adolescent de seize ans : il raconte un moment de sa vie quand il avait 10 ans. Ses parents sont divorcés et son père, Fred, en a la garde. Il voit de temps en temps sa mère qui habite loin. Après l’école il va le plus souvent chez son oncle, Tom, frère de son père.


Les relations entre les deux frères, si elles sont respectueuses, manquent de fraternité : jamais, ils ne s’embrassent. Kaï, qui trouve cette absence de proximité étrange, n’en comprend pas les raisons. Avec ses 29 ans, onze de moins que son frère, Tom semble avoir gardé une âme d’enfant. Il adore jouer avec son neveu, qu’il surnomme « Petit deltaplane », empruntant un comportement le plus souvent clownesque. Kaï se sent très libre avec son oncle. Pourtant il est un sujet interdit, avec lui comme avec son père, c’est tout ce qui tourne autour de l’amour. Si Kaï devine que le divorce de son père peut expliquer qu’il ne veuille pas en parler, il ne comprend pas pourquoi son oncle refuse d’en discuter avec lui :


« […] c’est des affaires de grandes personnes. D’adultes, tu vois. Et toi, tu es un enfant. Je te raconterai plus tard. Quand tu seras en âge de comprendre. » (p.61)


Kaï le vit mal. Pour lui, enfant ne rime pas avec « débile ». Il ne comprend pas pourquoi lui se confie à son oncle mais que l’inverse ne soit jamais possible : « Trop petit pour comprendre des choses » renvoie à « Je ne suis qu’un enfant ».


Pourtant Kaï aurait besoin de mieux comprendre les choses de l’amour car à l’école parmi ses copines, il y en a une qui est amoureuse de lui. Il ne sait comment réagir d’autant que son seul copain garçon, Obeid, est prêt à se moquer de lui. Alors, il n’a que les livres (par exemple, celui « où un petit garçon veut devenir coiffeur alors que ses parents n’ont pas trop envie ») ou les films d’amour qu’il regarde avec son oncle Tom pour essayer de comprendre :


« Celui en anglais où une fille en robe bleue descend un escalier en flammes pour rejoindre son amoureux, ou celui avec les deux cow-boys qui s’aiment tout en haut d’une montagne ou celui où une dame ne veut pas dire à son amoureux qu’elle n'a pas vu depuis longtemps qu’en fait elle est paralysée alors c'est pour ça qu’elle reste assise dans son canapé et c’est triste parce que son amoureux ne comprend pas pourquoi elle ne se lève pas pour l’embrasser. » (p.44)


Son oncle Tom part régulièrement à Strasbourg tout de noir vêtu. Kaï le trouve « très beau ». Il devine qu’il va voir son amoureuse mais il n’ose plus le lui demander. Quant à son père, il a invité à dîner la dame « qui vend des slips » :


« Je ne suis pas complètement débilos. J'ai compris qu’il y a un truc entre papa et cette Naïma. On verra bien quoi exactement. » (p.64)


Les adultes ne disent rien d’eux à Kaï. Ils ne font que lui poser des questions habituelles sur l'école, sur sa maîtresse… au mieux, quand cela arrive, ils demandent s’il a une petite amoureuse. Kaï répond négativement tout en ne sachant pas s’il répond vrai ou faux.


Lors d’un weekend chez sa mère qui a un nouveau compagnon, Kaï confirme que c’est toujours Tom qui le garde à la sortie de l’école. Il sait qu’elle n’aime pas son ex-beau-frère, Tom. Il entend dire que Tom et Fred, son ex-mari, sont dingues. S’il comprend la haine vis-à-vis de son père, il ne comprend celle qu’elle montre pour Tom.


La « mort » rampe aussi dans les combles des cerveaux des adultes. Kaï découvre peu à peu qu’un père, un oncle ne sont jamais seuls, jamais entièrement libres face à un enfant ; ils sont cernés par tout un réseau de normes, d'usages et d'influences qui orientent leurs actes, ou même les dictent, les contrôlent, les sanctionnent.


Il y a du Diderot dans cette histoire où le père et l’oncle auraient pu s’écrier : « Qu'y a-t-il au monde qu'un père [un oncle] aime plus que son enfant [son neveu] ? » (1)


L’auteur réussit une scène sublime dans le dernier acte. La liberté, chez Thomas Gornet, c’est de réussir à dire, grâce à un enfant, la réplique de la solitude.


L’auteur peut écrire :


« Il est très maigre. Il a le visage assez blanc et il me sourit. » (p.146)


...et dans le même temps :


« Tom sourit, me dit que oui, il est malade et qu'il est surtout malade d'être parti et de m'avoir menti. […]

Tom nous emmène dans son salon. Il y a un grand canapé blanc. Je m'assois à côté de lui. Sur la table, il y a un cadre avec une photo. Tom et un type que j'ai jamais vu, en train de s'embrasser.

— C'est ton amoureux ?

Il me dit que oui […]

— Pourquoi tu m'as dit que t'avais une amoureuse à Strasbourg ?

Tom se touche la casquette :

— Parce que je suis con. J'ai pas osé dire que c'était un amoureux. J'arrivais pas à t'en parler. J'ai cru que ça se ferait tout seul mais non. » (pp.146-147)


Tout passe par le regard de Kaï avec une finesse dans les détails relatés. Un roman, pour tous, enfants et adultes, qui permettra de débrider les yeux de ses lecteurs sur les difficultés de l'éveil à la sexualité chez les enfants et les jeunes adolescents.


Ce n’est pas un vieil homme qui se souvient, mais un adolescent : la mémoire de tous les amours observés, grâce à la force de ses mots, ne pourra que supplanter la « mort ».


Thomas Gornet utilise une écriture impressionniste pleine des sensations de chaque moment saisi. Avec ce temps volatil et ces empreintes furtives, l’auteur a orchestré un très beau roman : il me redonne, après tous les filtrages d’un grand art, l'exacte émotion que j’éprouvais enfant.


L’analyse subtile d’un univers imaginaire qui donne sentiment de réalité.


■ Editions L’école des loisirs, collection Neuf, septembre 2008, ISBN : 978-2211093729



(1) Denis Diderot, Le père de famille, 1758



Le site de l'auteur


Du même auteur : Qui suis-je ?




Homosexualité(s) et Littérature

sous la direction de Benoît Pivert


Le chasseur abstrait éditeur, cahier de la RAL,M n°10, mars 2009, ISBN : 9782355540448, 25 €



Vient de paraître

Discours littéraire et scientifique fin-de-siècle

La discussion sur les homosexualités dans la revue du Dr Lacassagne
Les Archives d’anthropologie criminelle (1886-1914) : autour de Marc-André Raffalovich


Editions Orizons, 2008, collection “homosexualités”, ISBN : 978-2296038196



 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31


Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 


 

Rechercher




Des maisons d’éditions qui comptent
















"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

  affiche-affiche-pierre-et-gilles-contre-homophobie.jpg

 

« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)



« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn




  follement-gay-lyon.gif

« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert


Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.





C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

Esprits Libres: votre Magazine

Liens

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés