Samedi 21 juin 2008

Pour réaliser le pire, il faut reconnaître qu'Enak est très doué : il se noie régulièrement, tombe encore avec plus d'obstination, tout particulièrement s'il s'agit de tomber aux mains d'ennemis qui en font une monnaie d'échange. Enak est facteur de rebondissement et d'intrigue comme les Dupondt, surtout dans les premiers albums.

 Les tribulations culminent par la faute d'Enak dans « Le dernier Spartiate » (album n°7) : il est esclave, nerveux au point de faire avorter une première tentative d'Alix pour le délivrer. Libéré, il se blesse au pied, tombe en courant, glisse dans les marécages, pour faire une grande chute en escaladant une falaise afin de retomber aux mains de ses poursuivants et d'y entraîner Alix.


 Enak se noie encore dans « Le tombeau étrusque » (album n°8) et perd Héraklion dans « Le dieu sauvage » (album n°9). Mais il est plus remarquable d'observer que ce pire n'est plus tellement de l'ordre des rebondissements de l'aventure que de celui des vicissitudes de la vie à deux.


 Dès « Iorix le grand » (album n°10), blessé sérieusement, fiévreux et délirant, Enak réclame non la bravoure d'Alix, mais son dévouement de tout instant pour l'apaiser et le guérir. Cela n'échappe pas à Iorix qui se moque de ce qu'Alix le dorlote. Si le pire conventionnel culmine avec l'album n°7 « Le dernier Spartiate », le pire psychologique est à son comble dans le n°11, « Le prince du Nil » : Alix y connaît la trahison. Même pas la trahison pour un autre, mais, plus sordidement, pour un mirage de gloire. Enak abandonne Alix : pour arriver plus tôt à Saqqarah en le laissant avec ses cauchemars ; pour festoyer avec Pharaon en le laissant désappointé ; timoré dans sa fuite, il est la cause de l'arrestation, puis de l'esclavage d'Alix. Pis, il doute de lui en acceptant de penser qu'il est voleur et assassin. Saïs, qui est sans aucun doute la femme qui fut la plus amoureuse d'Alix, ce qui lui donne une conscience aiguë du malheur de celui-ci, trahi dans son amour pour Enak, Saïs ne lui envoie pas dire tout son mépris pour sa félonie, sa lâcheté :

« Il a donc suffi qu'un pharaon perdu sur une île t'enivre d'honneurs de luxe pour que tu sacrifies une si longue amitié !... C'est infâme ! »



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 32


Ebranlé, Enak ira quand même jusqu'à accepter d'être intronisé successeur de Pharaon sans rien tenter pour son ami. Aussi, lorsqu'ils se retrouvent unis, Alix est-il assez sage et amoureux pour éviter toute explication :

« La joie de te retrouver efface tout, Enak. Oublions ce qui s'est passé et jurons de ne plus en parler. »



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 45


A quelque chose malheur est bon. Enak est par la suite non seulement de moins en moins maladroit, mais surtout de plus en plus responsable. Pourtant, en face du pire il y avait aussi le meilleur : pour contrebalancer chutes et noyades diverses, Enak savait parfois donner un coup de main et embarrasser en retour les ennemis, sauver son ami des griffes d'un tigre ou de l'hypnose mortelle du mage Rufus, avec beaucoup de détermination comme lorsqu'il menace les soldats de son arc dans « Le tombeau étrusque » (album n°8).

Après la crise du « Prince du Nil » (album n°11), Enak montre de plus en plus de capacité d'initiatives heureuses.


 Dans « Le spectre de Carthage » (album n°13) il soutient et cache, seul dans les mines hantées de gardes mystérieux, Alix empoisonné. Il découvre un morceau d'orichalque alors qu'injustement Alix croit encore à l'une de ses maladresses ; il trouve un abri salvateur à l'orage et à l'explosion finale. Dans « Les proies du volcan » (album n°14), il devient aussi efficace qu'Alix : plein d'idées, de commentaires sur les choses, de conversations et de bons conseils. Le sauvetage, pourtant brillant, qu'Enak fait d'Alix sur le volcan en éruption reste alors une simple péripétie du récit d'aventure en regard de la consistance que prend le personnage lui-même. Alix le donne, c'est la première fois qu'on l'entend dire, comme un habile tireur à l'arc, capable même de transmettre sa compétence à des jeunes guerriers. Et surtout il lui reconnaît une lucidité de jugement sur les hommes – une femme en l'occurrence : Malua, qu'il ne serait pas « raisonnable » de prendre à bord – qui montre un Enak enfin conscient de lui-même, de son ami et des autres.


 Alix fut enlevé par Toraya avant d'enlever Enak. Enak adolescent fut sauvé par Alix d'un serpent dans « La tiare d'Oribal » (album n°4). Enak adulte sauve Alix d'un serpent dans « Les proies du volcan » (album n°14). La symétrie fortuite n'est pas trop formelle : Enak a bien grandi en force et en sagesse. De même, dans « L'enfant grec » (album n°15), s'il tombe toujours, par deux fois, il n'en défend pas moins son ami non pas prosaïquement au plan physique, mais sur celui, plus subtil, de son honneur au point qu'Alix en est tout étonné et doit même le retenir.



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, pages 13 et 14



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 45


 Enak devient un homme et certains personnages le sentent bien : le tout jeune Herkios (« L'enfant grec », album n°15) au moment de mourir, malheureux de l'avoir offensé, veut rejoindre le prince d'Egypte qui accourt pour le soutenir. Il semble bien, de même, que le prince Lou Kien («L'empereur de Chine», album n°17) ait aussi une préférence pour ce prince d'un pays lointain digne de lui. Mais Enak, échaudé, n'oublie plus Alix, même s'il est touché de la détresse, de la solitude et de la maladie de son ami chinois.



L'empereur de Chine, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1983, page 28


La maturation d'Enak permet un équilibrage des liens qui confère une séduction où lui-même se trouve en position de protecteur et non plus de protégé.


C'est cette éducation sentimentale qui rend Alix et Enak si attachants parce que les héros ont une personnalité, tout compte fait, assez complexe et évolutive. Peut-être, est-ce renforcé par le fait que les relations d'Alix et d'Enak ne sont jamais formellement traitées puisque les albums illustrent des aventures... la complexité pouvant provenir de l'évolution même de l'auteur dont il a pu avoir plus ou moins conscience ponctuellement dans chaque album. Est-ce pour cela que la maturation des deux héros et leur liaison sont si cohérentes alors qu'elle s'inscrit en vingt albums (pour Jacques Martin seul) et sur de nombreuses années ?


Le projet de Jacques Martin devient compréhensible si l'on pense qu'il dévoile l'évolution naturelle d'un homme qui n'a surtout pas cherché à l'exposer spécialement : la romance d'Alix et d'Enak me paraît être ainsi la qualité majeure de cette BD.



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Jeudi 19 juin 2008

Pendant qu'Alix crée tant d'ennuis à la gent féminine (lire ici), puisqu'il n'y a que son indifférence à ne pas lui être néfaste, il est beaucoup moins dangereux pour les amis de son sexe. Le malheur même qu'Alix peut parfois porter aux hommes n'a pas le caractère d'échec qu'il a à l'endroit des amitiés féminines.

 Si Alix perd la reine Adrea, il sauve la couronne d'Oribal – qui se révêlera pourtant un mauvais roi dans « La tour de Babel » (album n°16) –, son sosie en négatif, brun de cheveux et de peau.


 Si Alix dans « La Griffe Noire » (album n°5) est la cause de la paralysie du petit Claudius, il fait tout pour le sauver et il y réussit. Tout particulièrement accueillant pour le jeune Héraklion, à la fin du « Dernier Spartiate » (album n°7), on le voit regarder avec un œil et une moue de faune intéressé, Enak jouant avec le pauvre petit, à qui il ne reste rien au monde que leur amitié. A ce compte, il n'est pas étonnant que, réveillés en sursaut, Enak et Héraklion tombés du lit apparaissent nus en haut de l'escalier de la maison d'Alix.



 Mais le plus favorisé d'entre les favoris, c'est Enak. Car Alix est d'autant mieux aimant qu'il fut lui-même aimé dans son adolescence intrépide («Alix l'intrépide», album n°1) : le noir barbu Toraya le sauve des loups, des hommes de sa tribu qui veulent l'aveugler et des tremblements de terre. En quelques images, Alix trouve bien son protecteur, son antique éraste : Toraya le saisit délicatement dans ses bras, ou de sa poigne vigoureuse ; il s'excuse de l'avoir bousculé pour le sauver de ses ennemis, malheureux sans doute de n'avoir pu être tendre même dans cette situation critique. Il le tire à lui, d'un mouvement énergique, le sauvant d'une mort atroce lorsqu il tombait dans une crevasse : ainsi Alix, maintenu par le cou et le poignet, se retrouve allongé sur le torse du géant à qui il rappelle un fils. Pour parfaire le roman-photos, Alix est enlevé, maintenu par un bras puissant, tête renversée en arrière, ou encore agrippé aux épaules et à la taille de Toraya qui l'emporte dans les airs tel un Tarzan. Mais, en enlevant ainsi son aimé dans un tel transport, en le sauvant de la mort, Toraya meurt lui-même et la face de la BD s'en trouve changée.

D'aimé, Alix va se faire aimant ; d'enlevé, enlevant : à lui maintenant d'emporter Enak dans les airs, avec moins d'enlacements, mais autant d'efficacité pour ravir.


Pour le meilleur et pour le pire.



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Lundi 16 juin 2008

Les BD d'Alix donnent l'occasion d'une trouble délectation des images autant que les meilleurs maniéristes du XVIe ou les plus pervers pompiers du XIXe siècle. Pourtant, ces plaisirs restent bien anecdotiques, même si on peut toujours être émoustillé de quelque nudité entrevue.


Est-ce timidité de sa jeunesse : de toute façon, les femmes sont peu nombreuses dans le cycle aventureux d'Alix et elles tardent surtout à apparaître dans le cercle étroit de ses relations, puisque la première rencontre féminine se situe dans «Le dernier Spartiate», septième album de la série.


Et surtout, les échecs plus ou moins dramatiques de ces liaisons témoignent d'une inaptitude troublante à faire le bonheur d'une femme. Pis, il en fait souvent le malheur.

 Dans « Le dieu sauvage » (album n°9), Alix ruine non seulement toute l'ambition de la reine Adrea de chasser de Grèce tous les occupants romains, mais il en provoque la mort à rebondissements, une première fois selon toutes les apparences, dans l'effondrement de la citadelle Spartiate, et une seconde fois, qui sera la bonne, par les réactions mi-jalouses, mi-haineuses d'Héra envers Alix. Pourtant la reine, par deux fois, s'était opposée au général de son armée pour sauver Alix, puis Enak, malgré le cauchemar prémonitoire où le jeune homme la précipitait dans un « immense brasier ». Pourtant, après l'avoir libéré, elle lui avait offert le préceptorat de son fils. Elle avait même été jusqu'à lui proposer d'être prince – c'est-à-dire jusqu'à le demander en mariage. « Si tu n'as pas la reconnaissance du cœur, aie au moins celle du corps », lui dit-elle une fois : il n'a eu ni l'une... ni l'autre…


 Dans « Iorix le Grand », (album n°10), Ariela regagne son village gaulois avec Alix qui la protège et la tient même dans ses bras : ce n'est pas sans que Iorix, jaloux, l'ait prévenue qu'elle n'a rien à attendre d'un homme dont le seul compagnon est ce garçon qu'il dorlote dans son chariot.


 Dans « Le prince du Nil » (album n°11) Saïs qui est sacrilège et meurtrière, qui s'oppose à son frère le pharaon pour sauver Alix, n'est récompensée que d'un conventionnel Tu es merveilleuse et d'une embrassade embarrassée. Au moment des adieux, Alix et Enak, « trop occupés par eux-mêmes pour percevoir sa présence », la laissent partir sans plus d'attention : elle tombera morte du char qui l'éloigne d'Alix.



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 21


 Dans « Le fils de Spartacus », (album n°12) La petite Sabina connaît vraiment la tristesse après avoir quitté Alix quoiqu'elle lui ait fait promettre de revenir en tendant sa main une dernière fois pour le toucher encore. Sans doute n'a-t-elle pas grande illusion sur le fait du serment que lui prête Alix.


 Dans « Le Spectre de Carthage », (album n°13) Samthô, à l'image de Salammbô, est aussi sacrilège pour sauver le jeune Romain qui l'a un peu draguée en lui parlant de la douceur de ses mains et du ciel de Rome comme un vulgaire amant sans imagination. En l'aidant à s'enfuir, elle fait une chute mortelle sans qu'il s'en aperçoive tout de suite car il est parti en avant, boudeur, parce qu'elle hésitait à satisfaire sa curiosité.


 Dans « Les proies du volcan », (album n°14) Malua se berce de l'illusion de ne plus quitter les deux amis et de partir avec eux jusqu'à ce que ceux-ci prennent la mer sans elle, la conscience pure et confortée par les arguments solidement réalistes d'Enak qui ne voit pas cette pseudo-polynésienne à Rome.


 Dans « L'enfant grec » (album n°15), d'Archeloüs/Archeola ne peut même pas prétendre à un peu de tendresse. Elle trahit son père, dévoile ses manigances devant tout Athènes, montre les secrets de son entreprise à Alix qu'elle sauve d'une mort horrible dans les fours de la poterie sans réussir à éveiller même la sympathie du jeune homme. Au vrai, il n'aime sans doute pas les «folles» ; Alix et Enak n'apprécient guère qu'un garçon – puisqu'effectivement on la fait passer comme tel pour des raisons d'héritage – se travestisse en fille, danse et rie avec des hi ! hi ! aussi affectés.



L'enfant grec, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1980, page 14


 Dans « La tour de Babel » (album n°16), Alix sauve de l'esclavage Marah qui meurt d'une morsure de serpent en courant imprudemment pour le protéger.



La tour de Babel, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1981, page 45

Jusqu’à l'album n°16, il n'y a qu'une seule femme à s'en bien tirer : Lydia, Le tombeau étrusque », album n°8). Parce que, malgré la confiance qu'elle place en Alix, leur relation reste très conventionnellement sage ; Lydia ne s'estimant pas réduite à succomber au charme d'Alix dès qu'elle le voit.



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Jeudi 12 juin 2008

Qui ne connaît pas Alix, personnage de la bande dessinée de Jacques Martin ? Créé il y a 60 ans, ce jeune gaulois blond et glabre a couru tous les périls dans une Méditerranée du temps de Jules César, avec son inséparable et jeune compagnon Enak.


Lorsque la frénésie psychanalytique s'empara des exégètes, on eut beau jeu de faire remarquer combien les liens du bel Alix et du jeune Enak étaient fort passionnés.


De Martin, on a dit que c'était Ingres illustrant Flaubert. « Le Fils de Spartacus », histoire sombre et haute en couleurs aurait sans doute plu à l'auteur de Salammbô : luttes intestines dans une Rome parvenue au faîte de sa puissance, Pompée contre César, une mère monnayant la vie de son fils (celui de Spartacus), préfet pédéraste et sybarite, mendiants de Subure (quartier pauvre de Rome)... On peut certes lire Alix avec quelques gloussements, mais le monde qu'il dépeint est celui d'un brassage de costumes et d'individus qui renvoient à Marguerite Yourcenar et Fellini.


En véritable chercheur, Jacques Martin a travaillé à reconstituer avec précision et rigueur ce que put être l'existence tumultueuse de cet aventurier gaulois éternellement jeune, converti aux charmes de la Rome antique, adopté par le riche Graccus et devenu rapidement son chanceux héritier. Martin, avec son souci de la vraisemblance, a fait balader son personnage à loisir. Il a livré ainsi par son intermédiaire un constat lucide de la civilisation romaine mûrissante où personne n'est épargné : il n'est pas étonnant de retrouver dans les lettres d'Alix des condamnations à peine déguisées, sinon le constat appuyé des maux que fit subir l'Empire romain aux cultures mitoyennes.


Il reste que les aventures d'Alix ne sont pas seulement celles d'un globe-trotter antique mâtiné de redresseur de torts. Plus ou moins insensiblement, car ce n'est pas explicitement traité, les intermittences du cœur y ont aussi leur place qui dessinent une personnalité assez complexe pour être originale parmi les archétypes habituellement monolithes des personnages des BD de cette époque.


Ce qui frappe le plus dans ces ouvrages, c'est le comportement urbain, jeune, célibataire et oisif des deux compagnons qui, tel un petit couple moderne du Marais en vacances au club Med, promènent leur frimousse dans la cité romaine et se laissent porter par cette ville formidable et tentaculaire, à la fois sordide et mystérieuse. Je ne résiste pas au plaisir de proposer un extrait de la lettre à Serovax en Gaule cisalpine, sans autre commentaire :


« Mais alors que faisons-nous le reste du temps, vas-tu penser ? Eh bien, nous allons aux thermes. Ici, ces installations de bains sont gigantesques, plus grandes que des basiliques et il est possible d'y passer le plus clair de la journée. On y voit de splendides statues que bien des généraux romains ont rapportées d'Asie et surtout de Grèce. On peut y jouer à la balle, acheter pour trois fois rien des onguents et des baumes, se faire masser, épiler et couper les cheveux, par des artistes dont on sent à peine les ciseaux. Bien sûr nous nageons beaucoup, dans de vastes piscines aux décors somptueux, et ce n'est qu'en fin de journée qu'Enak consent enfin à s'extraire de l'onde. » (in L'Odyssée d'Alix, Editions Casterman)



Le Prince du Nil, Jacques Martin, Ed. Casterman, 1974, page 42


Alix a des relations avec des hommes et des femmes qui ne sont pas seulement des comparses nécessaires à l'action, des faire-valoir dont le rôle se limite à être tout uniment des bons, des méchants ou des accessoires suivant le genre du héros ou les opportunités de l'épisode. Il s'en faut pourtant que le sort des hommes soit identique à celui des femmes : c'est l'intérêt supplémentaire de cette BD où, suivant les réactions d'Alix envers les uns ou les autres, on suppute les chances qu'il a lui-même d'«en être» ou non, dans une valse-hésitation…


Le couple Alix-Enak (1) illustre - pour moi - le couple masculin antique de l'éraste et de l'éromène, et même les lecteurs, qui n'ont pas la culture de l'Antiquité, peuvent trouver en lui la correspondance d'un grand nombre de leurs rêves.



(1) Dans l’album « Le Prince du Nil », il me paraît clair que le pharaon tombe amoureux d'Enak et qu'Alix en éprouve un vif chagrin.


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Mercredi 14 mai 2008

... un outil de promotion de la santé et de prévention du VIH/Sida auprès des homo-/bisexuels masculins produit par l’association belge Ex Aequo.



Alex est un jeune homosexuel. Suite à un rapport sexuel à risque, il découvre sa séropositivité. Cette nouvelle va bouleverser sa vie... Sa rencontre avec différents personnages va lui permettre, malgré des moments de désespoir, de trouver une nouvelle façon d'envisager l'avenir.


L'histoire d'Alex s'accompagne d'informations sur le VIH/Sida, de témoignages de personnes séropositives et d'adresses utiles à l'attention des homo-/bisexuels séropositifs et séronégatifs, à leur entourage ainsi qu'au personnel médical.


L'outil aborde les conditions de l'amélioration de la qualité de vie suite au diagnostic d'une contamination au VIH/Sida, le suivi médical et l'adhérence aux traitements, la vie affective et sexuelle, y compris la prévention contre le VIH/Sida (surcontaminations) et les IST, la réparation de l'estime de soi et la lutte contre les discriminations dont sont encore victimes les personnes séropositives.



Cette bande dessinée a été réalisée grâce à la confiance d'un groupe de gays séropositifs qui ont livré leur expérience : Claude, Nicolas, Maurice, Patrick, Pascal et Xavier ont partagé leur vécu pour construire l'histoire d'Alex. A partir de leurs expériences de vie, le scénariste Thierry Robberecht a construit un récit réaliste et émouvant mis en forme par les dessins sensibles et vivants de Fabrice Neaud.


Association sans but lucratif de promotion de la santé créée en 1994 et soutenue par le Ministère de la Santé de la Communauté française, Ex Aequo a depuis de nombreuses années mené des actions de prévention Sida/IST à l'attention des homo-/bisexuels masculins séronégatifs pour empêcher de nouvelles contaminations.


Une enquête menée en Belgique [1], montre que les homosexuels séropositifs déclarent un nombre de prises de risque élevé, en particulier ces dernières années. Aussi, des travaux menés dans d'autres pays soulignent combien le rapport des gays séropositifs à la prévention est différent du reste de la population homosexuelle. D'une part, ils sont déjà de « l'autre côté de la barrière » ce qui peut amener des comportements de prise de risque et donc une fragilité par rapport aux autres IST (syphilis et hépatite B notamment) ; d'autre part, ils sont impliqués différemment dans le processus préventif (puisque pour eux la protection concerne l'autre et non plus seulement eux-mêmes). Cette situation peut introduire un sentiment d'exclusion, une appréhension à dire son statut sérologique par anticipation du rejet, et finalement un repli sur soi. De plus, les gays séropositifs sont doublement stigmatisés : de par leur orientation sexuelle (homophobie encore présente malgré les avancées légales et la tolérance sociale accrue) et de par leur statut sérologique (le Sida est encore une maladie tabou).


Dès lors, l'association Ex Aequo a souhaité adresser des messages spécifiques aux homosexuels masculins qui vivent avec le VIH : d'où cet outil.

Mais ne s'adresser qu'aux séropositifs risquait d'être stigmatisant et contradictoire avec la notion de co-responsabilité d'où l'idée d'émettre un message décliné aussi vers les séronégatifs et ceux qui ne connaissent pas leur statut sérologique.


Les auteurs de la bande dessinée :

 Fabrice Neaud est un auteur français. Son Journal, bande dessinée autobiographique en 4 volumes (à ce jour) a été acclamé et a notamment reçu le prix Alph'Art « Coup de cœur » au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême en 1997. Des récits inédits sont également parus dans le collectif éponyme de la maison d'édition Ego comme X ainsi que dans la revue Bananas. Il travaille aujourd'hui sur de nombreux projets dont l'un consacré à des super-héros pas comme les autres.

 Thierry Robberecht est un scénariste et écrivain belge, spécialisé notamment dans la littérature jeunesse et la bande dessinée (La Smala chez Dargaud). Il publie régulièrement des polars jeunesse et des livres illustrés pour les enfants. Il a scénarisé « William se pose des questions » et « Le Monde de William », deux brochures de prévention Sida/IST à l'attention des jeunes homo-/bisexuels, éditées par Ex Aequo.


Contacts :

http://www.exaequo.be

http://www.jeunexaequo.be

Responsable du projet Alex et la vie d'après et contact presse : Frédéric Arends : frederic.arends@exaequo.be


Cet outil a été réalisée grâce au soutien du Ministère de la Santé de la Communauté française, du Ministère de la Santé, du Service de l'Education permanente - Direction Générale de la Culture - de la Communauté française, de l'Action Sociale et de l'Egalité des chances de la Région wallonne, de la Direction Ressources humaines et Egalité des chances de la Région Bruxelles-Capitale et de la Direction de l'Egalité des chances de la Communauté française.



[1] «Modes de vie et comportements des gays face au sida» - Rapport de l'enquête 2004 pour l'association Ex Aequo, Vladimir Martens, Observatoire du Sida et des sexualités (FUSE), août 2005.


Cet article est tiré du dossier de presse réalisé par l’Association Ex Aequo pour la sortie de cet outil le 13 mai 2008


Lire aussi la chronique de Didier Pasamonik


Mardi 4 mars 2008

Pas facile d'être le plus jeune du groupe, celui qu'on méprise un peu. Jean était pourtant heureux de partir avec son frère aîné pour des vacances de ski.


Les premiers jours sont difficiles et le petit va de catastrophe en catastrophe : coup de soleil et chute vertigineuse.


Tandis que les plus grands rêvent d'embrasser les filles, Jean cherche un ami. Ce séjour sera celui de ses premières émotions amoureuses. Un baiser sur la bouche d'une grande et de troublants sentiments pour un garçon...


Quand Jean rentre chez lui, il a connu sa première déception et compris qu'il fallait se méfier de ceux qui cachent leur jeu.


Un roman d'apprentissage qui aborde le thème de l'homosexualité adolescente, des émotions qui ne savent pas dire leur nom, des désirs qui ne sont pas affirmés. Tout cela sans jouer les donneurs de leçon mais juste un constat sur la délicate balance des sentiments.


■ Editions Thierry Magnier, 2002, ISBN : 2844201997



Lire l'analyse de Lionel Labosse


Mardi 12 février 2008

Quatre narrateurs s’expriment à tour de rôle dans ce roman : Carla, Rose et Aurélien sont lycéens dans la même classe tandis que Pierre a quitté le domicile familial parce que les relations avec sa mère étaient devenues trop conflictuelles.



Chacun rêve d’une vie autre que rétrécie et doit faire face, peu à peu, à sa maturité : arrêt dans ce qu’il a vécu jusque-là et découverte d’une forme de solitude des êtres ensemble permettant de mieux cerner ses véritables sentiments.


Carla est attirée par Pierre, son voisin d’en face : comme elle ne connaît pas son prénom, elle le nomme Philémon. C’est une fonceuse qui transforme sa vie en petits bonheurs fugaces entretenus par ses escapades au bistrot où s'élabore son amour pour ce garçon qui y travaille comme garçon de café.


C’est Carla, qui dès l’entrée du roman, introduit l'ornithorynque du titre et son complexe :

« A chaque fois que je suis tentée par le divin, je bute sur les ornithorynques. Qui ont vraiment une tronche de puzzle raté. […] il me crève les yeux que tout est affaire de hasard, et que l’ornithorynque en paie, plus que tout autre sur cette terre, le lourd tribut. Mais souvent, je suis tentée de penser : l’ornithorynque et moi ! Parce que je ne suis pas loin de me sentir aussi bizarre que le mammifère australien amphibie et ovipare, même si ça ne se voit pas de façon aussi totalement évidente. » (p.7)

Le lecteur aura compris dès ces premières lignes que ce roman aborde les désirs et toutes les difficultés qui accompagnent leurs réalisations. On pense bien évidemment au complexe du homard de Françoise Dolto. L’auteure, Jo Hoestlandt, plutôt que de faire référence aux mues douloureuses de la peau que proposait la célèbre psychanalyste, introduit judicieusement l’ornithorynque, comme métaphore d’un être qui a besoin – tout à la fois – de s’ancrer sur terre (il se déplace à quatre pattes) et de s’élever dans des zones plus inconnues (sa tête et son bec évoquent un oiseau).


Si Pierre, le plus âgé, choisit de s’assumer en quittant le domicile parental, j’ai ressenti ses tâtonnements face aux choix qui se présentent à lui : Où va le mener le métier de serveur ? La photographie que lui présente son ami Tahsim peut-elle devenir un moteur de sa vie ? Carla, qui croit être amoureuse de lui, va, sans le vouloir, l’aider à comprendre ce qu’il recherche. Si l’amour n’éclot pas entre Carla et Pierre, chacun apprend, sans douleur, grâce à l’autre, à mieux saisir les différentes facettes de son désir.


Rose est à la recherche impossible d'un alter ego de rêve. Paraplégique depuis un accident, elle voit en Aurélien, le père de son futur enfant, au point de s’imaginer être enceinte de lui. Rose s’interroge sur la compatibilité de ses désirs avec son handicap au point que je me suis demandé si un désir si encombrant ne pouvait pas être plus handicapant que sa paralysie.


Aurélien préfère les garçons aux filles, mais au début du roman, il n’en est pas au stade de le reconnaître. Quand Carla demande, en cours, au professeur si Lorca était homosexuel, Aurélien a cru que son cœur allait éclater de panique :

« Depuis que Carla avait prononcé ces mots-là : "Il était homosexuel, Lorca !", j'avais l'impression d'être un animal terrorisé pris dans les ronces et qui entend les pas du chasseur qui le tuera. À côté de moi, j'avais senti sourire Slimane, et son regard en coin. Le cœur battant la chamade, mais j'essayais de faire semblant de rien, je dessinais. En marge de mon cahier. Une sorte de papillon, et puis une lampe, où le papillon allait sans doute se brûler les ailes puisque c'est le destin des papillons. » (p.68)

C’est que depuis l’été dernier, Aurélien vit dans la terreur de revivre une situation analogue à celle qu’il a vécue lors d’un stage d’escalade :

« T'es une tantouze, m'a dit calmement Jérémy, avec un sourire ironique, hein, dis-le que t'es pédé ? Tout le monde s'en doute, au camp... » (p.71)

Aurélien n’arrive pas à comprendre comment les autres peuvent savoir alors que lui-même n’est sûr de rien. Ce qui est certain, c’est que l’affirmation de Jérémy provoque chez Aurélien, cette forme de repli qui délimite en creux des réalités comme la clandestinité, la peur, l'angoisse, la culpabilité, le mépris de soi…

« Voilà. Il y a eu Jérémy, et ce qui est arrivé au milieu du lac. C'est arrivé, et alors ? Alors, qu'est-ce que c'est au fond ? Juste un tout petit fragment de ma vie... Il faut que je cesse de penser qu'il s'est passé quelque chose de dangereux, d'affreux pour moi. Il y a ce qu'il m'a dit, effectivement, ce dont il m'a traité ! Encore une fois, et alors ? Les mots étaient dangereux parce qu'ils étaient destinés à m'humilier, mais pas ce qu'ils disaient... Il faut que je cesse de me voir comme une sorte de malfaiteur; je n'ai rien fait de mal. Rien. À personne. Je suis celui que j'ai toujours été, non ?... Ne plus avoir peur... Je ne suis pas un monstre, bordel ! Ne plus avoir peur... C'est important. Très important que je n'aie plus peur. La peur me fait me conduire comme un imbécile. » (pp.94-95)

Si Aurélien avait en lui, au départ du roman, un tumultueux désordre de sentiments amoureux dont il ne voulait pas nommer la nature différente, le rendant gauche, maladroit… il devient peu à peu celui qui sait dire l'essentiel :

« Mais [...] peut-être que chaque fois qu'on aime, on est pris au dépourvu, on ne peut savoir ce qui va se passer, ni ce qui sera dit, ni ce qui sera fait.

Peut-être qu'aimer, c'est forcément entrer dans le désordre.

Et qui me dit – à cette pensée, je me suis senti sidéré – qui me dit que Jérémy, au fond, ne m'aimait pas, lui aussi ? Et qu'il ne m'a attaqué que pour se défendre de m'aimer ? (p.96) »

Un roman magnifique de pudeur et d'émotion.


■ Editions Milan, collection Macadam, 2007, ISBN : 9782745926586



Lire, sur « Altersexualité.com » le point de vue de Lionel Labosse. Voir aussi la critique de Sophie Pilaire.


Mercredi 9 janvier 2008

Un monde sans tabous serait un monde inhumain ; cependant, il faut en connaître les origines et les significations. Tous les véritables tabous ont un dénominateur commun, celui de protéger le faible contre le fort et de permettre une vie sociale apaisée. N'utilisons donc pas le mot tabou à tort et à travers.


Nombre d'interdits prétendent accéder à la dimension d'un tabou. Mais si un interdit encourage l'inégalité entre les hommes et les femmes, caresse le rêve de la supériorité d'un peuple sur un autre ou, pire encore, croit pouvoir décider qui peut vivre ou doit mourir, alors cet interdit est factice.


Car les tabous n'ont pour objectif que de tisser un lien entre les hommes, et une frontière entre humains et animaux. […Ils] font partie de l'idée même d'humanité. Ne les regardons pas comme des rites venus d'un autre âge, mais bien comme des aide-mémoire destinés à nous rappeler que nous sommes, avant tout, des êtres humains embarqués sur la même arche de Noé. (p.83)


Patrick Banon


EXTRAIT :


-- L'homosexualité n'est plus taboue

L'homosexualité ne répond pas à un tabou archaïque. Ce terme n'existe ni dans la Bible juive ni dans le Nouveau Testament. Il a été inventé en 1869 par un médecin autrichien pour décrire une orientation sexuelle ne correspondant pas à la normalité constatée. C'est à partir du XIXe siècle que la sexualité devient un facteur déterminant pour décrire un individu dans la société.

Dans le Proche-Orient ancien, Israël, la Mésopotamie ou l'Égypte, le concept d'orientation sexuelle était inconnu. Aucun code de lois ne condamnait l'homosexualité. L'homme n'est condamné que si l'acte sexuel implique la violence. Sous le règne de Roboam, fils de Salomon, les textes rapportent que la prostitution masculine était officielle dans le pays. Dans l'Égypte ancienne, un pharaon qui entretenait des relations particulières avec son chef des armées n'était coupable d'aucune transgression, même s'il fut tourné en ridicule par ses détracteurs. […]


-- L'origine du tabou de l'homosexualité

"Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme", interdit la Bible. Ce n'est pas la personne homosexuelle qui est condamnée mais l'acte en question. La sodomie est considérée comme une perte du fluide vital du clan ou de la tribu. L'acte est donc rejeté, non pas pour des questions de moralité, mais d'efficacité. Dans ce contexte biblique, seul l'homme est tenu d'être fécond.

L'acte homosexuel masculin sera donc interdit mais l'homosexualité féminine, qui n'entraîne pas de perte du précieux fluide vital, ne sera pas condamnée. La perte du fluide vital du clan est au cœur du débat ancien sur l'homosexualité. Légalement, les moeurs romaines interdisaient les rapports homosexuels entre deux personnes de sang romain, mais les autorisaient avec des esclaves ou des étrangers, le sang romain n'étant alors pas menacé.

Dans la tradition chrétienne, l'apôtre Paul condamne l'homosexualité, en en faisant un véritable nouveau tabou, une condamnation sur laquelle l'Église s'appuiera pour tenter d'exclure les personnes homosexuelles de son sein. Aucune condamnation de cette sorte ne se trouve dans les Évangiles. La fracture provoquée par Paul dépasse l'acte sexuel et touche l'orientation sexuelle des hommes et des femmes. Mais il faut rappeler que Paul vivait à une période de rupture entre le monde biblique et les religions romaines. Néron ne venait-il pas d'épouser un jeune homme nommé Spores qui ressemblait parfaitement à son épouse défunte, Poppée ?


-- Un tabou rattrapé par la science

L'homosexualité a donc été considérée tardivement comme tabou – et pour des raisons religieuses, non pas pour des raisons de moralité. En réalité, les peuples primitifs n'établissaient pas de lien direct entre l'acte sexuel et la reproduction. On considérait que les femmes étaient fécondées par le vent ou par des esprits, puis plus tard par des dieux.

Bien avant l'émergence des religions, les hommes considéraient l'union sexuelle comme un rite. L'homme représentait le ciel d'où tombe la pluie, et la femme la terre, qui, une fois fertilisée, donnera des fruits. L'acte sexuel entre un homme et une femme apparaissait comme un moyen de participer au sacré, de reproduire au niveau humain les cycles cosmiques, de se purifier afin de tendre vers l'immortalité. L'acte homosexuel n'était donc pas condamné, mais ne participait sans doute pas aux rituels de sacralisation du clan.

L'insémination artificielle, et l'acceptation grandissante de l'homoparentalité, rendent le tabou de l'homosexualité caduc, puisque hommes et femmes sont de plus en plus nombreux à avoir la possibilité de construire une famille tout en vivant selon l'orientation sexuelle qu'ils ont choisie. Le tabou d'homosexualité disparaît parce qu'il n'a jamais vraiment existé en tant que tel. Un véritable tabou ne se plaide pas, ne s'abolit pas et ne s'efface pas selon l'opinion des uns et des autres.

Les tabous de l'inceste ou du meurtre, en revanche, ne sont pas près de disparaître parce qu'ils sont des tabous fondateurs, et non de simples interdits. Ce qui n'est pas le cas de l'homosexualité. (pp.67-69)


■ Editions Actes Sud Junior, 2007, ISBN : 978-2742769681



Lire l'article de Lionel Labosse


Lundi 20 août 2007

Elvire Murail ne déçoit pas avec "La Plume de perroquet", histoire totalement rocambolesque, foisonnante de personnages inattendus et de situations proprement extravagantes.



Rédigé d'une manière rapide, incisive comme un script de cinéma, ce roman débute dans le gouffre de Padirac où sont réunis, par la volonté d'un personnage aussi mystérieux qu'invisible, pas moins de trente-cinq personnes qui ne se connaissent pas du tout et dont le seul point commun est une jeune fille prénommée Adriana.


L'amour, la haine, la jalousie, la curiosité sont autant de sentiments qui lient les différents protagonistes à celle qui ne tarde pas à mourir dans le gouffre, assassinée. Par qui ? Pourquoi ? Ces questions ne trouveront une réponse qu'au terme du livre.


Dans l'intervalle, une course-poursuite échevelée se déroulera entre Brive et Dieppe, semant quelques morts au passage et révélant le véritable visage de certains personnages beaucoup moins innocents qu'ils ne le paraissent.


Pour que le suspense reste entier, je ne dévoilerai pas les diverses étapes d'une intrigue pour le moins compliquée. Au bout du compte, les bons triomphent et chacun trouve (ou retrouve) sa chacune ou son chacun.


Après Escalier C où Elvire Murail offrait déjà deux superbes personnages – Forster et Coleen, elle récidive dans ce roman avec deux couples charmants. Xavier et Sylvain, d'abord : deux jeunes motards inséparables qui trouveront dans les violences faites à l'un d'eux de nouvelles raisons de s'aimer. Gabriel Messeix et Aurélien Fréval, ensuite : le premier est plus ou moins gigolo, le second vraiment médecin-légiste ce qui ne l'empêche pas d'avoir des yeux magnifiques. Gabriel poursuit Aurélien de ses assiduités et ce dernier se défend sans trop de conviction avant de succomber.


Aurélien posa sa main sur le carreau, y laissant une empreinte bleu pâle. Et l'autre qui dormait là, à côté.

Car Gabriel s'était vraiment couché parce qu'il avait sommeil. Que penser de cet individu ? Aurélien avait eu, dès le début, conscience que son destin allait changer à cause de Gabriel Messeix. Oui, il l'avait toujours attendu cet aventurier, cette clé vers l'horizon et l'éther. Pourtant, il n'était pas exactement ce qu'il escomptait. En vérité, il n'avait même rien à voir avec ses rêves. Sa chance, il l'avait d'abord imaginée sous la forme d'un vieil oncle excentrique. Mais le seul parent de ce genre qu'il avait eu était enterré depuis vingt ans. Ensuite, il avait cru en une superbe blonde d'un mètre quatre-vingts avec beaucoup, beaucoup d'argent... Et évidemment, elle ne s'était jamais présentée, la garce. En désespoir de cause, il avait failli se rabattre sur sa voisine d'en face. Puis, il s'était rendu compte qu'il n'aimait pas particulièrement les femmes. En fait, il était bien trop proche d'elles pour s'en contenter.

Restait Gabriel, bien sûr. Pas vraiment l'idéal. Mais qui vit son idéal ? Après tout, c'était mieux que la solitude. Surtout à Brive. (pages 113-114)

Il faudrait aussi parler de Simon Delay, que tout le monde recherche, de Jared Clément, justicier à la boucle d'oreille, d'Axel Tisserand, commissaire de police dépassé par les événements...


Tous ces personnages farfelus, drôles, émouvants, séduisants ou ridicules sont les pièces d'une gigantesque partie d'échecs imaginée par l'esprit tordu du Maître. Si on ne connaît son identité qu'à la dernière page, le vrai maître du livre est bien Elvire Murail qui offre avec "La plume de perroquet" un magnifique divertissement, dans la tradition des Gustave Le Rouge, Maurice Leblanc et autres Agatha Christie.


■ Sylvie Messinger éditrice, 1984, ISBN : 2865830438


Mercredi 25 juillet 2007

Les patronymes O'Connor en Irlande et celui de Martinez en Espagne sont aussi fréquents que ceux de Martin et Dupont en France. Quant à cela s'ajoute des prénoms identiques et l'oubli du dossier permettant de répartir les jeunes espagnols qui débarquent à Dublin, les conditions sont remplies pour un bel imbroglio.

 

Dans cette nouvelle, il y a deux « Billy O'Connor » qui doivent, chacun, accueillir en séjour linguistique, un « Jésus Martinez ». La distribution des correspondants dans les familles devait se faire suivant le critère de classe sociale : les riches chez les riches, les milieux populaires entre eux.

 

Chaque Jésus se retrouve ainsi chez le « mauvais » Billy. Celui qui se retrouve dans la famille bourgeoise est rapidement renvoyé chez lui en Espagne ; l'autre sait remarquablement s'adapter à la situation, d'autant mieux que ce séjour lui permet d'échapper, chez lui, à la maîtresse de son père.

 

L'ensemble de la famille O'Connor – la mère, le père, la grand-mère, la soeur, et même Billy qui n'était pas chaud pour cet échange – s'enflamme sous l'attrait de ce bel Espagnol qui ressemble à River Phoenix (p.34).

 

Le beau catalan un peu ébahi par les pratiques alimentaires de son correspondant se montre charmant avec tous les membres de la famille, et ce, malgré son incompréhension du langage familier qu'il découvre : «Faire une touche ? Billy, ça veut dire quoi, faire une touche ?» (p.72). Billy de son côté prend assez mal la coutume espagnole, qu'il ne connaît pas, de marcher bras dessus, bras dessous dans la rue : «Heu…, les hommes ne se touchent pas en Irlande.» (p.60)

 

Après ce séjour linguiste, la famille de Billy sera bouleversée. Si le lecteur comprend rapidement que Jésus n'est pas à l'aise avec les filles [Il n’était ni froid, ni ennuyeux, ni rien de ce genre. «C'est juste comme s'il n'était pas vraiment là», dit Betty, la copine de Doreen. (p.70)], il faudra que le père de Billy découvre les deux garçons qui s'embrassent pour comprendre [«Qu'est-ce qui se passe ici, nom de Dieu ?» (p.75)].

 

Jésus est alors prestement renvoyé dans sa famille…

 

Un texte léger et humoristique qui pourra séduire les lecteurs qui aiment les récits qui ne traînent pas. Je regrette toutefois que les portraits de chacun des protagonistes ne soient pas plus fouillés. Ainsi que les appréhensions ressenties par chacun. Quelques pages de plus n'auraient pas été inutiles.

 

La progressive et éventuelle découverte de l'homosexualité de Billy (le mot n'est jamais employé) est très adroitement abordée, sans manichéisme réducteur.

 

Le dernier chapitre intitulé « Ce que Jésus a laissé derrière lui » est particulièrement bien senti :

«Billy devint morose, plus morose encore qu'il ne l'avait été avant que Jésus n'entre dans leurs existences. Il ne pouvait plus parler de femmes (1) sans se souvenir de la bizarre et étrange douceur du baiser de Jésus. […] il pensait que les discours d'Anthony sur Playboy et sur Pamela Anderson et sur tout le reste étaient simplement puérils. Maintenant qu'il avait exploré des territoires sauvages, Billy ne voulait plus rien savoir de ce jeune con. […] Tout était absolument confus.» (pp.81-82)

■ Editions J'ai lu/Librio, 2001, ISBN : 229031305X

 


(1) Au début de la nouvelle, le lecteur découvre que Billy regarde avec son copain Anthony, Playboy (p.15).


Lire le point de vue de Lionel Labosse.

 

 

Texte Libre



Texte Libre 1

 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

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« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

 


 

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Aidons les enfants du Vietnam

 


 

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