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Questions sur le temps

Publié le par Jean-Yves Alt

Le temps reste un mystère à la fois excitant, intriguant et sur lequel pourtant nous n’avons pas vraiment de prise. Proche et familier, nombreuses sont les expressions qui essaient à rendre compte de ce qu’il est, de la manière dont nous le vivons et l’aménageons : passer le temps, perdre son temps, prendre son temps, arriver à temps...

Mais relève-t-il d’une réalité matérielle, aussi incontestable que les objets qui nous entourent ?

Les Grecs anciens concevaient le temps sur le mode circulaire. Plus tard, il a été "ouvert", défini comme un flux interminable, sans origine et sans fin. Au début du XXe siècle, Bergson avait introduit un subtil distinguo entre temps et durée, le temps renvoyant à une mathématisation et une physique (réveils, pendules, etc.), tandis que la durée introduisait l’idée d’une variation infinie en fonction des états de la conscience individuelle (l’attente qui étire et allonge, le plaisir ou la joie qui raccourcit et accélère).

Dans un livre paru en 2003 (1), accessible et stimulant, le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein s’est à son tour interrogé sur le temps en ne prétendant pas résoudre ce que d’autres avant lui ont échoué à élucider.

Étienne Klein tente seulement de nous initier aux visions récentes de la physique contemporaine tout en ne négligeant pas de présenter les conceptions qui ont prévalu jusque-là, et en rappelant que ces dernières n’ont jamais abouti à quelque chose de bien sérieux.

Il ré-interroge ainsi la classique opposition philosophique entre être et devenir, élaborée par Parménide et Héraclite. Parménide considérait que le temps était inexplicable, et «pensait le mouvement comme une succession de positions fixes» . Alors que Héraclite, prenant le parti inverse, suggérait de «confondre matière et mouvement». L’opinion trancha en faveur de Héraclite. Pour avoir du devenir, il fallait qu’il y ait du temps. C’est-à-dire du changement et des transformations.

L’ennui, d’après Étienne Klein, c’est que la physique moderne n’a pas suivi l’opinion commune. Elle s’est ralliée aux thèses de Parménide. Ce qui, toujours selon l’auteur, était assez logique car pour établir des lois de fonctionnement du réel, il faut des invariants, des positions fixes. D’où le fossé qui s’est progressivement formé entre pensée commune et pensée scientifique.

La théorie de la relativité a fini de déconcerter cette pensée commune. En couplant le temps avec l’espace, Einstein a rompu avec le schéma newtonien qui préservait l’autonomie des deux (pour Newton, le fait de pouvoir se déplacer dans l’espace dans tous les sens le distinguait radicalement du temps, qui est strictement orienté de l’avant vers l’après). Dire aujourd’hui que la séparation "espace-temps" n’a plus de sens, signifie que les deux relèvent d’une structure commune. Et force nous est alors d’admettre que le regard porté vers les choses éloignées - par exemple, les galaxies de l’univers - nous permet de "voir" le passé, de contempler ce qu’elles ont été, non ce qu’elles sont au moment de l’observation.

Là-dessus, si on ajoute la physique quantique, le temps, tel que l’opinion commune le concevait, n’existe plus. Il devient réversible, changeant, instable. Est-ce une aberration ?, se demande l’auteur. Oui, répond-il, en concluant d’une formule lapidaire : «Il faut apprendre à aimer l’irréversible.»

■ (1) Les Tactiques de Chronos, Flammarion, janvier 2003, ISBN : 208210091X

(Existe aussi en poche : Flammarion, Collection Champs, octobre 2004, ISBN : 2080801058)

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Hommage à Arthur Rimbaud par Hubert Félix Thiéfaine

Publié le par Jean-Yves Alt

La jambe de Rimbaud

De retour à Marseille

Comme un affreux cargo

Chargé d'étrons vermeils

Dérive en immondices

A travers les égouts

La beauté fut assise

Un soir sur ce genou

Horreur Harar Arthur

Et tu l'as injuriée

Horreur Harar Arthur

Tu l'as trouvée amère, la beauté ?

Une saison en enfer

Foudroie l'Abyssinie

O sorcière ô misère

O haine ô guerre voici

Le temps des assassins

Que tu sponsorisas

En livrant tous ces flingues

Au royaume de Choa

Horreur Harar Arthur

O Bentley ô châteaux

Horreur Harar Arthur

Quelle âme, Arthur, est sans défaut ?

Les poètes aujourd'hui

Ont la farce plus tranquille

Quand ils chantent au profit

Des derniers Danâkil

Juste une affaire d'honneur

Mouillée de quelques larmes

C'est quand même un des leurs

Qui fournissait les armes

Horreur Harar Arthur

T'es vraiment d'outre-tombe

Horreur Harar Arthur

Et pas de commission

Horreur Harar Arthur

Et pas de cresson bleu

Horreur Harar Arthur

Où la lumière pleut

Hubert Félix Thiéfaine

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Une lecture psy des «Baigneuses à la tortue», peinture d'Henri Matisse(1908) par Christine Cayol

Publié le par Jean-Yves Alt

Le face-à-face de ces trois baigneuses avec une tortue minuscule, affaiblie, n'est-il pas le symbole de l’attitude que nous avons, nous, envers l’autre, le petit, le différent, celui qui fait peur ?

La peur de l'autre, sous toutes ses formes, de la défense au repli : voilà les sentiments évoqués ici par Matisse.

Je ne sais pas où nous sommes […] Ces trois figures monumentales et simplifiées habitent un autre monde, […] un espace de fiction qui, en même temps, nous révèle à nous-mêmes.

Chaque position - debout, assise, accroupie - dessine une posture, une façon singulière dont notre corps établit une relation. Avec quoi ? Avec qui ? Avec une chose étrange, un animal sans doute inconnu, une petite tortue, symbole de l'autre et des gestes qu'il engendre chez chacun de nous.

BAIGNEUSES À LA TORTUE, HENRI MATISSE (1908)

Huile sur toile, 179,1 x 220,3 cm, Saint Louis Art Museum (MISSOURI, USA)

La femme qui se tient debout a peur. Les bras repliés sur sa bouche, les mains rongées par l'anxiété, ce visage gris et défiguré a perdu toute netteté. Chacun le sait : lorsque domine la peur, notre regard se brouille et l'étrangeté que l'on redoute chez l'autre nous rend tout aussi étranger à nous-mêmes. La femme qui a peur ne sait plus quoi faire, elle ne peut plus rien dire, elle reste là, plantée, arrimée à sa propre terreur. Peu importe l'animal ou l'objet de la peur : ce qui, en nous, provoque l'inertie est souvent dérisoire, comme cette tortue. Peu importe la réalité, c'est l'imagination qui est la meilleure complice de nos anxiétés […]

■ La femme de droite semble, elle, avoir un peu moins peur. À moins qu'elle n'essaie de se protéger ? Son profil dessiné laisse percevoir une concentration pas tout à fait sereine ; si l'on regarde ses jambes et ses pieds serrés, on s'aperçoit qu'ils manifestent une sorte de méfiance. Elle ne se lamente pas comme sa compagne, mais observe de loin et, discrètement, se protège. Son regard, certes, s'est posé sur la chose étrange, il ne l'a pas occultée, n'a pas cédé à la panique et prend soin d'examiner. Mais cet examen clinique révèle la peur de se laisser toucher. Peur de souffrir, peur d'aimer, peur de l'autre ? Peur, surtout, de se risquer.

■ On ne peut pas voir le visage de la troisième femme et cela importe peu, car l'allongement de son dos, de son bras, de son corps accroupi me permet de sentir l'énergie qui la conduit vers l'animal et lui permet d'entrer en relation avec lui. Ce n'est pas sur lui-même que ce corps-ci se replie, c'est plutôt vers l'autre qu'il se déplie. La femme n'est pas assise mais accroupie. Et même si la position n'est pas confortable, si elle oblige à une certaine contorsion, c'est ce mouvement de transformation qu'il faut en soi-même opérer dès que l'on entre en relation avec l'autre. Le face-à-face avec la tortue, avec la nouveauté, avec l'autre, implique de se laisser modifier par lui. La tortue, à terre, est condamnée, il faut donc bien que la troisième baigneuse se rapproche du sol pour la rencontrer. Il faut donc bien se faire plus petit, plus anonyme, plus discret, plus animal aussi pour entrer en relation avec l'autre.

Extraits de l'article de Christine Cayol paru dans la revue Arts Magazine n°2 Juillet-Août 2005, page 119 (code presse T05155)

Christine Cayol est philosophe et passionnée d'art. Elle dirige le cabinet Synthesis, qui conçoit et anime des séminaires en utilisant le détour par l'art. Elle est également l'auteur de "Voir est un art : dix tableaux pour s'inspirer et innover", Editions Village mondial, 2004, ISBN : 2744060879

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Les serpents, Pierre Bourgeade

Publié le par Jean-Yves Alt

L’anecdote des Serpents est simple : Albin Leblanc, un jeune instituteur, est rappelé en Algérie Il est affecté dans un camp opérationnel de Tizi-Ouzou en Kabylie. Horrifié par la torture, il renonce à son grade d’aspirant et se trouve, de ce fait, en état de rébellion.

Conduit à Alger pour être jugé, il échappe à l’embuscade dans laquelle le convoi est tombé et partage sa fuite avec le lieutenant d’Arzacq, personnage ambigu et cruel. Quand celui-ci est pris par les rebelles, Albin est laissé en liberté.

À partir de ce moment, la vie d’Albin bascule ; il choisit, en souvenir du lieutenant mort sous la torture d’être infidèle à lui-même, de torturer de ses mains et se suicide.

Pierre Bourgeade relate cette histoire de manière terriblement dépouillée et précise. Ainsi, nous sommes confrontés brutalement à la fêlure que l’amitié, sinon un amour silencieux et refoulé peut provoquer chez un homme. Ce roman implacable, insoutenable même dans sa banalité, trouve peut-être son explication dans cette phrase d’Albin :

« De mœurs douces, d’esprit timoré, ami du silence, des enfants, des livres, je craignais de mal m’adapter à la société militaire. Le fait est que je m’y suis adapté au point de ne pas m’y sentir tout à fait étranger. L’étrangeté de la situation, pour moi est là. »

■ Les serpents, Pierre Bourgeade, Éditions Gallimard, Collection Le Chemin, 1983, ISBN : 2070251845 (existe aussi en poche Folio, 1986, ISBN : 2070377040)

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Lettres d'amour en Somalie de Frédéric Mitterrand

Publié le par Jean-Yves Alt

Peut-on fuir l'enfer de la souffrance et du chagrin quand l'être aimé vous a quitté ? Frédéric Mitterrand, auteur de ces lettres a cru qu'un voyage lointain lui apporterait la paix et l'oubli.

En choisissant la Somalie, parmi les pays les plus déshérités de la planète, il a cru se perdre, n'importe où, hors du monde. Lorsqu'il arrive dans ce pays meurtri, ravagé par la guerre, avec sa peine, sa douleur, ses lambeaux de souvenirs, il se sent pareil aux réfugiés, aux nomades somalis. Il a l'impression de marcher depuis aussi longtemps qu'eux.

« Amour, j'écris ton nom dans le sable de mes pas qui m'éloignent de toi encore plus, pas à pas, jusqu'à cet éternel retour dont je choisirai le jour et l'heure, engourdi de sommeil, dans la salle des pas perdus d'un aéroport désert où le sourire triste d'une petite sœur de Maria Schneider en transit à Mogadiccio me dira droit au cœur que je t'ai perdu pour toujours. »

C'est le livre des mots en larmes, qui crient le désamour. Ces mots font écho aux quarante-deux photographies noir et couleur de Diane Delahaye.

C'est le livre de la rupture amoureuse, de l'absence, du manque, de l'exil aussi. Il porte une blessure, la tristesse de la rupture, le regret du temps perdu qui structure chaque vie.

Cent vingt pages paysages au cœur de la Somalie désolée.

SOMALIE, mot valise, continent magique, terre balise au centre de laquelle se cristallisent la douleur de l'absence et la misère post-coloniale.

SOMALIE, lieu inabordable et contrées imaginaires, lent voyage de deuil longtemps sillonné du bout de l'index sur une mappemonde lumineuse.

« Parfois le désespoir est un sentiment calme. »

Ce journal de bord mezzo-voce de Frédéric Mitterrand transperce la tempête du sentiment, même si les lettres somaliennes ne parviennent plus à leur destinataire privilégié.

Il est trop tard dans la vie. Ce livre se fait messager particulier de ces amours finissantes. L'écran des larmes blanchi de mots fantômes se fait transbordeur vocal des fuseaux horaires. Minuit en plein soleil, le Navire Night somalien, même s'il n'a plus d'itinéraire, se tient toujours face à la nuit des temps.

Pendant quelques semaines, Frédéric Mitterrand va parcourir ce pays en long et en large. Regarder son histoire, les vestiges de la domination italienne, la trace de l'alliance avec les Soviétiques, le régime de Muhammad Ziyad Barre, la guerre avec l'Ethiopie.

«Umberto [de Savoie], qu'ont-ils fait de ta couronne ? Trente jours de règne : comme elle a dû te paraître amère cette fin de parcours après mille ans d'Histoire. Les porteurs de drapeaux ont disparu et sur les autoroutes du dimanche soir, personne ne songe plus à toi.»

De retour à Paris, une certitude : la Somalie était telle qu'il l'attendait et, s'il l'avait tant aimée, c'est que leurs épreuves étaient semblables.

Chaque jour jour, un peu moins d'enfance, encore plus de solitude, les parfums frais s'éventent en dépit de la vie qui, chaque jour, se réinvente à corps perdu…

■ Lettres d'amour en Somalie sur des photos de Diane Delehaye, Frédéric Mitterrand, Editions du Regard, 1982, ISBN : 2903370044


Lire aussi sur ce blog : Lettres d'amour en Somalie de Frédéric Mitterrand (le film)

Du même auteur : Tous désirs confondus

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