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Les serpents, Pierre Bourgeade

Publié le par Jean-Yves Alt

L’anecdote des Serpents est simple : Albin Leblanc, un jeune instituteur, est rappelé en Algérie Il est affecté dans un camp opérationnel de Tizi-Ouzou en Kabylie. Horrifié par la torture, il renonce à son grade d’aspirant et se trouve, de ce fait, en état de rébellion.

Conduit à Alger pour être jugé, il échappe à l’embuscade dans laquelle le convoi est tombé et partage sa fuite avec le lieutenant d’Arzacq, personnage ambigu et cruel. Quand celui-ci est pris par les rebelles, Albin est laissé en liberté.

À partir de ce moment, la vie d’Albin bascule ; il choisit, en souvenir du lieutenant mort sous la torture d’être infidèle à lui-même, de torturer de ses mains et se suicide.

Pierre Bourgeade relate cette histoire de manière terriblement dépouillée et précise. Ainsi, nous sommes confrontés brutalement à la fêlure que l’amitié, sinon un amour silencieux et refoulé peut provoquer chez un homme. Ce roman implacable, insoutenable même dans sa banalité, trouve peut-être son explication dans cette phrase d’Albin :

« De mœurs douces, d’esprit timoré, ami du silence, des enfants, des livres, je craignais de mal m’adapter à la société militaire. Le fait est que je m’y suis adapté au point de ne pas m’y sentir tout à fait étranger. L’étrangeté de la situation, pour moi est là. »

■ Les serpents, Pierre Bourgeade, Éditions Gallimard, Collection Le Chemin, 1983, ISBN : 2070251845 (existe aussi en poche Folio, 1986, ISBN : 2070377040)

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Lettres d'amour en Somalie de Frédéric Mitterrand

Publié le par Jean-Yves Alt

Peut-on fuir l'enfer de la souffrance et du chagrin quand l'être aimé vous a quitté ? Frédéric Mitterrand, auteur de ces lettres a cru qu'un voyage lointain lui apporterait la paix et l'oubli.

En choisissant la Somalie, parmi les pays les plus déshérités de la planète, il a cru se perdre, n'importe où, hors du monde. Lorsqu'il arrive dans ce pays meurtri, ravagé par la guerre, avec sa peine, sa douleur, ses lambeaux de souvenirs, il se sent pareil aux réfugiés, aux nomades somalis. Il a l'impression de marcher depuis aussi longtemps qu'eux.

« Amour, j'écris ton nom dans le sable de mes pas qui m'éloignent de toi encore plus, pas à pas, jusqu'à cet éternel retour dont je choisirai le jour et l'heure, engourdi de sommeil, dans la salle des pas perdus d'un aéroport désert où le sourire triste d'une petite sœur de Maria Schneider en transit à Mogadiccio me dira droit au cœur que je t'ai perdu pour toujours. »

C'est le livre des mots en larmes, qui crient le désamour. Ces mots font écho aux quarante-deux photographies noir et couleur de Diane Delahaye.

C'est le livre de la rupture amoureuse, de l'absence, du manque, de l'exil aussi. Il porte une blessure, la tristesse de la rupture, le regret du temps perdu qui structure chaque vie.

Cent vingt pages paysages au cœur de la Somalie désolée.

SOMALIE, mot valise, continent magique, terre balise au centre de laquelle se cristallisent la douleur de l'absence et la misère post-coloniale.

SOMALIE, lieu inabordable et contrées imaginaires, lent voyage de deuil longtemps sillonné du bout de l'index sur une mappemonde lumineuse.

« Parfois le désespoir est un sentiment calme. »

Ce journal de bord mezzo-voce de Frédéric Mitterrand transperce la tempête du sentiment, même si les lettres somaliennes ne parviennent plus à leur destinataire privilégié.

Il est trop tard dans la vie. Ce livre se fait messager particulier de ces amours finissantes. L'écran des larmes blanchi de mots fantômes se fait transbordeur vocal des fuseaux horaires. Minuit en plein soleil, le Navire Night somalien, même s'il n'a plus d'itinéraire, se tient toujours face à la nuit des temps.

Pendant quelques semaines, Frédéric Mitterrand va parcourir ce pays en long et en large. Regarder son histoire, les vestiges de la domination italienne, la trace de l'alliance avec les Soviétiques, le régime de Muhammad Ziyad Barre, la guerre avec l'Ethiopie.

«Umberto [de Savoie], qu'ont-ils fait de ta couronne ? Trente jours de règne : comme elle a dû te paraître amère cette fin de parcours après mille ans d'Histoire. Les porteurs de drapeaux ont disparu et sur les autoroutes du dimanche soir, personne ne songe plus à toi.»

De retour à Paris, une certitude : la Somalie était telle qu'il l'attendait et, s'il l'avait tant aimée, c'est que leurs épreuves étaient semblables.

Chaque jour jour, un peu moins d'enfance, encore plus de solitude, les parfums frais s'éventent en dépit de la vie qui, chaque jour, se réinvente à corps perdu…

■ Lettres d'amour en Somalie sur des photos de Diane Delehaye, Frédéric Mitterrand, Editions du Regard, 1982, ISBN : 2903370044


Lire aussi sur ce blog : Lettres d'amour en Somalie de Frédéric Mitterrand (le film)

Du même auteur : Tous désirs confondus

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Désir et nostalgie à la Galerie Au Bonheur du Jour

Publié le par Jean-Yves Alt

Nicole Canet

et la Galerie Au Bonheur du Jour

présentent deux nouvelles expositions autour du nu masculin :

« Désir et nostalgie »

photographies de Wilhelm von Gloeden, Guglielmo von Plüschow et Vincenzo Galdi

Guglielmo von Plüschow (1852-1930) – Dos et face, vers 1885 – épreuve abuminée

Guglielmo von Plüschow (1852-1930) – Dos et face, vers 1885 – épreuve abuminée

et un autre accrochage dans le boudoir de la galerie :

« Sous la douche »

photos d'hommes dans le bain et la douche : 1940-1992

Désir et nostalgie à la Galerie Au Bonheur du Jour

Galerie Au Bonheur du jour

1 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

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Sans entrave, mais tellement seuls par Marcela Iacub Libération 12 mai 2018

Publié le par Jean-Yves Alt

Les acteurs de Mai 68 ont certes remis en question une société rigide, mais ils ont aussi rendu nos liens affectifs plus précaires.

Le principal reproche que l’on peut adresser à Mai 68, c’est d’avoir rendu nos attachements aux autres si fragiles. D’avoir pu imaginer que nous pourrions survivre et même être heureux dans un tel contexte. Non que les chaînes du passé aient été «meilleures» comme le prétendent certains.

Il est vrai qu’en termes d’intégration des individus, la société que Mai 68 a vaincue était plus efficace mais le prix à payer pour certains groupes – les femmes, les homosexuels, les jeunes – était terriblement cher. Pourtant, les acteurs de cette révolution qui nous plongea dans la modernité auraient pu avoir la clairvoyance – et la délicatesse aussi – de léguer à leurs enfants des sociétés moins insécures et plus heureuses en matière de relations humaines. Car si la gauche exige que les acquis sociaux, la stabilité professionnelle, la force des services publics ne soient pas balayés, elle ne cesse par ailleurs de promouvoir des normes qui accroissent l’insécurité relationnelle et sentimentale. Seuls les liens des mères avec leurs enfants mineurs sont protégés de ce marasme et ce, malheureusement, au détriment de l’intérêt de ces derniers. Comme si, d’une certaine manière, ces liens-là étaient devenus le seul socle non négociable de la sociabilité. Or les troubles que cette fragilité suscite sont systématiquement attribués par cette gauche au capitalisme, au machisme et même au racisme. Il est pour elle impensable que l’ultralibéralisme de nos mœurs y soit pour quelque chose. Car non contents d’avoir tellement malmené nos attachements, les acteurs de Mai 68 nous ont laissé un héritage encore plus amer.

En effet, toute mise en question de ce libéralisme effréné, toute critique de cette utopie hyperindividualiste dans laquelle évoluent nos perceptions, nos comportements et nos opinions sont taxés de «réactionnaires». Parfois les groupes politiques qui poussent cette logique jusqu’au bout, comme le font aussi certaines féministes officielles, sont capables d’obliger ceux et celles qui ne partagent pas cette idéologie à se taire, en utilisant parfois même la violence. Avec un peu plus de délicatesse, les universités, qui devraient être pourtant des viviers de la pensée, des usines à inventer l’avenir et non pas à le fermer, en font de même. Et que dire des médias qui se contentent de diffuser avec la stupidité et la vulgarité qui leur est propre cette idéologie triomphante et sans conteste ? Certes, ils nous font entendre des dinosaures tels Éric Zemmour et autres créatures de son espèce. Comme pour mieux valider cette idée selon laquelle toute contestation de l’ultralibéralisme des attachements ne conduit qu’à la quête d’une restauration de l’époque délicieuse des corsets et des colonies, du temps des filles séduites et des punitions corporelles dans les écoles. Au moins, les intellectuels et les militants politiques de gauche, qui ont détruit cette société d’avant 68, avaient la certitude que les mœurs de leur époque étaient affreuses et qu’il fallait à tout prix les réinventer.

Mais lorsque la logique isolationniste actuelle aura atteint son paroxysme, lorsque les suicides et les violences de masse deviendront notre lot quotidien, peut-être comprendra-t-on enfin que la sociabilité dont nous avons hérité après Mai 68 ne peut aboutir à un ordre social viable. Peut-être qu’au lieu de devenir le gendarme et le promoteur de l’ultralibéralisme de nos liens affectifs, la gauche devrait plutôt travailler à concevoir de formes d’organisation alternatives de notre vie sociale. Peut-être recouvrera-t-elle la joie de discuter, de cultiver des idées folles et biscornues et surtout celle d’inventer des mondes possibles. Mais les gardiens de l’ordre actuel sont si violents, si persuadés d’avoir la Raison, le Bon Sens et même le Bien de leur côté qu’il faudrait construire des barricades pour les déloger. Et pourtant, il faudra bien se révolter contre les héritiers de ces «anciens révolutionnaires» qui ont cru que les sociétés humaines n’étaient qu’un conglomérat d’individus affreusement seuls.

Libération, Marcela Iacub, samedi 12 mai 2018

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Nos plaisirs, Pierre-Sébastien Heudaux (Mathieu Lindon)

Publié le par Jean-Yves Alt

Drôle de livre en vérité. Dès la première phrase on se dit que l’effet sera réussi : « Capo prostitue ses enfants, c’est illégal mais il gagne des millions et il faut quand même être content car s’il retirait ses garçons du trottoir on devrait galoper jusqu’à Salopins pour en trouver d'autres... » Évidemment ce n’est pas banal et tout le reste est du même style. L’effet est plutôt bon, la saveur se distille délicieusement.

Donc, l’aventure de ce Monsieur Capo n’est pas très conventionnelle et la flopée de gamins que lui a donnée Madame feue Capo est bien utile pour acheter à manger. Bien sûr Terre Neuve, Chrétiens, Micha... ce sont de petites teignes mais on leur pardonne, ils travaillent tellement dur pour leur papa. Et si on en perd quelques-uns en route, c’est surtout le manque à gagner qui perturbe Monsieur Capo. La saignée quoi...

Le monde qui entoure cette Sainte famille n’est pas très catholique non plus. Ça joue de la drogue, de la méchanceté, de la pédophilie, de la coprophagie. Madame Robica, « a été déclarée horrible à l’unanimité », le docteur Vache «ne supporte pas ses malades» et Capo, le Picsou du sexe amasse.

Pour le ton c'est la même chose, Sade revisité par P. S. Heudaux (lire Pseudo - pseudonyme de Mathieu Lindon), ça n’est pas triste. Une petite agitation de mots qui se mêle insidieusement à celle des « bites » et des « petits culs », le tout saupoudré d’une insolence qui fait mal et beaucoup plus qu’elle n’en a l'air. Sûr, que publier ce livre aujourd’hui, serait impossible.

■ Nos plaisirs, Pierre-Sébastien Heudaux (Mathieu Lindon), Editions de Minuit, 1983, ISBN : 2707306525


Du même auteur : Prince et Léonardours - Le livre de Jim~Courage - Champion du monde

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