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Propos sur la jeunesse par Madame du Deffand

Publié le par Jean-Yves

« Je m'aperçois que je n'ai point répondu à l'article principal de votre lettre, votre plaidoyer pour la jeunesse. Il est vrai pour l'ordinaire que la jeunesse n'est pas corrompue, que ses fautes sont moins criminelles, parce qu'elles ne sont pas réfléchies, ni de propos délibéré ; les agréments de la figure lui tiennent lieu de bon sens et d'esprit ; mais toutes les liaisons qu'on peut former avec la jeunesse ne tiennent qu'aux sens, et c'est peut-être tout ce qu'il y a de réel pour bien des gens ; et je crois avoir remarqué, sans me tromper, que ceux qui dans leur jeunesse n'ont eu que des affections de ce genre, perdent toute existence dans leur vieillesse ; ils ne tiennent à rien, et leur âme est pour ainsi dire dans un désert, quoiqu'ils soient environnés de connaissances, de parents et d'amis. Je plains ces gens-là, ce n'est pas leur faute ; nous sommes tels que la nature nous a faits ; on peut, peut-être (et c'est un peut-être), régler sa conduite, mais non pas changer ses sentiments ni son caractère. »


Madame du Deffand (1696-1780)



in Madame du Deffand à Horace Walpole, Préface de Chantal Thomas, Éditions Mercure de France, Le Petit Mercure, 1996, ISBN : 2715219598, p. 82



Lire aussi : Propos sur la jeunesse par Horace Walpole


Lire encore de René de Ceccatty : L’or et la poussière


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Parution : La Revue Littéraire n°51 (Léo Scheer) : Hervé Guibert

Publié le par Jean-Yves


À l’occasion du vingtième anniversaire de la mort de l’auteur d’« À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie », retour sur une des œuvres les plus singulières de la fin du XXe siècle.

 

 

 

HERVÉ GUIBERT

 

(1955 – 1991)

 

sous la direction d’Arnaud Genon

 

 Editions Léo Scheer, décembre 2011, 72 pages, 10€

 

Sommaire :

 

Arnaud Genon, Avant-propos

Philippe Mezescaze, De l'eau glacée contre les miroirs

René de Ceccatty, Un prénom, quelques amis

Christophe Donner, Les photos d'Hervé Guibert

Claire Legendre, Le seul personnage

Mathieu Simonet, Fou de Vincent (1990-2011)

Arnaud Genon, M'abandonner sera mon offrande

Abdellah Taïa, L'Algérienne

Catherine Mavrikalis, Quand nous dévorons son corps malade

Bénédicte Heim, Après Guibert

Bernard Faucon, Cinq photos inédites

 

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Triangle rose de Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle

Publié le par Jean-Yves

« Lorsque, pour un devoir, un lycéen rend visite à son arrière-grand-père qu'il sait rescapé des camps, il ignore qu'il provoquera chez le vieil homme taciturne un raz-de-marée de souvenirs douloureux et réveillera de terribles blessures non cicatrisées... » (extrait de la quatrième de couverture)

 

Cette bande dessinée a un point de départ analogue à « En Italie, il n'y a que des vrais hommes ». Ici, il s'agit de lycéens qui interrogent – dans le cadre d’un travail scolaire sur les camps nazis – le parent de l'un d'eux, Andreas Müller. La différence avec l’album « En Italie… » est que les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas que l'arrestation de ce parent était liée à son homosexualité (secret de famille ?). Ces adolescents sont eux-mêmes pris dans un réseau de blagues racistes, antisémites, homophobes… sans que cela semble les interroger ; ce qui peut être mis en parallèle avec l’insouciance d’Andreas et de certains de ses amis, avant la guerre, sur les projets du parti nazi et de son führer.

 

Toutes les pages qui traitent du vécu de l’arrière-grand-père sont illustrées en noir et blanc : les années brunes (avant la guerre : la répression dans l’Allemagne nazie de tous ceux qui n’ont pas le « bon » profil, les communistes, les homosexuels…) – les années noires (pendant la guerre) – les années de larmes (après la guerre : les condamnés liés au paragraphe 175 ne sont pas considérés comme des vrais victimes mais comme des prisonniers de « droit commun » ; ils n’ont donc pas droit à indemnisation).

 

De la bande d’amis, un seul garçon (il est communiste) semble lucide sur les dangers qu’il peut advenir avec la prise du pouvoir par le « petit caporal autrichien » (p. 36) ; tous les autres pensent être protégés parce que Ernst Röhm (p. 35) est lui-même homosexuel. Même les théories de Magnus Hirschfeld sont vilipendées par ces jeunes allemands homosexuels qui pensent que le fameux Paragraphe 175 est devenu « obsolète » car « personne n’ose plus y faire référence » (p. 38).

 

Cette bande dessinée est l’occasion pour les lecteurs de creuser plus profondément des faits, des évènements entraperçus, dans le texte (par exemple, la nomination d’Hitler comme Chancelier (p. 29)), dans les images (par exemples, la revue allemande Der Eigene (p. 41), un rassemblement des nazis devant la Porte de Brandebourg (p. 30)) ou dans les deux, texte et images, (par exemples, le combat de boxe organisé entre Adolf Witt, un allemand aryen, et Johann Trollman, un Tzigane qui ne plaît guère aux nazis (pp. 40/47), la répression contre les homosexuels qui se poursuit dans l’Allemagne d’après-guerre en application du Paragraphe 175 toujours en vigueur (p. 137)).

 

Quelques faits peuvent paraître peu crédibles. Comme par exemples, la fréquentation par Andreas d’un jeune membre du parti nazi (pp. 25/28) et la blague racontée, dans le tramway public, à Andreas par un de ses amis à propos du comte de Shulenburg (p. 32). Peut-être faut-il voir dans ces éléments incongrus, une façon de confronter le lecteur à une vérité qui ne peut jamais être donnée, mais qui doit être sans cesse cherchée. Les souvenirs d’Andreas, il faut sans doute les prendre comme des éléments – à la fois – divulgués et non divulgués. Pour en saisir le sens, il n’est pas possible d’en rester aux seules paroles et images présentes dans les pages de cette bande dessinée. Ainsi ces éléments surprenants ne doivent être pris ni pour des erreurs factuelles ni pour un savoir lacunaire des auteurs. Les éventuelles inexactitudes permettent au contraire aux lecteurs de rester vigilants. Non pas pour dire que la vérité ne peut être détenue mais pour rappeler aux lecteurs qu’ils ne doivent jamais être dispensés de réfléchir envers ce qui leur est rapporté. En cela, les auteurs ne voilent pas la réalité mais essaient de lui être fidèle. Cet ouvrage pose de cette façon la question qui est de savoir si Andreas et ses amis avaient une claire perception des réalités ou si leur lucidité était altérée, autrement dit, si leurs actes et décisions (différents selon les personnages) étaient justifiés ou non.

 

C'est seulement à la fin du livre, dans les trois dernières pages – retour dans le monde d'aujourd'hui avec les lycéens – que le lecteur comprend que le grand-père n'a rien révélé de son vécu et de son secret. On devine alors que les pages « historiques » ne sont que des réminiscences du vieil homme et qu'il souhaite aujourd'hui oublier. La présentation de cet ouvrage chez de nombreux libraires sur le web est surprenante car elle laisse croire aux lecteurs que devant les interrogations de son arrière-petit-fils, « Andreas se livre enfin ». Ce qui n'est pas le cas puisque le vieil homme renvoie brutalement les adolescents aux « livres » qui traitent de cette période (attitude qu’ils ne comprennent pas).

 

Andreas réclame un droit à l’oubli : il faut vivre, vivre pour oublier qui on a été ; vivre pour tuer le souvenir, vivre pour lutter contre la majorité qui vous tolère, aujourd’hui encore… tolérance qui peut s'avérer très vite répressive.

 

Un album d’une très grande richesse qui montre encore comment les amours masculines pouvaient être traitées dans toutes les couches de la société.

 

Les auteurs, Michel Dufranne, Milorad Vicanovic et Christian Lerolle, n’ont pas convoqué un catalogue d'épouvantes à deux sous, mais la banalité de l'appétit humain et les images d'horreur qu'elle peut susciter : morts… visages contre terre et battus jusqu'à la négation… Sans oublier ce moi qui vient à s’épuiser jusqu'à l'oubli…

 

■ Triangle rose de Michel Dufranne (scénariste), Milorad Vicanovic (dessinateur), Christian Lerolle (coloriste), Editions Quadrants, septembre 2011, ISBN : 978-2302017238 

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com

 

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Propos sur la jeunesse par Horace Walpole

Publié le par Jean-Yves

« On veut imposer quand on cesse de plaire, et quand on est à l'âge de plaire, assurément on ne s'avise pas de plaire par la sagesse. La jeunesse, qu'on prétend ne rien savoir, sait son intérêt sur cet article essentiel. Ah ! ma petite, passé vingt-cinq ans, que vaut tout le reste ? La science, le pouvoir, l'ambition, l'avarice, la gloire, les talents, ne troqueraient-ils pas leurs plus grandes possessions contre les folies et la gaieté, contre les défauts mêmes de la jeunesse ? »


Horace Walpole



in Madame du Deffand à Horace Walpole, Préface de Chantal Thomas, Éditions Mercure de France, Le Petit Mercure, 1996, ISBN : 2715219598, note n°35, p. 92



Lire aussi : Propos sur la jeunesse par Madame du Deffand


Lire encore de René de Ceccatty : L’or et la poussière


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Pier Paolo Pasolini, Nico Naldini

Publié le par Jean-Yves

Pier Paolo Pasolini meurt à cinquante-trois ans, assassiné dans la nuit du 1er au 2 novembre 1975, dans des conditions jamais élucidées. Le meurtrier a dix-sept ans. Pasolini est homosexuel. L'écrivain, célèbre, est suspect à droite et à gauche. Il a tourné un film fort dérangeant : Salo qui montre ce qu'est vraiment le fascisme.

 

Sa mort – alors qu'il draguait comme souvent il aimait le faire, seul, la nuit – prend une démesure romanesque mais gêne et tourmente les officiels et ses proches. Sa mère, qui voue un culte à son fils prodige et scandaleux, est encore vivante quand il disparaît. A-t-on voulu l'épargner ? Et si des ennemis politiques avaient camouflé en tuerie sordide, une mort qui les délivrait d'un témoin trop vigilant ?

 

Cette fin spectaculaire qui aurait pu être celle d'un héros de film pasolinien restera un mystère. Pasolini entre dans la légende. Et ce n'est pas la biographie de Nico Naldini qui rend transparents les mobiles de ce meurtre. Nico Naldini, le cousin de Pier Paolo, qui vécut près de lui depuis l'enfance, arrête sa biographie à la veille du drame. Pas un mot sur ce qu'il pense de la mort d'un homme dont il connaît tous les secrets.

 

« Pier Paolo Pasolini » est donc le livre que Nico Naldini dédie à la mémoire de son cousin germain. La tendresse entre les deux hommes, les liens étroits entre Nico et la mère du poète, autant de raisons qui expliquent l'immense pudeur, la prudence de cette biographie qui ne veut rien dire de plus que ce que l'écrivain a confié dans ses romans, ses poèmes, sa correspondance, journaux intimes que Naldini a la responsabilité de gérer.

 

Sur l'homosexualité de Pier Paolo Pasolini, Nico Naldini ne fait bien sûr planer aucun doute. Elle fut totale et exclusive. Pasolini s'en est sans cesse prévalu. Pasolini dénonça toute sa vie la sexualité hypocrite des Italiens qui ne se plaisent qu'entre hommes mais fustigent les pédés avec d'autant plus d'âpreté qu'ils se défendent d'une permanente tentation homosexuelle. Pasolini était attiré par les garçons jeunes issus du peuple, camarades d'adolescence dans le temps béni où la frustration sexuelle des futurs machos s'accommodait fort bien de jeux furtifs, loin des filles, après le bain où s'exhibait leur virilité.

 

Dans sa maturité Pasolini aima un gosse du peuple (quinze ans), inculte et sauvage, Ninetto qui hante plusieurs de ses films, puis des gigolos ramassés près de la gare de Rome. Pasolini jugea très sévèrement le coming-out homosexuel à la mode américaine. Que dirait aujourd'hui un Pasolini si on l'interviewait sur le mariage homosexuel ?

 

La biographie de Nico Naldini est intéressante pour les très belles pages sur l'enfance et l'adolescence de l'écrivain ; il y a une étude très méticuleuse du poète qui, très jeune, prend conscience de sa vocation de créateur. Le portrait de l'homme doux et intègre qui toujours remet en questions son regard politique est superbe. Celui aussi de Pier Paolo qui fait la classe aux garçons de la campagne et sait que la culture est le moyen le plus sûr d'accéder à la liberté.

 

Il y a aussi une analyse des rapports ambigus de Pasolini avec le Parti communiste, la bourgeoisie et l'Église. La mort du frère, l'amitié, les prises de position, les femmes, les voyages de Pasolini, son œuvre littéraire et cinématographique.

 

■ traduit de l'italien par René de Ceccatty, éditions Gallimard/Biographies, 1991, ISBN : 2070723763

 


De Pier Paolo Pasolini : Actes impurs suivi de Amado mio - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)

 

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