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Wittgenstein : comment définir le style de sa pensée ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Son objectif : en finir avec la philosophie. L'essentiel réside dans une critique du langage capable de dissoudre les questions artificielles de la métaphysique. Les seules phrases pourvues de sens décrivent des faits, des événements ayant lieu dans le monde. En quoi consiste le monde lui-même, sa texture, sa présence ? Voilà qui demeure impossible à dire.

Si je dois répondre à la question « Qu'est-ce que le vert ? » posée par quelqu'un qui n'en sait rien, je ne peux que répondre «c'est ça»... en lui montrant quelque chose de vert. Cette réalité extérieure au langage, nous pouvons la montrer du doigt et l'éprouver, mais pas la dire. Wittgenstein la nomme « le mystique ». L'erreur la plus commune est de vouloir exprimer cet indicible. Contre cette illusion, il pose comme règle : « Ce qu'on ne peut dire, il faut le taire. »

« Ce que nous faisons consiste à nettoyer nos notions, à clarifier ce qui peut être dit du monde. »

En départageant ce que peuvent nos mots et leur usage et ce qui reste hors de portée du langage, il a perfectionné la chasse au faux problème. Son activité propre ne consiste donc pas à «faire» de la philosophie, mais plutôt à la défaire.

extrait d'un article du Point n°1692, Roger-Pol Droit, 17 février 2005

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Croire avec Miguel de Unamuno

Publié le par Jean-Yves Alt

Le philosophe, essayiste et poète espagnol Miguel de Unamuno (1864-1936) est connu pour son Sentiment tragique de la vie, qui lui valut la condamnation du Saint-Office.

D’abord républicain, puis franquiste au début de la guerre civile espagnole, il ne devint plus rien et mourut reclus pour avoir identifié l’horreur du suicide collectif de l’Espagne. Unamuno ne cherche pas à faire une synthèse entre le vitalisme et la rationalité d’Aristote. Il prône le pari pascalien et le saut kierkegaardien dans la foi. Il annonce la bonne nouvelle de l’Évangile, mais repère l’agonie du christianisme dès saint Paul, le Christ naissant dans l’âme des fidèles pour agoniser au cours des temps.

Le désir de persévérer dans l’être - le conatus de Spinoza - est le centre de l’anthropologie d'Unamuno, tourmenté par la question de la fidélité à soi-même. Unamuno résume l’âme espagnole dans la possibilité donnée à tous d’être des mystiques en puissance et en acte. Si l’étoffe fragile de la vie humaine n’est qu’un songe, ce songe-là est rêvé par Dieu lui-même, et la persévérance de l’homme à réaliser ce rêve accomplit le roman de Dieu. L’histoire du rêve de chacun, incarné dans une chair spirituelle, est celle de la création du Créateur :

« …Car croire en Dieu c'est en une certaine façon le créer, bien qu’il nous ait auparavant créés. C’est Lui qui se crée lui-même en nous constamment. Nous avons créé Dieu pour sauver l’Univers du néant, car ce qui n’est pas conscience et conscience éternelle, conscience de son éternité et éternellement consciente, n’est rien de plus qu’apparences. Il n’y a de véritablement réel que ce qui sent, souffre, compatit, aime et désire, autrement dit la conscience ; il n’y a de substantiel que la conscience ; non pour penser l'existence, mais pour la vivre ; non pour savoir pourquoi et comment elle est, mais dans quel but. L’amour est un contresens s’il n'y a pas de Dieu… »

Le sentiment tragique de la vie, Gallimard, collection Idées, p 186

« …Ne pas croire qu’il y ait un Dieu ou croire qu’il n'y en a pas, est une chose ; se résigner à ce qu'il n’y en ait pas, en est une autre, inhumaine et horrible ; mais ne vouloir pas qu’il y en ait, excède toute autre monstruosité morale. Bien qu’en fait, ceux qui renient Dieu le fassent par désespoir de ne pas le trouver… »

Le sentiment tragique de la vie, Gallimard, collection Idées, p 218

« …nous croyons ce que nous espérons… »

Le sentiment tragique de la vie, Gallimard, collection Idées, p 236

L’âme humaine veut créer son Créateur. Lui-même se crée continuellement en nous. Mais notre rêve est vulnérable, menacé par l’insondable bêtise humaine. Il se perd dans le vertige du croire et du non-croire.

Notre monde n’est-il pas comme cette Espagne décrite par le philosophe en sa guerre, séparée en deux moitiés, l’une voulant croire et l’autre désespérée de ne pouvoir croire. Comme chacun de nous ?


■ Lire aussi : Dictionnaire amoureux de l’Espagne par Michel del Castillo, Plon, 2005, ISBN : 2259197051, article "Unamuno" pp. 363-373

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Une relecture de la faute originelle

Publié le par Jean-Yves Alt

La Bible ne cesse de susciter nouvelles lectures et nouvelles interprétations. Paul Nothomb, né en 1913, un écrivain belge connu pour sa connaissance de l'hébreu, propose une variante très personnelle du «paradis terrestre». Selon sa «traduction», Adam pas plus que Eve ne sont uniques : tous deux incarnent le «un multiple», c'est-à-dire l'humanité dans son ensemble.

Il y a souvent une motivation inconsciente aux racines d'un travail théorique qui, contrairement à ce que l'on croit d'ordinaire, repose beaucoup plus qu'on ne le dit sur la recherche d'une compréhension de soi que sur une réflexion globale concernant un problème universel.

Dans le cas de Paul Nothomb, l'évidence crève les yeux. Cet écrivain belge, converti au communisme et engagé dans la guerre d'Espagne aux côtés d'André Malraux - il sera l'un des personnages de L'Espoir sous le nom d'Attignies -, a vécu un événement qui pèsera lourdement sur son destin. Devenu résistant actif pendant la Seconde Guerre mondiale, il est arrêté par la Gestapo en 1943. Là, tout bascule. Quand d'autres meurent sous la torture sans prononcer un mot ni un nom, lui flanche et se rallie aux convictions de ses bourreaux. Seulement en apparence, expliquera-t-il un peu plus tard. Parce qu'il veut protéger sa femme enceinte. Mais le fait est qu'il se retrouve embrigadé dans les rangs de l'ennemi. «Le Délire logique» (1), un roman, écrit à chaud, rapportera l'épisode. À la Libération, Paul Nothomb sera jugé puis condamné, avant d'être réhabilité. Par la suite, il apprendra l'hébreu, enseignera pendant de nombreuses années à la Sorbonne et s'imposera comme un interprète avisé des écrits bibliques.

C'est le même Paul Nothomb qui a publié un petit livre «Ça ou l'histoire de la Pomme» (2) dont le principal argument n'est autre que de proposer une lecture totalement inédite de l'un des épisodes les plus controversés de la Bible : le moment de la «faute originelle».

Ainsi une «pomme» aura suffi à plonger l'homme dans les ténèbres de son humanité. Comme tous les récits de la Genèse, celui-ci devrait d'abord se lire dans sa langue d'origine, en l'occurrence l'hébreu. Il doit aussi se comprendre à partir de sa dimension proprement métaphorique. Il doit enfin s'interpréter au mot à mot, tel qu'il s'est transmis jusqu'à nous. Ce que fait justement Paul Nothomb. De manière méthodique, il épluche les phrases. Il reprend, précise, traduit semble-t-il les expressions au plus juste, confronte les interprétations, souligne les erreurs, pointe les imprécisions qui ont généralement affecté les commentaires traditionnels. Bref, à son tour, il œuvre en exégète.

Est-il plus avisé que ceux qui l'ont précédé ? Fournit-il de meilleures explications ? Est-il plus convaincant ?

N'ayant pas les compétences requises, je me garderai bien d'émettre un jugement.

En revanche, ce qui m'a passionné, c'est le renversement de perspectives auquel parvient Nothomb. Sous sa plume, surgit une version du texte - donnée en annexe du volume -, qui n'a plus rien à voir avec celle que nous connaissions.

Certes l'Eden reste l'Eden, mais le drame qui s'y joue a changé de nature et de forme. Dieu n'est plus un monarque sourcilleux et jaloux, qui rejette violemment et voue aux gémonies ses créatures après qu'elles l'ont «trahi». Adam, pas plus que Eve ne sont uniques : tous deux incarnent le «un multiple», c'est-à-dire l'humanité dans son ensemble. De même le serpent perd son rôle de sournois tentateur. Et la «pomme» cesse d'être cause de la déchéance.

Revu et corrigé, l'épisode annonce alors l'idée que l'homme est d'abord et avant tout une liberté en acte, un être responsable dont le caractère mortel n'a d'autre sens que celui d'un retour à l'infini des origines.

Une question pour finir: sans les avatars vécus pendant la guerre, Paul Nothomb aurait-il abordé ce texte de cette manière et conclut de cette façon ?

(1) ■ Le délire logique, Paul Nothomb, Éditions Phébus, Collection D'aujourd'hui, 2001, ISBN : 2859405909

(2) ■ Ça ou l'histoire de la Pomme, Paul Nothomb, Éditions Phébus, Collection D'aujourd'hui, 2003, ISBN : 285940872X


Une autre lecture de la Faute originelle

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Le livre disparu, Colin Thompson

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans une immense bibliothèque contenant tous les livres du monde, les rayonnages s'animent dès que le dernier lecteur a quitté les lieux. Tout un petit peuple s'éveille donnant vie aux livres. Le jeune Peter Robinson est à la recherche d'un livre, disparu depuis deux siècles et dont il est le seul à connaître l'existence : « Comment ne jamais vieillir »..

Après deux années de quête dans le labyrinthe des rayons de la bibliothèque, Peter parvient à un groupe de quatre sages chinois qui vont le mener dans le monde du Vieil Enfant, détenteur de l'ouvrage. Ce dernier lui expose les avantages et les inconvénients de la lecture de ce manuel d'immortalité et, après une réflexion solitaire, Peter décide de ne pas le lire. «Tu es plus raisonnable que je ne l'ai été. » conclut le Vieil Enfant en le reconduisant vers le monde.

« Avec son millier de salles, la bibliothèque donnait sur une rue tranquille et bordée d'arbres. Sur ses rayons se trouvait un exemplaire de chacun des livres publiés dans le monde. Tous ? Non. il en manquait un. Deux cents ans auparavant, quelqu'un avait caché la fiche sous un tiroir et le livre avait tout bonnement disparu. Il avait pour titre "Comment ne jamais vieillir".

Lorsque la bibliothèque était fermée et que le gardien de nuit s'était endormi dans son grand fauteuil, les étagères s'animaient. Des portes et des fenêtres apparaissaient au dos des livres, des lumières s'allumaient, des voix s'échappaient d'entre les pages.

Sur un rayonnage de livres de cuisine, à la lettre C, dans l'album Confitures de coings, quinze recettes vivait la famille Robinson : la mère, le père, la fille Lucie, très sérieuse, et le fils, prénommé Peter. Peter était le seul à connaître l'existence du livre manquant : une nuit, alors qu'il s'était faufilé dans le fichier où son chat Brian poursuivait une souris, il avait trouvé la fiche. Mais lorsqu'il avait voulu chercher le livre, un espace vide l'attendait, rempli de poussière. C'est alors que le garçon avait décidé de retrouver à tout prix ce livre perdu. »

Un album aux nombreuses références littéraires : petite analyse incomplète du texte :

- Dans les lieux : La bibliothèque du livre disparu possède deux particularités, sa taille (1000 salles) et sa prétendue exhaustivité en matière de livres (tous les livres publiés y trouvant place). Ainsi présentée, elle rappelle précisément la nouvelle de Jorge Luis Borges, «La Bibliothèque de Babel» composée elle «d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales» dans laquelle un bibliothécaire de génie découvre qu'«il n'y a pas, dans la vaste Bibliothèque, deux livres identiques».

- Dans les noms de famille : Celui du héros (Robinson) renvoie le lecteur au personnage éponyme des aventures sur l'île déserte de Daniel Defoe. Celui de sa soeur (Lucie) évoque celle de Robinson dans «Vendredi ou les limbes du Pacifique» de Michel Tournier [Gallimard]. La famille Robinson habite dans un livre de recettes de confitures : on peut y voir là une référence quasi «proustienne».

- Dans la recherche, véritable quête du Graal : Peter ne part pas à la recherche d'un objet quelconque mais symbolique (un livre : «Comment ne jamais vieillir.»), véritable métaphore de l'Éternité, de la Connaissance comme c'était déjà le cas dans « Le nom de la rose » d'Umberto Eco [Grasset, 1990], avec le volume perdu de la Poétique d'Aristote. Sauf qu'ici, nous sommes plus près des modalités de la «Quête du Graal» car il n'y a pas plus de repères temporels que d'indices géographiques. Si l'objet est connu, les chemins pour le retrouver appartiennent à l'errance.

- Dans la sagesse sous-jacente : Au départ la recherche est conçue comme un jeu pour occuper les longues soirées de la bibliothèque fermée. Cette recherche prend une autre dimension à partir de la rencontre avec les quatre vieillards chinois : comment ne pas y voir une transposition x94 à peine masquée x94 des piliers de la sagesse caractéristiques des philosophies extrême-orientales. Pour Peter le jeu est alors terminé : ce qui se « joue », c'est son aptitude à réfléchir, à décider, et surtout à préférer le principe de réalité au principe de plaisir. À l'issue de sa recherche qui était en fait une quête d'identité, Peter est devenu adulte.

L'immortalité est par essence inaccessible ce qui n'est pas contradictoire - un certain temps - avec la quête de Peter, condition nécessaire pour accéder à la connaissance de soi.

Comment ne pas conclure ce commentaire avec cet extrait emprunté à Jorge Luis Borges :

« Comme tous les hommes de la Bibliothèque, j'ai voyagé dans ma jeunesse ; j'ai effectué des pèlerinages à la recherche d'un livre et peut-être du catalogue des catalogues. » (La bibliothèque de Babel in Fictions, Gallimard, Folio, 1997, page 72)

Le foisonnement des images dans cet album est tel que le lecteur peut s'égarer facilement dans le labyrinthe des interprétations possibles, comme le personnage principal Peter erre dans le labyrinthe des livres. Exercice périlleux, que l'analyse "in absentia" des illustrations : le parti-pris adopté ici est le respect de l'ordre des illustrations. Je n'ai principalement retenu dans cet article que la représentation des livres et son évolution.

La première double page représente la cour d'entrée et la façade d'un bâtiment néoclassique que le texte permet d'identifier comme étant la bibliothèque. Il s'agit de l'entrée commune à la British Library et au British Muséum, à Londres. Ce sera le seul moment où sont présentés des humains. Jusque là rien ne permet de lire autre chose qu'un texte narratif réaliste.

La troisième double page nous offre une vision des rayons de la bibliothèque dont la couverture nous avait donné un aperçu. Les éléments apparus jusque là se conjuguent en une fresque extravagante. Les rayonnages rompus, étayés qui par un cric, qui par une jambe, ponctués d'échelles et d'escaliers, soutiennent tant bien que mal des objets apparemment hétéroclites et des livres qui ont en commun d'être pour la plupart des romans et d'avoir tous des titres parodiques ou simplement humoristiques.

De nombreux petits personnages marionnettes sont disposés dans les rayons. Si l'on se réfère au texte de cette page, on peut légitimement y voir une résurgence du motif de l'animation des objets, traditionnel dans la littérature enfantine du XIXe siècle, dont l'exemple le plus connu est le Pinocchio de Collodi. Sont présents aussi des arbres fruitiers disposés sur l'étagère la plus élevée ; il s'agit apparemment de pommiers et l'on ne peut s'empêcher de penser à l'arbre de la connaissance. Les arbres sont d'ailleurs nombreux et leur présence se fera de plus en plus forte au fur et à mesure qu'on avance dans l'album. Il est vrai que l'arbre, vivant ou transformé, est synonyme de longévité dans de nombreuses civilisations, en même temps qu'il a acquis - pour les occidentaux - une signification symbolique en relation avec les préoccupations liées à la nature et à sa protection. Mais aussi l'arbre, matière première de la pâte à papier, est menacé par le livre : ce qui fait que voisinent vieux rayonnages, arbres verts et logiciels informatiques (Windows 3.1).

La quatrième double planche nous présente le lieu de résidence des Robinson (lettre C) qui habite un livre de cuisine. Les ouvrages présentés portent la marque du temps ; c'est ainsi que dans le voisinage, "Crustacés en croquettes" est publié par les Editions des temps anciens. Chaque ouvrage, dont la base est une maison et le sommet un livre, porte une côte (comme dans la bibliothèque de Jorge Luis Borges, et comme dans toute bibliothèque soumise à la classification Deway), à l'exception du livre à vendre, inoccupé, et dont le titre est évocateur : Champignons de tous les jours. La maison des Robinson, vue en éclaté, nous permet de faire connaissance avec Peter et sa famille. Seule la mère est absente.

La cinquième double planche nous ramène à Jorge Luis Borges : «L'univers (que d'autres appellent la Bibliothèque) se compose d'un nombre indéfini, et peut-être infini, de galeries hexagonales, avec au centre de vastes puits d'aération bordés par des balustrades très basses.»

La septième double planche nous  fait découvrir une bibliothèque où les livres se font rayonnages, à moins qu'il s'agisse du contraire. Les livres - qui sont autant de savoirs enclos - ne sont pas enfermés dans des rayonnages qui forment le deuxième cercle du savoir, ils constituent la forteresse (qui a quelque ressemblance avec une pyramide vue en coupe) et définissent eux-mêmes les alvéoles ouvertes sur le monde. Monde étrange ou certains détails sont directement empruntés aux œuvres de Jérôme Bosch : les chaumières proviennent de La tentation de saint Antoine, la fontaine, la meule rouge, les personnages grimpant à l'échelle sur fond d'incendie sont repris du Jardin des délices : nous sommes dans les réserves secrètes remplies de livres interdits. Sur les toits d'inquiétantes cheminées - livres cruciformes qui, associée à la pyramide-tombeau renvoient explicitement à la mort.

La huitième double planche présente une bibliothèque infiniment haute : l'altitude sied à la sagesse. Sous les combles, au contact des nuages, se fait La rencontre. La figuration des personnages lève l'ambiguïté du texte. Il s'agit bien de chinois, dans un environnement d'arbres torturés.

On découvre dans la double planche suivante (la neuvième) les "livres chinois" présents ici. Il s'agit en réalité de livres portant des titres latins : Ante tempus = avant le temps ; tempus serpit = le temps poursuit sa marche insensible ; tempus stat = le temps demeure ; quid sibi vult ? = que veut-il pour lui ?; numquid vis ? = que veux-tu donc ? Il y a aussi une esquisse de labyrinthe (muraille de Chine ?), qui cloisonne le paysage. Sur chaque muraille-escalier-labyrinthe chemine un vieillard courbé sur son bourdon. Tout en haut des livres s'envolent qui nous renvoient aux dessins de Folon. Les livres se transforment : de livres maisons ils deviennent livres arbres.

La onzième double planche montre la "maison-livre" ouverte. Cachés en son sein, des paysages offrent au regard un univers incohérent et continu, clos et décloisonné, que seul ordonne le sablier brisé donnant naissance à la source qui devient ciel. Ici et là des escaliers sans but. Nous sommes toujours dans un univers borgésien, celui du "Jardin aux sentiers qui bifurquent" qui montre le monde comme un assemblage d'éclats emboîtés sans cohérence mais non sans continuité. Mais en même temps vient à l'esprit une autre référence, celle des paysages de contes merveilleux, peuplés de nains et de maisons lilliputiennes que guettent du coin de l’œil des insectes et animaux bien plus grands qu'elles.

La treizième double planche présente le Vieil Enfant qui trône sur une chaise haute, dont trois répliques fantomatiques disposées à l'arrière-plan renvoient à la trinité chrétienne. Les livres se fondent et s'effritent dans les soubassements de la chaise, laissant voir une dernière maison-livre en piteux état. Un seul livre subsiste, "Ledger domain", c'est-à-dire "Le catalogue des catalogue" ou encore "Le registre des registres" : associé à la trinité des sièges-trônes, ce "grand livre" est une indice d'une grande limpidité. Le vieux chinois a disparu, toute trace de vie humaine aussi.

Dans la quatorzième double planche tout livre a disparu. Peter et le Vieil Enfant, de dos, contemplent un paysage nu : collines à pâturages, vallée noyée de brume d'où émergent des clochers d'églises entourés de sapins. Dans le ciel, non pas la lune mais notre terre, bleue et rosé. Cet univers dans lequel vit le Vieil Enfant pose problème : le monde de la Connaissance serait-il vide ?

Au cœur du livre se trouve le livre. Cette double-page adopte la présentation labyrinthique d’une sorte de jeu de l’oie. Les cases cernées de rouge contiennent pour certaines une foule d’objets regroupés par thèmes.

Quel itinéraire de lecture adopter ? On peut formuler l’hypothèse que la première case est celle contenant les outils du dessinateur, condition nécessaire pour qu’existe la représentation graphique. Parmi les regroupement qui font sens, on trouve le thème de la thésaurisation, le mobilier de repos, les instruments de musique (chinois), les bagages, les ustensiles de cuisine, le nécessaire à thé (plus la muraille de Chine), les balais de sorcières, la mesure du temps et les grandes inventions : poudre, fusée, boulier, roue, papier. Quatre autres cases se réfèrent à l’eau (bassine, baignoire, plage, mer). Au centre un chinois assis dans un fauteuil vert entouré de livres, près d'un poêle, semble dormir.

En dehors de l’intérêt esthétique, plusieurs pistes s’offrent au lecteur pour interpréter cette double-page :

■ Le thème du jeu en premier lieu. Outre la possibilité d’un jeu de l’oie et les découvertes fortuites qu’il propose, la thématique ludique est omniprésente, en particulier dans les images d’eau : jeux dans la baignoire où l’on se cache, sur le sable de la plage, où la mer semble s’être vidée par la bonde - de baignoire - qui figure au premier plan, dans la bassine secouée par des mains invisibles.

■ Cependant, en associant le texte (ci-dessous) et l’image, nous pouvons risquer une autre interprétation qui n’annule pas la précédente mais paraît plus forte :

Peter suivit les vieillards à l’intérieur d’un livre volumineux et jauni. Il embaumait le parfum des épices et des souvenirs anciens. De luxueux tapis recouvraient le sol et, le long des murs, des étagères laquées de rouge abritaient des milliers d’objets.

"Vous êtes venu pour cela, je présume", dit le troisième vieillard en tendant un petit livre à Peter.

Ce dernier le prit et en lut les caractères pâlis : Comment ne jamais vieillir ou Manuel d’immortalité pour débutants.

Nous sommes en présence d’une représentation du monde, à la mode ancienne. Ce monde avec ses milliers d’objets sur les étagères n’est pas interprétable par la perception immédiate. Nous devons en trouver le sens par une quête dans ce labyrinthe qui nous paraît incohérent, et que nous parcourons sans en posséder les clés et sans avoir de repères. C’est une quête dictée par le hasard, au contraire des joueurs qui, dans le jeu de l’oie, sont confrontés à un itinéraire identifié et numéroté.

Dans ce labyrinthe, émergent des points forts : le désir (via la thésaurisation), le divertissement (de l’objet de la quête), la superstition (via les balais de sorcières lui symbolisent le faux savoir), la connaissance (via les inventions) mais une connaissance à l’échelle humaine, la Connaissance enfin. Au centre exactement, un tapis. Et l’on se souvient alors de la nouvelle de Jorge Luis Borges « L’Ecriture du dieu » [in Labyrinthes, Gallimard, La Croix du Sud, 1953, pp 83-98] : «...je parvins aussi à comprendre l'écriture du tigre» (p. 96) et aussi . «Que meure avec moi le mystère qui est écrit sur la peau des tigres.» (p. 97). Le dessin du tapis comme la peau du tigre, ne livrera l’explication du monde qu’à un seul être, à un seul instant et en un seul lieu qu’aucun moment de la recherche n’aura laissé prévoir. Ainsi la quête n’est pas faite d’actions humaines cohérentes, elle résulte d’une spéculation, dont le sujet n’a pas nécessairement conscience au moment où il lance les dés.

Tout pourtant n'est pas élucidé : ainsi que représente l’image de cette masse indistincte dont on ne voit que les yeux qui émergent dessous une nappe (ou une tente ? ou un tapis ?) sur laquelle pousse quelque peu de végétation ?

Le livre disparu pose de multiples questions, tant sur l’interprétation des textes, des images et la part du lecteur.

On peut tout d’abord dire que cet ouvrage n’a pas pour seul public celui que prétend lui destiner l’éditeur, les trois-six ans. Ce n’est pas faux, si l’on prend en compte l’utilisation que l’on peut faire des détails des illustrations et l’histoire - qui n’est pas sans intérêt. Mais pourquoi se priver de lecteurs de tous âges, potentiellement ouverts à toutes les découvertes ?

À propos du fameux manuel d’immortalité, si on en parle beaucoup, on ne le voit guère : là où il se trouve, les livres disparaissent. Dans la ligne de Borges on peut risquer une dernière interprétation : dans la vaste bibliothèque du monde, la multitude des livres représente la multiplicité et la dispersion, voire la parcellisation des savoirs. Au fur et à mesure du déroulement de la quête, les livres se fondent dans le paysage, comme si les savoirs humains disparaissaient, voués à l’inutilité. Ne reste que LE LIVRE, par la parole du Vieil Enfant. Or ce livre, absent, n’existe que par le Verbe, et il est donné pour immortel. Qui donc a pu écrire un livre immortel, qui procure la vie éternelle sinon un personnage jamais évoqué qui serait l’Auteur, l’Unique.

Le Livre disparu, Colin Thompson, Editions Circonflexe, 32 pages, 1998, ISBN : 978-2878331684

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Biographie, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme dans « Le jardin d'acclimatation » qui prenait pour point de départ le quarantième anniversaire de Bertrand, le projet de « Biographie » tient dans la reconstitution, des quarante premières années de la vie d'un Yves Navarre romancé, fils de René, P.D.G. de l'Institut Français du pétrole, figure emblématique et complexe, et d'Adrienne, femme réservée et mère attentive qui, sur le tard, s'éloignera des berges de la raison, pour mourir solitaire et muette le jour du quarantième anniversaire d'Yves.

Après la fresque des Prouillan (Le jardin d’acclimatation), Yves Navarre peint ici celle de "sa" famille et confie, à la troisième personne, le cheminement de sa vie et la formation de "sa" personnalité. Dans une démarche pudique et remplie d'émotion, il livre les clefs de "son" univers intime car « le roman ne peut conduire qu'à soi-même, ultime refuge dans un monde qui a peur d'aimer ou qui ne sait plus ». L'amour est en effet au centre de « Biographie » comme des douze romans qui l'ont précédé. L'amour avec ses deux versants qui sont la spécificité de l'œuvre de Navarre : la famille, cet univers tour à tour proche et étranger, refuge et exil ; l'homosexualité également, amour différent, qui est « une sensibilité avant de s'exprimer dans une sensualité et des actes sexuels ». Yves Navarre fait, une fois de plus justice de cette étiquette que la critique veut à toute force lui imposer :

« On m'a étiqueté écrivain homosexuel alors que je suis écrivain "et" homosexuel. C'est différent. Il n'y a pas de littérature homosexuelle mais une littérature de l'homosexualité. »

On a voulu ici et là, brocarder « Biographie » ouvrage prétendument nombriliste d'un écrivain « écorché-vif » ressassant son mal d'être. Yves Navarre devait s'attendre à cette éternelle critique en écrivant :

« Comment faire, dans cette société, pour que la sincérité ne soit pas prise pour rancœur, et l'aveu pour une vanité ? »

Le projet de « Biographie » est celui d'un homme dont le doute perpétuel fait partie de son être et qui tente de comprendre les raisons qui ont fait de lui ce qu'il est.

Ce regard, à la fois tendre et douloureux, de l'homme de quarante ans sur son passé (et sur son présent qui intervient par les strates d'un journal de l'œuvre en cours, inséré dans le cœur du récit est d'une gravité et d'une sincérité qu'un lecteur généreux (comme tous devraient l'être) ne devrait pas mettre en doute.

Yves Navarre qui, dans toute son œuvre n'a cessé de pousser un cri, "son" cri, le fait ici avec infiniment de pudeur. Mais, « la pudeur désormais est une offense, elle ne sent pas mauvais ».

« L'indécence, c'est de taire l'amour ».

Tel n'est pas le propos de Navarre qui communique une émotion vraie, celle dont Claire, dans « Le jardin d'acclimatation », revendiquait le droit.

« Biographie » est un texte-miroir où Yves Navarre en s'attachant à la plus extrême singularité sait parler au cœur de chaque lecteur.

« Ce qui doit être retrouvé, c'est le droit à l'expression dans le quotidien, qu'un jour je puisse sortir dans n'importe quelle rue et prendre la main d'un garçon que j'aime sans avoir peur du regard des autres. Sans avoir peur d'un regard chez les autres qui prendrait mon geste pour une provocation. Et mon roman pour un scandale. »

■ Biographie, Yves Navarre, Editions Flammarion, 1981, ISBN : 2080643843


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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