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Bouleversant discours paternel sur la vie par André Aciman

Publié le par Jean-Yves Alt

─ (Le père d'Élio) Tu es trop fin pour ne pas comprendre combien ce que vous avez eu tous les deux était rare, spécial.

— (Élio) Oliver était Oliver, dis-je comme si cela résumait tout.

— Parce que c'était lui, parce que c'était moi, ajouta-t-il, citant ce qu'écrivit Montaigne pour expliquer son amitié avec Étienne de La Boétie.

Je pensais plutôt aux mots d'Emily Brontë : parce qu'il est plus moi-même que je ne le suis.

— Oliver est peut-être très intelligent..., commençai-je.

De nouveau, l'intonation traîtreusement ascendante annonçait un mais accusateur encore en suspens, invisible, entre nous. Tout pour ne pas laisser rnon père m'entraîner plus loin dans cette voie.

─ Intelligent ? Il est plus qu'intelligent. Ce que vous avez eu tous les deux avait à la fois beaucoup et peu à voir avec l'intelligence. Il est bon, et vous avez eu de la chance de vous trouver, parce que tu es bon aussi.

Mon père n'avait encore jamais parlé de bonté de cette façon. Cela me désarmait.

— Je pense qu'il est meilleur que moi, papa.

— Je suis sûr qu'il dirait la même chose de toi, ce qui vous flatte tous les deux.

Il allait tapoter sa cigarette et, en se penchant vers le cendrier, il tendit le bras et toucha ma main.

— Ça va être dur, dit-il sur un autre ton, un ton qui signifiait : On n'a pas besoin d'en parler, mais ne feignons pas de ne pas savoir de quoi je parle.

Rester évasif était la seule façon pour moi de lui avouer la vérité.

— Ne crains rien, ça viendra. Du moins je l'espère. Et quand tu t'y attendras le moins. La nature est habile à trouver notre point le plus vulnérable. Rappelle-toi seulement que je suis là. Maintenant tu ne veux peut-être rien ressentir. Tu ne l'as peut-être jamais voulu. Et ce n'est peut-être pas avec moi que tu voudras parler de ces choses. Mais tu as bien ressenti quelque chose.

Je le regardai. C'était le moment où je devais mentir et lui dire qu'il se trompait complètement. J'étais sur le point de le faire,

— Écoute, me devança-t-il. Tu as eu une belle amitié. Peut-être plus qu'une belle amitié. Et je t'envie. À ma place, la plupart des parents espéreraient que tout cela passe vite, ou que leur fils retombe rapidement sur ses pieds. Mais je ne suis pas un tel parent. S'il y a du chagrin, chéris-le, et s'il y a une flamme, ne l'éteins pas, ne sois pas brutal avec elle... Le manque peut être une chose terrible quand il nous tient éveillé la nuit, et voir les autres nous oublier plus vite qu'on ne voudrait être oublié n'est pas mieux... Nous arrachons tant de nous-mêmes pour guérir plus vite qu'il ne le faut, qu'à trente ans nous sommes démunis et avons moins à offrir chaque fois que nous commençons avec quelqu'un de nouveau. Mais ne rien ressentir pour ne rien ressentir – quel gâchis !

Je ne pouvais même pas commencer à absorber tout ça. J'étais stupéfié.

André Aciman

in « Appelle-moi par ton nom », Éditions Grasset, 336 pages, 3 janvier 2018, ISBN : 9782246815792, pp. 299-300

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GayKitschCamp : la maison d'édition sur l'histoire LGBT appelle aux dons

Publié le par Jean-Yves Alt

QuestionDeGenre/GKC est une association sans but lucratif. Aucun auteur n’est rétribué. Les chercheurs sont tous bénévoles. C’est un choix contraint et assumé. Contraint car le public averti auquel elle s’adresse est une minorité dans la minorité.

Assumé par la passion de faire découvrir et redécouvrir des ouvrages précieux pour l’histoire LGBT. Aussi, QuestionDeGenreGKC se place parmi les prestigieux micro-éditeurs, distribués et diffusés courageusement par eux-mêmes.

Une grande contribution pour cette année, sera la traduction par Jean-Claude Bouyard de l’essai final des Mille et une Nuits de Richard F. Burton sous le nom de Zone sotadique, des notes anthropologiques sur la pédérastie dans le monde mais surtout une théorie sur son caractère endémique dans les pays du sud (1885)

Une grande contribution pour cette année, sera la traduction par Jean-Claude Bouyard de l’essai final des Mille et une Nuits de Richard F. Burton sous le nom de Zone sotadique, des notes anthropologiques sur la pédérastie dans le monde mais surtout une théorie sur son caractère endémique dans les pays du sud (1885)

Cette année, après de multiples démarches, l’association bénéficie de 30 % d’aide à l’édition de la part de la région. Reste à trouver, les ressources des ventes ne suffisant pas, les 70 % restant, pour pouvoir en bénéficier. C’est la raison pour laquelle nous lançons actuellement un appel à financement participatif sur Ulule afin que QuestionDeGenre/GKC puisse continuer sa mission dans des conditions optimales.

Alec Scouffi - Au Poiss’d’or. Hôtel meublé - 1929

Alec Scouffi - Au Poiss’d’or. Hôtel meublé - 1929

L'équipe :

Patrick Cardon : écrivain et figure reconnue du militantisme LGBT, il crée l'association culturelle GayKitchCamp en 1989. Outre son travail d'édition, il est l'auteur de deux livres publiés chez Orizons : Discours littéraires et scientifiques fin de siècle. Autour de Marc-André Raffalovitch, 2008 et Le Grand écart ou tous les garçons s’appellent Ali, 2009.

Naïko Larrañaga : chargé de communication chez GayKitschCamp.

Naïko Larrañaga et Patrick Cardon

Naïko Larrañaga et Patrick Cardon

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Dé«voile»ment par Judith Butler

Publié le par Jean-Yves Alt

« La loi française qui interdit le port de signes religieux « ostentatoires » en public, ou toute tenue dissimulant le visage, cherche à créer une sphère publique où le vêtement reste un signifiant de la laïcité et où l'exposition du visage devient une norme publique. L'interdit de la dissimulation du visage sert une certaine version du droit d'apparaître défini comme le droit pour les femmes d'apparaître sans voile. En même temps, il nie le droit d'apparaître pour ce même groupe de femmes, dont il exige qu'elles défient des normes religieuses au profit de normes publiques. Cet acte exigé de désaffiliation religieuse devient obligatoire quand la sphère publique est conçue comme un espace qui nie ou qui dépasse toute forme religieuse d'appartenance. L'idée, aujourd'hui dominante en France, selon laquelle les femmes qui portent le voile intégral ne peuvent pas le faire en vertu d'un choix sert à voiler, si je puis dire, les actes flagrants de discrimination à l'encontre de certaines minorités religieuses que la loi met en œuvre. Car un des choix que font clairement certaines des femmes qui portent le voile est de ne pas se soumettre aux formes de désaffiliation obligatoire qui conditionnent l'accès à la sphère publique. Là comme ailleurs, la sphère de l'apparaître est extrêmement régulée. Si le fait que ces femmes doivent être vêtues d'une certaine façon et pas d'une autre constitue à l'évidence une politique vestimentaire de la sphère publique, c'est également le cas du «dévoilement» obligatoire, qui est lui-même un signe que l'on appartient, d'abord, à la communauté publique et seulement dans un second temps, ou privativement, à la communauté religieuse. Cela est particulièrement vrai pour les femmes musulmanes, dont les affiliations respectives à diverses versions du domaine public, laïc et religieux, pourraient bien être contiguës et même se recouper. Ce qui montre que ce qu'on appelle ici «la sphère publique» est construit par des exclusions constitutives et par des formes obligatoires de désaveu. De façon paradoxale, l'acte consistant à se conformer à une loi exigeant le dévoilement est le moyen par lequel une «liberté d'apparaître» très compromise, voire même violente, est établie. »

Judith Butler

in Rassemblement. Pluralité, performativité et politique, Fayard, 2016, pp. 104-105

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Antimanuel d'éducation sexuelle : Un livre polémique de Marcela Iacub et Patrice Maniglier

Publié le par Jean-Yves Alt

Quoi de neuf du côté delà sexualité ? […] Un livre incendiaire (Antimanuel d'éducation sexuelle, Marcela Iacub et Patrice Maniglier, Editions Bréal, ISBN : 2749505402) […]

Les auteurs nous annoncent, en effet, la plus décevante des nouvelles : la libération sexuelle n'a pas eu lieu. […] Nous serions ainsi passés d'une société sous le contrôle du père (avant 1968) à une société sous le contrôle de l'Etat. À l'heure où le CSA et le ministère de la famille s'inquiètent de ce que les plus jeunes fassent leur éducation sentimentale devant des films pornos(60 % des garçons de 11 ans et 30% des filles du même âge déclarent en avoir déjà vu un), le propos apparaît pour le moins paradoxal, pour ne pas dire provocateur.

Selon Iacub et Maniglier, les années 70 ont vu l'émergence d'une nouvelle doctrine supraétatique : celle du bonheur sexuel. En 1972, l’OMS (Organisation mondiale de la santé) prône ainsi une santé sexuelle enfin « délivrée de la peur, de la honte, de la culpabilité et autres facteurs psychologiques de nature à l'inhiber ». En 1973, l'éducation sexuelle fait son apparition dans les manuels scolaires. […] la France a suivi le mouvement de la libération sous contrôle de l’Etat et de la nouvelle bien-pensance. […]

Le consentement mutuel, le détachement de la sexualité de la notion même de procréation sont, aux yeux de nos néoprogressistes, les deux mamelles de cette libération chèrement acquise. Mais là où le bât blesse, selon les auteurs de cet Antimanuel, c'est que ce mouvement a eu deux conséquences : le choix d'un modèle sexuel victimaire et son pendant obligatoire, l'immixtion toujours plus importante de l'Etat dans la sexualité individuelle sous prétexte de défendre des victimes avérées ou supposées. […]

Les deux auteurs en veulent pour preuve le traitement d'exception réservé aux criminels sexuels. De fait, les chiffres fournis par le magistrat Didier Peyrat dans son dernier ouvrage (En manque de civilité, Editions Textuel, janvier 2005, ISBN : 2845971397) font froid dans le dos : en vingt ans, le pourcentage de détenus condamnés pour agression sexuelle est passé de 5,5 à 22. […] Là où Didier Peyrat y voit […] une volonté de ne plus laisser passer ce genre de crimes, Iacub et Maniglier n’y voient eux […] que la mise en exergue des limites de la notion de consentement… « Je ne cherche pas à dire que toutes les femmes qui se prétendent violées sont en réalité consentantes. Je cherche à attirer l’attention sur les conséquences néfastes, […] on traite de la même manière des hommes armés qui vont brutaliser une femme dans une rue sombre et un petit ami qui s’est montré finalement un peu trop insistant. » […]

On serait assez tenté de suivre Iacub et Maniglier lorsqu’ils pointent les limitent du système judiciaire : extrême sévérité des condamnations pour viol (aussi lourdes que pour un meurtre), tendance à utiliser un autre régime de preuve survalorisant le témoignage et faisant fi de la présomption d'innocence...

Mais l’on freine des quatre fers lorsqu'on lit la solution qu'ils proposent : extraire le sexuel des catégories juridiques : Le viol serait remplacé par l'atteinte à l'intégrité physique, le harcèlement par l'abus de pouvoir. Autant dire, pour Didier Peyrat, accepter un retour en arrière de cinquante ans, annihilant ainsi toute spécificité de la criminalité sexuelle et toute reconnaissance de ses conséquences psychiques sur la victime. […]

Autre symbole de notre révolution sexuelle inaboutie

La disjonction ratée entre procréation et sexualité. Comme l’assènent de manière provocatrice les deux auteurs, on ne naît pas encore d'une sodomie. Ou pour le dire de façon moins polémique, l'accueil glacial réservé à l’idée même d'homoparentalité serait la preuve de notre incapacité à séparer procréation et sexualité. De même, si la femme est parvenue, par le biais de la contraception, de l’avortement et de l’accouchement sous X, à détacher sa sexualité de son désir de maternité, les deux auteurs déplorent qu’a contrario la gent masculine n’ait aucun moyen d’échapper à une paternité non désirée. Du coup Iacub et Maniglier proposent, pour les hommes, la création d’un acte notarié d’engendrement sous X.

Choquant ? Les deux auteurs ont des arguments à faire valoir : la loi a cherché à responsabiliser les hommes et à protéger les femmes. Bien. Mais, ce faisant, on aurait offert aux femmes une victoire à la Pyrrhus. Reines d’un petit royaume domestique, elles auraient ainsi renoncé à devenir les reines du monde extérieur. En clair, l’Etat leur aurait abandonné l'empire du ventre pour mieux les cantonner dans leur rôle de mère. Analyse séduisante. Mais la solution envisagée par les auteurs laisse rêveur. Pour libérer la femme ils pulvérisent la famille et la filiation au sein d'une cité érotique imaginaire et déjantée, répondant au doux nom de Post Sexopolis. Dans cette cité libérée du tabou sexuel, le coït hétérosexuel n'est plus qu'une technique de procréation parmi d'autres (mère porteuse, « machine à faire la vie », pour ne pas dire utérus artificiel). Le lien biologique ne prime plus dans la filiation, seule compte la volonté d'engendrer. […]

Les excès de cet Antimanuel vont susciter, à n'en pas douter, débats et polémiques. Au moins a-t-il le mérite de bousculer certaines idées reçues et, peut être, de libérer les hommes et les femmes du discours bien-pensant sur la sexualité. […]

Extraits de Marianne n° 420, Isabelle Saporta, 7 mai 2005, pages 70-71


Lire aussi sur ce blog : Une éducation sexuelle civique et politique

Lire la chronique de Lionel Labosse sur ce livre sur son site altersexualite.com

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The hours, un film de Stephen Daldry (2001) ou peut-on résoudre la question de l'abandon, de l'insurmontable solitude ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Réunis en une apothéose poignante : trois personnages indispensables à la littérature romanesque : un écrivain, une lectrice, un personnage de fiction composent ce film.

« Pourrai-je m’évader de tout cela ? », demande Virginia Woolf à sa sœur. Prise dans la fièvre de la création, elle marmonne entre ses lèvres les phrases de la destinée de la principale protagoniste de son futur livre, Mrs Dalloway.

Nous doutons tout au long du film « The Hours », de Stephen Daldry, qu’elle puisse réellement s’échapper : captive d'un vertige de ténèbres, assaillie par des voix intérieures mortifères durant les heures de la nuit, elle ne vit que par ses personnages. Le film commence par les images de son suicide au début des années quarante, et se termine par la même séquence. Entre les deux, elle tente de fuir ses fantômes intimes. La narration se déploie dans les destins croisés de trois femmes, se renvoyant sans cesse l'un à l'autre en une narration parallèle : l'une est évidemment - la romancière anglaise - , une autre - la lectrice - est une jeune femme assaillie d'angoisse dans la Californie de l’après-guerre, et la dernière - le personnage de fiction - une new-yorkaise actuelle qui lutte contre les pulsions suicidaires de son ex, par ailleurs sidéen et écrivain à succès.

Chacune vit à sa manière une journée extraordinaire pensée semble-t-il à l’avance par la romancière, comme si le pouvoir de l’imaginaire avait une emprise à distance sur des êtres de chair et de sang.

Un lien secret lie aussi les deux dernières femmes, lien de mort se perpétuant de génération en génération.

Car le sujet de ce magnifique film, tiré d’un livre non moins intéressant [1], est bien d’illustrer une figure moderne du destin.

Peut-on réellement échapper à soi-même ?

Peut-on quitter la prison de l’angoisse quand cette dernière se trouve être le résultat des souffrances et des blessures des générations précédentes ?

Peut-on surtout résoudre la question de l'abandon, de l’insurmontable solitude ?

Virginia Woolf se bat contre elle-même. Quelque chose à l'intérieur d'elle, la poursuit qui ne lui laisse pas de répit. Son monde intérieur est envahi, et l'espace se rétrécit au sein même de son moi qui se révèle assiégé jusqu'à la dissolution. Les autres font signe au lointain, mais ne peuvent rien contre l'enfer. Seul demeure le souvenir de certains moments, une journée peut-être la plus belle, un instant d'éternité où tout semblait possible et où il fut, d'une manière éphémère, protégé de l'insurmontable solitude.

[1] Les Heures, de Michael Cunningham, Traduction de Anne Damour, Éditeur : Belfond, 15 mars 2003, Collection : Littératures étrangères, 241 pages, ISBN : 2714436439

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