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Valérie et Chloé : quatre saisons à New York, Déborath Hautzig (1982)

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour Valérie, quinze ans, la rentrée scolaire ne s'effectue pas dans de bonnes conditions. Elle vient de perdre sa grand-mère et ne se sent pas très à l'aise dans cette école ultra chic de New-York.

Bientôt la présence de Chloé, une lycéenne de son âge va lui rendre l'existence plus agréable, par ailleurs cette relation débutante entraîne une série d'interrogations sur elles-mêmes...

Ce récit de Deborah Hautzig nous transporte dans l'univers de deux adolescentes, un petit monde peuplé de sensations nouvelles. Les questions qu'elles se posent et en particulier sur la sexualité reflètent assez bien le climat de l'adolescence ; la découverte de l'attirance pour quelqu'un ou quelqu'une peut créer des situations mal vécues ou des incertitudes très aiguës quant à son identité sexuelle.

A ce propos, une question de Valérie :

« Est-ce qu'on est hétérosexuel à cause de la société qui nous y entraîne ? »

Si l'intervention de deux adultes n'apporte pas de réponse miracle, il n'en demeure pas moins vrai que l'une (la mère de famille) et l'autre (le professeur) ne condamnent pas ce qui est différent ; pas de condescendance méprisante, une prise en considération de ce qui est autre, c'est tout.

Ce roman mérite d'être signalé dans la mesure où il aborde un sujet rarement évoqué dans la littérature pour enfants et adolescents, et pourtant la sexualité fait partie de la vie de chacun, il est donc normal d'en parler (c'est le contraire qui ne l'est pas).

■ Valérie et Chloé : quatre saisons à New York, Déborath Hautzig, Ecole des Loisirs, 1982, ISBN : 2211089585


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Décès d'André Baudry, fondateur de la revue Arcadie

Publié le par Jean-Yves Alt

 

 

André Baudry, au Congrès national du Mouvement homophile de France, à Marseille, le 22 novembre 1975

André Baudry, au Congrès national du Mouvement homophile de France, à Marseille, le 22 novembre 1975

Quelques articles de la revue Arcadie publiés sur ce blog.

Lire dans les commentaires l'article d'Anne Chemin publié dans le quotidien Le Monde

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Brève histoire du mouvement homosexuel français (3)

Publié le par Jean-Yves Alt

VI - De la clandestinité au Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire

À la sortie de la guerre 1939-45, l'homosexualité est considérée comme un délit qui aggrave les peines d'outrage public à la pudeur pour deux personnes du même sexe. La clandestinité est de mise puisque les gouvernements d'après-guerre ont conservé une loi de Vichy qui poursuit les homosexuels (pourtant parmi les populations déportées par l'Allemagne nazie). Dans les grandes villes, certains lieux publics permettent cependant des rencontres furtives, mais toujours dans la crainte de poursuites ou de fichage par la police. Il faut attendre les années 50 pour observer la création de la première association homosexuelle qui prend la forme d'un club littéraire avec une revue, Arcadie, discrète et soucieuse de ne pas choquer l'opinion.

1960, Danser entre hommes à La Chevrière : la liberté à Saint-Nom-la-Bretèche (78)

On se repérait entre nous dès la gare Saint-Lazare, nous prenions tous le même train aux alentours de 14 heures le dimanche et 35 minutes après, à Saint-Nom-la-Bretèche, des dizaines d’homosexuels s’empressaient de rejoindre La Chevrière, une grande propriété isolée, au fond d’un parc, où se tenait le bal de la Colonelle.» Dans les années 60, André, un architecte parisien, était un fidèle de cette échappée dominicale: « La Chevrière était tenue par une lesbienne qui avait aménagé sa résidence en salle de bal et restaurant. Une petite femme à l’allure austère, qui portait toujours des pantalons de cheval et arborait sur son chemisier, la rosette de la Légion d’honneur. Je n’ai jamais su son vrai nom. On ne la connaissait que sous le surnom de "la Colonelle", grade que, selon la rumeur, elle avait acquis au sein de la Résistance.» L’ambiance ? « Comme les guinguettes en bord de Marne, mais avec en plus la danse du tapis, qui permettait de faire savoir à un garçon qu’il ne laissait pas indifférent… La clientèle était plutôt aisée : des avocats, des commerçants… Les homos étaient tous en costume cravate, les lesbiennes en jupe et escarpins, surtout pas d’excentricité!» Malgré cette atmosphère guindée, André garde un souvenir enthousiaste de La Chevrière: «Vous ne pouvez pas imaginer avec quelle impatience nous attendions le train le dimanche après-midi. Pour draguer ? Pas seulement : pour être libres, tout simplement !»

VII - Du F.H.A.R. à la dépénalisation de l'homosexualité

C'est après mai 68 qu'un véritable mouvement de libération voit le jour. D'abord inspiré par la contestation des années 70, le Front Homosexuel d'Action Révolutionnaire (F.H.A.R.) naît en 1971 dans les rouages du MLF, les homosexuelles en étant à l'origine, mais il périclite rapidement. Néanmoins, la parole se libére avec force et le mouvement est irréversible. Revendiquant l'abrogation des lois discriminatoires, celle-ci est arrachée après l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1982. L'homosexualité s'organise dès lors en mode de vie toléré et admis, même si l'apparition du virus du sida marque profondément cette minorité, touchée de plein fouet par l'épidémie au cours des années 80…

Beaux-Arts (6e), le QG du Front homo révolutionnaire

D’Assemblée Générale en prise de parole délirante, on scandait "Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !".

L’amphithéâtre des Loges, à l’école nationale des Beaux-Arts, 14, rue Bonaparte (Paris - 6e), reste un lieu légendaire du militantisme gay, dans sa période la plus subversive, bien loin du politiquement correct qui prévaut aujourd’hui dans les associations gays. C’est là que se réunirent tous les jeudis soir, de 1971 à 1973, plusieurs centaines d’homosexuels à l’appel du FHAR (Front homosexuel d’action révolutionnaire). « Revendiquer un contrat de mariage ou des allocations familiales pour nos gosses ? Mais cela nous aurait fait hurler ou crever de rire !, affirme Alain, 54 ans, bibliothécaire, qui suivait assidûment les assemblées générales (AG) du FHAR. De toute façon, il était impossible de tenir un discours sérieux plus de cinq minutes dans cette salle, c’était un happening permanent ! Les lesbiennes doctrinaires ou les transfuges du gauchisme, comme Guy Hocquenghem, étaient sans cesse interrompus par les Gazolines, des folles radicales qui scandaient des slogans hystériques : "L’important, c’est le maquillage !’’, "Nationalisons les usines à paillettes!", ou bien encore leur fameux "Prolétaires de tous les pays, caressez-vous !’’. Entre deux envolées contre "la société hétéroflic", il y avait immanquablement un petit mec de province qui prenait la parole pour raconter sa vie en pleurant, un autre qui donnait son numéro de téléphone à la cantonade parce qu’il ne voulait pas rentrer seul chez lui… C’était un bordel indescriptible, pas de leaders, pas d’ordre du jour, mais aussi une véritable libération de la parole pour les pédés, un moment qui a été fondamental pour beaucoup d’entre nous. » Avec des épisodes mémorables, comme ce strip-tease improvisé par l’écrivaine féministe Françoise d’Eaubonne et le vieil anarchiste Daniel Guérin, juchés sur les tables en formica de l’amphi… « Cette effervescence a vite rencontré ses limites, constate Alain. Au fil des semaines, il y a eu de moins en moins de monde dans l’amphi, et de plus en plus d’affluence au cinquième étage, où les corps-à-corps remplaçaient les discours! Jusqu’à ce que les flics fassent évacuer les lieux… »

Le FHAR n’a duré que deux ans et n’a rassemblé que quelques centaines de personnes. Mais il a inventé un style d’action très particulier, à la fois festif, subversif, provocateur et créatif qui aujourd’hui encore caractérise nombre de manifestations gays.

Depuis 1989, l’association de lutte contre le sida Act Up Paris a repris le flambeau en tenant ses réunions tous les mardis soir dans le même amphi. Mais les débats y sont encadrés, les prises de parole minutées et toute digression immédiatement censurée…

Article publié dans un cahier parisien du Nouvel Observateur puis repris en partie sur le site de France Culture (auteur : Martin Pénet pour le paragraphe IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles) (1)


BIBLIOGRAPHIE :

Louis-Georges Tin (dir.), Dictionnaire de l'homophobie, PUF (23 mai 2003)

Une longue préface du directeur du dictionnaire présente une définition du terme, les variantes sémantiques (passage de homosexualité à homophobie : "changement aussi bien épistémologique que politique" Daniel Borrillo), un rappel historique, le travail des différents collaborateurs, plus de soixante dix venant d'une quinzaine de pays montrant ainsi la pluralité de l'homophobie dans différents pays. Les divers articles se recoupent et se complètent invitant par l'intermédiaire des renvois le lecteur à circuler selon sa curiosité.

■ Didier Eribon (dir.), Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse (28 mai 2003) Dictionnaire illustré et international consacré aux cultures gays et lesbiennes contemporaines depuis la fin du XIXe siècle. Contient 570 articles et 50 dossiers thématiques.

Didier Eribon, Réflexions sur la question gay, Fayard (1999) L'auteur, journaliste au Nouvel Observateur et biographe de Michel Foucault, propose une série de réflexions sur l'homosexualité contemporaine, s'interroge sur ce que peut être une "culture gay" moderne en rappelant diverses étapes de l'émergence d'une "identité gay", notamment à travers la littérature anglaise du XIXe siècle.

■ Florence Tamagne, Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939, Seuil (coll. L'univers historique) (2000)

Le sous-titre circonscrit l'espace des trois villes et les vingt ans que couvre cette chronique, juste avant la répression allemande. Tolérance presque amusée en France, subversion de l'ordre victorien en Angleterre et revendication culturelle allemande, autant de mouvements éteints qui ont repris vie dans les années 1980.

■ Florence Tamagne, Mauvais genre ? : une histoire des représentations de l'homosexualité, La Martinière (2001)

Une vaste exploration de l'histoire des homosexuels en Occident à travers les images qui l'ont accompagnée, nourrie, modifiée et interrogée, par le biais de la peinture, de l'imagerie médicale, de la photo, de la presse et du cinéma.

■ Patrice Pinell (dir.), Une épidémie politique : la lutte contre le sida en France (1981-1996), Puf (2002)

Montre les actions marquantes des associations dans l'histoire de la lutte contre le sida depuis 1981 jusqu'à 1996 : prise de conscience de la maladie par la communauté homosexuelle ainsi que par d'autres minorités puis par la majorité hétérosexuelle, prise en compte de la maladie par les pouvoirs publics, inauguration d'une politique anti-sida.


Lire la partie 1

Lire la partie 2


(1) Les auteurs des autres parties me sont inconnus.

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Brève histoire du mouvement homosexuel français (2)

Publié le par Jean-Yves Alt

IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles par Martin Pénet

Après la Première Guerre mondiale, une douce parenthèse, avec, pour déesse, la chanteuse Suzy Solidor. Période brutalement balayée par l’Occupation.

Après quatre ans de guerre, le besoin de s’étourdir est dans tous les esprits. Paris va ainsi connaître les Années folles, qui pour les homosexuels resteront synonymes d’une relative liberté et de réjouissances débridées, comme le fameux bal de Magic-City. Les lesbiennes aussi profitent de l’embellie: le rôle joué par les femmes pendant le conflit a favorisé un mouvement d’émancipation qui explose au même moment. Il est alimenté en 1922 par la publication du roman de mœurs de Victor Margueritte, « la Garçonne», et par les grands couturiers – Chanel en tête – qui dessinent une silhouette androgyne. En 1923, triomphe au Casino de Paris Barbette, un transformiste qui ne révèle sa véritable identité qu’au salut final. Le Bœuf sur le toit passera à la postérité comme le lieu sans doute le plus emblématique de cette période «faste». Fondé en 1921 par Louis Moysès rue Boissy-d’Anglas (8e), ce bar-dancing mondain devient vite le rendez-vous de l’avant-garde et de tous les homosexuels élégants de Paris. On y croise des poètes, des musiciens, des peintres, des éditeurs et les écrivains les plus en vue. Après avoir déménagé en 1925 rue de Penthièvre (8e), le Bœuf sur le toit accueille certaines chanteuses ouvertement lesbiennes (Dora Stroeva s’accompagnant à la guitare, la fascinante Yvonne George et la truculente Jane Stick). On trouve aussi, place Blanche (9e), le restaurant Chez Palmyre, fréquenté avant la Grande Guerre par les lesbiennes, qui devient en 1919 le Liberty’s Bar. Dirigé par le danseur Bob Giguet et le transformiste Jean d’Albret, spécialiste des répliques drôles et parfois cruelles, l’endroit plutôt sélect sera surnommé «Chez Bob et Jean». Au-delà de ce cercle restreint destiné à une clientèle chic, il existe aussi toute une panoplie d’établissements discrètement contrôlés par la brigade mondaine : des restaurants (près de la gare de Lyon), des brasseries et des bars «mondains» (entre Pigalle et Blanche), des bars interlopes (dans le quartier de la Bastille, vers les portes Saint-Denis et Saint-Martin, près des Halles et à Montmartre). Ces derniers sont aussi des nids de drogue et de prostitution, tout comme le premier cabaret de travestis à Montmartre : La Petite Chaumière, rue Berthe, au pied du Sacré-Cœur. Dans cette boîte minuscule tenue par «Monsieur Tagada», les travestis dansent entre eux et se produisent dans de petits ballets. Parmi les habitués du lieu, un jeune homme nommé Zigouigoui apostrophe les invités avec esprit. Quelques bals musettes sont aussi concernés, comme le Bal de la Montagne-Sainte-Geneviève, au 46 de la rue du même nom, surnommé le «bal des lopes». On y voit chaque fin de semaine une majorité d’homos et de lesbiennes de toutes les classes sociales, menés par la Grande Paulette, vedette du lieu. A la Bastille, il existe des bals au public mélangé, comme Les Trois Colonnes, rue de Lappe, fréquentés par des voyous qui font danser des éphèbes en casquette et foulards multicolores.

Ce petit monde est chapeauté par quelques figures de proue, personnages dont l’excentricité est tolérée, voire appréciée. Ainsi Charpini, un fantaisiste aux dons vocaux exceptionnels, qui forme avec le pianiste et ténor Antoine Brancato un duo irrésistible. Ils parodient les grands airs du répertoire lyrique en les ponctuant de reparties cinglantes ou cocasses. Charpini et Brancato chantent au Liberty’s ainsi qu’au Bosphore, cabaret élégant du 18 rue Thérèse, près de l’Opéra, qui sera bientôt rebaptisé Chez Charpini. L’autre grande figure du Paris homo de l’époque est O’dett (alias René Gil), qui a débuté au Liberty’s. En 1934, il prend la direction du cabaret Le Fiacre, 46, rue Notre-Dame-de-Lorette, une boîte qui fera sa réputation de camelot et de farceur. Se déguisant en vieille châtelaine, O’dett invective la clientèle entre deux chansons désopilantes et sa boîte reçoit la visite de nombreuses vedettes. Il ouvre ensuite La Noce, place Pigalle, qui deviendra en 1938 le cabaret-dancing Chez O’dett.

Sorte d’enseigne du mouvement lesbien, Suzy Solidor (1906-1983) a quitté sa Bretagne natale au début des années 20 pour devenir mannequin à Paris (cliquer sur son portrait). Sirène aux cheveux de lin coupés court, servant de modèle à tous les grands peintres contemporains, elle se lance dans la chanson et ouvre fin 1932 un cabaret au 12 rue Sainte-Anne, près du Palais-Royal, qu’elle baptise La Vie parisienne. Entourée d’un essaim de jeunes femmes élégantes et parfois androgynes, Suzy accueille le Tout-Paris dans une ambiance luxueuse. D’autres chanteuses lesbiennes ou bi suivront son exemple en ouvrant leur propre cabaret. Ainsi naît fin 1938 Chez Agnès Capri, rue Molière, voisine de la rue Sainte-Anne, qui attire une clientèle homo des deux sexes et devient la plaque tournante de l’intelligentsia parisienne, à commencer par Jacques Prévert. Outre quelques salons de thé attitrés et deux librairies spécialisées de la rue de l’Odéon, certaines lesbiennes fréquentent aussi Le Monocle, cabaret plus discret du boulevard Edgar-Quinet, sans vedette et réservé aux garçonnes. Elles y dansent en couple sous l’œil de la patronne, une maîtresse femme surnommée «Lulu de Montparnasse». Cette visibilité acquise par les homosexuel(le)s durant les Années folles sera brutalement balayée par l’Occupation.

V - Pendant l’occupation : Sexuellement coupables

La clandestinité sexuelle, c’est souvent à l’abri des vespasiennes. Fréquentées aussi par les soldats allemands.

Dans son roman « Pompes funèbres », Jean Genet évoque le souvenir de la «Drôle de revue» donnée en janvier 1940 au music-hall l’ABC, où O’dett faisait une imitation de Hitler en folle. Six mois plus tard, la drôle de guerre s’achève par la signature de l’armistice. Paris est occupé, mais la vie continue. Music-halls et cabarets reprennent leurs activités devant un public où se mêlent soldats et officiers allemands. Si les folles ont toujours droit de cité dans le Paris bei Nacht, c’est que les homosexuel(le)s n’intéressent pas directement l’occupant. La pression morale vient davantage des orateurs français favorables au «redressement national», et qui ne jurent que par la famille. Le mouvement zazou, caractérisé par son apologie de l’exubérance, des vêtements précieux en dépit du rigorisme ambiant et son aversion pour l’ordre nouveau, devient une forme d’exutoire pour certains jeunes homos. On les rencontre surtout dans le quartier Latin et sur les Champs-Elysées, près de l’Etoile. Alors que la danse est interdite, des bals clandestins sont organisés au rythme du swing. Bien que le climat ne s’y prête guère (surveillance policière, indicateurs et mesures de rétorsion font partie du quotidien), la drague continue, elle aussi, et notamment dans les vespasiennes. Certains cherchent à consommer sur place; d’autres, plus prudents, préfèrent fixer des rendez-vous. Aujourd’hui président de l’association Les Gais Retraités, Jacques Lemonnier avait 18 ans en 1941. Il se souvient: «J’ai fait de belles rencontres dans les pissotières. On y faisait d’ailleurs toutes sortes de rencontres. J’ai même couché avec des gars de Doriot. Et beaucoup d’Allemands homos draguaient à la "tasse" du Palais-Royal et dans celles du bas des Champs-Elysées…» Mais cette drague en extérieur n’est pas sans risques. La police française fait parfois des rafles dans les pissotières. Les gars pris en flagrant délit doivent payer une amende et peuvent faire quelques mois de prison. Lorsqu’ils en sortent, on les envoie le plus souvent comme travailleurs «libres » en Allemagne. Leur dossier porte la mention «homosexuel» et on leur réserve les travaux manuels les plus durs. Le fichage va bon train… Le climat s’assombrit davantage avec l’adoption, le 6 août 1942, d’une loi de répression homophobe, la première depuis l’Ancien Régime. Désormais, les homos doivent se faire le plus discrets possible.

Article publié dans un cahier parisien du Nouvel Observateur puis repris en partie sur le site de France Culture (auteur : Martin Pénet pour le paragraphe IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles) (1)


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(1) Les auteurs des autres parties me sont inconnus.

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Brève histoire des "homosexuels" français (1)

Publié le par Jean-Yves Alt

I - 1580 : le souverain des mignons

La grande mode ? Etre frisé et fraisé.

On voyait les « mignons » tout court, comme Grammont, Bellegarde ou Epernon, les «grands mignons», comme Quélus ou Maugiron et Joyeuse, enfin, «l’archi-mignon». Henri III s’était entouré d’une cour de jeunes hommes, beaux, intrépides et fringants bretteurs, qui défraya la chronique du temps. C’était moins leurs mœurs qu’on leur reprochait que leur penchant dispendieux.

Le bon peuple de Paris accusait son souverain de dilapider l’argent du royaume en parures et dotations pour ses amants «frisés et fraisés». Des libelles injurieux s’échangeaient sous le manteau dans les tavernes de la capitale. Le 4 février 1579, alors qu’il visite la foire Saint-Germain (6e), le roi fait jeter en prison des écoliers déguisés avec d’énormes fraises découpées dans du papier, qui l’ont moqué sur son passage. Et les folies continuent. En 1587, 500.000 écus sont prélevés sur les rentes de la ville pour être engloutis en fêtes, bals et colifichets destinés aux chers mignons. Le Parlement de Paris se fendit d’une remontrance au roi pour lui faire valoir qu’en attendant les pauvres crevaient un peu plus de faim… Deux ans plus tard, le moine Jacques Clément l’assassine et les mignons passent aussitôt à la trappe.

II - Le Grand Siècle des tapioles

Dès le XVIIe siècle, le quartier du Marais abritait le "beau vice". Lecture non expurgée des "Historiettes".

Paris, mai 1610. Henri IV est assassiné par Ravaillac alors que son carrosse, ralenti par la foule, piétine rue de la Ferronnerie (1er), devant l’actuel Banana Café. Ça, tout le monde connaît. Bon. Mais il faisait quoi, là, ce brave Henri IV ? Il allait où ? Ça, ça n’est pas dans les manuels d’histoire. Dommage. Parce que l’anecdote est savoureuse. D’après Tallemant des Réaux, il emmenait l’un de ses fils, Vendôme (prénom César), un bâtard (légitimé) qu’il avait eu avec Gabrielle d’Estrées, chez la belle Angélique Paulet, célèbre courtisane de l’époque, dans l’espoir de faire passer audit César, alors âgé de 16 ans, son «ragoût d’Italie» – comprenez, pour le rendre hétéro. Et donc, grâce – ou faute – à Ravaillac, l’affaire loupera si bien que César de Vendôme fut l’une des plus grandes «tapioles» du Grand Siècle (qui en compta pourtant beaucoup), au point que son hôtel (à l’emplacement actuel de la place Vendôme) fut rebaptisé par les mauvaises langues du temps «l’Hôtel de Sodome» (ça tombait bien, ça rimait).

Gédéon Tallemant (1619-1692), dit Tallemant des Réaux, à qui l’on doit cette précieuse précision sur l’assassinat du Vert-Galant, était issu d’une famille de la haute finance protestante. Il passa sa vie à noircir des cahiers où il croquait les grands de son temps, de préférence avec force détails scabreux, dans une suite de portraits qu’il appelait ses «Historiettes» (ou cliquer sur le livre). La première édition (expurgée!) des «Historiettes» ne vit le jour qu’en… 1834, et fit aussitôt scandale. Pensez ! Louis XIII y était décrit comme un pauvre type sans volonté, jaloux et colérique avec ses… amants, dont le fameux Cinq-Mars. Chez Tallemant, pas d’équivoque: le père de Louis XIV est une tante. A l’écoute de tout ce qui se murmurait dans Paris, Tallemant nous a laissé un portrait sans fard des mœurs du Grand Siècle. Le «beau vice» s’y étale avec une impudeur qui ravale les audaces de la presse trash anglo-saxonne à de la littérature de confessionnal. Boisrobert, vieillissant, se flatte-t-il de s’être «fait mettre deux fois dans le cul par un beau laquais».

Tallemant réfute : «Peu de temps après, il eut besoin d’un lavement. L’apothicaire eut assez de peine à faire entrer ce qu’il fallait dans son cul, tant il était étroit.» Comme Tallemant ne s’intéresse qu’aux gens bien nés, tout cela se passe pour l’essentiel dans le Marais (où habitait alors l’aristocratie). Ça nous rappelle quelque chose. Et quand Tallemant, vieux français oblige, écrit que Louis XIII était d’un naturel «assez gay», on se dit que c’est vraiment arrivé demain.

Sous Louis XIV, le cache-cache avec la police des mœurs

Les adeptes de la vie en plein air fréquentaient assidûment les bosquets des Champs-Elysées. Et pas pour y planter des choux.

C’est au début du XVIIIe siècle qu’on voit s’esquisser, à Paris, une «géographie de l’inversion», avec ses lieux de drague et de sociabilité. Celle-ci existait depuis longtemps, mais ce qui est nouveau, c’est qu’on dispose de documents l’attestant. En 1667, Louis XIV a décidé la création à Paris (dont il se méfie depuis la Fronde) d’une lieutenance générale de police. Le lieutenant général a les pleins pouvoirs pour informer le souverain de ce qui se passe dans la capitale. D’où une armée de mouches (indics) travaillant sous ses ordres et qui forment rapidement une véritable police des mœurs dans la capitale. On sait ainsi, grâce aux innombrables rapports, que les homos de l’époque ont leurs cabarets de prédilection, comme Poirier, rue des Etuves-Saint-Honoré (aujourd’hui rue Sauval, 1er), ou le marchand de vin La Marre, rue de la Harpe (6e). Le Faubourg-Saint-Antoine a lui aussi ses «bars gays» : La Tour d’Argent, Faubourg-Saint-Antoine ; La Croix d’Or, rue de la Roquette, ou le Soleil d’Or, rue de Lappe. De nombreuses guinguettes, aux portes de la capitale, sont également fréquentées des homos. Toutefois, la drague extérieure restait encore la plus courante. Les endroits abondaient, comme sur les quais, aux beaux jours, où des groupes de jeunes gens venaient se baigner nus dans la Seine sous le regard intéressé des adultes.

Mais la plaque tournante de la drague parisienne était assurément le jardin des Tuileries. Et pour consommer, il suffisait de traverser la place Louis XV (actuelle place de la Concorde), pour rejoindre les bosquets du bas des Champs-Elysées. Un siècle plus tard, c’était toujours vrai. L’allée des Veuves, bien connue des lecteurs des «Mystères de Paris», bordée de potagers et de guinguettes louches, n’était pas pour les enfants de chœur. Aujourd’hui, elle s’appelle l’avenue Montaigne.

III - La Gay Pride de Cambacérès

Grâce au duc de Parme, archichancelier de l’Empire, le Code Napoléon reste muet sur le chapitre de l’homosexualité.

Depuis leur construction, cinquante ans plus tôt, par le futur Philippe Egalité, les arcades du Palais-Royal n’ont cessé d’être un rendez-vous mondain, intellectuel et sexuel. Quartier général de la prostitution, l’endroit est aussi abondamment fréquenté des chevaliers de la «manchette». Avec, en prime, sous le Consulat et l’Empire, une attraction proposée gratuitement au bon peuple par le sieur Jean-Jacques Régis de Cambacérès, duc de Parme, archichancelier de l’Empire, altesse sérénissime et grande folle devant l’Eternel. Né en 1753 à Montpellier, fils d’un conseiller à la Cour des Comptes, Cambacérès traversera la Révolution sans perdre la tête. Fin juriste à l’intelligence aiguë, il joue, avec succès, la carte Bonaparte, qui en fait son second consul. Les mœurs du sieur Régis sont déjà connues comme le loup blanc, ce qui inspirera à Talleyrand ce mot splendide, alors qu’il voit un jour passer les trois consuls, Bonaparte, Cambacérès et l’insignifiant Lebrun: «Hic, haec, hoc» (celui-ci, celle-là, ça). Cambacérès emménage alors à l’hôtel d’Elbeuf (démoli en 1838), entre les Tuileries, où réside Bonaparte, et le Palais-Royal. A la belle saison, chaque soir ou presque, l’après-dîner est l’occasion d’un rituel immuable: Cambacérès, en grand apparat (entendez, disparaissant sous les falbalas), part se promener au Palais-Royal, suivi de ses fidèles «secrétaires», à la fonction décorative. Une sorte de Gay Pride avant la lettre et sans les watts. Les provinciaux de passage, ahuris, se poussent du col pour assister à la procession.

Avec l’Empire, Cambacérès est élevé à la dignité d’archichancelier. Il déménage au 56 rue Saint-Dominique, aujourd’hui 246 boulevard Saint-Germain (7e), mais n’en continue pas moins ses processions digestives au Palais-Royal. Sous la Restauration, les caricaturistes s’en donneront à cœur joie pour railler le souvenir de celui qui faisait un peu figure de «première dame» de l’Empire. Mais les homos, reconnaissants, devraient lui élever une statue. Grâce à Cambacérès, en effet, le Code civil, dit Code Napoléon, reste muet sur le chapitre de l’homosexualité (et comme on sait, qui ne dit mot consent), ce qui valut à la France, jusqu’à Pétain, d’avoir une des législations les plus tolérantes du monde.

Article publié dans un cahier parisien du Nouvel Observateur puis repris en partie sur le site de France Culture (auteur : Martin Pénet pour le paragraphe IV - 1919/1939 : Des années vraiment folles) (1)


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(1) Les auteurs des autres parties me sont inconnus.

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