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La Prairie des gazelles : éloge des beaux adolescents de Mouhammad al Nawadji [Poésie]

Publié le par Jean-Yves Alt

Les amateurs de littérature arabe vont se régaler avec cet ensemble de poésies composées ou recueillies par Mouhammad al Nawadji, Cairote de la première moitié du XVe siècle, entièrement consacré à l'éloge des beaux adolescents.

Avant de traduire La prairie des gazelles, René R. Khawam s'est toujours plu à être fidèle au texte et à ne pas éliminer ceux concernant les amours anticonformistes. En 1971, il présente la traduction des Délices des cœurs d'Ahmad Al-Tifâchi (1184-1253) aux éditions Jérôme-Martineau.

Les poésies arabes servent souvent d'écrin aux mots d'esprit. Le mot lui-même semble avoir une vertu magique. Ses fonctions sont multiples :

■ Les mots peuvent convaincre, ils peuvent aussi désarmer la vindicte d'un puissant, et par lui l'application même de la loi : Al Dalal comparaît devant l'émir de Médine pour acte de débauche avec un adolescent. Il doit subir les coups de bâtons prévus par loi. Les jeux de mots commencent :

« Quelle importance ont ces coups comparés à ceux que je reçois chaque jour !

- Qui donc te frappe ?

- Les instruments des musulmans.

- Etendez-le par terre et asseyez-vous sur son dos [aux bourreaux]

- Je vois que l'émir désire observer de quelle manière je me fais conjoindre.

- Relevez-le ! Que Dieu le maudisse ! Et faites-lui faire une promenade d'infamie à travers la ville en compagnie de cet adolescent. »

Sur leur passage, quelqu'un leur demande ce qui leur arrive.

« L'émir s'est transformé en agent de débauche en me laissant en bonne compagnie. »

Propos rapportés au Gouverneur :

« Rendez-lui sa liberté ! Que le Dieu Très Haut maudisse. »

■ Les poésies servent aussi aux justifications, soit pour défendre le choix des garçons face aux femmes, soit celui des adultes (face aux éphébophiles), soit aussi celui d'un certain type de garçon. Toutes invoquent de multiples métaphores souvent réitérées :

« Mais pourquoi voyager sur la mer / Quand on peut suivre si commodément / Les chemins de la terre ferme / Qu'irais-je m'occuper de poissons / Alors qu'attendent tant de gazelles en liberté. »

■ Elles sont rarement aussi directes que celle-ci :

« Il ne craint pas / D'avoir ses règles / Ne se plaint d'aucune grossesse / Et n'apparaît pas voilé / A ses regards. »

■ Le trait d'esprit, c'est aussi le jeu de mots. Ils pullulent dans La prairie des gazelles. Ce sont des «gazelles mâles» bien entendu ! Et le premier mot, c'est le nom de l'aimé sur lequel se cristallisent toutes les beautés du monde. L'invocation prend la forme de charade ; celle-ci fait aussi appel à la décomposition du nom en syllabes qui prennent alors un sens propre :

« La première partie de son nom se confond avec le cri de la brebis ; la fin évoque le contraire de l'humain. » (Mâ et djinn, divinité infernale qui a donné en français génie.)

■ La décomposition peut s'opérer en lettres :

« Le nom de celui qui m'a rendu orphelin commence par un regard. Si je n'arrive pas à capter ce début, est-ce à moi que reviendra sa fin ? (Ali commence par la lettre ayn qui signifie aussi oeil. Le reste du nom – li – signifie à moi.) »

■ Les formes même des lettres qu'inspire l'aimé peuvent refléter les formes de son corps :

« Le I vertical de sa stature, le U de sa tempe ensuite, et le O incurvé de son duvet pour me mettre à l'épreuve, ont fini par épeler mon oui. »

■ Le jeu de mots peut porter aussi sur la fonction de l'aimé, son métier. C'est le cas de tout le troisième chapitre de La prairie des gazelles. Au premier vers, donc, non plus le nom mais le métier ; et au dernier, un mot à double sens, l'un se rapportant à l'activité du garçon, l'autre au souhait du prétendant. Ainsi, à propos d'un grammairien :

« Duvet dépourvu de tout sens... à moins qu'en bonne grammaire il n'annonce à sa façon quelque tendre conjonction... »

■ Pour un sellier :

« Oui, il m'a soumis à sa loi, ce jeune sellier de la splendeur ! Quel plaisir j'aurais alors à seller ce poulain ! »

■ Il n'est pas un défaut physique qui ne soit transformé en objet érotique : les boutons blancs autour de la bouche deviennent « une parure supplémentaire... de perles ». Une cicatrice est faite pour s'y désaltérer. Le fou même, celui qu'on dit avoir été atteint par le regard des djinns, est « profondément humain et fraternel ». Et si le garçon louche, c'est que tout « simplement, sa beauté le rend si fier qu'il ne cesse de s'admirer les flancs ».

La prairie des gazelles est un recueil uniquement constitué de poésies. C'est ce qui donne son caractère de joyau.

Toutes ces poésies sont courtes (un ou deux, rarement trois, quatrains ou tercets).

Elles sont toutes destinées à faire chatoyer le désir de l'amant et leur seul destinataire est l'aimé.

Elles ont tout l'intérêt des billets doux, avec leur cortège de plaintes, de chuchotements érotiques, de consolations et parfois de ruses dont est coupable le cœur (on disait aussi le foie) lorsqu'il est épris. Ces poésies accompagnaient la plupart du temps un présent.

Cette situation n'est pas sans rappeler celle de la Grèce. Néanmoins, une différence essentielle entre les deux civilisations : l'aimé en Grèce ne pouvait être qu'un imberbe. Alors que les poètes du Moyen-Orient et du Maghreb des XIIIe et XIVe siècles admiraient le duvet :

« Ce qui sera pour toi fleurs printanières aussi bien que roses, c'est la végétation qu'on voit poindre sur ses joues et la lisière qui les borde. J'ai lu l'inscription brodée sur le duvet de son visage ; elle nous avise que la beauté ne provient que de chez lui. »

« J'ai souhaité qu'il lui vînt du poil sur les joues, dès qu'il se fut paré d'assurance et de fierté. »

■ La Prairie des gazelles : éloge des beaux adolescents de Mouhammad al Nawadji, éditions Phébus, 1991, ISBN : 2859401180

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Vie standard d’un vendeur provisoire de collants, Aldo Busi

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans ce roman, le héros, Angelo Bazarovi, de retour au pays natal, a trente ans. Il finit paresseusement des études supérieures tout en pratiquant des petits boulots pour gagner sa croûte : principalement la traduction et l'interprétariat.

C'est ainsi que le futur dottore, foncièrement intègre, s'acoquine avec un petit industriel, de la profonde province mantouane aux mille accointances politico-religieuses mafieuses, Celestino Lometto, gras du ventre, magouilleur et 100% hétéro, qui fait dans les collants en série : un mariage de la culture et de la vulgarité.

Celestino, non content de produire et de vendre des collants dans toute l'Europe, élargit son champ d'activité économique à d'autres produits d'un type plus stupéfiant.

Les aventures de ce couple cocasse, si dissemblable et pourtant si fort, régulièrement embarqué dans des tournées commerciales à travers l'Allemagne et jusqu'aux pays nordiques, forment l'essentiel de ce roman : Angelo servant de traducteur, et même plus, à cet industriel champion de l'anti-fisc et des combinazione.

Les disputes et réconciliations de ce couple, ainsi que leurs interminables conversations dans la plus pure tradition dialectique, sont des plus comiques.

On découvre aussi qu'Angelo est malheureux en amour et sans cesse à la recherche, sans vraiment se l'avouer, de l'âme-frère.

Mais Vie standard d’un vendeur provisoire de collants, c'est avant tout le récit d'une relation aberrante entre Angelo, l'intellectuel homo, et Celestino, l'entrepreneur.

Interprète, puis factotum, Angelo est pris au piège de Lometto, de sa femme méridionale Edda et de ses trois garçons passionnés de taxidermie à la folie. Il devra lutter pour se soustraire aux intrigues où les Lometto l'entraînent à son corps défendant, dans le délire rationnellement programmé de leur mégalomanie.

D'une structure narrative affinée à l'extrême, le roman est servi par une écriture dense et précise.

■ Vie standard d’un vendeur provisoire de collants, Aldo Busi, Éditions Robert Laffont, collection Pavillons, 1988, ISBN : 2221050088

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Une Jeunesse (1907) - La neuvaine du petit faune (vers 1920), Jacques Adelswärd-Fersen

Publié le par Jean-Yves Alt

Au travers de ce recueil de Jacques d'Adelswärd-Fersen [1880/1923], c'est aussi le visage de la jeunesse qui se dessine, avec ses joies et ses tourments, ses espoirs et ses désillusions. Hier comme aujourd'hui, l'amour est au cœur de cette rencontre entre l'écrivain et son lecteur.

Ceux qui auront la chance de découvrir ces textes d'Adelswärd – passionnant et émouvant – plongeront d'emblée dans un univers qui, pour être daté dans l'histoire, n'en sont pas moins infiniment proche par les échos qu'ils suscitent.

Jacques d'Adelswärd raconte dans cette nouvelle et ces poèmes – qui se lisent dans un seul souffle – son adolescence jusqu'à l'âge de quarante ans.

« Une jeunesse » évoque à travers le personnage de Nino, adolescent sicilien de quatorze ans, deux amours de l'auteur : l'un – dans une relation « paidérastique » – avec le peintre français Robert Jélaine ; l'autre pour une jeune fille Michaëla avec laquelle il « rencontrait tant de jeunesse et de gaieté » (p.72).

La découverte par l'oncle de Nino, de la relation entre son neveu et Jélaine conduit à la séparation immédiate des deux amants. Le devenir de l'adolescent est fixé : il sera prêtre.

Nino distingue au séminaire les enseignants « aux visages passifs, gras et contemplateurs », les « vicaires ambitieux, ou frères ignorantins » (p. 66) du Padre Seraphino qui enseigne l'Histoire Sainte : « le seul [être] mu par une foi sincère, un désintéressement absolu » (p. 66). Pour Nino, c'est un instant de lumière maladroitement recouvert par les ombres du quotidien :

« Ils passèrent là des heures inoubliables. Tantôt c'était le sacrifice d'Abraham et le beau corps juvénile de Jacob souriant déjà vers Dieu. Tantôt passait en frémissant la tendresse éperdue du Cantique des Cantiques, "Mon bien-aimé... mon bien-aimé... j'ai attendu jusqu'à l'aurore !... Mes lèvres ont soif de toi !" Et tantôt aussi, David adolescent dansait en rêve devant le roi Saül, plus léger, plus troublant, plus racé qu'une courtisane. » (p. 67)

Le père Seraphino lui obtient des permissions de sortie. Nino s'amourache alors d'une jeune fille ; le prêtre devient peu à peu jaloux de cette liaison.

Nino n'hésite pas à mettre en scène cœur et tripes, au péril de saigner très fort : il est avant tout l'amoureux, au risque de la fragilité, de la faille, de la souffrance d'aimer totalement, jusqu'au bout…

Le drame qui pointe est raconté sans une vulgarité de ton : il est également sans ambiguïté.

La rage de dire

« Une jeunesse » est aussi une nouvelle sur la rage de dire. En 1907, elle s'ouvre sur un terrain non déblayé où combattre reste pourtant possible avec cette passion dans les mots qui est le besoin d'être libre de choisir son attitude face à l'angoisse.

« Nino, ce n'est pas un crime ! Rien de ce qui touche à la Beauté n'est un crime ! Quand deux cœurs vont naturellement l'un vers l'autre et que dans cette union ils puisent de l'enthousiasme, de l'abnégation et ce frisson surhumain qui nous fait dominer la vie, même si ces deux cœurs étaient les seuls au monde mus par une affinité pareille, on doit les admettre et les respecter. À mesure que tu grandiras, mon petit, tu verras que l'Amour remplace la Religion ou si tu préfères, tu verras que la Religion, de divine, s'est faite humaine. La prière est devenue le baiser ! […] Or, ces temps doivent changer ! Nous avons le droit d'être libres, d'idéaliser nos sensations au milieu de la dignité des cœurs et de la pureté des esprits ! Place à toute la Passion ! Sois donc fier de l'élan qui joignit nos lèvres. Platon, Virgile et Phidias ont immortalisé autrefois ton geste. Ce que l'on appelle folie contre nature s'est perpétué de génie en génie, de douleur en douleur, d'espoir en espoir ! Un jour renaîtra la douce aurore... Et ce jour-là, toutes les étreintes deviendront admirables !... » (pp. 50/51)

« La Neuvaine du petit Faune » est constitué de neuf poèmes (restés inédits jusqu’à aujourd’hui [1]) que Jacques d’Adelswärd, à la fin de sa vie, a dédiés à un adolescent de Sorrente.

La littérature de Jacques Adelswärd-Fersen est-elle aristocratique et/ou décadente [2] ? Il s'agit surtout d'une violence exercée par l'auteur sur ses lecteurs. Cette violence prend toutes les formes. Si Adelswärd écrit « La Neuvaine du petit Faune » vers 1920 (et, publié seulement aujourd'hui), il a le courage de dire, dans son chef-d'œuvre, que constitue « Une jeunesse », son homosexualité.

A l'heure où l'on entrevoit un reflux de la sexualité érigée en système, l'expérience de vie de Jacques Adelswärd-Fersen conforte dans une recherche plus humaine de l'autre. Il dit, avec une sérénité qui n'étouffe pas la passion, que l'amour est aussi (d'abord ?) souffrance. Comment ne pas lui donner raison si on veut bien examiner, avec un minimum de lucidité, nos vies personnelles ?

Et si Jacques Adelswärd-Fersen en dénonçant la prison qui assigne une identité et contraint à être défini par une sexualité était un précurseur de quelques analyses de Michel Foucault ?

■ Une Jeunesse (1907) - La neuvaine du petit faune (vers 1920), Jacques Adelswärd-Fersen, Préface de Patricia Marcoz, Éditions Quintes-Feuilles, 153 p, 2010, ISBN : 9782953288537

[1] Ce recueil de poèmes appartient à l'exécuteur testamentaire de Roger Peyrefitte qui en a autorisé la publication par les éditions Quintes-Feuilles.

[2] cf. l'excellente préface de Patricia Marcoz.


Lire aussi : Dossier Jacques d'Adelswärd-Fersen présenté par Patrick Cardon (Cahier Gai-Kitsch-Camp) - Le non-conformisme à la Belle Epoque par Marc Daniel (revue Arcadie n°69 à 73)

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Au-delà du bien et du mal, un film de Liliana Cavani (1977)

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux hommes et une femme, dans leur tentative de vie commune, défient les tabous de la société allemande du XIXe siècle. Un film baroque, inspiré de l'œuvre du philosophe Nietzsche.

Liliana Cavani se moque des Nietzschéens. Elle ne s'adresse ni à eux, ni à tous ceux qui tiennent pour sacrée la « vérité » de l'histoire, grande ou petite, avec « Au-delà du Bien et du Mal ». L'image qu'elle donne du célèbre philosophe allemand est inattendue. Ce n'est pas du moins celle que se font les étudiants de philosophie.

Ce Nietzsche là (Erland Josephson), celui de Liliana Cavani, ne lit pas, n'écrit pas. Il mange, il boit, se drogue et s'il se retire dans son cabinet, ce n'est pas le cabinet de travail réservé aux nobles esprits, mais dans ce lieu où s'assouvissent les besoins plus prosaïques que provoque l'absorption massive de bière.

« L'âme allemande recèle des galeries et des couloirs, des cavernes, des cachettes, des oubliettes ; son désordre a beaucoup du charme du mystère. Et comme tout être aime son symbole, l'Allemand aime les nuées et tout ce qui est flou, mouvant, crépusculaire, humide et voilé; tout ce qui est incertain, inachevé, fugitif, évanescent ou en devenir lui paraît profond, où qu'il se trouve. »

À sa table de travail, le philosophe foulait aux pieds la vieille morale judéo-chrétienne et bâtissait le Surhomme. Dans le film de Cavani, dans la vie donc, Nietzsche rencontre Lou Andreas-Salomé. Intelligente et sensible, indépendante jusqu'à l'égoïsme, dominatrice, Lou (Dominique Sanda) est la correspondance vivante de ce à quoi il aspire. Elle, à proprement parler, ne lutte pas contre les vieilles valeurs. Elle vit en marge d'elles. Soumission corps et âme à la puissance du mâle, mariage, enfantement, sexualité normalisée ne la concernent pas. Nietzsche, fasciné, s'engage avec elle dans l'éblouissante aventure d'une relation à trois : Paul Ree (Robert Powell) qui partage l'amour passionné de Nietzsche pour cette femme d'exception sera le troisième membre de cette « Trinité ».

Aucune vulgarité en cela. Rien de ce « ménage à trois » avec lequel le théâtre de Boulevard aime faire ricaner les médiocres bien-pensants. Non, rien de cela. Mais une estime et un amour, réciproques, basés sans équivoque sur l'intelligence et le sexe entre Lou et Friedrich, entre Paul et Lou, entre Paul et Friedrich.

Ils s'y perdront. Le film se clôt sur la folie tragique de Nietzche, sur le « suicide » de Paul qui a fini par accepter son homosexualité, sur le mariage de Lou qui, parce qu'il lui était trop difficile d'aller jusqu'au bout d'une marginalité réprouvée, rentre d'une certaine façon dans le rang.

On peut faire reproche à la réalisatrice de se laisser aller à une complaisance pour les images de fellation, de sodomie, de sexualité agressive, images de cuisses ouvertes dans les bordels et de putain officiant sur un quai de gare. On peut être agacé de cette obstination à agiter le flambeau d'une provocation qui peut paraître dérisoire. On peut lui faire grief aussi que Lou ne soit que prétexte à déballer des fantasmes qui ne seraient qu'à elle. On peut trouver cela racoleur. Mais au bout du compte, il faut être bien sûr de soi pour rester indifférent aux questions que ce film soulève.

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L'adieu nocturne, Georges Imann (1926)

Publié le par Jean-Yves Alt

« L'adieu nocturne » est écrit sous forme d'un journal : celui de Robert Praloux étudiant et précepteur de Jacques Hersent, fils d'un ingénieur des travaux publics. Parce que son père est souvent parti sur les chantiers et que sa mère est fréquemment absente, l'adolescent se prend d'affection pour son maître.

Le père ne souhaite pas que son fils soit sous le joug d'une éducation contraignante. Ses consignes montrent qu'il refuse une instruction qui étouffe :

« — Et maintenant, monsieur Praloux, que ces petits détails sont réglés, laissez-moi vous souhaiter la bienvenue et aborder un sujet qui m'occupe plus encore que le baccalauréat de mon fils. Je vous ai dit tantôt que, dans mon esprit, l'aide intellectuelle que vous aurez à fournir à mon petit Jacques s'applique à sa préparation universitaire. […] Mais il y a plus. Je vous confie Jacques, non seulement comme un élève, mais comme un disciple, ou, si vous préférez (je vois que le mot vous a fait rougir) comme un jeune frère. Voilà pourquoi j'ai tenu à ce que ce maître fût à peine un aîné pour Jacques. Vous avez vingt-trois ans, il en aura seize au mois d'avril, c'est un écart suffisant pour créer entre vous des droits et des devoirs réciproques, tout en écartant beaucoup d'obstacles à la confiance que votre rôle sera d'éveiller en lui. […] Ce que je réclame de vous, Praloux, […] c'est avant tout une bonne, une salutaire, une apaisante influence sur lui. Ce pauvre enfant […] est parvenu à l'âge ingrat où l'être se replie sur lui-même, se dérobe et souffre silencieusement. Durant ces derniers mois, j'ai observé chez Jacques un changement d'humeur, une irritabilité, une mélancolie qui m'ont moins surpris que navré. Certaines raisons de cette transformation me semblent plausibles, d'autres me demeurent cachées. A vous donc de faire s'épanouir plus librement cette petite âme, d'étayer sa confiance et de l'appeler à la joie. Moins de grec et de latin si vous voulez et plus d'enthousiasme. Je ne doute pas, d'ailleurs, que vous ne m'ayez déjà compris à demi-mots. » (pp. 17/19)

Très vite, l'élève ressent une vive affection pour son professeur. Celle-ci est – sinon expliquée – largement suggérée par la considération qu'il ne trouve pas dans sa famille. Elle est renforcée quand Jacques découvre que sa mère entretient une liaison avec le chef des travaux de son père :

« J'eus bientôt la certitude morale que ma mère était devenue la maîtresse de Dombrowski et que leur cynisme n'aurait désormais plus d'égal que la trop grande confiance de mon père. Vous le jugez peut-être ridicule, mais moi je l'en estime d'autant plus. Ce sont les jaloux, que liante la peur d'être trompés, qui sont ridicules, et mon père, lui, avait une trop belle âme pour soupçonner seulement une pareille vilenie. » (p. 67)

Robert Praloux, le précepteur n'est pas insensible aux marques de tendresse de son élève qui n'hésite pas à l'embrasser :

« — Vous, Robert, je vous embrasserais !

Pour la première fois, je sentis contre ma joue le baiser de ses lèvres ; je le tins un moment serré contre ma poitrine. Ce fut une étreinte très longue, telle qu'aucune autre ne m'a jusqu'ici procuré d'extase.

— Mon petit Jacques, mon cher petit Jacques ! murmurai-je. » (p. 69)

« Qu'avait-il besoin de m'adresser ces paroles, d'appuyer d'un baiser cette nouvelle preuve d'amitié ? Tandis qu'il se serrait contre moi, qu'il approchait de moi sa bouche toute frissonnante encore de sanglots, ses joues où je goûtais une âcre saveur de larmes, n'étais-je point déjà à lui corps et âme, ne répondais-je pas à toute sa tendresse par l'amour qu'il avait éveillé dans mon cœur. » (p. 78)

Toute attirance vers un autre humain, même la plus passagère, la plus occasionnelle, doit, en réalité, être sexuelle. C'est bien ainsi qu'il faut lire le journal de Robert même si jamais Robert ne passe à l'acte :

« […] je découvre chaque fois avec un saisissement nouveau sa pure gracilité d'éphèbe qui me dévoile la lassitude ou l'abandon du sommeil. Durant la leçon, mes yeux s'arrêtent sur le dessin de sa nuque, sur ses cheveux légers. J'aime l'odeur fraîche et jeune de sa chair, le parfum de son souffle et ce regard un peu sombre dont il m'interroge comme s'il voulait saisir au vol ma pensée, prendre encore un peu de ce moi que je lui abandonne et que sa tendresse croissante toujours plus généreuse me restitue. » (pp. 45/46)

Si Jacques confie ces lignes à son journal, il reconnaît qu'il les passerait sous silence pour d'autres que lui. Ce qui ne l'empêche pas d'être relativement débarrassé de nombreux préjugés :

« Il y a dans ce commerce incessant d'un jeune maître et de son élève, dans cette cohabitation, cette intimité journalière, un élément de trouble dont seul un ascète ou un imbécile pourrait s'étonner. » (pp. 43/44)

En ce sens, « L'adieu nocturne » est une honorable étude psychologique : un roman sans fausse pudeur ni orthodoxie aveugle.

« Qu'importe si ce que j'écris est cynique. Un jour, peut-être, je m'étonnerai en relisant ces lignes. Mais c'est alors seulement que je serai hypocrite. […] Toute ma jeunesse perdue n'a été que l'espoir passionné de Jacques. » (p. 95)

Quand Jacques exprime le désir de vivre à Paris avec Robert, ce dernier refuse en dominant sa passion afin de ne pas trahir le contrat « signé » avec le père de l'enfant. Ce qui n'empêche nullement Robert de tenir un double discours sans pourtant obéir aux impératifs contradictoires de sa double pensée :

« Peut-être même ai-je tort de vouloir dominer ma nature par égard pour cet enfant, et, dans son propre intérêt, n'eût-il pas mieux valu ne pas m'opposer à ce qu'il demandait de moi ? Point n'est besoin des pédants efforts d'une physiologie allemande pour m'avertir que nul penchant ne se domine, que nous n'oublions pas, que nous ne nous domptons pas, que nous refoulons simplement, si bien qu'un jour ces désirs, un instant mâtés, se redressent plus impérieux et plus sauvages. Il se peut que je paie très cher les scrupules de ma conscience et que je me réveille plus abject que je l'eusse jamais été. » (p. 102)

Cet extrait est à rapprocher des refoulements de jeunesse de Robert quant à son homosexualité :

« Je n'ai pas eu d'amis, car je redoutais déjà leurs jeux bruyants, leurs fureurs grossières de petits mâles. […] Puis est venu le collège, l'éveil encore enténébré des sens et l'inexprimable angoisse des premières amitiés. Ma timidité, jointe à une sorte de pudeur, qui n'était alors peut-être qu'une hypocrisie de vicieux, m'ont préservé de leurs turpitudes, mais sans apaiser en moi cette soif d'inconnu que la vie ne m'a pas permis d'étancher. Et, de cette contrainte imposée, il m'est demeuré plus d'inquiétude que de profit, une sorte de refoulement douloureux, de déséquilibre, d'insatisfaction et de nostalgie. » (pp. 87/88)

Trois idées sur l'homosexualité guident finalement le roman de Georges Imann : l'homosexualité n'est pas contre nature ; elle est inguérissable ; son refoulement a des conséquences plus dommageables.

Admirable.

■ L'adieu nocturne, Georges Imann, Paris, A la Cité des Livres, collection L'alphabet des Lettres, 1926, 109 pages

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