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Mon frère et son frère, Hakan Lindquist

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dans le séjour, posée sur un poste de télévision, une photographie, un visage, celui d'un jeune garçon. - C'est qui, là ? dis-je en m'adressant à mes parents. - C'est ton frère, répond maman. - C'est ton frère Paul. Il est mort avant ta naissance, explique papa. »

Jonas commence alors un long travail d'investigation, un peu à la manière d'un Sherlock Holmes, il enquête pour essayer de mieux connaître ce frère absent. Ce frère avec qui il aurait aimé jouer, parler, rire et vivre. De questions en questions auprès de ses parents ou de Daniel, l'ami de la famille, il finira par en savoir un peu plus. Son obstination devient douleur pour ses proches, elle réveille en eux le malheur de la disparition, le deuil jamais conclu, la souffrance du manque et de la culpabilité. Ce qui n'était au début qu'un simple questionnement, une recherche d'attitude pour se construire, trouver sa propre image, devient une obsession et un risque. Pour Jonas, ne rien savoir de ce frère pourrait vouloir dire ne rien savoir de lui-même. C'est alors qu'il va découvrir le journal de Paul …et découvre l'intimité de son frère, ses photos, et des lettres. Ces mots aussi, surtout ces mots qu'il ne comprend pas, écrits en tchèque: tjuv milenec. Ahoj muj bratre ou encore : Mému malému Princi. Princi comme prince... Paul aimait les garçons, et un garçon en particulier, Petr, un jeune Tchèque libéré. Loin de s'en émouvoir, il est au contraire fasciné par leur histoire. Elle n'a duré que peu de temps, interrompue par la mort brutale de son frère, mais a été d'une rare intensité. Poussé par la curiosité, il parvient même à retrouver la trace de Petr après toutes ces années.

Mon frère et son frère, Hakan Lindquist

L'histoire est simple, belle, l'écriture sobre. Elle saisit le lecteur et le laisse en haleine jusqu'au dénouement. L'homosexualité y est traitée de deux façons : d’abord, celle de Daniel vécue avec beaucoup de culpabilité et, ensuite, celle épanouie et libre des deux adolescents, Paul et Petr. Un magnifique livre qui évoque l'homosexualité avec naturel et spontanéité.

Häkan Lindquist est né en 1958 en Suède. Il vit à Stockholm depuis l'âge de 19 ans, où il a travaillé auprès des enfants puis dans une librairie et un magasin de disques. L'écriture l'accompagne depuis son plus jeune âge mais il ne publie son premier roman « Mon frère et son frère» qu’en 1993. Autodidacte et curieux de tout, Häkan Lindquist offre une place de choix dans sa vie à l'art sous toutes ses formes : musique, sculpture, peinture, littérature.

■ Mon frère et son frère, Hakan Lindquist, Editions Gaïa, 2002, ISBN : 2910030962


Du même auteur : De collectionner les timbres


Lire l'article de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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Mon voyage d'hiver, un film de Vincent Dieutre (2003)

Publié le par Jean-Yves Alt

Vincent a quarante ans. Hanté par la figure de Schubert, cet homosexuel cultivé et fragile s'embarque avec son filleul Itvan pour un ultime et beau voyage : son Voyage d'Hiver. L'homme et l'adolescent traversent une Allemagne enneigée, battue par les vents et peuplée de fantômes. Entre blessures du passé et vastes chantiers de la réunification, l'homme tente de changer le regard d'Itvan sur ces villes, ces paysages, invoquant tour à tour l'histoire, la poésie, et la musique...

Au fil de ce parcours initiatique, fragmentaire et glacé, porté par les mélodies romantiques allemandes, l'homme voyage aussi à travers sa propre histoire. Nuremberg, Bamberg, Dresde... de retrouvailles avec d'anciens amants en rencontres de hasard, il laisse entrevoir à Itvan les traces de sa vie passée. Berlin, la fin d'une histoire, ils doivent se séparer. Mais désormais un lien indéfectible les unit en secret. Itvan ne sera plus le même. La musique peut cesser...

MON COMMENTAIRE : Un voyage dans la musique

Pourquoi inventer des fictions quand elles existent déjà en nous et autour de nous ? semble nous dire le cinéaste. Le film nous plonge dans une réflexion intime, introspective, des strates de vécu où s’entremêlent la vie et la mort, le passé et le présent, le culturel et l’émotionnel, l’amour et la perte.

C’est donc le journal d’un voyage mais aussi un roman d’éducation puisque le narrateur quadragénaire (que Vincent Dieutre incarne lui-même) est accompagné de son filleul, adolescent à qui il voudrait apprendre le monde. Histoire de passage de relais d’un quadragénaire homosexuel à un adolescent. Ainsi se croisent, sur les mêmes routes, deux regards : l’homme cherche l’Allemagne qui enchanta sa jeunesse, musique, littérature, forêts et intérieurs chauds, les Allemands qu’il y aima, le filleul apprend à mieux connaître celui qu’il accompagne. L’homme voudrait que son filleul le voie comme il est : respectueux des autres, aimant la musique, la vie. La musique et la poésie en effet portent le film, d’étape en étape, de rencontre en rencontre, lieder de Schubert essentiellement, du Roi de Thulé, sur un poème de Goethe, aux Voyages d’hiver. Tout cela se termine pour le quadragénaire et l’adolescent, à Euskirchen, avec les musiciens qui jouent Gute Nacht (bonne nuit), de Schubert : le narrateur peut s’endormir, Itvan, son filleul, écoutant la musique.

Les amants que Vincent Dieutre retrouve ont vieilli, leurs corps sont marqués, le désir éteint, mais ils se retrouvent dans ce qu’ils avaient autrefois partagé, l’amour, la musique, la poésie, la conversation... Toute la beauté du film est là, dans la pudeur avec laquelle celui qui a entrepris cette remontée dans le temps de sa jeunesse se met à nu, lui pour qui, aussi, la jeunesse est passée.

Pudeur jusque dans la rencontre avec un prostitué dans une chambre minable : après l’étreinte des corps que la caméra n’a pas montrée mais dont on aura eu seulement l’écho sonore, le narrateur demande à son compagnon d’un moment de lire une page qu’il lui tend, un poème. L’autre refuse : pour l’argent, on a les gestes de l’amour, mais quant au partage d’un poème, d’une émotion autre que mécanique, il n’en est pas question. «Notre époque a ceci de passionnant qu’elle est faite de citations, de recyclages, d’allers-retours ou d’interpénétrations des disciplines.» Vincent Dieutre n’aurait su mieux le dire que par la musique grave de ce film confidence.


Biographie : Vincent Dieutre est né en 1960. Il a soutenu un DEA sur «l’esthétique de la confusion» après avoir suivi des études d’histoire de l’art. Vincent Dieutre : Ancien élève de l’IDHEC et lauréat de la bourse Villa Médicis hors les murs, Vincent Dieutre a résidé à New York puis à Rome avant de se consacrer au cinéma. Auteur de nombreux écrits consacrés au rapport entre art et cinéma, il enseigne au département cinéma de l’université Paris VII. En tant que cinéaste, il explore les « limites entre le documentaire et l’auto-fiction », comme dans Lettres de Berlin (1988) et dans ses deux premiers longs métrages Rome désolée (1996) et Leçons de ténèbres (2000). Il réalise également pour la Lucarne d’Arte, une « médiation urbaine sur le quartier des grands boulevards parisiens ». Son dernier film Mon voyage d’hiver, qui se déroule dans une «Allemagne schubertienne et hivernale» est sorti en Octobre 2003.

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Un sujet de conversation, Sophie Simon

Publié le par Jean-Yves Alt

Cette identité qu'on lui refuse avec constance, Sophie Simon l'a trouvée dans les mots et le style, en retraçant un destin de femme, chaotique et désespérant. Pourra-t-elle continuer, être enfin une femme heureuse en étant romancière ? On ne le sait pas.

La narratrice d'« Un sujet de conversation », Marion, a toujours été une femme. Une petite fille qui ne parvenait pas à comprendre ce qu'elle faisait dans un corps de garçon. Ce trouble sur son identité,, elle l'a manifesté dès l'âge de 5 ans.

Un matin, avant de partir à l'école, sa mère -qui avait alors quatre enfants et était occupée à préparer la petite dernière - lui avait demandé de s'habiller seule : « Tout naturellement, j'étais allée prendre une des robes de mes sœurs et l'avais passée… ensuite revenue à la cuisine, fière comme toutes les gamines du monde qui se sont fait belles. Heureuse. » On imagine sans peine la suite : « Va finir enfermé, c'con là ! Va m'enlever ça, espèce de con. Et pis t'as pas intérêt de recommencer, sinon tu vas t'en rappeler, cinoque!»

« Je n'étais pas moi. Le regard d'autrui me voyait UN, j'étais UNE. Leur "réalité" et ma vérité ne coïncidaient pas, n'avaient jamais coïncidé. C'est aussi bête que ça. »

Marion alias Sophie Simon ne souhaite pas vivre « COMME » les femmes : à quoi bon, d’ailleurs, puisqu’elle est une femme ? La transsexualité ne se ramène pas à une affaire de garde-robe : il serait bon d’intellectualiser un peu plus les choses. Etre trans, ce n’est pas être discrète : « Je ne suis pas un homme devenu femme, je n’ai jamais été un homme ! »

Le lecteur est, avec elle, tour à tour révolté, humilié, blessé, plein d'espoir et accablé de désespoir. Mais personne, sûrement, n'a envie de l'entendre proférer cette vérité :

« J'ai souvent comparé la transsexualité au handicap ... Le tétraplégique détient dans son cerveau les commandes nécessaires à la mobilité de ses membres, mais les connexions de sa moelle épinière sont rompues, et son corps reste résolument immobile. La transsexuelle dispose de toutes les spécificités mentales qui déterminent la femme, elle se comporte comme telle pendant que son corps se masculinise obstinément. »

L’auteur : Sophie Simon est née en 1962 et vit à Dijon. Elle se consacre exclusivement à l'écriture depuis quelques années. Un Sujet de conversation est l'un des rares manuscrits qu'elle n'ait pas détruit.

Un sujet de conversation, Sophie Simon, Editions Stock, 232 p., ISBN : 2234056942, mai 2004


Lire aussi Je serai elle de Sylviane Dullak

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On n'écrit jamais pour le plus grand nombre par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

Je crois profondément au récit et à l’idée qu’un roman c’est, entre autres, l’occasion d’amener le lecteur à se représenter quelque chose qu’il ne veut pas se représenter. C’est quelque chose qui est impossible à faire dans la réalité, on ne peut pas rêver à votre place.

Christophe Honoré

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Paragraphe 175 : La déportation des homosexuels, un film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (1999)

Publié le par Jean-Yves Alt

Film événement, Paragraphe 175 lève le voile sur les histoires occultées de milliers d'homosexuels allemands internés dans les camps de concentration de l'Allemagne nazie. Des documents originaux uniques alternent avec les témoignages de survivants, évoquant avec amertume et ironie les traques, les persécutions et les crimes subis.

Avec à l’appui des photos, des vieux films et surtout huit témoignages poignants, Rob Epstein et Jeffery Friedman nous racontent, depuis les persécutions nazies contre les homosexuels jusqu’à leur déportation dans les camps de concentration, un chapitre caché de l’Histoire du troisième Reich. Et c’est au nom du paragraphe 175 du code pénal allemand datant de 1871 que le régime hitlérien arrêta entre 1833 et 1945, 100.000 hommes pour homosexualité et en envoya plus de 10.000 vers des camps. Seulement 4.000 d’entre eux survécurent.

LE PARAGRAPHE 175 : « Un acte sexuel contre nature entre des personnes de sexe masculin ou entre des êtres humains et des animaux est punissable d'emprisonnement ; la perte des droits civils peut aussi être imposée. » Code pénal allemand 1871

Entre 1933 et 1945, selon les archives des Nazis 100.000 hommes furent arrêtés pour homosexualité. Plus de 10.000 d'entre eux furent envoyés dans des camps de concentration. Le taux de mortalité des homosexuels prisonniers dans les camps est estimé à soixante pour cent. À peine 4000 d'entre eux survécurent. "Peu" ont été envoyés dans les chambres de la mort. Esclaves des camps, victimes de tortures physiques, castrés ou cobayes pour des expérimentations médicales, ils devaient tous arborer le triangle rose. Le fait que les homosexuels furent emprisonnés dans les camps de concentration est relativement connu aujourd'hui. En revanche on ignore généralement que beaucoup d'entre eux ont continué à subir des persécutions dans l'Allemagne de l'après-guerre. Le Paragraphe 175 n'a été aboli en Allemagne de l'Ouest qu'en 1969, et nombre d'homosexuels emprisonnés pendant la guerre sont restés en détention après la libération.

Ils n'eurent pas droit à des réparations de la part du gouvernement allemand et tout le temps qu'ils passèrent dans des camps fut déduit de leur retraite. Dans les années 50 et 60, le nombre de condamnations pour homosexualité en RFA ont été aussi importantes qu'à l'époque des Nazis.

Aucune mention de ces crimes ne fut faite au procès de Nuremberg en 1946. Le travail de recherche, les monuments aux morts et les musées passent sous silence le sort des déportés homosexuels dans les camps de concentration Nazis. Dans les années 90, des chercheurs ont commencé à se documenter sur les histoires personnelles de ces hommes qui portaient le triangle rose. Le premier organisme à prendre en compte la persécution des homosexuels par les Nazis fut le Musée pour la Commémoration de l'Holocauste à Washington ; il encouragea des survivants à sortir de leur silence. En 1995, huit survivants ont publié une déclaration collective pour réclamer la reconnaissance de leur persécution.

LES TEMOIGNAGES

PIERRE SEEL : Quand l'Alsace-Lorraine fut annexée en 1940 les Nazis ont systématiquement commencé à éliminer les éléments antisociaux. Ils ont donné l'ordre à la police française d'établir les tristement célèbres "Listes roses" pour suivre la trace des homosexuels. Pierre Seel qui avait alors 17 ans fut une de leurs victimes. Il fut interrogé sur sa sexualité et sur son engagement supposé dans la résistance avant d'être incarcéré dans les camps de Schirmeck et de Struthof. À la fin de l'année 1941 il fut forcé comme des milliers d’Alsaciens de rejoindre l'armée allemande. Libéré par les soviétiques il fut autorisé à rentrer dans sa famille en acceptant la condition de ne jamais divulguer les circonstances de son arrestation.

GAD BECK : Il est né en 1923 dans une famille juive et chrétienne. Il fut étiqueté comme "demi-juif "en 1933. Pour éviter l'intolérable acharnement dont il était la cible, il réussit à convaincre ses parents de l'envoyer dans une école juive de garçons à partir de 1935. En 1941 il rejoint un groupe de résistants juifs dont la tâche était de trouver des cachettes et de la nourriture pour les juifs. Arrêté peu avant la libération, il émigre en Palestine en 1947. De retour en Allemagne en 1979, il devient l'un des responsables de la communauté juive de Berlin.

HEINZ DSRMER : Heinz Dšrmer est né en 1912. Après avoir été scout il fut contraint d'adhérer au mouvement de la jeunesse hitlérienne. Il s'en fit exclure en 1935 à cause de son homosexualité. Incarcéré à plusieurs reprises, il a passé presque dix années de son existence en prison ou dans des camps de concentration. Après la guerre il fut de nouveau arrêté en 1949, 1951 et 1959 pour violation du paragraphe 175 et passa 8 années supplémentaires en prison. Après sa dernière libération en 1963 il retourna vivre à Berlin avec son père. En 1982, il demanda des réparations au gouvernement allemand. Sa demande fut rejetée.

HEINZ F. : Heinz F. (né en 1905) a vécu dans le milieu de la bohème homosexuelle des années 20 et 30 à Berlin et à Munich. A partir de 1935, il fut interné pendant près de neuf ans dans des camps nazis. Au départ, Heinz F. voulait apparaître masqué puis la force de son témoignage l'a emporté, il a parlé à visage découvert.

ALBRECHT BECKER : Le photographe allemand Albrecht Becker est mort le 22 avril 2002. Né en 1906, il fut l'un des rescapés de la répression engagée par le régime nazi contre les homosexuels à partir de 1933, au nom du sinistre paragraphe 175. Arrêté en 1935 pour homosexualité, Becker fut emprisonné pendant trois ans à Nuremberg. Il raconte, dans le film (Paragraph 175, par Epstein et Friedmann, sorti en 2000), que, en rentrant chez lui, l'absence des hommes partis à la guerre ou en prison l'incita à s'engager dans l'armée allemande pour partir vers le front russe. C'est là qu'il se mit à faire des photographies. «Pendant la guerre, j'ai été blessé au bras, ce qui m'a sauvé, mais ma ville, Hambourg, a été entièrement détruite». Entre 1957 et 1988, Albrecht Becker gagne sa vie en tant que chef décorateur, notamment pour des comédies musicales filmées. Mais depuis 1943, pratiquant sur lui-même le tatouage et le piercing, c'est la totalité de son propre corps que Becker a décorée, en modifiant peu à peu son apparence et en photographiant ses transformations. En 1999, le photographe français Hervé Joseph Lebrun présentait en France les images d'Albrecht Becker.


Lire aussi sur ce blog :

- Télévision : Un amour à taire un film de Christian Faure

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux


Lire aussi sur le web : STRUTHOF-NATZWILLER

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