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Salutaire vengeance

Publié le par Jean-Yves Alt

L'Odyssée raconte la naissance du droit, fondée sur une philosophie tout à fait inédite. On ne trouve ni concept ni jargon dans le récit des aventures d'Ulysse. Mais une idée simple : un homme bafoué rentre chez lui après dix ans d'errance et trouve sa maison occupée par des prétendants, tenue par une épouse (Pénélope) qui n'a rien de la vertueuse que la légende s'empressera de décrire.

Il se venge et fonde ainsi un ordre nouveau, fait d'assemblées et de lois, où le pauvre sera protégé contre le fort, où la parole réglera les conflits.

C'est sur fond d'histoires merveilleuses qu'Homère raconte la naissance des institutions politiques.

Lorsque Ulysse rentre à Ithaque, sous les traits d'un mendiant, il assiste à la querelle des prétendants, aux tentatives de son fils Télémaque pour repousser ces derniers, aux disputes quant à la légitimité du futur roi... bref, à un condensé de la vie politique de son temps. Il décide de se venger.

La vengeance d’Ulysse n'est jamais gratuite et n'est pas non plus inspirée par les dieux : elle dépend seulement de lui, afin qu’il se réalise et se réconcilie avec lui-même comme avec le monde. Elle allège sa douleur de victime en même temps qu'elle fonde son honneur.

La vengeance d’Ulysse fondera ainsi jusqu'à la royauté retrouvée. Car il tire de sa trop longue absence la conclusion suivante : le système politique en vigueur à son départ ne peut assurer durablement la survie et le bonheur d'une population encline aux honneurs et à l'argent.

Après avoir massacré les prétendants et retrouver sa légitimité, il réorganise Ithaque en un système où il est possible de repérer les traces des premières règles juridiques du monde occidental : les articulations du pouvoir (l'assemblée et le conseil), la distinction entre sphère publique et sphère privée, le système judiciaire mis en place (du pardon à l'exécution)...

La vengeance, tel serait, en dernière instance, le ressort de la démocratie.

La démocratie ne serait pas ainsi une expérience tirée de savants traités philosophiques, mais, au contraire, une nécessité métaphysique ressentie par un homme bafoué.


À lire : Ithaque : Héros, femmes et pouvoir entre vengeance et droit, Eva Cantarella, Albin Michel, Collection : Bibliothèque Albin Michel Histoire, 2003, ISBN : 2226136800

Pendant qu'Ulysse baguenaudait loin de son royaume, à Ithaque demeurait Pénélope dans son palais mis à sac. D'où le renversement méthodologique, étonnamment fécond, qui sert de ligne directrice à cet essai et qui consiste à se demander ce qu'il se passait à Ithaque en l'absence d'Ulysse. S'ordonnent ainsi les trois parties du livre : Ithaque sans Ulysse, Ulysse vers Ithaque et Ithaque avec Ulysse.

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Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Pierre Seel [et Jean Le Bitoux]

Publié le par Jean-Yves Alt

La déportation des homosexuels est une tragédie ignorée en raison de l'indifférence de l'histoire officielle et du silence des rares survivants. Pierre Seel, l'un d'entre eux, s'est replié sur son secret pendant plus de quarante ans. Il livre dans ce livre, avec une dignité et une simplicité poignantes, le récit d'une existence ravagée par une souffrance enfouie sous l'opprobre et la honte.

Le destin de ce cadet d'une famille bourgeoise de Mulhouse, catholique et fervente, a basculé sur un incident qui aurait pu être anodin, sans l'arbitraire policier français. Lors d'une étreinte furtive d'un soir, dans un square de rencontres, un inconnu lui vola sa montre. Au commissariat où il déclara le lieu et l'heure du larcin, il fut aussitôt inscrit sur le fichier des homosexuels de la ville.

Trois ans plus tard, la Gestapo ainsi bien informée l'a arrêté, torturé, violé et envoyé au camp de Schirmeck.

L'ordinaire de la terreur. Pierre Seel a découvert là l'ordinaire de la terreur concentrationnaire, les sévices, les humiliations, l'âpreté des rapports entre déportés, aggravé par ce ruban bleu sur sa vareuse, stigmate du "délit sexuel" compris de tous et qui l'isolait. Il raconte son angoisse lorsque le haut-parleur hurlait son nom, car c'était parfois pour pratiquer sur lui des expériences pseudo-médicales. Et ce moment d'effroi insoutenable, quand au milieu du carré formé par les internés brutalement convoqués, il a vu périr le garçon qu'il aimait, Jo, âgé de dix-huit ans comme lui, livré nu aux chiens, la tête coincée dans un seau qui amplifiait ses cris.

Puis, ce fut l'enrôlement forcé, en tant qu'Alsacien, dans l'armée allemande, la traversée de l'Europe jusqu'au front russe, périple absurde et misérable d'un soldat improvisé, d'un anti-héros qui, un jour, en Yougoslavie, a tué un partisan dans un corps à corps, parce que c'était lui ou l'autre. De cette période ne lui restent que des bribes de souvenirs. Il s'évertuait à survivre en s'effaçant, "obsédé par le souci de ne jamais (se) faire remarquer". Depuis, les événements s'esquivent dans sa mémoire.

Au retour, la guerre était finie, mais l'espérance aussi. Pierre Seel a continué de s'effacer dans un mutisme blessé, dans la construction volontaire et désespérée d'un couple et d'une famille normalisés. Longue et pathétique peine perdue qui l'a mené au seuil de la folie. Cet homme égaré n'a pu se retrouver qu'en parlant, puis en écrivant ce livre, à soixante-dix ans. L'Etat a tardé à lui reconnaître le titre de déporté, la bureaucratie obstinée lui demandant de produire deux témoins, cinquante ans après. Le témoin, c'est lui, qui a eu l'héroïsme de rompre le silence.

■ Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel, Pierre Seel [et Jean Le Bitoux], Éditions Calmann-Lévy, 1994, ISBN : 2702122779


Lire aussi sur ce blog :

- Postface de l'édition allemande de « Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel »

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- TÉLÉVISION/HISTOIRE : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure

- CINÉMA « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

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The celluloïd closet, les homosexuels (re)vus par Hollywood (1995)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un cliché peut en cacher un autre. Comment fonctionne la machine à fabriquer des idées reçues, si utiles, mais tellement redoutables ? [...]

[…] L'influence des médias sur notre perception de la sexualité est un autre bel exemple de perpétuation des stéréotypes. Nous reproduisons, même sans nous en rendre compte, les attitudes et comportements véhiculés sur le sujet par la pub, la télé, le cinéma ou Internet […]

Une autre minorité est la cible des clichés en tout genre. Ce sont les gays et les lesbiennes. L'histoire de leur représentation dans le cinéma illustre bien ce phénomène. «En cent ans de cinéma, l'homosexualité n'est apparue que rarement à l'écran. Et toujours comme une chose risible, pitoyable ou parfois même effrayante», peut-on lire dans le livre, intitulé «The celluloid closet», que consacre au sujet Vito Russo.

En résumé, entre 1890 et les années 30, le cinéma hollywoodien dépeignait l'homosexualité comme un objet ridicule, un élément comique. Le personnage de l'homo efféminé était populaire et n'avait rien de menaçant à l'époque. Des années 30 aux années 50, des groupes de femmes et d'associations religieuses ont accusé l'industrie du cinéma d'immoralité. Pour se protéger, Hollywood a pratiqué l'autocensure, préférant purement et simplement bannir la figure de l'homosexuel pendant cette période.

L'avènement des mouvements féministes et des groupes de revendications homosexuels dans les années 60 et 70 va permettre de relâcher la pression. Gays et lesbiennes vont refaire leur apparition à l'écran, mais le plus souvent dans la peau de personnages dangereux ou violents. L'homophobie laisse des traces... Ce n'est qu'à partir de 1990 que la situation va peu à peu s'améliorer. Les personnages homosexuels apparaissent plus nuancés et se rapprochent de la représentation des hétéros. Le succès de films comme «Philadelphia», «Gazon maudit» ou «In & out» contribuera à ce mouvement. […]

La culture du cliché ne date pas d'hier. Et pour cause, elle renvoie à la question plus fondamentale de l'identité, qui se pose dès qu'un Autre existe. […]

par Laurent RAPHAËL, La Libre Belgique, 21 août 2003


À voir : - THE CELLULOID CLOSET, DVD, ARTE Editions, 2003

À lire :

- L'homosexualité à l'écran, Bertrand Philbert, Editions Henri Veyrier, 1984, ISBN : 2851993364 (cet ouvrage date un peu, mais constitue une excellente présentation au sujet)

- Cinémas homosexuels, collectif sous la direction de Jean François Garsi, Editions Papyrus, collection CinemAction, 1983, ISBN : 286541048X

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Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Décidément, les hommes et les femmes, chez Francis Scott Fitzgerald, sont toujours confrontés, comme à la fatalité les héros tragiques, aux deux mêmes épreuves que sont celles de l'amour et de l'argent.

Dès lors que la Grande Guerre puis le krach de 1929 eurent marqué la jeunesse de l'auteur, il cultiva le goût européen du malheur, aima à ne faire donner de vraie mesure qu'à la faiblesse, qu'à la fragilité des « sans-carapace ».

Le charme de ses histoires, alors, comme ici dans un florilège de nouvelles publiées entre 1920 et 1940, c'est le refus d'associer échec et sordide, échec et violence, échec et dénonciation. Tout en élégance, leur naufrage économique ou sentimental (quelquefois les deux) pare au contraire les antihéros de Fitzgerald d'une grâce quasi puérile. Des enfants, ils ont le regard pur et noble, qui, ne s'intéressant qu'à la beauté des êtres et des choses, ne les évalue jamais : on se quitte, on se ruine, on se suicide, on tue là comme on vide une flûte de champagne glacé après un charleston, avec cette étrange légèreté qui, à propos du cosmopolitisme frénétique des mondanités de l'entre-deux-guerres, fit si judicieusement parler d'années folles...

Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald (Nouvelles)

Dans presque tous ces textes, une homophilie discrète, mais évidente, pousse Fitzgerald à beaucoup insister sur le physique avantageux des hommes, sportifs, soignés, le sex-appeal toujours irradiant ; mais il dote leur caractère et leur comportement d'une ambiguïté troublante qui les féminise délicieusement : ni bellâtres ni vrais loosers, aux chausse-trapes du cœur et de l'or, tous ces dandys, finalement plus courageux qu'ils ne le pensent, opposent le plus souvent le caprice chevaleresque d'aller jusqu'au bout d'eux-mêmes en pensant à un(e) autre, fût-ce en passant par le pire... sans doute seulement semblable, après tout, à un mauvais rêve.

■ Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald, Le Livre de Poche, 480 pages, 1996, ISBN : 978-2253139683


Du même auteur : Fleurs interdites

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Au bonheur des voleurs d'âmes par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Chacun sait que les gens ne sont pas vraiment libres, que nous sommes influencés les uns par les autres, de l'éducation que nous recevons de nos parents jusqu'aux doctrines que nous apprenons, sans parfois nous en rendre compte, des églises officielles. Même les romans exercent, semble-t-il, des effets décisifs sur la vie des gens, poussant ainsi don Quichotte à se livrer à des combats contre des moulins à vent. On sait aussi que ces «presque choix» nous amènent à faire quelques bêtises qu'on regrette plus tard, comme se marier avec une personne qui ne nous convient pas ou suivre des études qui nous déplaisent afin de contenter nos parents.

Mais on dit également, peut-être seulement pour se consoler, que ces bêtises sont aussi des leçons, qu'elles nous révèlent bien des choses sur nous-même, ne serait-ce que l'ampleur de notre naïveté. De plus, parmi ces «presque choix», tout un chacun sait distinguer entre être obligé de donner son sac à un voleur qui vous menace d'un revolver, et s'endetter chez Cartier afin de satisfaire les désirs de diamants d'un beau danseur.

On dit que, dans le premier cas, on ne choisit guère, tandis que dans le second on choisit bel et bien, en dépit des regrets que nous pouvons avoir par la suite. Ces dettes-là sont le prix de notre liberté et nous ne voudrions pour rien au monde que Cartier ne vende plus de bijoux à ceux qui s'endettent pour les acheter. Or il semble que, de nos jours, le fait d'entrer dans une secte ou devenir le patient d'un escroc autoproclamé psychothérapeute ne relève plus de cette bêtise ordinaire ou de ces «presque choix», mais de phénomènes bien plus inquiétants. C'est pour cela que l'Etat s'est senti obligé de réagir dès lors qu'une personne regrette de tels choix.

En 2001 fut créée une nouvelle infraction visant à les faire passer pour des non-choix, afin de punir ceux qui ont poussé à les faire. Cet état de non-liberté est défini par la nouvelle loi comme une «sujétion psychologique» résultant de l'exercice de «pressions graves ou réitérées» ou de «techniques propres à altérer» notre jugement, pour nous conduire à un acte ou à une abstention qui sont «gravement préjudiciables» (art. 223-15-2 du code pénal).

En 2004, une loi visant à réorganiser les psychothérapies s'est inspirée aussi de cette idée de «sujétion psychique» à la suite du controversé amendement Accoyer, même si l'on attend encore les décrets d'application qui rendront compte de sa véritable portée.

Si l'on veut comprendre ce que veut dire cette idée de «sujétion psychologique», il faut prendre la peine de lire Sortir d'une secte de Tobie Nathan et Jean-Luc Swertvaegher, les Empêcheurs de penser en rond (2003). Produit d'un travail au sein du centre Georges-Devereux à Paris-VIII, ces auteurs soutiennent qu'aussi bien l'affiliation sectaire que le fait de suivre des psychothérapeutes charlatans est le résultat d'un phénomène qu'ils qualifient de «vol d'âme» :

«De nos jours, dans une société du contrat social, liant les individus singuliers, que l'on cherche à rendre des "sujets éclairés", des personnes sont capturées au su et vu de leurs familles et des autorités. [...] c'est leur âme qui est objet de convoitise. Leur âme ; ce qui les anime, ce qui en fait des êtres autonomes, mus par leur propre volonté ­ c'est de la capture de cette âme que des organismes aux intentions malveillantes attendent des bénéfices.» Ceci se passe sans qu'«aucune pression psychique, aucune violence susceptible de poursuites judiciaires ne s'exerce sur l'adepte pour obtenir sa conversion. Cela va de soi car ce qu'il faut obtenir de lui c'est son consentement, son désir [...]. Le contraste entre l'assujettissement que perçoivent les proches et la participation à un contrat librement consenti que présente l'adepte constitue l'une des spécificités de ce type de problème.»

Un lecteur naïf pourrait penser que ceux qui partent avec une secte à la recherche de leur «jumeau cosmique» dans une lointaine ville du Mexique, quittant enfants en bas âge, conjoint et travail, ont probablement quelques petits soucis. Mais non ! pensent ces auteurs. Ceci n'est qu'un préjugé de psychanalyste voué à rendre les victimes responsables de leur malheur, disent-ils, leur faisant croire que si elles ont emprunté ces voies, c'est qu'elles «ont des problèmes», et donc qu'à leur manière elles sont responsables de leurs choix. Faux ! Ceci peut arriver à n'importe qui, car la puissance qui s'exerce sur les victimes n'est rien d'autre que de la «sorcellerie», les victimes étant bel et bien possédées. Leur plume ne tremble pas en écrivant cela, bien au contraire. Ils ont le courage que donnent la vérité et la lutte pour la justice. On est donc conduit à se poser la question : pour répondre à cette insécurité psychique grandissante, doit-on espérer que les fameux décrets que l'on attend afin de réorganiser la santé mentale transforment enfin les psychanalystes en exorcistes ?

Qui sait ? Peut-être au moment même d'écrire ces lignes, suis-je complice d'une puissance maléfique. N'est-ce pas ce qu'on disait jadis, aux temps de la chasse aux sorcières, de ceux qui se moquaient des «diableries» ? La vérité sur cela, en tout cas, vous ne la saurez jamais, car il est bien connu que le diable est un sacré menteur.

Libération, Marcela Iacub, mardi 22 février 2005

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