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La chatte à deux têtes, un film de Jacques Nolot (2002)

Publié le par Jean-Yves Alt

Triangle amoureux dans un cinéma porno. La caissière, ancienne prostituée, abuse de la naïveté de son jeune projectionniste pour draguer un homme de 50 ans, écrivain et ancien gigolo, tandis que ce dernier se sert de la complicité de la caissière pour draguer le jeune projectionniste...

LE REALISATEUR : Jacques NOLOT

Jacques Nolot arrive à Paris à 17 ans sans diplômes pour vendre des légumes. Deux ans plus tard, il s'inscrit dans un cours d'art dramatique qui lui permet de faire de nombreuses rencontres dont celle déterminante d'André Techiné. Avant d'apparaître dans Hôtel des Amériques en 1981, Jacques Nolot fait une petite apparition dans Molière et Charlots contre Dracula. Sa collaboration avec Techiné se poursuit dans les années qui suivent. En 1983, le cinéaste adapte une de ses pièces pour tourner un moyen-métrage, La Matiouette, pour lequel il lui offre le rôle principal. Jacques Nolot fait ainsi des apparitions dans Rendez-vous (1984), Le Lieu du crime (1985), Les Innocents (1987), Les Roseaux sauvages (1993) et Ma saison préférée (1994). En 1991, André Techiné s'inspire d'un récit autobiographique de son ami pour écrire le scénario de J'embrasse pas.

La carrière de Jacques Nolot est ainsi marquée de rencontres. Il collabore deux fois avec Patrice Leconte, Danièle Dubroux, Claire Denis et Paul Vecchiali, signant même le scénario du Café des jules mis en scène en 1988 par ce dernier. L'acteur est le plus souvent relégué dans des rôles secondaires dont il se fait une spécialité. On le retrouve chez différentes générations de cinéastes comme Jean Becker, Jacques Demy, Noémie Lvovsky, Luc Moullet ou François Ozon.

En 1986, l'insistance de son entourage et notamment d'Agnès Godard le pousse à passer à la mise en scène. Il tourne le court métrage Manège. Il faut alors attendre onze ans pour le voir passer au long avec L' Arrière-pays, récit autobiographique autour de son retour au village natal au moment de la mort de sa mère.

Parole à Jacques Nolot

Jacques Nolot décrit son nouveau film comme une histoire d'amour : « Il y a ce petit clin d'oeil en dérision, avec cette chanson d'amour "te quiero, te quiero, l'amor, l'amor". Beaucoup de ceux qui viennent là sont en manque d'amour. Je ne sais pas s'ils vont en trouver, mais il faut bien aller quelque part... C'est ce qui donne une dimension tragique à tous les personnages, elle est particulièrement forte chez l'homme de cinquante ans. »

Jacques Nolot, également scénariste du film, a écrit des dialogues plutôt crus : « J'écoute beaucoup la rue, et j'écris comme je parle. Je ne sais pas faire autrement. Mon écoute, ma lucidité, mon regard sur les autres me donnent sans doute plus d'acuité dans les dialogues, et de générosité dans ma façon de filmer. »

Jacques Nolot revient sur ses appréhensions à filmer des scènes de sexe : « Ce film me faisait peur. C'est très difficile de filmer le sexe. Je ne voulais pas de plans fixes, la caméra, toujours, effleure, glisse, et passe sur les corps comme quelque chose de sensuel, d'un peu érotique. J'ai essayé d'être le plus simple possible. Pas de gros plan, on verra ce qu'on verra, et ce qu'on en retiendra. »

MON COMMENTAIRE : Un film plus symboliste que réaliste de Jacques Nolot

Voilà un film aussi étrange et surprenant que son titre le laisse supposer. Plantant sa caméra dans un cinéma pornographique, Jacques Nolot en filme la faune et s'essaie à capter les émotions et les sentiments des hommes qui y défilent. Construit autour de perpétuels allers-retours entre une salle qui se remplit progressivement et dans laquelle la frustration le dispute au voyeurisme, et une caisse qui voit discuter la volubile ouvreuse avec ses quelques clients sympathiques, le film de Jacques Nolot interroge une humanité différente, secrète, voilée et plonge les yeux qui d'ordinaire provoque plutôt un détournement des regards.

Dans cette salle surchauffée aux sièges usées et aux spectateurs de tous âges, certains viennent exercer un voyeurisme presque banal tandis que d'autres profitent de l'atmosphère de la petite salle pour vendre leur corps et profiter de la frustration de certains spectateurs. Les langues se délient et les pantalons s'ouvrent, on parle cru et on montre sans fard. La salle, qui n'accueillent plus de couples depuis des années comme le regrette un habitué, devient un marché interlope qui voit se mêler travestis et homosexuels se prostituant sur un coin de siège ou contre un mur pour un peu d'argent. Une seule constante à tout cela : la misère sexuelle qu'exprime aussi bien les actes des spectateurs que le discours de la seule femme du film, une ouvreuse désabusée et de ses rares amis.

Mais si le film en montre beaucoup, il offre également matière à réflexion surtout à travers le personnage interprété par Jacques Nolot, vieil homosexuel quelque peu désabusé de voir l'amour réduit à si peu par l'argent et le SIDA. Beaucoup de corps pour illustrer la froideur des cœurs de personnages troubles mais pas forcément troublés. Fermer la porte est facile, Jacques Nolot propose de jeter un regard différent sur un monde trop mal perçu parce que trop mal compris, à chacun d'en garder ce qu'il voudra.

Un regret : si Jacques Nolot ouvre subtilement son film, il préfère un peu trop souvent la crudité à l'ellipse, ce qui à la longue finit par lasser. Un film étrange à regarder comme il est : unique, à part et sans doute dérangeant pour certains mais en même temps révélateur d'un réel malaise social.

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Mondrian, cheminement vers l'abstraction

Publié le par Jean-Yves Alt

Avant que Mondrian (de son vrai nom Pieter Cornelis Mondriaan 1872-1944) ne choisisse d'«éliminer de sa peinture le tragique de tout ce qui a trait à la nature», comme il le dira lui-même, avant qu'il ne se révèle comme le pionnier de l'art abstrait, une bonne vingtaine d'années se seront écoulées, pendant lesquelles Mondrian a peint la nature. Au départ, rien, vraiment rien, ne le prédisposait à révolutionner la peinture. À voir ses premières oeuvres, le jeune homme austère qui porte alors une grande barbe de pope ne se distingue guère des autres artistes néerlandais de l'époque. Comme eux, Mondrian se montre vaguement nostalgique des grands paysagistes de l'âge d'or de la peinture hollandaise, les Van Goyen, Ruysdael, Hobbema, qu'il connaît certainement mieux que les dernières découvertes de l'impressionnisme.

Il est né en 1872 à Amersfoort, au nord-est d'Utrecht, dans une famille calviniste. À 17 ans, il obtient un diplôme de professeur de dessin et enseigne dans l'école protestante dont son père est directeur. Le dimanche, son oncle Frits l'emmène peindre dans la campagne, sur le motif. À 20 ans, il entre aux Beaux-Arts d'Amsterdam où il est vite remarqué pour son sérieux et son assiduité. Mais déjà son réalisme est marqué par une rigueur particulière : il élimine l'anecdote et accentue les rythmes horizontaux et verticaux. Il préfère peindre quand le temps est gris et sombre, ou même au clair de lune : dans la demi-pénombre, qui estompe les détails, il ne reste que l'essentiel, les grandes masses du paysage. À Amsterdam, il voit des oeuvres de Van Gogh : il est subjugué par le chromatisme exacerbé de ses toiles, devenues des compositions colorées autonomes. La couleur n'est plus une observation de la réalité, mais l'expression d'un état d'âme :

«La couleur n'est plus le vêtement de la forme, dira-t-il, elle est indépendante, elle vit par elle-même.»

En 1908, il peint l'Arbre Rouge (ci-dessus), avec ses rameaux en forme de chevelure ébouriffée. Dans les années suivantes, le même motif va se simplifier, se décanter, «s'abstractiser»...

Début 1912, Mondrian arrive à Paris où il découvre le cubisme de Braque et de Picasso, qu'il assimile à une allure record. La nouvelle série des Arbres qu'il peint alors les montre épurés en réseaux de lignes, transformés en délicats camaïeux gris et beiges : ci-dessous Pommier en fleur 1912.

«Je sentis, confia plus tard Mondrian, que seuls les cubistes avaient découvert le bon chemin, et pendant longtemps, je fus très influencé par eux.»

Mais il ajoute aussitôt :

«Petit à petit pourtant, je pris conscience que le cubisme n'assumait pas les conséquences logiques de ses propres découvertes.»

Alors le peintre prend ses distances, et fait le saut : dès 1919, la référence à la nature a définitivement disparu de ses toiles. Dans Composition A de 1920, des lignes horizontales et verticales qui se coupent à angle droit délimitent des surfaces aux trois couleurs primaires (rouge, bleu, jaune), auxquelles viendront s'ajouter les trois «non-couleurs», le blanc, le gris et le noir. Dès lors, Mondrian ne donnera plus de titres à ses tableaux : il va les intituler Composition et les numéroter. Et il met par écrit ses théories auxquelles il donne lui-même le nom de « néoplasticisme ». Mondrian a la conviction d'avoir approché d'aussi près qu'il se peut la vérité de la peinture. L'un des parcours les plus passionnants de l'art moderne est achevé.

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Haro réac sur Fabrice Neaud

Publié le par Jean-Yves Alt

Petite histoire de la France d'aujourd'hui. Fabrice Neaud, auteur d'un monumental Journal en bande dessinée (4 volumes publiés chez Ego Comme X), et son éditeur Loïc Néhou étaient invités ce dimanche 17 avril à la bibliothèque de Viroflay pour discuter de l'autobiographie en bande dessinée. Samedi, Loïc Néhou reçoit successivement un coup de fil de son attachée de presse, Sylvie Chabroux, puis de la directrice de la bibliothèque, lui signalant que la rencontre est annulée.

Motif : des élus opposants UMP ont fait un esclandre au cours du dernier conseil municipal, protestant contre la présentation d'un ouvrage qui faisait "l'apologie (?) de l'homosexualité" et annonçant leur intention de distribuer des tracts et de perturber la rencontre si elle venait à se tenir.

Il est de notoriété publique que Neaud est un ardent défenseur de la cause homosexuelle, qu'il accompagne généralement de références théoriques musclées (Renaud Camus, Didier Eribon), et qu'il occupe une place singulière dans le paysage un peu morne de la bande dessinée française. Loïc Néhou a appris à cette occasion que les ouvrages d'Ego Comme X étaient mis à l'index régulièrement dans certaines bibliothèques, comme celle de Boulogne-Billancourt.

On commençait, après plusieurs indices (affaire Baise moi, L'Association assignée pour la scène d'inceste dans le Daddy's girl de Debbie Dreschler), à subodorer le retour insidieux d'un ordre moral façon années Pompidou (beurk). Il va donc falloir s'y faire, la censure est vraiment de retour. En passant, on souhaite bon courage à Jean-Luc Romero, l'élu UMP homo et séropo, candidat à la candidature à la Mairie de Paris. Quelque chose nous dit que c'est pas gagné.

Chronic’art, mardi 19 avril 2005

Fabrice Neaud, quant à lui, est révolté par cette annulation qu'il n'hésite pas à qualifier de «censure». «Je suis pris en otage par une guerre interne minable, affirme-t-il. Il s'agit bien d'une censure, en l'occurrence homophobe.» L'auteur, avec sa maison d'édition, Ego comme X, n'a pas l'intention de s'arrêter là. « Fort de toutes les expériences homophobes que j'ai connues, je vais me battre », conclue-t-il.

Les ouvrages de Fabrice Neaud :

■ Journal, tome 1, février 1992 et septembre 1993, Éditeur : Ego Comme X, 1996, ISBN : 2910946061

 

■ Journal tome 2, septembre 1993 - décembre 1993, Éditeur : Ego Comme X, 1998, ISBN : 2910946053

■ Journal, tome 3, décembre 1993 et août 1995, Éditeur : Ego Comme X, 1999, ISBN : 2910946150

■ Journal, tome 4 : Les riches heures, Éditeur : Ego comme X, 2002, ISBN : 2910946282

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L'amour de Platon, Leopold von Sacher-Masoch

Publié le par Jean-Yves Alt

Le véritable masochisme n'est-il pas de jouir de n'être qu'un objet et de recevoir le plaisir par accident, à l'issue du rite de la soumission ? N'être plus rien et de ce fait n'être plus responsable du péché délicieux que l'on commet ?

C'est en ce sens qu'il est passionnant de découvrir ce livre de Sacher-Masoch (1836-1895) : « L'amour de Platon ». Quelle époustouflante et subtile transgression des tabous que cette histoire « travestie » qui dit – sous les masques – que la vraie perversion c'est de refuser le corps.

Un tout jeune homme confie à sa mère (qu'il adore) que, bien que très beau et sensuel, il fuit les femmes, s'isole dans l'amitié passionnée d'un homme parce qu'il pense que la femme est indigne d'être aimée.

Il n'est pas question d'homosexualité mais le garçon dévore « Le Banquet de Platon ». Son dédain des femmes est poussé à son paroxysme. Elles, éconduites, le désirent contre tout espoir.

Mais enfin le miracle a lieu : un jeune homme lui donne rendez-vous. Clandestinement. Le jeune homme est superbe, charmeur, unique... même si parfois cette jolie figure tient des propos bien futiles. Extases multipliées. Passion partagée et deuxième miracle : cet homme est une femme. Suivez le guide qui ne peut pas faire autrement que contourner l'obstacle.

L'amour de Platon, Leopold von Sacher-Masoch

Sacher-Masoch se piège et triche merveilleusement avec son lecteur. Il faut séparer la chair de l'esprit, donc aimons les hommes.

Mais alors pourquoi un homme (alors qu'on n'a pas encore appris qu'il est une femme) est-il désirable, une sorte d'absolu amoureux ?

« L'amour de Platon » est plus qu'une curiosité. C'est une création délirante d'un mâle qui rêve de fondre sous la puissance d'un autre mâle admirable : « Le sentiment le plus noble, le meilleur et qui nous apporte le plus de contentement, il me semble que c'est l'amitié d'un homme pour un autre homme, car elle seule repose sur l'identité. »

Remplacez amitié par amour…

■ L'amour de Platon (Der Doppelgänger) de Leopold von Sacher-Masoch, Editions Verdier, 112 pages, 1991, ISBN : 978-2864321354


Présentation : Souvent cité, jamais traduit en France, ce texte constitue, dans l’œuvre de Sacher-Masoch, le symétrique et l’antithèse de la célèbre « Vénus à la fourrure » sans lequel celle-ci ne saurait se comprendre tout à fait. Après la « perversion matérialiste », ce roman décrit la « perversion idéaliste » d’un amour qui refuse entièrement le corps. Un jeune officier, résolu à fuir toutes les femmes et tout contact charnel, raconte à sa mère, à la fois juge et confidente, sa lente et ironique initiation à l’amour, qui passe par la rencontre d’un troublant androgyne. Méditation sur le mystère de la féminité, où la référence à Platon ne va pas sans malice, ce roman est aussi, au second degré, l’un des plus critiques qu’ait produit le romantisme sur la notion de nature, avec un mélange de jubilation romanesque et de pessimisme qui confère à ces pages leur étrange beauté.

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Les oubliés de la mémoire, un essai de Jean Le Bitoux

Publié le par Jean-Yves Alt

Le 30 janvier 1933, Hitler est élu chancelier du Reich. La haine nazie contre les homosexuels se déchaîne : les Allemands doivent avoir des enfants, de très nombreux enfants, de futurs soldats combattant pour la grandeur de la nation et de la race.

Les homosexuels sont donc des adversaires, des ennemis qu'il importe d'identifier et d'éliminer.

L'homophobe paragraphe 175 du Code pénal est aggravé par les nazis. 100.000 homosexuels sont victimes de délation, fichés, pourchassés par la police et les SS ou condamnés : 10.000 d'entre eux sont conduits en camps de concentration.

Ces persécutions étendues aux territoires annexés frappent ensuite l'Alsace et la Moselle. À la Libération, victimes, témoins et historiens se taisent, la déportation homosexuelle est écartée de la mémoire nationale.

À partir de sources nombreuses et variées, de témoignages, d'entretiens avec Jean-Paul Sartre et avec Michel Foucault, Jean Le Bitoux restitue cette histoire refoulée et nous interroge : pourquoi les homosexuels déportés sont-ils les oubliés de notre mémoire collective ?

■ Les oubliés de la mémoire, un essai de Jean Le Bitoux, Editions Hachette Littératures, 2002, ISBN : 2012356257


Jean Le Bitoux est né en 1948 à Bordeaux. Enseignant puis journaliste à Libération, il fonde en 1979 le journal homosexuel Gai Pied. Il est président du Mémorial de la Déportation Homosexuelle et co-auteur de Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel.


Lire aussi sur ce blog :

- Télévision : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure

- Cinéma « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel pendant la Seconde Guerre Mondiale

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939


Lire aussi sur le web : STRUTHOF-NATZWILLER

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