Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

D'un trait de fusain, Cathy Ytak (2017)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le sida n'est pas devenu un élément romanesque très présent dans la littérature jeunesse. Surtout quand il est associé à l'homosexualité. « D'un trait de fusain » est l'un des rares romans (voir aussi) pour la jeunesse qui intègre l'association Act Up. Cette fiction se déroule au début des années 90 sur une période d'environ six mois.

Le virus de cette maladie a modifié le comportement de tout le monde. Il a même changé la littérature, la musique, la culture d'une manière générale. Ce que Cathy Ytak a très bien saisi et retranscrit dans son roman : de Claude Sautet à Wim Wenders, de Barbara à Jimmy Somerville…

« D'un trait de fusain » parle du sida en ne véhiculant pas son lot d'angoisses, ni de ressentiments ni d'indignation. Avec ce roman, l'auteure évite tous les écueils de la littérature sur le sida, ou plus simplement de la littérature sur le deuil. C'est un roman tourné vers la vie.

Pas d'exhibitionnisme ni de règlements de comptes dans son roman. Pas d'accompagnement sans fin du mourant. Peu de jargon médical : juste la retranscription d'un prospectus « Sida, ce qu'il faut en savoir » (page 95).

Le sida ne tient pas lieu de personnage (même si le livre s'articule peu à peu autour de la disparition prochaine de Joos). Cathy Ytak se refuse à accorder à la maladie une place trop importante – comme si le sida pouvait être le seul décideur.

On distingue plusieurs voix dans ce roman même si l'écriture n'est pas basée sur la présence de plusieurs narrateurs. Il y a une jeune fille qui manque au début énormément de confiance en elle et qui va peu à peu se libérer des entraves produites par sa famille : Marie-Ange/Mary ; il y a aussi ses copains et copines du lycée d'arts graphiques : l'hypocondriaque et peu ouvert sur la différence : Julien ; le gay non encore déclaré : Sami ; la copine délurée et peut-être bisexuelle : Monelle ; il y a encore le beau jeune homme hollandais qui pose nu pour les cours de dessin : Joos (dont toutes les filles sont amoureuses mais qui sera séduit par le charme de Sami) ; il y a également, un ami de Monelle, militant à Act Up et qui va entraîner le petit groupe dans les manifestations et les « die-in » car il faut arrêter de se taire sur la maladie et ses effets : Nicolas.

D'un trait de fusain, Cathy Ytak (2017)

D'une certaine façon, le sida vu par Cathy Ytak n'empêche nullement un peu de romantisme et de sentimentalisme, contrairement à ce qu'affirmait Susan Sontag. Même si cette maladie entre encore aujourd'hui en association avec la mort.

« D'un trait de fusain » n'est donc pas tant un roman sur la mort annoncée de Joos qu'un roman tout entier envahi par la vie, jusque dans ses plaisirs les plus courts. C'est un roman tout en demi-teintes et en nuances (les couleurs y tiennent une belle place), qui jamais ne s'apitoie mais assène parfois des claques ou de l'ironie bien senties : quand Monelle recadre son amie Marie-Ange qui ne fait que décompter les jours de sa majorité pour être « libre », quand Mary joue à la « Marie-Ange du couvent des oiseaux » en disant à la CPE que Joos a sans doute été contaminé par une transfusion sanguine et que Monelle la rassure en lui répondant que « dans une guerre… on utilise les armes qu'on peut », quand Mary dit à Monelle de faire attention à ses gestes car elle pourrait croire qu'elle la drague…

Un roman qui n'oublie pas non plus d'être juste, jusque sur un lit d'hôpital, quand Mary réunit toute son énergie pour retrouver Sven, le premier petit-ami de Joos.

En refusant toute stigmatisation et sans tomber dans les pièges des thèmes trop viscéraux, trop exhibitionnistes, trop rageurs, trop vengeurs, Cathy Ytak a construit un roman à la fois drôle, émouvant et subtil, miroir de chaque vie.

Si "le rouge et le noir" des chaussures de Joos et de Sami sont les couleurs qui les unissent... la réussite de ce roman est la récompense de l'auteure. En possédant la capacité à rassembler la totalité d'une expérience humaine, à imbriquer tous les affects d'une vie et à extraire du sens du moindre fait sensible, Cathy Ytak s'impose comme une auteure majeure.

■ D'un trait de fusain, Cathy Ytak, Editions Talents Hauts, collection Les Héroïques, 253 pages, septembre 2017, ISBN : 9782362661976


Autres romans pour la jeunesse sur le thème du sida :

Paula Fox, Le cerf volant brisé, bisexualité – sida

Gudule, La vie à reculons, gay – sida – homophobie

Gudule, Aimer par cœur, sida

Christophe Honoré Tout contre Léo, gay – sida

M. E. Kerr, La nuit du concert, gay – sida

Daniel Meynard, Comme la lune, gay – sida

Marie-Aude Murail, Maïté Coiffure, gay – sida

Marie-Sophie Vermot, Mais il part..., gay – sida


Deux autres romans de Cathy Ytak et un livre d'entretien :

Rendez-vous sur le lac, Ed. J'ai lu Jeunesse : lesbien

50 minutes avec toi, Actes Sud Junior : gay, homoparentalité, homophobie

Lluis Llach : la géographie du cœur, Entretien par Cathy Ytak

Voir les commentaires

Les sentiments à l'adolescence par Fred Uhlman

Publié le par Jean-Yves Alt

« Je me rendis compte, à ma joie, à mon soulagement et à ma stupéfaction, qu'il était aussi timide que moi et, autant que moi, avait besoin d'un ami. […] Quand je le quittai, je courus sur tout le chemin du retour. Je riais, je parlais tout seul, j'avais envie de crier, de chanter, et je trouvais très difficile de ne pas dire combien j'étais heureux, que toute ma vie avait changé et que je n'étais plus un mendiant mais riche comme Crésus. »

Fred Uhlman

in « L'Ami retrouvé », traduit par Léo Lack, Éditions Gallimard, 1971

Voir les commentaires

L'Androgyne, d'hier à aujourd'hui…

Publié le par Jean-Yves Alt

La source originelle du mythe florissant de l'Androgyne remonterait au discours prononcé par Aristophane dans le fameux « Banquet » de Platon au cours duquel six personnages prennent tour à tour la parole pour faire, en respectant les règles immuables de la rhétorique classique, l'éloge d'Eros.

Dans la mythologie gréco-romaine, l'Androgyne prend une importance exceptionnelle, ce dont témoigne magnifiquement l'art statuaire : le corps de l'homme possède la plénitude arrondie du féminin tandis que la stature des déesses suggère une puissance d'essence masculine.

La Renaissance italienne en ressuscitant l'art antique restitue cette superbe ambiguïté des corps. Il est bien difficile de déterminer le sexe des personnages peints sur les tableaux de l'époque préraphaélite.

Ainsi, au XIXe siècle Péladan considérait-il le Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci comme « l'androgyne incomparable, plus énigmatique que le sphinx ». Il est vrai que le voile subtil qui noie les contours donne au corps et aux traits du visage une langueur et une mollesse toutes féminines.

L'Androgyne, d'hier à aujourd'hui…

Narcisse par Gustave Courtois (1853-1923)

Marseille, Musée des Beaux-Arts

On observe également une résurgence du mythe antique dans la littérature dite « décadente » de la fin du XIXe siècle et dans certains romans contemporains.

Avec Peladan et Oscar Wilde, l'androgyne renaît de ses cendres et, se conjuguant, à des fins esthétiques, avec l'hermaphrodite, connaît un curieux avatar : le « dandy ». La beauté du Dorian Gray de Wilde ou du Des Esseintes de Huysmans tient à ce qu'il y a en eux de délicatement efféminé, ce qui est un ajout à leur virilité. Le dandy atteint la plénitude idéale en réunissant une essence masculine à une forme féminine. Le roman de Dominique Fernandez « Porporino » offre à l'androgyne une nouvelle incarnation, celle d'un castrat italien du XVIIIe siècle.

Roberta, le footballeur transsexuel et féministe du « Garp » de l'Américain John Irving est une énième mutation du mythe primitif.

Autrefois extérieur à l'homme, l'androgyne représente aujourd'hui une recherche intérieure, un but à atteindre, les catégories sexuelles préétablies s'étant affaissées. Rien d'étonnant à ce que Mick Jagger et David Bowie aient osé mettre en scène l'androgyne en lui redonnant – en devenant des stars adulées – son statut ancien d'idole.

Voir les commentaires

Le Dixième Ciel, Etienne Barilier

Publié le par Jean-Yves Alt

Etienne Barilier, auteur suisse, réussit, avec ce livre, « Le Dixième Ciel », une magistrale reconstitution de l'Italie du Quattrocento. Le personnage central de l'histoire c'est Pic de la Mirandole : personnage ô combien romanesque que ce Giovanni Pico comte della Mirandole.

Il est jeune, beau, riche, tiraillé par les besoins de la chair :

« Au milieu de la pièce, les deux gosses, le dos tourné, lui proposaient leurs fesses. »

Il est tout entier attiré par les grandes idées de ce monde. Né en 1463 et mort en 1494, à l'âge de trente et un ans, il aura rêvé, tout au long de sa courte vie, de réunir les pensées et les religions les plus inconciliables : Platon avec Aristote et Jésus-Christ ; le christianisme avec l'Islam et le judaïsme... Las, cet œcuménisme idéal se révèlera n'être qu'une chimère.

Sur les traces de ce héros, fou du désir inlassable d'apprendre, le lecteur fait connaissance avec les plus illustres figures de la Renaissance : Laurent le Magnifique, Botticelli, Michel-Ange, Marsile Ficin, Machiavel, Savonarole...

Le Dixième Ciel, Etienne Barilier

Le lecteur découvre aussi les grands textes, telle la kabbale, parcourt l'Italie et même la France (la Sorbonne est décrite comme un lieu où la pensée tourne à vide) et s'arrête longuement à Florence, la ville des fleurs, alors au sommet de sa splendeur, mais aussi de sa misère. Cette ville que l'inquiétant et illuminé Savonarole dénonçait dans ses sermons comme : « Orgueilleuse, luxurieuse, efféminée, vendue, pourrie, prostituée, infâme, répugnante... »

C'est dans ce contexte-là, à cette époque charnière de l'histoire, qu'Etienne Barilier entraîne ses lecteurs, non sans talent : choc des cultures et confusion des mœurs garantis.

■ Le Dixième Ciel, Etienne Barilier, Editions Zoé, 574 pages, 2001, ISBN : 978-2881824234

Quatrième de couverture : Pic de la Mirandole n'est pas seulement un fascinant penseur de la Renaissance italienne. C'est un aventurier qui tue pour enlever la femme aimée. C'est un témoin de la liberté, qui connaîtra la censure, la prison, la mort violente. « Le Dixième Ciel » fait revivre ce personnage mythique et, autour de lui, le XVe siècle florentin, une époque riche et troublée où notre propre temps peut se reconnaître. Voyeur privilégié, le lecteur est admis dans l'intimité de l'un des esprits universels de la Renaissance... Au fil du livre, toutes les grandes questions qui agitaient les esprits éclairés de l'époque sont évoquées et débattues passionnément : qui d'Aristote ou de Platon a raison, la philosophie peut-elle se concilier avec la théologie, quelles sont les limites de la dignité de l'homme et de son libre arbitre, quelle part de vérité contiennent les autres religions que le christianisme, peut-on remonter du multiple à l'unité divine ?

Voir les commentaires

Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

« Porporino », plonge dans l'univers des castrats et retrace l'histoire de la plus belle voix de San Donato.

Porporino se déplace avec la désinvolture des élus mais aussi avec l'espèce de lassitude de ceux qui doivent se soumettre à une discipline supérieure pour accéder à un statut unique.

Ce castrat de ce XVIIIe siècle baroque idyllique éprouve une félicité inconnue et du haut de sa supériorité esthétique (sa voix) ; il savoure les répercussions sociales et le pouvoir subversif de son état.

Porporino prophétise avec autorité : « Qui sait si un jour on n'aura pas du mal à distinguer dans la rue les garçons et les filles ? »

Emblème d'un système nouveau de valeurs sexuelles, le castrat analyse avec finesse les véritables retombées métaphysiques dont il est l'annonciateur : « N'est-il pas permis d'être ceci, cela et autre chose encore ? »

Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez

C'est alors un vivant plaidoyer en faveur de la différence, un ironique défi à la raison que propose Porporino : « Qui donc possède comme nous une vie double, des possibilités doubles ? Ni d'un sexe ni de l'autre c'est-à-dire des deux sexes à la fois. N'est-ce pas merveilleux ? Deux fois plus d'aventures, deux fois plus de plaisirs. Le monde entier à nous. »

Le castrat jouit d'une chance inouïe et incite toujours à la démultiplication des pouvoirs (de séduction, de création), à l'infini des possibilités et des combinaisons amoureuses.

Le castrat, cette parodie d'ange venu des cieux, clame haut et fort la force d'opposition qu'il représente : « Toi, Porporino, tu acceptes l'âge, le sexe, comme des définitions qui signifient quelque chose ? »

Cette exaltation du mélange, c'est aussi le refus du renoncement : le garçon doit se séparer de la fille qui cohabite en lui, le jeune homme doit se séparer du bébé qu'il est encore... Nous accumulons en nous les petites trahisons envers l'autre moitié de nous-même pour acquérir en face du monde une identité qui nous pose en nous mutilant.

Porporino manifeste son insoumission à ce renoncement en refusant de trancher : c'est aussi la forme de félicité qui lui est promise : « Toi tu n'atteindras jamais à la maturité ; le temps de ta vie humaine ne sera pas disjoint du temps infini de l'univers, qui ne connaît ni âge, ni degré, ni évolution, ni épanouissement. »

■ Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez, Editions Grasset, 1974, ISBN : 978-2246001706


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

Voir les commentaires