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The celluloïd closet, les homosexuels (re)vus par Hollywood (1995)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un cliché peut en cacher un autre. Comment fonctionne la machine à fabriquer des idées reçues, si utiles, mais tellement redoutables ? [...]

[…] L'influence des médias sur notre perception de la sexualité est un autre bel exemple de perpétuation des stéréotypes. Nous reproduisons, même sans nous en rendre compte, les attitudes et comportements véhiculés sur le sujet par la pub, la télé, le cinéma ou Internet […]

Une autre minorité est la cible des clichés en tout genre. Ce sont les gays et les lesbiennes. L'histoire de leur représentation dans le cinéma illustre bien ce phénomène. «En cent ans de cinéma, l'homosexualité n'est apparue que rarement à l'écran. Et toujours comme une chose risible, pitoyable ou parfois même effrayante», peut-on lire dans le livre, intitulé «The celluloid closet», que consacre au sujet Vito Russo.

En résumé, entre 1890 et les années 30, le cinéma hollywoodien dépeignait l'homosexualité comme un objet ridicule, un élément comique. Le personnage de l'homo efféminé était populaire et n'avait rien de menaçant à l'époque. Des années 30 aux années 50, des groupes de femmes et d'associations religieuses ont accusé l'industrie du cinéma d'immoralité. Pour se protéger, Hollywood a pratiqué l'autocensure, préférant purement et simplement bannir la figure de l'homosexuel pendant cette période.

L'avènement des mouvements féministes et des groupes de revendications homosexuels dans les années 60 et 70 va permettre de relâcher la pression. Gays et lesbiennes vont refaire leur apparition à l'écran, mais le plus souvent dans la peau de personnages dangereux ou violents. L'homophobie laisse des traces... Ce n'est qu'à partir de 1990 que la situation va peu à peu s'améliorer. Les personnages homosexuels apparaissent plus nuancés et se rapprochent de la représentation des hétéros. Le succès de films comme «Philadelphia», «Gazon maudit» ou «In & out» contribuera à ce mouvement. […]

La culture du cliché ne date pas d'hier. Et pour cause, elle renvoie à la question plus fondamentale de l'identité, qui se pose dès qu'un Autre existe. […]

par Laurent RAPHAËL, La Libre Belgique, 21 août 2003


À voir : - THE CELLULOID CLOSET, DVD, ARTE Editions, 2003

À lire :

- L'homosexualité à l'écran, Bertrand Philbert, Editions Henri Veyrier, 1984, ISBN : 2851993364 (cet ouvrage date un peu, mais constitue une excellente présentation au sujet)

- Cinémas homosexuels, collectif sous la direction de Jean François Garsi, Editions Papyrus, collection CinemAction, 1983, ISBN : 286541048X

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Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald (Nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Décidément, les hommes et les femmes, chez Francis Scott Fitzgerald, sont toujours confrontés, comme à la fatalité les héros tragiques, aux deux mêmes épreuves que sont celles de l'amour et de l'argent.

Dès lors que la Grande Guerre puis le krach de 1929 eurent marqué la jeunesse de l'auteur, il cultiva le goût européen du malheur, aima à ne faire donner de vraie mesure qu'à la faiblesse, qu'à la fragilité des « sans-carapace ».

Le charme de ses histoires, alors, comme ici dans un florilège de nouvelles publiées entre 1920 et 1940, c'est le refus d'associer échec et sordide, échec et violence, échec et dénonciation. Tout en élégance, leur naufrage économique ou sentimental (quelquefois les deux) pare au contraire les antihéros de Fitzgerald d'une grâce quasi puérile. Des enfants, ils ont le regard pur et noble, qui, ne s'intéressant qu'à la beauté des êtres et des choses, ne les évalue jamais : on se quitte, on se ruine, on se suicide, on tue là comme on vide une flûte de champagne glacé après un charleston, avec cette étrange légèreté qui, à propos du cosmopolitisme frénétique des mondanités de l'entre-deux-guerres, fit si judicieusement parler d'années folles...

Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald (Nouvelles)

Dans presque tous ces textes, une homophilie discrète, mais évidente, pousse Fitzgerald à beaucoup insister sur le physique avantageux des hommes, sportifs, soignés, le sex-appeal toujours irradiant ; mais il dote leur caractère et leur comportement d'une ambiguïté troublante qui les féminise délicieusement : ni bellâtres ni vrais loosers, aux chausse-trapes du cœur et de l'or, tous ces dandys, finalement plus courageux qu'ils ne le pensent, opposent le plus souvent le caprice chevaleresque d'aller jusqu'au bout d'eux-mêmes en pensant à un(e) autre, fût-ce en passant par le pire... sans doute seulement semblable, après tout, à un mauvais rêve.

■ Fragments de paradis, Francis Scott Fitzgerald, Le Livre de Poche, 480 pages, 1996, ISBN : 978-2253139683


Du même auteur : Fleurs interdites

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Au bonheur des voleurs d'âmes par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Chacun sait que les gens ne sont pas vraiment libres, que nous sommes influencés les uns par les autres, de l'éducation que nous recevons de nos parents jusqu'aux doctrines que nous apprenons, sans parfois nous en rendre compte, des églises officielles. Même les romans exercent, semble-t-il, des effets décisifs sur la vie des gens, poussant ainsi don Quichotte à se livrer à des combats contre des moulins à vent. On sait aussi que ces «presque choix» nous amènent à faire quelques bêtises qu'on regrette plus tard, comme se marier avec une personne qui ne nous convient pas ou suivre des études qui nous déplaisent afin de contenter nos parents.

Mais on dit également, peut-être seulement pour se consoler, que ces bêtises sont aussi des leçons, qu'elles nous révèlent bien des choses sur nous-même, ne serait-ce que l'ampleur de notre naïveté. De plus, parmi ces «presque choix», tout un chacun sait distinguer entre être obligé de donner son sac à un voleur qui vous menace d'un revolver, et s'endetter chez Cartier afin de satisfaire les désirs de diamants d'un beau danseur.

On dit que, dans le premier cas, on ne choisit guère, tandis que dans le second on choisit bel et bien, en dépit des regrets que nous pouvons avoir par la suite. Ces dettes-là sont le prix de notre liberté et nous ne voudrions pour rien au monde que Cartier ne vende plus de bijoux à ceux qui s'endettent pour les acheter. Or il semble que, de nos jours, le fait d'entrer dans une secte ou devenir le patient d'un escroc autoproclamé psychothérapeute ne relève plus de cette bêtise ordinaire ou de ces «presque choix», mais de phénomènes bien plus inquiétants. C'est pour cela que l'Etat s'est senti obligé de réagir dès lors qu'une personne regrette de tels choix.

En 2001 fut créée une nouvelle infraction visant à les faire passer pour des non-choix, afin de punir ceux qui ont poussé à les faire. Cet état de non-liberté est défini par la nouvelle loi comme une «sujétion psychologique» résultant de l'exercice de «pressions graves ou réitérées» ou de «techniques propres à altérer» notre jugement, pour nous conduire à un acte ou à une abstention qui sont «gravement préjudiciables» (art. 223-15-2 du code pénal).

En 2004, une loi visant à réorganiser les psychothérapies s'est inspirée aussi de cette idée de «sujétion psychique» à la suite du controversé amendement Accoyer, même si l'on attend encore les décrets d'application qui rendront compte de sa véritable portée.

Si l'on veut comprendre ce que veut dire cette idée de «sujétion psychologique», il faut prendre la peine de lire Sortir d'une secte de Tobie Nathan et Jean-Luc Swertvaegher, les Empêcheurs de penser en rond (2003). Produit d'un travail au sein du centre Georges-Devereux à Paris-VIII, ces auteurs soutiennent qu'aussi bien l'affiliation sectaire que le fait de suivre des psychothérapeutes charlatans est le résultat d'un phénomène qu'ils qualifient de «vol d'âme» :

«De nos jours, dans une société du contrat social, liant les individus singuliers, que l'on cherche à rendre des "sujets éclairés", des personnes sont capturées au su et vu de leurs familles et des autorités. [...] c'est leur âme qui est objet de convoitise. Leur âme ; ce qui les anime, ce qui en fait des êtres autonomes, mus par leur propre volonté ­ c'est de la capture de cette âme que des organismes aux intentions malveillantes attendent des bénéfices.» Ceci se passe sans qu'«aucune pression psychique, aucune violence susceptible de poursuites judiciaires ne s'exerce sur l'adepte pour obtenir sa conversion. Cela va de soi car ce qu'il faut obtenir de lui c'est son consentement, son désir [...]. Le contraste entre l'assujettissement que perçoivent les proches et la participation à un contrat librement consenti que présente l'adepte constitue l'une des spécificités de ce type de problème.»

Un lecteur naïf pourrait penser que ceux qui partent avec une secte à la recherche de leur «jumeau cosmique» dans une lointaine ville du Mexique, quittant enfants en bas âge, conjoint et travail, ont probablement quelques petits soucis. Mais non ! pensent ces auteurs. Ceci n'est qu'un préjugé de psychanalyste voué à rendre les victimes responsables de leur malheur, disent-ils, leur faisant croire que si elles ont emprunté ces voies, c'est qu'elles «ont des problèmes», et donc qu'à leur manière elles sont responsables de leurs choix. Faux ! Ceci peut arriver à n'importe qui, car la puissance qui s'exerce sur les victimes n'est rien d'autre que de la «sorcellerie», les victimes étant bel et bien possédées. Leur plume ne tremble pas en écrivant cela, bien au contraire. Ils ont le courage que donnent la vérité et la lutte pour la justice. On est donc conduit à se poser la question : pour répondre à cette insécurité psychique grandissante, doit-on espérer que les fameux décrets que l'on attend afin de réorganiser la santé mentale transforment enfin les psychanalystes en exorcistes ?

Qui sait ? Peut-être au moment même d'écrire ces lignes, suis-je complice d'une puissance maléfique. N'est-ce pas ce qu'on disait jadis, aux temps de la chasse aux sorcières, de ceux qui se moquaient des «diableries» ? La vérité sur cela, en tout cas, vous ne la saurez jamais, car il est bien connu que le diable est un sacré menteur.

Libération, Marcela Iacub, mardi 22 février 2005

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Simone Weil et son autobiographie spirituelle : une vitalité du désir de penser

Publié le par Jean-Yves Alt

Etrange et brillante femme que Simone Weil, dont la lettre à un dominicain, le père Joseph-Marie Perrin, présentée comme une autobiographie spirituelle, fait l'objet d'un commentaire simple et profond par Jacky Molard. [1]

Cette femme, aiguisant son esprit face au monde envahi par le nazisme, ne se satisfait jamais des fruits de son raisonnement. Elle se rend immédiatement aux arguments de la réalité.

Dieu, elle ne s'en est jamais posé la question : «Dans toute ma vie, je n'ai jamais, à aucun moment, cherché Dieu.» Tout simplement, encore, pour des raisons intellectuelles. Comme les données manquent ici-bas pour résoudre le problème de Dieu, la seule manière d'éviter de se tromper - horreur pour une telle passionnée de vérité - est de ne pas le poser.

Si elle ne cherche pas Dieu, l'agrégée de philosophie quête avec dévotion la vérité, et elle tombe ainsi sur ce que ses raisonnements n'avaient jamais imaginé : un contact réel, de personne à personne, avec Dieu, événement narré sans fioritures aucune, dans une rencontre où «ni les sens ni l'imagination n'ont eu aucune part».

«Une présence plus personnelle, plus certaine, plus réelle que celle d'un être humain.» N'ayant jamais lu, par manque d'intérêt, de texte mystique, elle n'imaginait rien à l'avance, découvrant le Christ en se laissant guider par son amour philosophique pour la vérité, préférée à toute chose :

«Le Christ aime qu'on lui préfère la vérité, car avant d'être le Christ, il est la vérité.»

Elle aime tellement la vérité qu'elle se refuse à l'Église, mais pas aux dogmes, dont elle ne retranche pas un iota. Si elle reste au seuil du baptême, c'est par obéissance à Dieu qui la veut, selon elle, hors de l'institution. Sa passion de l'intelligence se heurte aux portes de la collectivité croyante.

Elle souligne avec subtilité la manière dont le christianisme s'est constitué dans la tension entre la valorisation de la conscience individuelle la plus pure et l'appel du collectif. Elle demeure et campe sur cette difficile ligne de crête.

Sa vie est parlante pour moi, probablement parce qu'elle a fui toute hypocrisie et toute protection institutionnelle, et a souhaité assumer la moindre parcelle de sa vie.

[1] Simone Weil en quête de vérité : Texte intégral de son Autobiographie spirituelle présenté et analysé par Julien Molard, Editions : Parole et silence, Collection : Cahiers de l’Ecole Cathédrale, 2004, ISBN : 2845732260


Présentation de l'éditeur : Simone Weil (1909-1943) a la rage d'écrire. Elle ne cessera, durant sa courte vie, de noircir des pages et des pages de cahiers, de s'interroger sans cesse sur tous les événements politiques et sociaux de son temps. Mais c'est dans sa lettre au père Joseph-Marie Perrin, écrite à Marseille le 15 mai 1942, qu'elle livre de façon précise l'état de son âme et ses interrogations sur les choses de la foi. Cette lettre à laquelle elle a donné elle-même le nom d' « Autobiographie spirituelle », chacun est invité ici à la découvrir. Ce livre manifeste avec finesse la personnalité de Simone Weil son attention de l'esprit pour chercher la vérité, son tempérament passionné et engagé, sa rencontre bouleversante et si réelle du Christ et son refus de l'Eglise et du baptême. Il donne des clés pour entrer dans une lecture renouvelée de ce texte autobiographique qui prend place parmi les plus grands, alors qu'il a été écrit par une jeune femme de 33 ans, quelques mois avant sa mort.

L'auteur : Julien Molard, doctorant en philosophie, consacre depuis vingt ans, une partie de ses loisirs à des recherches sur Simone Weil. Son mémoire de maîtrise de philosophie portait sur la notion de valeur chez Simone Weil et son mémoire de DEA sur "Simone Weil : de l'agnosticisme à la foi profonde". Il enseigne au groupe Saint-Vincent de Paul de Tours, est chargé de cours à l'ESCM Tours-Poitiers et à l'Ecole Cathédrale. Il anime plusieurs cercles d'initiation à la philosophie pour adultes.


Lire aussi sur ce blog : Avec la philosophe Simone Weil : témoigner de ce qu'on est et de ce qu'on vit. Et pas de ce qu'on proclame

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Mon coeur bouleversé, Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

Ça fait trois ans déjà que Léo est mort. Sa chambre n'a pas bougé. P'tit Marcel y va de temps en temps, pour fouiller, lire les lettres d'amour d'Aymeric à Léo, ou juste pour s'allonger dans le noir. Il pense que sa mère change les draps régulièrement.

Ça fait trois ans que Léo est enterré sous une espèce de colombe nulle en pierre. Ça fait un bail que P'tit Marcel et Cécile se connaissent. Depuis la maternelle, ils sont copains. Le père de Cécile les emmène ensemble au collège tous les matins, et invariablement il demande à P'tit Marcel :

"Alors Marcello, c'est aujourd'hui que tu me demandes la main de ma fille ?"

Ça ne fait pas très longtemps que P'tit Marcel s'appelle Marcello. Ça date de la cinquième, du voyage en Italie et du romantisme des filles. Ça fait plus de vingt ans que Papa et Maman sont mariés. Le dimanche ils parlent de la santé de Mémère. À Noël ils se cassent la tête pour le menu. Papa ne crie jamais, il n'insiste jamais, il s'efface. Maman s'est mise à vieillir, à laisser tomber les habitudes joyeuses et les coups de folie. Marcello pense que le monde est nul depuis la mort de Léo, et qu'il faut le changer. En devenant poète… Avec des mots. Et puis un jour, il s'aperçoit que sa mère aussi va en cachette dans la chambre de Léo. Un jour son père se met à crier. Sa mère à dire « fait chier » et à chercher pendant des après-midi entiers une nouvelle table basse pour le coin salon. Un jour Marcello parle avec Cécile comme il n'a jamais parlé avec personne, et c'est doux. Un jour, Marcel se rend compte que le monde est en train de changer sous ses yeux, de devenir plus vrai, plus vivant, moins nul. Ce qu'il ne parvenait pas à dire en tant que poète, il devine qu'il pourrait l'exprimer en tant que fils, en tant qu'amoureux, en tant que frère. Alors il décide d'accompagner le mouvement. Avec des actes.

■ Mon coeur bouleversé, Christophe Honoré, Ecole des Loisirs, Collection Médium, 1999, ISBN : 2211051758

« Ce qui dérange dans mes livres, ce n’est pas l’homosexualité, ce n’est pas le sida, ce n’est pas les familles éclatées... Non, ce qui dérange c’est que je parle à la première personne. C’est que j’ai cette volonté-là, de ne pas me cacher derrière mes livres et d’être au contraire complètement à découvert, même dans les livres pour enfants. Ce qui dérange, ce n’est pas l’homosexualité de Léo dans « Tout contre Léo », c’est que puisse transparaître ce que je suis à travers ce livre. »

Christophe Honoré


Ce livre fait la suite de « Tout contre Léo ».


Du même auteur : Noël, c'est couic ! - Le livre pour enfants


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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