Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

L'amour grec dans la religion par Jean de Nice

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec l'homophilie dans la religion grecque nous revenons aux amours plus chastes. Il ne s'agit pas, bien entendu, de la mythologie où de nombreux dieux étaient renommés pour leur pédérastie (depuis Zeus enlevant Ganymède jusqu'à Apollon amoureux d'Hyakinthos, Héraclès de Iolaos, Hermès, et l'ithyphallique Priape, dieu des marins), ni des légendes (Orphée initiant les Thraces à l'homosexualité, Thésée, l'hercule efféminé pris pour une fille par des maçons), mais de la religion socratique et des mystères d'Eleusis.

A Éleusis, dans les cérémonies de l'initiation, le second degré était le Sacerdoce. Le Choreute (initié du premier degré) devenait dadouque et portait le flambeau illuminateur et purificateur. Son insigne était le bandeau, de là vient sans doute l'explication des bandelettes que les admirateurs des garçons offraient à ceux qu'ils considéraient comme les plus beaux et les plus dignes. Dans le Banquet, Platon fait dire à Alcibiade : « J'arrive avec ces bandelettes sur la tête afin de les détacher et de les attacher à la tête du plus sage et du plus beau, car voilà le titre qu'il mérite. »

La quatrième phase de ce second degré était constituée par l'initiation à l'amour mystique et philosophique (voir les Mystères d'Eleusis par Magnien, page 286). Cet amour était celui préconisé par Socrate : celui des hommes de bien pour les jeunes gens bons et beaux. Cet amour est longuement analysé dans Le Banquet et dans Phèdre. Il était propre aux philosophes parce que ceux-ci amenaient les jeunes gens à la science, à la conduite des peuples et à la vertu des mœurs. (Plutarque, Sur l'éducation des enfants)

Tel fut l'amour de Socrate pour Alcibiade. Le processus était le suivant : la beauté des corps rappelait au philosophe la beauté de l'âme que celui-ci avait contemplée dans l'au-delà avant de devenir mortel (en effet, pour les philosophes, le ciel existait avant la naissance comme après la mort) et le rappel de cette beauté le faisait souvenir aussi des « idées » qui sont proprement le domaine de la philosophie.

Le philosophe amoureux d'un garçon n'avait alors qu'un but : lui façonner une belle âme.

Cet amour était unanimement loué. Xénophon, Plutarque, Olympiodore, Hermias s'en sont fait les disciples (Ibidem, page 300) et Temitius faisait l'éloge de son père « monté tout droit vers le séjour supérieur où il est assis près de Socrate et de Platon et près de celui qui était l'objet même de son amour : le divin Aristote ».

Nous ne saurions mieux terminer cette étude sur l'amour grec que par la citation précédente.

Ajoutons que dans la Grèce antique, l'homophilie était malheureusement le prétexte à certaines orgies qui n'avaient rien à voir avec l'amour socratique. Dans le livre de Chaussand (Fêtes et courtisanes de la Grèce, Tome I, page 383) Everemus décrit ainsi le culte de Cotys, originaire de Thrace et célébré à Chio, Corinthe et Athènes :

« Ces mystères sont marqués par la licence la plus effrénée. On dit d'un homme efféminé : il est initié aux mystères de Cotys. Les hommes se rassemblent en secret. Leur tête est ornée de bandelettes dorées ; des colliers serpentent sur leur cou ; ils affectent les parures et les attitudes des femmes ; ils relèvent, ils parfument leur chevelure ; ils peignent leurs sourcils et leur visage. On éloigne les femmes. Cependant l'orgie commence. La liqueur de Bacchus est épanchée à grands flots. On la boit dans un priape de verre. Le poète Eupolis joua les mystères de Cotys dans une comédie appelée "les Baptaï". Il en fut la victime ; on prétend qu'ils le jetèrent dans la mer. »

Cette comédie d'Eupolis était en effet intitulée « Baptaï » c'est-à-dire : les « immerseurs ». Nous n'en connaissons plus que le titre. Le mot « baptaï » viendrait du verbe « baptein » qui veut dire « teindre en plongeant dans un liquide » d'où sans doute le verbe baptiser.

On peut dire que, malheureusement, il n'y a rien de nouveau sous le soleil et que le culte de Cotys possède encore, de nos jours, de nombreux adeptes si l'on considère comme des sujets de cette religion les excentriques (pour ne pas dire plus) qui singent les femmes et s'approprient tous leurs défauts sans en avoir les qualités. Peut-être innocemment, ce sont eux qui font le plus de mal à l'homophilie, sentiment tout aussi respectable que les autres, amour de l'homme pour l'homme, sérieux, profond, véritable successeur de l'Amour Grec.

Jean de Nice

Arcadie n°27, mars 1956

Voir les commentaires

Le cinéma et l'homophilie par Sinclair (1956)

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce pourrait être la matière d'une thèse ; plus modestement dans un article de revue, on se bornera à poser quelques jalons, à marquer de repères les œuvres les plus importantes qui ont évoqué ce sujet.

L'homophilie féminine a toujours été, on le sait, plus facile à mettre en scène parce que de tous temps considérée comme moins choquante par les hétérosexuels les plus farouches.

De bonne heure les metteurs en scène nordiques ou allemands l'ont abordée. La France n'a suivi que plus lentement.

Dès le temps du muet, Pabst avait eu l'intelligence et l'heureuse fortune de confier la vedette de plusieurs films à une des plus étonnantes actrices de cette époque : Louise Brooks. Que ce soit dans Trois pages du Journal d'une fille perdue, dans Loulou ou la Boîte de Pandore, il sut en faire le centre de toutes les passions sans en excepter les homosexuelles. C'est ainsi que dans l'avant-dernière partie de Loulou, on voit une amie fidèle de cette dernière pleurer lorsque Louise Brooks se laisse aller à la prostitution – puis jalouse, assassiner le client de passage. Ce film reste volontairement une peinture des bas-fonds et toutes ces scènes sont situées à bord d'un tripot bateau-de-fleurs extrêmement sordide.

Beaucoup plus important du point de vue de l'homophilie est le film allemand de Leontine Sagan, Jeunes filles en uniforme. La qualité exceptionnelle des interprètes (Dorothea Wieck notamment dans le rôle de l'institutrice), une technique très sûre, enfin un tact et une discrétion hors de pair le nimbaient d'une poésie rare.

Sur ces traces on a pu voir en France après la libération Olivia, Julie de Carneilhan et autres Mademoiselle de la Ferté, œuvres qui ne sont pas absolument négligeables mais qui auraient peut-être sombré plus promptement dans l'oubli, n'était le caractère d'exception de leur sujet.

Plus subtil, plus intelligent aussi et infiniment plus pervers All about Eve de Mankiewicz apportait une peinture aussi cruelle que vraie de l'homophilie féminine dans les milieux de théâtre aux Etats-Unis. Anne Baxter (Eve) après avoir longtemps vécu dans l'ombre de Bette Davis (Margo), puis être parvenue à l'évincer, voit à la fin du film se dresser devant elle la silhouette inquiétante, attirante de la très jeune Barbara Bates : roue éternelle de l'intrigue et du désir. L'ambiguïté était assez grande toutefois pour que le vrai sujet passât complètement inaperçu aux yeux de la plupart des spectateurs. Une critique malicieuse eut beau annoncer que Mankiewicz préparait All About Adam, il va sans dire que ce projet, s'il existât jamais, ne fut pas suivi de réalisation.

C'est que pour des raisons fréquemment exposées dans cette revue, l'homophilie masculine est beaucoup plus délicate à évoquer dans un livre, à plus forte raison à l'écran. Le recours au biais des souvenirs d'enfance ou d'adolescence (1), voire les échappatoires sadomasochistes de mode actuellement y sont aussi plus malaisés.

Subsiste vieux comme le spectacle et d'un effet sûr : le travesti. Aussi que ce soit Fatty, Keaton, Chaplin dans la très équivoque Mademoiselle Charlot et bien d'autres, tous les grands comiques de l'écran y ont fait largement appel. Le modèle du genre ne reste-t-il pas toutefois la séquence de Charlot machiniste embrassant sur la bouche Edna Purviance en casquette et salopette d'apprenti ? Surpris par son chef d'équipe, il assiste effaré à la mimique aussi claire que précise à laquelle se livre cet acteur grand, gros et fortement moustachu qui singe avec toutes les minauderies d'usage un funambule en marchant à petits pas sur un tapis roulé dans le studio.

En France sensiblement à la même époque se réalisaient des œuvres d'une esthétique qui a mal vieilli, telle L'inhumaine de Marcel l'Herbier ou certains films de Germaine Dulac. Elles proposaient aux foules un type assez invertébré de jeune premier dans le même temps où l'Amérique faisait ses délices de Rudolph Valentino.

Il serait injuste de passer sous silence Le sang d'un poète de Cocteau. Il parait être une des œuvres les plus valables de cette époque et aussi une des moins fanées quoi qu'il y soit fait un large emploi du bric à brac cher à l'auteur et depuis devenu célèbre (statues, glaces, ange, masque, etc.). Sous le voile d'un certain hermétisme, ce film n'eut pas de peine à déjouer les censeurs de l'époque plus soucieux de politique que de « morale ».

Un film allemand plus précis, Chaînes de Dieterlé n'eut pas cette chance. Il connut des démêlés avec la censure qui le mutila au point de le rendre peu intelligible. N'avait-il pas eu l'imprudence et aussi le courage de toucher à un sujet entre tous « tabou », à l'homophilie dans les prisons ?

A la disparition du film muet s'ouvrit une fort longue période de tâtonnements dont les années 36-38 virent à peine le terme. Il faudra attendre la fin du conflit pour que surgisse une floraison de films traitant peu ou prou de l'homophilie.

Aux Etats-Unis un film comme Gilda montrait aux côtés d'une percutante créature (Rita Hayworth) un mari qui dissimulait mal un certain goût pour les garçons.

Les questions raciales (Crossfire) de Dmytrick, le moule commode du Western (Le Banni d'Howard Hughes, ou Johnny Guitare de Nicholas Ray) constituaient autant d'alibis et permettaient de camper quelques gracieuses silhouettes d'adolescents. Le Banni affichait même un tel mépris de la femme que la censure américaine lui fit sous divers prétextes attendre son visa pendant quatre ans.

Cette misogynie essentielle se retrouvait sans qu'il en fût donné d'explications valables dans un film aussi surprenant que L'Homme à l'affût de Dmytrick où le héros abattait au moyen d'un fusil à lunettes plusieurs femmes isolées dans la nuit d'une ville.

Plus net, plus libre – combien plus poétique aussi – Sciuscia nous a été donné par une Italie toujours généreuse. C'est le chef d'œuvre des amours adolescentes, admirablement symbolisées par le cheval, conquête suprême des deux enfants. Je ne sais s'il serait aujourd'hui possible de réaliser un film aussi hardi, de montrer une scène aussi émouvante et profondément vraie que celle où l'un des deux garçons ôte sa ceinture pour infliger à celui qui, croit-il, l'a trahi une indispensable correction. La grâce des interprètes et un certain bonheur d'expression font de ce film une œuvre inégalée dans la peinture des passions juvéniles, ce qu'auraient pu apporter certains livres de Peyrefitte si catholicisme et bourgeoisie ne les embuaient.

En France, Cayatte dans quelques scènes d'Avant le Déluge mettait un timide accent sur l'amour malheureux d'un adolescent pour un autre.

Deux autres films, Le salaire de la peur de Clouzot et l'Air de Paris de Carné, abordaient avec une grande circonspection la très difficile évocation à l'écran de l'inclination qui pousse un homme mûr vers un compagnon plus jeune. Dans l'un et l'autre cas, l'habileté du metteur en scène était suffisante pour que ce sujet restât en filigrane, le camion chargé de nitroglycérine dans un film, la boxe dans l'autre accaparant la vedette.

Sur le plan poétique deux films très importants ont vu le jour l'un en Amérique, Fireworks, de Kenneth Angers, l'autre en France, Un chant d'amour, de Jean Genet. Tous deux constituent des réussites certaines et il faut regretter qu'ils n'aient pu être projetés que trop rarement devant le public forcément restreint des ciné-clubs.

Le film d'Angers est une évocation au moyen de symboles ignés le plus souvent, mais extrêmement clairs toujours, d'un orgasme provoqué par le goût très vif de l'interprète principal pour les marins. Traité moins comme un rêve que comme une suite de souvenirs d'une grande précision, il possède un rythme et des qualités incontestables. Son iconographie ne pouvait manquer de le faire condamner par toutes les censures officielles ou non. Il fallait une audace extrême pour montrer une théorie de marins U.S. armés de casse-têtes et de chaînes fonçant avec la précision d'une machine étonnamment réglée sur le héros du film qui perd connaissance et vie dès la rencontre. Quand on sait les rigueurs du Code américain tant pour les civils que pour les militaires homophiles comment s'en étonner ?

Le film de Genet ne pouvait être qu'une évocation de l'univers concentrationnaire chéri de son auteur. Son leitmotiv, le bouquet se balançant entre deux lucarnes de cellules grillagées de leurs barreaux, bouquet qui finit par être saisi par une main avide aux termes de longs efforts suffirait à en définir la ligne. Il constitue dans les limites voulues par son créateur une réussite entière.

Tout au plus peut-on regretter que ces deux œuvres qui, incontestablement ouvrent une voie nouvelle, soient consacrées à la peinture d'une névrose ou d'un monde de contrainte. Telles quelles, elles ont une importance considérable et marquent une date.

C'est une entreprise également difficile à approuver sans réserves qui a été celle d'Hitchcock dans La Corde. Un certain esthétisme – le goût du crime gratuit – entraîne un meurtre commis par un couple de jeunes gens vivant dans le même appartement à New-York et nantis d'une situation sociale très au-dessus de la moyenne. On pourrait d'ailleurs trouver à ce meurtre un autre mobile relevant d'une haute antiquité celui-là : la jalousie.

Plus allusif, L'Inconnu du Nord-Express présente un discret rappel de l'homophilie dans un récit qui relève, en apparence seulement, du répertoire de la série noire.

Mais ce sont deux films récents qui me paraissent particulièrement significatifs de cette orientation très précise du jeune cinéma américain. L'un est Le Grand couteau de R. Aldrich, l'autre dont on vous a déjà entretenus ici même est La fureur de vivre de Nicholas Ray.

Le Grand couteau de R. Aldrich a été exploité en France peu de temps après l'extraordinaire En quatrième vitesse du même auteur. Il reste une œuvre proprement incompréhensible si on veut ignorer la nature exacte des rapports qui ont uni le héros du film – interprété par Jack Palance avec son expressive laideur et l'acteur jouant le rôle du producteur. A la vérité ceci est bien difficile puisque ce dernier proclame avoir besoin de « la personne physique » de son acteur. Ce producteur est paraît-il, la peinture très exacte et nullement caricaturale d'un véritable réalisateur de films, co-directeur d'une des plus grandes firmes cinématographiques des Etats-Unis. Le Grand couteau est le récit des vains efforts de Jack Palance pour échapper à l'emprise de ce personnage tout puissant pour le destin d'une vedette. Le chantage très banal par lequel on prétend amener Palance à capituler – la divulgation d'un accident d'auto – suffirait-elle à affoler une idole d'Hollywood et à l'amener en définitive au suicide ? Nous en saurons peut-être davantage lors de la création prochaine à Paris de la pièce d'où est tiré ce film. Retenons plutôt ainsi qu'il en est fait très discrètement mention qu'il s'agit de la mort d'un très jeune garçon.

Sur La fureur de vivre on a déjà attiré votre attention dans cette revue. Je suis entièrement d'accord avec le rédacteur de cet article lorsqu'il déclare qu'il a eu l'impression d'un changement dans le cinéma après avoir vu le film de Nicholas Ray. L'admiration amoureuse de Sal Minéo (Platon) pour James Dean y est traitée avec une noblesse, une émotion contenue et une délicatesse à ce jour sans égale. Si ce n'est pas encore le Roméo et Juliette de l'homophile dont d'aucuns ont rêvé, disons que nous n'en sommes plus tellement éloignés. La part faite aux mythes est grande dans La fureur de vivre depuis le Planetarium, moderne caverne, platonicienne elle aussi, jusqu'au Paradis terrestre que constitue la demeure inhabitée où se réfugient les adolescents traqués, sans parler de la tunique de Nessus qu'évoque la veste rouge cause de la mort de Platon – et son linceul. A-t-on souvent vu à l'écran des gestes plus nobles que celui de James Dean sanglotant tandis qu'il commence à clore très lentement sur le cadavre de son ami la fermeture-éclair du blouson écarlate en disant : « Il avait toujours froid » ? La caméra s'attarde un dernier instant sur la seule partie du corps que l'on aperçoive, les jambes de l'adolescent abattu, puis sur les pieds revêtus de chaussettes de couleur différente, l'une bleue, l'autre rouge. Et ce détail qui avait été souligné au cours d'une scène antérieure où il prêtait à sourire prend alors sa pleine, tragique et intense signification.

Ce rappel de films choisis parmi les plus marquants où une place était faite à l'homophilie reste forcément incomplet. Il fait apparaître néanmoins une évolution dans le sujet traité, un sérieux plus accentué dans la façon dont les cinéastes abordent ces problèmes.

Peu à peu et en se dégageant, espérons-le, des complaisances d'une mode, les auteurs de films renonceront à mettre l'accent sur les apparences extérieures caricaturales ou crapuleuses de l'homophilie, abandonneront même la peinture de la névrose ou de l'obsession pour dégager les valeurs plus profondément humaines.

Nous verrons peut-être dans l'avenir quand ces questions pourront être traitées autrement qu'en filigrane ou par allusion, quelques très grandes œuvres cinématographiques abordant de front ce sujet et n'hésitant pas à en montrer les constantes universelles.

Ainsi fleurira sur les écrans une grâce à ce jour inimaginable, dont un premier et délicieux exemple peut être trouvé dans la scène entre maîtresse et servante de l'exquis Sourires d'une nuit d'été.

(1) Vigo s'y est essayé dans Zéro de conduite mais il a été, semble-t-il, trahi par une certaine pauvreté de moyens ainsi que par des erreurs de distribution (le nain Delphin dans le rôle du proviseur par exemple).

P. S. — Les dessins animés américains pourraient, au moins sous l'angle psychanalytique, être l'objet d'une étude utile. On connaît l'utilisation dans ces « cartoons » du Superman des comics américains – ou d'un « Supermickey-mouse ». On sait quel substitut d'érotisme constituent les scènes fréquentes de vol sur fond rouge suggérant l'orgasme – sans parler de l'attirail ordinaire de ces films (longues chevelures, pantalons collants, capes et travestis, suspensoirs bien garnis, etc.). Mais je ne crois pas que l'on ait souvent vu en France le pendant du Superman, la Super Female ou Wonder Woman familière au public américain – lesbienne exerçant souvent des sévices variés sur une femme en robe de mariée.

Arcadie n°33, Sinclair (René Dulsoux, septembre 1956

Voir les commentaires

L'exil vu par Reinaldo Arenas

Publié le par Jean-Yves Alt

« Lázaro me fit ses adieux avant de partir pour l’Ambassade. Le lendemain, elle était déjà fermée ; dix mille huit cents personnes y étaient entrées et aux alentours, il y en avait bien cent mille qui essayaient d’en faire autant. De tout le pays affluaient des camions pleins de jeunes qui cherchaient à se réfugier à l’ambassade, mais Fidel Castro avait déjà réalisé qu’il avait commis une grave erreur en retirant la garde, alors non seulement il fit fermer l’ambassade mais il fit interdire l’accès du quartier Miramar, excepté pour les riverains. L’eau et l’électricité furent coupées pour les réfugiés ; on distribuait, pour dix mille huit cents personnes, huit cents rations de nourriture. En outre, le gouvernement infiltra de nombreux agents de la Sûreté de l’État qui allèrent jusqu’à assassiner des personnages haut placés au gouvernement, lesquels avaient demandé l’asile. Dans la rue, devant l’édifice, le sol était jonché de cartes de la Jeunesse communiste et du Parti, que les gens avaient jetées par-dessus la clôture. »

Reinaldo Arenas

in Avant la nuit, Actes Sud, 2000

Voir les commentaires

Entre les lignes : En lisant Voltaire par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

La prune, cette année, a mal donné ; la pomme était tout eau ; la cerise tout aigreur. Si bien que, ne pouvant le tourner à confitures, j'ai mis tout ça en goutte, pour l'alambic au père Octave. Or, la goutte – comme le sait tout Béotien bien né – demande moins de peine et prend moins de temps que la confiture. Voilà pourquoi, usant au mieux mon long loisir, faute de pouvoir le faire en chambre, avec l'un de vous, j'ai lié commerce en ma bibliothèque, ces jours-ci, avec Voltaire.

Diable d'homme que cet homme-là ! Il a jasé, ma foi, sur tout ; et sur nous-mêmes, cousins, comme sur le reste. Où découvrir une vérité profonde en ces piles de papier accumulés au gré d'humeurs changeantes, aux caprices d'humours contradictoires ? Et où la pertinence en tant d'impertinences ? Où l'essentiel, parmi tous ces instantanés ?

Tout bien pesé, le vrai Voltaire se trouve dans cette correspondance qui, à elle seule, emplit un bon rayon de bibliothèque, encore que l'auteur de Candide, au jour le jour, l'eût rédigée dans la vue qu'elle se répandît un peu partout, comme une menue monnaie de sa gloire littéraire. N'importe. C'est bien là, et là seulement, que notre homme s'est si oublié que de parler parfois avec sincérité.

En publiant aux Editions de la Pléiade – ma chère Pléiade – la correspondance complète de Voltaire, M. Théodore Bestermann vient de nous fournir un instrument de travail – et de plaisirs – des plus précieux. Il sera ma source en la circonstance. Et, pour cette livraison-ci, je m'en tiendrai, si vous le permettez, au tome premier, qui, en ses 1735 pages, couvre les années 1704 à 1738 incluses. L'auteur, à la fin, de cette période, avait 44 ans.

C'est dire que, pendant cette longue partie de sa vie, qui s'étend de son adolescence à sa pleine maturité, nous avons toutes les chances du monde de découvrir un Voltaire que les préoccupations et les passions mondaines ou littéraires n'avaient pas encore totalement déformé.

Au début d'avril 1732 – notre homme a 38 ans – écrivant à son ami François Augustin Paradis de Moncrif, élégant polygraphe et bel-esprit dans le goût du temps, Voltaire trouve, pour prendre congé, une formule pour le moins étonnante, si étonnante même qu'il la rapporte en Italien : « E vi baccio il catzo », formule que l'annotateur (p. 1352) prend soin de traduire en ces termes : « Je vous embrasse la verge ».

Ceci est d'autant plus intéressant à noter que M. de Moncrif, au dire de certains contemporains, passait pour avoir de ce paradis qu'il portait comme patronyme une conception passablement Arcadienne...

Un an plus tard, le 11 avril 1733, l'auteur du « Temple du goût » adressait au même Paradis de Moncrif une pièce fugitive qui ne laissait pas d'être équivoque, et que voici :

« Du Dieu d'Amour vous ornerez l'empire,

Car vous avez mentule, plume et lyre... »

(Note pour « mentule » : De « mentula », le membre viril)

« Vous savez f..., aimer, chanter, écrire

Moi je n'ai rien qu'un talent mal voulu

Vous, vous serez baisé, fredonné, lu,

Claqué surtout, heureux comme un élu,

Et moi sifflé ; mais je ne fais qu'en rire. »

Quelques mois plus tard, en juillet de la même année, invitant Paradis de Moncrif, Voltaire s'exprimait ainsi :

« L'auteur de l'Empire de l'Amour viendra-t-il demain dîner vers les deux heures dans l'empire des hypocondres, chez son ami malade qui gît vis-à-vis de Saint-Gervais, rue du Longpont ? A-t-il eu la bonté d'en dire deux mots à sa grosse gaguie de femme, le chevalier de Brassac ? »

Nul n'eût su faire avec plus vive désinvolture allusion aux goûts particuliers de ce paradisiaque Moncrif.

Comme on le voit – et la chose est d'importance à constater – les mœurs arcadiennes, pour le libéral Voltaire, n'avaient rien de répugnant.

A son ami Formont, le 24 juillet 1734, notre homme adressait un billet qui, lui aussi, ne laisse pas d'être ambigu, disant notamment :

« Ah ! que j'aime votre leçon

Ah ! qu'il est doux d'en faire usage,

Pâmé dans les bras de Manon,

Ou folâtrant avec un page,

De passer les jours doucement

A se contenter, à se plaire,

Plutôt que d'aller hautement

Choquer les erreurs du vulgaire ! »

Tout un programme et combien délicat ! Cet éclectisme de Voltaire me rappelle un mot d'Anatole France, que j'ai cité ici même voici quelques années, et que j'aime à répéter. Parlant d'homophilie, le bon maître, un jour, s'oublia jusqu'à murmurer : « Chacun, ma foi, fait son salut comme il l'entend. » Voltaire, Anatole France... Double bénédiction, mes chers cousins, qui préfigure pour nous celle de Peyrefitte.

Ce qu'en revanche haïssait sur toutes choses le futur ermite de Ferney, c'était et ce fut toujours l'hypocrisie. A propos de sa maîtresse, Mme de Fontaine-Martel, on voit ainsi Voltaire, dans une lettre à Thieriot datée de février 1733, s'exprimer avec un certain mépris au sujet « d'un Mr. Chapit, ancien favori de Monsieur qui partageait jadis ses faveurs entre le frère de Louis XIV et notre baronne ». Eclectisme ? Oui. Hypocrisie ? Non. C'est tout Voltaire.

Tout à coup, vers 1735, un fait nouveau intervient, qui va modifier, du moins en apparence, l'opinion de l'auteur des Lettres philosophiques à notre endroit : il est attaqué par un libelliste besogneux qui, sans ces attaques, serait aujourd'hui totalement inconnu, l'abbé Desfontaines. Or, ce Desfontaines est un homosexuel notoire ; et ceci va conduire Voltaire à modifier son sentiment sur les mœurs Arcadiennes. Pour s'expliquer cette réaction, il faut comprendre que notre homme a une sensibilité d'écorché vif quand on s'en prend à ses travaux littéraires. C'est un homme de papier, un homme fait écritoire. L'atteindre dans sa prose ou dans ses vers, c'est le toucher au plus intime. Lui qui, toujours, comprend à peu près tout, pardonne à peu près tout, ne comprend jamais un ennemi littéraire, ne pardonne jamais un antagonisme littéraire. Le talent est le seul talon de cet Achille. A cela, il faut ajouter que Desfontaines était, pour Voltaire, un obligé, qu'il lui devait une large part de sa timide notoriété. Une telle ingratitude blessa très vivement l'auteur de « la Henriade ».

Dès lors, flèches de voler, dards de piquer ; tout fait bon, tout fait bois. Le pauvre Desfontaines devient bouc émissaire, et ses mœurs, trop voyantes sont une cible idéale.

Dans une lettre à Thieriot, du 28 décembre 1735, comparant l'abbé Desfontaines à l'abbé Prévost, notre homme écrit : « On pourrait parier en les lisant que l'un n'a jamais fait que f... de petits garçons et que l'autre est un homme fait pour l'amour. »

Le 3 mars suivant, s'adressant à l'abbé Asselin, il revient à la charge : « J'apprends, dit-il, que l'abbé Desfontaines continue de me déchirer ; c'est un chien poursuivi par le public et qui se retourne tantôt pour lécher et tantôt pour mordre. L'ingratitude est chez lui aussi dominante que le mauvais goût. Ses mœurs et ses livres inspirent également le mépris et la haine. L'exécration générale dans laquelle est ce malheureux ne me laisse pas soupçonner que vous ayez avec lui aucun commerce. »

Le 19 novembre 1736, dans une lettre au marquis d'Argens, nouvelle attaque, assaisonnée de longues explications : « Cet abbé est un ex-jésuite à qui je sauvai la Grève en 1723 et que je tirai de Bicêtre où il était renfermé pour avoir corrompu, ne vous en déplaise, des ramoneurs de cheminée qu'il avait pris pour des amours à cause de leur fer et leur bandeau. Enfin, il me dut la vie et l'honneur ; c'est un fait public, et il est aussi public qu'au sortir de Bicêtre, s'étant retiré chez le président de Bernière où je lui avais procuré un asile, il fit pour remerciement un méchant libelle contre moi. Il vint depuis m'en demander pardon à genoux et pour pénitence il traduisit un Essai sur la poésie épique que j'avais composé en anglais. Je corrigeai toutes les fautes de sa traduction, je souffris qu'on imprimât son ouvrage à la suite de la Henriade. Enfin, pour nouveau prix de mes bontés, il se ligue contre moi avec Rousseau. Voilà mes ennemis. Votre estime et votre amitié sont une réponse bien forte à leurs indignes attaques. »

Les principes, néanmoins, demeurent inentamés. Voltaire est toujours aussi libéral. Je n'en voudrai pour preuve – ou pour indice – que ce curieux passage d'une lettre adressée à Thieriot le 6 décembre 1737. Parlant d'une de ses jeunes protégées, le solitaire de Cirey y dit notamment :

« Dieu me préserve de prétendre gêner la moindre de ses inclinations. Attenter à la liberté de son prochain me paraît un crime contre l'humanité. C'est le péché contre nature. »

Citation que j'aimerais, personnellement, voir rapportée en lettres d'or sur le fronton de tous nos monuments publics.

En 1738, c'est aux théories newtoniennes (si chères au disciple énamouré de Mme du Châtelet) que s'en prend le misérable Desfontaines. Dans une lettre à Maupertuis, le 22 mai, l'hôte de Cirey réagit comme on peut s'y attendre : « Je ne suis, écrit-il, ni surpris ni fâché que l'abbé Desfontaines essaie de donner des ridicules à l'attraction. Un homme aussi entiché du péché antiphysique et qui est d'ailleurs aussi peu physicien, doit toujours pécher contre nature. »

Voltaire, ici, est repris par ses nerfs ; il ne parle plus dans l'absolu, avec la sérénité que nous avons trouvée dans la lettre que je viens de citer. Il réagit. La conjoncture l'a dévoré. Sa réaction relève de la seule anecdote. La différence des tons et des propos, ici, est évidente. Elle nous éclaire d'une manière très typique.

Le 5 juin, à Thieriot, pièce fugitive qui reprend en vers la prose adressée à Maupertuis :

« >Pour l'amour antiphysique

Desfontaines flagellé

A, dit-on, fort mal parlé

Du système newtonique.

Il a pris tout à rebours

La vérité la plus pure ;

Et ses erreurs sont toujours

Des péchés contre nature... »

Quelques lignes plus bas, suit une historiette des plus croustillantes, croquée en petits vers légers et pétillants, selon une recette fort voltairienne. Elle nous raconte l'aventure de Bicêtre en termes tels que, ne pouvant les rapporter ici – Arcadie a moins de licence que l'académique N.R.F. gallimardienne – je me bornerai, cousin, s'il vous plait, à vous prier de vous reporter aux pages 1060 et 1061 de cette Pléiade qui, ce soir, me sert de source. Vous y pourrez faire, tout à loisir, votre religion vous-mêmes.

A Thieriot, toujours, le 21 juin, l'auteur de Mérope, revenant à la charge, donne enfin le fond de sa pensée : « Desfontaines, y précise-t-il, n'est pas assez bon écrivain pour racheter ses vices par ses talents et pour donner du prix à son suffrage. »

Le voilà vraiment, le maître-reproche ! Et avec lui, voici toute la blessure ouverte, la plaie vive et vidée ! Se voir quand on est Voltaire, attaqué par un folliculaire à gages, qui n'a pas l'ombre de talent ; et voir, dans l'opinion, celui-là balancé par celui-ci ! Est-ce tolérable ? Alors, que diable, on réagit ! Et, ma foi, une réaction, c'est comme chez Dupont et dans le cochon : tout y est bon...

Mais le pire de tout, le plus impardonnable est que cette ombre de gloriole, ce semblant de fallacieuse notoriété, c'est à Voltaire, précisément, au seul Voltaire, que Desfontaines en a l'obligation entière. Alors, le 10 décembre, écrivant au même Thieriot, notre homme, enfin, vide le fond du sac :

« Vous cherchez, lui dit-il, à ménager un monstre que vous détestez et que vous craigniez. J'ai moins de prudence, je le hais, je le méprise, je ne le crains pas, et je ne perdrai aucune occasion de le punir. Je sais haïr parce que je sais aimer. Sa lâche ingratitude, le plus grand de tous les vices, m'a rendu irréconciliable. »

Et plus un mot sur les mœurs Arcadiennes de Desfontaines. Tout est dit. L'affaire est jugée. Homosexuel ou non (car c'est secondaire), Desfontaines a deux vices dont l'un seulement, pour Voltaire, serait déjà rédhibitoire : 1° Il n'a pas l'ombre de talent ; 2° C'est un monstre d'ingratitude.

Il est bien regrettable, assurément, qu'un Voltaire, sur sa route, ait croisé un Desfontaines. Qui pourtant, n'en rencontre pas, en tout temps, en tout lieu. Il nous le demande ? A vrai dire, ceci n'est que vaine pâture pour troupeaux d'érudits studieux et désœuvrés.

Mais ce que Voltaire, à notre égard, en marge du jeu même de son temps et des circonstances, a cru, a dit, a pensé dans l'absolu, nous le savons, cousins, et cela seul importe : « Attenter à la liberté de son prochain, dit-il, me paraît un crime contre l'humanité. C'est le péché contre nature ». Non pas un péché, mais « le » péché : le seul, l'unique. De même que, contre l'esprit, l'orgueil est le seul péché. Voilà vraiment le seul message qui nous importe ; lui seul vaut au delà du temps, lui seul échappe à la conjoncture qui l'a vu naître. Et ce jugement, à deux siècles de distance, nous réconforte. Sans doute importait-il que 'en parlasse ici. Là-dessus, cousins, bonsoir. Le père, Octave me fait tenir un mot. Ma goutte est prête. Souffrez donc, cousins, qu'allant la goûter, vous abandonne ce soir et vous embrasse,

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°180, décembre 1968

Voir les commentaires

Entre les lignes : Des amours laconiques par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

N'est-il pas temps de vous parler enfin d'un auteur qui fut, avec Pindare, le plus fameux de mes compatriotes : Plutarque, enfant de Chéronée en Béotie, grand prêtre d'Apollon Delphien.

Ses « Vies parallèles » sont d'autant plus intéressantes pour nous que leur auteur, d'une manière générale, se montra peu accommodant à l'endroit des mœurs « arcadiennes ». C'est dire que son jugement ne saurait, en aucun cas, être taxé de complaisance à notre endroit ni soupçonné d'une ombre de partialité.

La lecture de ce volumineux ouvrage d'allure austère (songez au « gros Plutarque à mettre mes rabats » du bonhomme Chrysale, chez Molière) permet pourtant, ici ou là, de glaner un plaisant butin. C'est ainsi, notamment, que vous pourrez, si vous feuilletez la vie de Coriolan, découvrir pourquoi les Romains couronnaient de chêne les soldats vainqueurs : « la loi fit cet honneur au chêne en faveur des Arcadiens, lesquels furent jadis appelés "mangeurs de glands" par l'oracle d'Apollon ». (Pléiade, I, 474). Honni soit qui mal y pense !

Mais, à côté de ces connaissances anecdotiques, la pratique de Plutarque a des mérites infiniment plus grands, et plus certains. Dans plusieurs de mes lettres, si vous le voulez bien, je vais m'efforcer à vous le démontrer.

Aujourd'hui, mon propos se limitera dans une évocation des « amours laconiques » (c'est-à-dire : spartiates ; alias : lacédémoniennes). Ces amours, souvent arcadiennes, se caractérisaient par leur délicatesse, et leur caractère – fussent-elles platoniennes – souvent platonique.

Le siège du sujet, si j'ose dire, se trouve principalement dans la vie de Lycurgue (loc. cit, I, 85 à 129) et dans celle d'Agésilas (ibid, II, 173 à 222).

C'est uniquement à cette dernière biographie que j'aurai recours aujourd'hui.

Toujours invaincu et partout glorieux, Agésilas, qui régnait au IVe siècle avant notre ère, fut – avec Alexandre – le plus grand monarque spartiate. Ses amours furent homophiles ; mais il eut de leur pratique une conception si noble et raffinée que de servir d'exemple, semble-t-il, même à des Arcadiens (voire, bien sûr, des béotiens) du XXe siècle.

Au cours d'une de ses campagnes, en Perse, Agésilas devint amoureux « d'un fort bel enfant » : Mégabate, fils de son ennemi Pharnabaze.

Voici comment le bon Amiot, évêque d'Auxerre, a su traduire la chose d'après Plutarque, dans ce style inimitable, à la fois truculent et succulent qui était celui du XVIe siècle, et qui, malheureusement, perdit son sel, une cinquantaine d'années plus tard, à travers les pompes du « Grand Siècle » :

« le poignait fort l'amour de cet enfant, qui était profondément empreint en son cœur, combien lorsqu'il l'avait auprès de lui, suivant son naturel de ne vouloir jamais être vaincu, il s'efforçât de combattre son désir, de manière qu'un jour, Mégabate s'approchant de lui pour le caresser et baiser, il détourna sa tête ; de quoi l'enfant ayant eu honte, s'en déporta de lors en avant, et ne l'osa plus saluer que de loin. Ce qui déplut d'un autre côté à Agésilas ; au moyen de quoi, se repentant d'avoir détourné le baiser de Mégabate, il faisait semblant de s'émerveiller pourquoi il ne le saluait plus d'un baiser, comme il avait accoutumé ; et quelques uns de ses familiers lui répondirent adonc : "Tu en es cause toi-même, sire, qui n'as pas osé attendre, mais as eu peur du baiser d'un si bel enfant ; car encore y retournerait-il bien qui le lui dirait, pourvu que tu te gardes de le fuir une autre fois, comme tu as déjà fait". Ces paroles ouïes, Agésilas demeura un espace de temps tout pensif, sans mot dire, puis leur répondit à la fin : "Il n'est point de besoin que vous lui en parliez, car je vous assure que je serais plus aise de pouvoir encore un coup résister à un tel baiser, que si tout ce que je vois devant moi me devenait or". Ainsi se comportait Agésilas envers Mégabate lorsqu'il était autour de lui ; mais au contraire, quand il en fut éloigné, il s'en trouva si ardemment épris qu'il serait malaisé d'affirmer, si l'enfant fût une autre fois retourné et se fût présenté devant lui, s'il se fût pu garder de se laisser baiser ».

Peu de temps après, Agésilas eut une entrevue avec son adversaire, Pharnabaze. Les deux hommes demeurèrent sur leurs positions respectives ; et, quand ils se quittèrent, Agésilas dit simplement : « Je désirerais, seigneur Pharnabaze, qu'ayant le cœur tel comme tu l'as, tu fusses notre ami plutôt que notre ennemi. »

« Mais, poursuit Amiot d'après Plutarque, ainsi que Pharnabaze s'en retournait avec ses gens, son fils, qui était demeuré derrière, accourut à Agésilas, et en riant lui dit : "Sire Agésilas, je veux contracter amitié et hospitalité avec toi" et, en disant cela, lui présenta un dard qu'il tenait en sa main. Agésilas l'accepta, et fut bien aise de voir l'enfant qui était beau, et de la gentille caresse qu'il lui faisait ; si regarda autour de lui s'il y aurait quelqu'un en sa compagnie qui eût quelque chose de beau qui pût être propre pour lui rendre la pareille, et aperçut le cheval d'un sien secrétaire, nommé Adéus, qui était accoutré d'un beau et riche harnais ; il le lui fit incontinent ôter, et le donna au beau et gentil jeune garçon, lequel jamais depuis il n'oublia ; mais, quelque temps après, comme il eut été chassé de la maison de son père, et privé de ses biens par ses frères, étant contraint de s'enfuir au Péloponnèse, il l'eut toujours en singulière recommandation, voire jusqu'à lui aider en quelques siennes amours ; car il aima fort affectueusement un jeune garçon athénien, que l'on nourrissait aux exercices de la personne pour un jour combattre dans les jeux de prix ; mais quand il fut devenu grand et roide, et qu'il se vint présenter pour être enrôlé au nombre de ceux qui devaient combattre aux jeux olympiques, il fut en danger d'en être de tout point rejeté ; par quoi le Persien, qui l'aimait fort, eut recours à Agésilas, le requérant de vouloir aider à ce jeune champion, de sorte qu'il ne souffrît point ce déshonneur d'être refusé. Agésilas, lui désirant gratifier jusqu'à là, s'y employa et obtint ce qu'il demandait, non sans grande peine et grande difficulté. »

Qu'on ne suppose pas, pour autant, une froideur innée chez l'illustre guerrier laconique. Bien au contraire.

Il lui fallait combattre incessamment entre sagesse et passion, entre le feu de ses sens et la délicatesse de ses sentiments. Un mot, là dessus, en dit fort long.

Etant un jour obligé de « déloger à la hâte », il dut abandonner un ami très intime ; qui se trouvait mourant ; « et comme l'autre l'appela par son nom ainsi comme il s'en partait, et le supplia de ne le vouloir point abandonner, Agésilas se retourna et dit : "Oh, qu'il est malaisé d'aimer et être sage tout ensemble"... ainsi l'a bien écrit le philosophe Hiéronymus ».

Pendant qu'il occupait la ville d'Athènes, Agésilas mit en accusation dans sa patrie plusieurs ennemis, à la tête desquels se trouvait un tribun nommé Sphodrias. Or, ce dernier avait un fils nommé Cléonyme, « enfant beau de visage » dont Archidamus, fils d'Agésilas, était amoureux ; et lors, poursuit Amiot, « >se trouvait en grand peine, comme l'on peut estimer, voyant celui qu'il aimait en la détresse du danger de perdre son père, et si ne lui osait ouvertement aider, à cause que Sphodrias était des adversaires d'Agésilas ; toutefois, Cléonyme s'en étant adressé à lui, et lui ayant requis et prié les larmes aux yeux qu'il gagnât son père, parce que c'était celui de tous dont ils avaient plus grande peur, Archidamus fut trois ou quatre jours après son père, le poursuivant partout pas à pas sans lui en oser entamer le propos ; mais à la fin, étant le jour du jugement prochain, il prit la hardiesse de lui déclarer comme Cléonyme l'avait prié de vouloir intercéder envers lui pour le fait de son père. Et Agésilas, sachant bien que son fils aimait Cléonyme, ne le voulut point détourner de cette affection, parce que l'enfant, dès les premières années de son enfance, avait toujours donné espérance qu'il deviendrait un jour aussi homme de bien que nul autre ; mais aussi ne montra-t-il pour lors aucune apparence à son fils qu'il voulût rien faire pour ses prières, et ne lui répondit autre chose, sinon qu'il aviserait ce qui serait honnête et convenable de faire en ce cas ; par quoi Archidamus, en étant honteux, cessa de hanter Cléonyme, là où auparavant il soulait aller plusieurs fois le jour pour le voir ; cela fit que les amis de Sphodrias désespérèrent de son fait encore plus que jamais, jusques à ce que l'un des familiers d'Agésilas, nommé Etymocle, devisant avec eux, leur découvrit ce qu'en pensait Agésilas, qui était que, quant au fait en soi, il le trouvait mauvais, et le blâmait au possible, mais au demeurant, qu'il tenait Sphodrias pour un vaillant homme, et voyait que la chose publique avait besoin de tels hommes de service ; car Agésilas tenait ordinairement ce propos-là quand on venait à parler du procès de Sphodrias, pour gratifier son fils ; tellement que Cléonyme s'aperçut incontinent qu'Archidamus avait fait de bonne foi tout ce qu'il avait pu pour lui, et les amis de Sphodrias en prirent adonc plus grand courage de le secourir et de solliciter et parler pour lui à bon escient (...). Finalement, Sphodrias, par sentence de ses juges, fut absous à pur et à plein ; ce que les Athéniens ayant entendu, en envoyèrent dénoncer la guerre aux Lacédémoniens, dont Agésilas fut fort blâmé, qui, pour gratifier à un fol et léger appétit de son fils, avait empêché un juste jugement, et rendu sa ville coupable envers les Grecs de si grièves forfaitures ».

Telle est la conclusion de Plutarque. Elle ne sera pas la mienne. Je trouve, personnellement, qu'il est fort émouvant de voir ainsi une idylle arcadienne et l'amour paternel se conjuguer pour mener à la clémence un monarque dont, au demeurant, nous savons que la rigueur fut souvent extrême, et quelquefois passablement excessive.

J'ajoute que Cléonyme eut une fin admirable : il mourut aux pieds de son roi dans une bataille contre les Béotiens ; après avoir été abattu par trois fois, et s'être, par trois fois, relevé pour combattre jusqu'au bout.

Ailleurs, Plutarque a porté un jugement plus nuancé sur Agésilas, et sur ses amours « arcado-laconiques » (excusez ce barbaro-néologisme).

Le pouvoir, à Sparte, était réparti entre deux co-rois, qui régnaient de conserve. L'un de ces monarques temporaires qui fut nommé pour partager le trône avec Agésilas était Agésipolis, homme doux et débonnaire qui ne s'entremettait guère du gouvernement de la chose publique. Il aimait fort les garçons ; « et Agésilas, connaissant que de sa nature il était enclin à l'amour, comme aussi était-il lui même, lui mettait toujours en avant quelque propos des beaux enfants de la ville, et incitait ce jeune homme à en aimer quelqu'un qu'il aimait lui-même, et le secondait en cela ».

Au premier abord, cet Agésilas entremetteur est surprenant, quand on se rappelle la délicatesse, la pudeur de ses sentiments, dont je viens de donner quelques illustrations.

Mais Plutarque, aussitôt, s'explique sur la question. Et ceci me servira de conclusion :

« Dans les amours laconiques, il n'y avait rien de déshonnête, mais toute continence et toute honnêteté, avec un zèle et un soin de rendre l'enfant que l'on aimait le plus vertueux et le mieux conditionné, ainsi que nous avons plus amplement déduit en la vie de Lycurgue. »

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°173, mai 1968

Voir les commentaires