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Les Chasse-regrets, Serge Brousseau Morin

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce livre rend un son qu'il n'est pas courant d'entendre dans la littérature dite « gay » : la vieillesse. Voilà de quoi être fort réjoui.

Cependant je reconnais que les cinq premières pages de ce livre m'ont déçu assez pour avoir hésité un instant à en poursuivre la lecture. Je me suis contraint de les reprendre attentivement, et je dois dire que le sentiment, qu'elles m'avaient inspiré, a persisté. A quoi attribuer ce sentiment ? Serait-ce que l'auteur y parle avec emphase en faisant référence à un homme politique du Québec qui ne m'évoque rien ? Quoi qu'il en soit, cette restriction que j'apporte est la seule.

Alors que l'histoire d'Abélard Loïse vieillissant et de Jean-Marie Isabelle est si émouvante : non pas l'image fastueuse d'un patriarche débordant de sagesse qui aurait droit de cité dans la mesure où il proposerait une vision optimiste du futur. Abélard, ancien professeur de philosophie, hétérosexuel toujours vierge, est montré dans sa réalité, avec le bilan qu'il fait de sa vie, ses regrets.

— Bougre d'imbécile ! Je ne veux pas te baiser, je ne l'ai jamais voulu non plus. Tu ne saisis pas, idiot congénital : tu es mon rêve, ma mascotte, mon héros. Je suis Pygmalion et toi, ma statue..., espèce d'ignorant ! Tu te vantes de m'aimer assez pour te jeter devant un train afin de me sauver. Alors, préserve mon honneur et laisse-moi apprécier ce qui a tant fait jouir les femmes. Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis un sodomite, sans doute ? Une espèce de dégénéré de la bagatelle entre hommes ? Non, non, très peu pour moi... Oh ! Là ! J'aime les femmes, moi, mon vieux ; je ne peux pas croire que tu ne t'en sois jamais rendu compte ! Celles à la poitrine généreuse où je pourrais me perdre, leur mont de Vénus que j'escaladerais pour enfin y tremper mon épée...

La suite de cette étonnante révélation arrivant distordue à mes oreilles, j'eus de la difficulté à saisir son aveu tant la voix s'était amoindrie.

— Mais comme elle est trop petite, je fabule en imaginant la tienne, si tu veux le savoir.

 À cet instant, fébrile, en sueur et halluciné, il cria l'allégresse qu'il avait eue :  

— Je les fais jouir, leur déchirant les entrailles de plaisir, les pétrissant avec toute la fougue de tes largesses... Ne me regarde pas ainsi ! OUI ! J'aime la lubricité, comme tout le monde et peut-être davantage que les autres, et je mourrai..., je mourrai... Je n'ai jamais fait l'amour, Jean-Marie ! cria-t-il en postillonnant. Est-ce clair ? Je suis vierge, à mon âge ! (pp. 60/61)

Que se passe-t-il dans un corps usé qui n'en a pas fini avec une perception du monde qui, bien qu'amoindrie ou fataliste, garde sa vigilance ?

Comment, très âgé, Abélard perçoit-il la présence de Jean-Marie – de huit ans son cadet – qui a toujours hésité entre le respect et la désinvolture ?

Le roman se déroule sur les douze heures qui précèdent l'arrivée des invités pour fêter les 70 ans d'Abélard.

Les personnages de Serge Brousseau Morin ne rêvent pas de mettre au jour une image intemporelle de leur être, qui serait enfouie sous les sédimentations du passé. Rien de plus vain que d'amasser des renseignements dans ce but, ou de déchiffrer des souvenirs, ou de proposer des explications : à aucun moment, leur entreprise ne relève de la psychologie ou de la logique. Il s'agit plutôt pour eux de pulvériser des barrières innommables, en créant un mouvement qui mette à plat et qui ne serve à rien d'autre. Tel est bien le rôle qu'ils accordent à la parole, à la fois moteur mais aussi arme redoutable pour peu qu'elle se nourrisse d'un tiers, comme cette Estelle qui a soutenu tous les fantasmes d'Abélard et qui est devenue, un temps, la maîtresse de Jean-Marie, avant qu'il ne se reconnaisse homosexuel.

Estelle, prise au piège, a été spectatrice et acolyte passive. Peu importe qu'elle ait compris : Jean-Marie l'a entraînée dans une aventure qui ne la concernait pas en l'investissant par un inépuisable discours.

Sous prétexte de se comprendre lui-même, Jean-Marie se met à dessiner des cercles concentriques, à dresser des inventaires, à énumérer des images.

« Les premières années ne furent qu'une série de tirs à répétition, au hasard des rencontres. En mettant une croix sur les femmes, qui cloîtraient mon espace vital de façon bien involontaire, je ne cessai plus de courir de découverte en découverte. Les hommes surchargèrent mes nuits. À trente ans, en pleine possession de tous mes moyens, mêmes les plus subtils, la journée de travail enfin achevée dans le satisfaisant épuisement, j'exorcisais mes problèmes d'architecture métallisée en échafaudant des structures de chair humaine. Tout était prétexte à mes épanchements subliminaux : la rue, les saunas, les discothèques, les centres commerciaux, les restaurants, et aussi le parvis de ma maison. Tout être, affublé d'un tel débordement, s'enfermerait dans un dédale de folies s'il refusait de laisser exploser cette énergie capiteuse. Je n'étais pas un satyre, quoi qu'on en pense ; il s'agissait plus de complaisance dans l'oubli. Je déclinais les avances amoureuses ; offrir sur un plateau d'argent mes sentiments, mes lubies, mes goûts, que l'on partage mon cœur en échange de vœux similaires me répugnait. Craignant le viol de mon intimité, je convolais en injustes noces d'une ou deux nuits. J'y mis un terme, ce jour béni où je réalisai mon affection profonde pour Abélard. Un partage entre mes folles virées et l'amour platonique grandissant envers mon ami. Il n'était nullement question de rendre public cet attachement. Je n'aurais guère plus voulu entraver cet amour par des liaisons physiques qui m'apparaissaient burlesques et qu'Abélard aurait d'emblée rejetées, non sans raison. J'aurais ri, il en aurait été choqué. Et notre amitié s'en serait allée dans les affres d'une erreur. J'ai donc vécu les deux états en parallèle, sans que jamais l'une n'intervienne dans l'autre. » (pp. 82/83)

Abélard et Jean-Marie en savent davantage sur leur propre compte que les chantres de l'épanouissement forcené qui clament leur absence de complexes et qui vivent au bord des larmes.

■ Les Chasse-regrets, Serge Brousseau Morin, Éditions PopFiction, collection Homonyme, juin 2010, ISBN : 9782923753126

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Les cœurs sensibles, Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

Vivre n'est pas une conquête, jamais une victoire, mais des fragments de vertige et de joie, l'amour parfois, l'art et la nostalgie de toutes les vies qui nous échappent. Telle est la « certitude », à contre-courant des vanités de notre époque, qui s'illustre dans ce long roman.

« Les cœurs sensibles » est un très beau triple récit, voué aux zones d'ombre de la passion qui paradoxalement conduisent à la lumière. Roman qui rappelle l'importance de s'accorder du temps, condition nécessaire pour redonner une cohérence à ce qui avait paru chaotique.

« Les cœurs sensibles » réunit le destin de trois personnages : Arban, Odile et Norbert, de l'après-guerre à Mai 68. Arban, le titre du premier récit, était déjà le titre d'un roman de Roger Vrigny paru en 1954. Que l'écrivain l'ait ressuscité pour l'inclure dans cette trilogie romanesque montre que le romancier menait une double vie ; la vie la plus « réelle » étant celle qu'il inventait à partir d'un espoir inassouvi.

« Les cœurs sensibles » est la chronique d'une longue jeunesse, des collèges de l'adolescence aux exploits adultes.

Le premier récit : Arban, roman dans le roman, est une très belle histoire d'amour muette et feutrée, hors du temps, hors des combats de l'histoire, dans les marges de la vie apparente, un intermède qui passe inaperçu aux yeux des témoins les plus proches. L'attirance d'un homme jeune pour un adolescent. Ici pas de révélations ni de coming-out particulièrement sexuel, mais en contrepoint d'une vie ordinaire que l'on suppose raisonnable, une passion qui s'ignore presque, un doux flamboiement comme un adieu éternel à sa propre enfance.

Les trois récits qui composent la fresque romanesque se répondent à travers le temps et mettent en scène, outre Arban et Norbert, le monde de la littérature, le double problème de la vie et du roman.

Ecrire serait, comme aimer, une tentative désespérée vers l'autre, la volonté de se comprendre soi-même et une aventure qui parfois dérape, mais toujours redonne l'espérance. Vivre et écrire seraient indissociables pour qui aime trop le temps terrestre pour s'y perdre.

« Les cœurs sensibles » est le « roman d'une vie » parce qu'il réunit les histoires fictives et réelles que la mémoire crée, dévoilant le flux d'une identité secrète bien plus véridique que chaque fait et geste. Autant dire que la fiction se nourrit de la solitude et de ce qui est au cœur de toute vie : la fuite du temps et la tentation de l'éternité.

■ Les cœurs sensibles, Roger Vrigny, Editions Gallimard, 1990, ISBN : 2070719782


Du même auteur : Accident de parcours - Le bonhomme d'Ampère - Le garçon d'orage - Instants dérobés

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Marseille, les lieux du désir dans les années 1900

Publié le par Jean-Yves Alt

Au début du XXe siècle, comment les homos pouvaient-ils se rencontrer pour draguer ? A Marseille, toute la ville était un vaste terrain d'aventures, parfois dangereuses. Car la maréchaussée, si l'on en juge par les archives policières, ne chômait pas.

A partir de 1791 et jusqu'au gouvernement de Vichy, la France ne dispose pas, contrairement à d'autres pays européens, comme la Grande-Bretagne de Victoria ou l'Allemagne de Bismarck, d'une législation répressive vis-à-vis de l'homosexualité. Cette absence n'est pas fortuite. Il n'y a aucune raison pour que le corps social légifère sur un sujet dont il ne veut pas reconnaître un seul instant la réalité. N'existe que ce qui est nommable et nommé, même péjorativement, même négativement.

L'arsenal répressif utilisé est le même pour tous, même si l'homosexualité figure au nombre des circonstances aggravantes. Les homosexuels surpris dans des lieux publics sont poursuivis pour « vagabondage », « scandale ou rassemblement sur la voie publique », « attentat à la pudeur », « outrage public à la pudeur » ou « excitation de mineurs à la débauche », comme les hétérosexuels en pareil cas, et la police des mœurs ne contrôle pas plus les hôtels, les clandés ou les bars fréquentés par des homosexuels que ceux où la prostitution féminine non contrôlée a cours.

Les extraits de procès-verbaux des services de police qui suivent proviennent des archives départementales des Bouches-du-Rhône, à Marseille. Un florilège étonnant.

Champ de tir du Pharo 25-26 décembre 1911. Outrage public à la pudeur. Les nommés P. Virgilio, 27 ans, journalier, demeurant boulevard de l'Église (Chartreux) n°8, et B. François, 45 ans, demeurant rue de la République n°35, surpris sur le champ de tir du Pharo, pantalons bas et se livrant à un acte sexuel contre nature, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Cours Pierre-Puget 9-10 octobre 1914. Arrestation pour outrage public à la pudeur. A été écroué à la disposition du Parquet le nommé L. Georges, 46 ans, représentant de commerce (...), qui, vers 2 h 30, s'est livré, sur le cours Pierre-Puget, a des attouchements obscènes sur la personne du zouave S. Louis, du 3e régiment, 6e compagnie, en garnison au camp de Sathonay et en permission à Marseille.

Hôtel américain rue du Lycée 7 décembre 1925. Procès-verbal. (...) Le 16 novembre, un jeune inverti, R. André, 17 ans, a été arrêté pour racolage de pédérastie par la brigade Pellequer et déféré au Parquet pour vagabondage. Interpellé, il a reconnu se livrer à la pédérastie depuis un mois environ et conduire tous ses clients de débauche à l'Hôtel américain, 9, rue du Lycée. Le 17 novembre, une autre visite de contrôle faite dans cet hôtel y a fait constater la présence de trois autres pédérastes mineurs qui y logeaient (...). Une nouvelle procédure pour excitation habituelle de mineurs à la débauche a été établie contre les logeurs, attendu que l'hôtel loge des individus de mœurs spéciales.

25 janvier 1926. Le commissaire de la Sûreté au chef de la Sûreté : Mme C. Jeanne est propriétaire de l'Hôtel américain, situé rue du Lycée n°9, dont elle avait donné la gérance au sieur B. Fernand. Ce dernier avait transformé l'hôtel en véritable maison de prostitution, logeant des filles soumises, des pédérastes et recevant en passe des personnes des deux catégories. Ces faits avaient provoqué plusieurs plaintes... Le sieur B., qui a été condamné le 29 juin 1925 à 100 F d'amende et le 4 février 1926 à 200 F d'amende pour excitation de mineurs et de mineures à la débauche. En outre, une visite de l'hôtel y a fait constater la présence de trois pédérastes (...).

Rue du Musée 28 mars 1925. (...) Le meublé situé rue du Musée n°10 était signalé à notre service comme donnant asile, jour et nuit, à des individus de mœurs spéciales, qui s'y rendaient dans un but de débauche. Plusieurs surveillances avaient fait constater les allées et venues d'individus notoirement connus comme pédérastes, se rendant dans cet hôtel. Le 15 mars (...), une visite de contrôle a été effectuée dans cet établissement à minuit. Nous avons trouvé dans le couloir du 1er étage le sieur S. Marius, patron du meublé, en compagnie du né T. Barthélemy, qui a déclaré être venu rendre visite à son ancien camarade de régiment. Il y avait également un matelot, qui a déclaré y être venu pour passer la nuit. Dans le salon d'attente, où se trouve un large divan, était couché et endormi, entièrement vêtu, le né P. Charles, 20 ans, homosexuel notoire, lequel interpellé a déclaré qu'il habitait l'hôtel, où il faisait ses passes avec des individus qui lui étaient présentés par le patron. Dans une chambre du 2e étage, nous avons trouvé, couchés dans le même lit, en chemise, les nommés C. Marcel, 31 ans, et L. Gabriel, 18 ans, ce dernier pédéraste connu. Sur le lit, entre les deux hommes, se trouvait une serviette. [Procédure contre S. Marius pour excitation habituelle de mineurs à la débauche.]

Place de la Bourse 1er septembre 1910. Lettre de M. D., gérant du Regina Bar, place de la Bourse n°3, au préfet : (...) Faire le nécessaire pour débarrasser les gens de mauvaises mœurs qui encombrent le trottoir devant et en face de mon établissement.

24 septembre 1910. Du commissaire de la sûreté au commissaire central : (...) Plusieurs rafles ont été faites sur la place de la Bourse. L'une d'elles a amené l'arrestation du nommé G. Alfred Ulysse, âgé de 19 ans, pédéraste professionnel et expulsé pour ce motif. Il est exact que des gens de mauvaises mœurs, hommes et femmes, se trouvent la nuit dans ce quartier, mais ils y sont attirés, surtout après 2 heures du matin, par des établissements de nuit dans le genre de celui que le sieur D. gère lui-même.

Plage de Bonneveine 3-4 juin 1908. Ont été écroués à la disposition de la justice les nommés B. Henri, 16 ans, messager cycliste, demeurant rue des Princes n°98, C. Elie, 16 ans, sans profession, demeurant rue Glandevès n°25, et T. Sauveur, 15 ans, sans profession, demeurant rue Corneille n°10, surpris hier après-midi, sur la plage de Bonneveine, se baignant sans caleçon et se livrant à des actes obscènes en présence des passants.

Rue Jules-Ferry 11-12 octobre 1915. Outrage public à la pudeur. Ont été écroués à la disposition du Parquet les nommés G. Xavier, âgé de 54 ans, domicilié rue Sénac n°73, et A. Mohamed, âgé de 30 ans, domicilié rue des Chapeliers n°4, surpris à 2 heures, rue Jules-Ferry, par deux gardiens de la paix et leur brigadier, se livrant à des actes de pédérastie.

Rue Curiol 12 février 1885. Le né S. Eugène, boulanger, domicilié rue Curiol n°50, a été mis à la disposition du Parquet pour s'être livré sur les toits de sa maison à des actes immoraux et avoir montré ses nudités.

Tasse de l'Opéra 13-14 juillet 1916. Outrage public à la pudeur. Surpris dans l'urinoir du Grand Théâtre se masturbant mutuellement, les nés M. Mathieu, 45 ans, demeurant rue Fortuné-Jourdan, et B. Émile, 18 ans, employé rue Saint-François-d'Assises, ont été écroués à la disposition du Parquet.

Théâtre de l'Alcazar 3 mai 1896. Le commissaire de police au commissaire central : La représentation donnée hier soir à l'Alcazar n'a donné lieu à aucune remarque défavorable. Des renseignements recueillis dans cet établissement, j'ai appris que l'on y avait joué une saynète intitulée « La Terreur de Pentagone ». On représentait sur la scène un soldat français courtisant une bonne d'enfant place d'Aix ; arrive une tapette qui parle au soldat et l'enlève à la bonne. Celle-ci, en colère, fait une scène terrible au militaire et à la tapette. Cette saynète a été jouée trois ou quatre fois au commencement de la semaine dernière. On ne la joue plus depuis trois jours. Soit transmis à monsieur le préfet : défense a été faite au directeur de faire représenter cette saynète.

in Agenda n°8 de TÊTU n°57, juin 2001, pp. 12/15

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Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes

Publié le par Jean-Yves Alt

A quarante-cinq ans, Yukio Mishima se suicide dans un cérémonial traditionnel, recréé en 1970, à l'ère du Japon américanisé. Il se fait hara-kiri et le chef de sa milice personnelle, le bien aimé Morita, le décapite. Morita, à son tour, se donne la mort.

La mise en scène de ce double suicide avait été préparée par Mishima et ses amis. Cette ultime cérémonie a lieu à la base Ichigaya des Jietai, au cœur de Tokyo, le 25 novembre à midi. C'est dans le bâtiment du quartier général de l'armée que Mishima et ses quatre disciples tentent de réaliser leur projet : réunir les mille hommes du 32e régiment d'infanterie, une unité de transmission et le personnel du QG et, du balcon situé devant le bureau du général Mashita, Mishima leur adressera un discours qui sera écouté dans le plus complet silence.

« Shichisho Hokoku » (« Sers la nation durant sept existences ») est le cri de guerre des samouraïs médiévaux. Mishima avait ressuscité une petite armée empreinte de l'idéal des anciens samouraïs, la « Tatenokai ». Son expédition finale pour insuffler une nouvelle vigueur patriotique à l'armée régulière se solde par un échec. Le silence attendu n'est qu'un informe vacarme. Les Japonais ne sont plus que de piètres successeurs de leurs ancêtres. L'idéal aristocratique est mort. Mishima et Morita se tuent, exilés dans ce Japon moderne « en proie à la malédiction d'un serpent vert ».

Henry Scott-Stokes, journaliste anglais, fut longtemps correspondant au Japon. Il a connu Mishima, a partagé ses mondanités, a pu admirer sa somptueuse maison et entrevoir sa femme et ses deux enfants. La partie qui relate les relations de Mishima et du journaliste s'inscrit dans le bon reportage. Plus délicat était de rendre la dimension profonde de l'écrivain japonais, de trier derrière l'apparence, de retrouver avec subtilité et amitié l'enfance étrange du héros, d'analyser son brusque désir de dépasser physiquement sa stature chétive pour conquérir, à force de volonté, le corps et le visage rigoureux que Mishima a voulu transmettre à la postérité dans l'exploitation systématique d'une image de samouraï baptisé d'un pseudonyme : personnage de théâtre piégeant, au fond d'une sensibilité exacerbée, ses désirs homosexuels et sa vulnérabilité.

Ecrire la biographie de Mishima était une gageure et le « ton » de Scott-Stokes laisse un malaise, peut-être parce que ce camouflage et cette exaltation du moi à travers des schémas quasi-cinématographiques ne peuvent pas s'enfermer dans l'habituelle compilation des biographes. Mishima a voulu construire son destin, créer sa légende ; le biographe avait le choix entre les documents bruts et inédits et le « roman » à la mesure du symbole.

Scott-Stokes balance entre ces deux perspectives, intervient souvent dans l'appréciation d'une vie qui crève les cadres habituels. Interprétations freudiennes et compte-rendus chronologiques pâlissent face à la grandiose folie d'un homme habité de son propre spectacle dès sa naissance.

Les deux plus beaux livres de Yukio Mishima, Confession d'un masque, et Une soif d'amour (le personnage principal est une femme, Etsuko, éprise en secret d'un garçon de ferme, Saburo, jeune et puissant) témoignent bien davantage des ressorts secrets d'un écrivain totalement foudroyé par son amour de la virilité, son homosexualité, son sadomasochisme même, fantasmes luxueux érigés en éthique pour surmonter ce qu'il détestait mais utilisait : les lieux gais, et la parodie irritante pour lui d'une homosexualité jouant les rôles de ce qu'elle abhorre.

« Mort et vie de Mishima » apporte un éclairage intelligent sur ce créateur souverain mais fragile. Elle freine la légende. Mais il faut d'abord lire et savourer l’œuvre de l'écrivain.

■ Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes, Editions Philippe Picquier, Collection : Picquier Poche, 1998, ISBN : 2877302830


Lire aussi : Hommage à Yukio Mishima

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Portrait de Raphaël, Nicole Quentin-Maurer

Publié le par Jean-Yves Alt

Histoire d'une passion, d'un pur amour (1) entre deux adolescents.

Ce pur amour de Germain (le narrateur) pour son compagnon Raphaël ouvre la voie à une adolescence aux dangereux et délicieux interdits. Raphaël aime-t-il Germain ? Difficile à dire tant Raphaël cache ses sentiments. A moins qu'il ne l'aime trop…

Germain, quant à lui, aime tellement Raphaël, qu'il se maintient dans le respect et la peur. Ainsi les deux garçons restent-ils toujours sur le bord d'une relation à ne pas entretenir mais que Germain – au moins – brûle d'accomplir.

« J'avais d'ailleurs pu m'étonner, en lisant une lettre de Raphaël, de son écriture aussi, illimitée, grisante, montrant avec inconvenance Raphaël penché, retenant sa mèche, sa main traînant par jeu sur le papier, ses paupières baissées, son visage forcément tendu aux baisers – ce présent infini de Raphaël qui m'empêchait à tout jamais de lire, d'entendre, d'énoncer à mon tour. J'aurais dû pourtant reconnaître là encore la beauté du désir (tel, que je n'osais m'arrêter un seul instant pour penser à lui, à sa bouche, son silence, ses poignets), ce désir qui ce matin portait le jour réticulé, la tiédeur de la chambre, et l'enfant incertain roulé au fond du lit. » (p. 105)

Germain regarde les choses comme des photographies : la peur de perdre Raphaël l'empêche de les voir en vécu. Comme si l'espoir ne pouvait être accepté que dans le figé, l'attente.

« […] il me fallait aussi ta présence dans ce monde, avec tes bottes, tes colères, ton sérieux, ta marche décidée, l'étrange flèche vive de ton corps organisant le paysage. » (p. 148)

Roman de l'immobilité, « Portrait de Raphaël » accorde ainsi une importance majeure aux frémissements, frissons et larmes : une promenade devient aventure, un paysage se transforme en spectacle et une parole évolue en présage.

« Ce soir, c'était la présence sensuelle de Raphaël, à qui je tendais une cigarette avec des gestes de tendresse meurtrie, mais alors, je m'enfonçais ainsi dans les bras profonds des sièges pour simuler le sommeil, une méditation primitive et ennuitée, préoccupée de naissance, de rêve, d'abri ; il fallait sans doute saisir cette occasion hasardeuse entre moi et Raphaël, qui m'écoutait, qui mettait même sur son visage pour me plaire une apparence de plaisir, de bonheur. » (p. 27)

Cette retenue que s'imposent les deux adolescents, laisse une place aux orages :

« On ne pouvait plus, dans les derniers temps, se quitter sans que demeure entre nous une inquiétude, une brouille confuse, un malaise si pesant qu'à m'en ressouvenir encore le cœur me manque. C'était mon caractère, mon humeur pourrie, ma tête mauvaise ; le plus souvent, je le poussais à bout de patience, à bout d'amitié, à bout de pardon, et je lui en gardais une rancune équivoque, pleine d'amertume, où se levaient après son départ des flambées de tendresse, des repentirs, des certitudes inattaquables. J'aurais voulu qu'il acceptât tous les caprices, tous les prétextes, tous les torts venant de moi, et qu'il pût aussi m'en consoler, éclaircir mes chagrins et ma sombre figure. » (p. 68)

Quand Raphaël annonce son départ pour le trimestre suivant, il reste à Germain à vagabonder sur place, dans les champs, dans Paris… autour du cœur de Raphaël.

Comment faut-il comprendre ce laps de temps offert par Raphaël à Germain ? S'agit-il d'un moment de réflexion pour Raphaël ou d'un dernier temps afin que Germain modifie le rapport à son ami ? Mais à l'adolescence, rien ne se transige.

Un moment d'abandon, un geste où la passion se fait cruellement jour suffisent pour précipiter Raphaël au loin, là où Germain n'est pas.

« De même cette même nuit-là, la même nuit, je dus partager ma chambre avec Raphaël […]. Que fera-t-il s'il m'entend ? Roulera-t-il jusqu'au mur, la hanche dressée en biais, les cheveux échappés, glissants et froids ? Ou si je bouge, si je m'allonge moi aussi à son aplomb, il se détournera d'un coup ! il se lèvera pour aller dormir sous la fenêtre. Germain assagit ce muscle déchaîné qui frappe furieusement dans son corps. […] Sa respiration frêle tiédit l'air à portée de mes lèvres. Germain, penché sur le dormeur, cède à la pression de l'angoisse, à ce tremblement qui court débridé sur sa peau. Brusquement se retourner, s'étendre ; mon bras, mes bras tendus vers lui. Genoux hissés vers la poitrine, Raphaël dans sa course vient buter contre Germain. Mais celui-ci ne peut le toucher, ouvrir sa main contre son épaule, ni même prétexter de l'habitude que lui eût donné la vie partagée avec une femme, qui laisse derrière elle l'accoutumance de gestes tendres dans le sommeil. Je ne peux le serrer contre moi. » (pp. 130/131)

« Germain, qui compte les jours, ne peut vivre près de ce Raphaël tant aimé, et, dans ces moments derniers qui s'amenuisent, préfère gâcher rageusement toutes les chances de se parler encore, puis trembler de peine ou de honte, misérable et décidé comme une bête qui se cache pour crever. Bientôt septembre, qu'on voit déjà à l'horizon des prés, la fin de l'été, le vide, l'inertie foisonnante de ce qui pourrit lentement, la paix. » (p. 135)

La vie peut commencer, elle est désormais sans importance :

« Germain ne pleure pas ; assis dans le noir, dans une odeur de fruits gâtés, il dit : "Nulle femme, ni sa mère, ne l'aimera jamais comme je l'ai aimé ; cela seul importe, qui m'emplit le cœur, qui rend mon amour sans limites, étendu jusqu'au ciel désert au travers des branches, jusqu'aux campagnes dévastées, étendu à jamais au-dessus des villes où dort Raphaël."

La rue devant moi, pense Raphaël, est blanche comme la mer en hiver, comme l'immobilité du matin, blanche comme la mort même. Le temps s'est ressaisi de moi jusqu'au bout des ongles ; je l'entends remettre en marche son bruit, sa routine. A présent, je vais sans doute aimer une femme, lire, avoir des amis, des succès, n'importe, c'est bien pour dire quelque chose. La rue est grise et blanche comme le cœur de Germain. » (p. 151)

 

Comment ne pas penser à « La Porte étroite » d'André Gide ? Avec cette même hauteur des êtres.

L'écriture de Nicole Quentin-Maurer est lyrique avec un sens du secret qui ouvre les portes de l'essentiel.

■ Portrait de Raphaël, Nicole Quentin-Maurer, Éditions Gallimard/Le Chemin, 1970, ISBN : 2070272990 


(1) présentation de l'éditeur.

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