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Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans « A la limite des ténèbres », Françoise d'Eaubonne écrivait en 1983 :

« Ce qui m'attire toujours, c'est une totalité, même, dans ce qu'elle a de plus contradictoire. Alors, moi, je tiens l'homosexualité pour l'un des versants de la bisexualité, et la bisexualité pour l'un des versants innombrables d'une sexualité qui n'est finalement totale que chez l'enfant et que la société s'emploie à émonder comme on taille un arbre jusqu'à ce qu'il n'ait plus que le profil d'une potence, tout à fait significative. Il y a réduction. Si nous pouvons souhaiter une société où vivre demain, ce serait une société où nous serions un arbre avec tous ses rameaux et non ce profil de potence, qui commence à se dédoubler grâce au "laxisme" – comme disent nos ennemis – de la société actuelle. »

Le roman de Joël Breurec tente de nous montrer, à travers le personnage d'Ewen, cette sexualité totale. Ce qui, dans la littérature jeunesse, est extrêmement rare, pour ne pas porter ici une attention à cet ouvrage.

Les grandes vacances commencent pour Ewen, jeune garçon de 14 ans. Elles devaient ressembler à celles de l'année précédente : juillet à l'Ile-aux-Moines, avec sa mère divorcée et son meilleur copain, Théo, même âge que lui ; août chez son père, à Saint-Malo. Mais avant l'arrivée de Théo, Ewen fait la connaissance de Mathis, 13 ans, le petit-fils du gardien de la propriété familiale. Très vite, ils sympathisent. Et même bien plus, puisque depuis longtemps Ewen est attiré autant par les garçons que par les filles. Un soir, Mathis rejoint Ewen sans sa chambre. Les amis deviennent amants. Cette découverte se poursuit les jours suivants jusqu'à ce que la petite sœur de Mathis les surprenne.

Ewen, narrateur de son histoire, en ce début d'été, découvre qu'il est devenu un homme, que Théo – son meilleur copain – ne le laisse pas indifférent et qu'il a eu un coup de foudre pour un chanteur anglais, idole de sa sœur. Avec Théo, il rêve aussi de draguer les filles sur la plage. Ewen a ainsi la confirmation que les garçons l'attirent autant que les filles.

« Sur la grande plage, j'ai remarqué d'autres jolis spécimens, filles et garçons. Notamment un petit brun avec un slip bleu turquoise. Et une blonde aux courbes... d'enfer. » (p. 12)

« Wendy m'a demandé : Il n'est pas là, ton copain de l'année dernière ?

— Non, pas encore. Il arrive dans huit jours. Lui, c'est Mathis.

J'aurais pu ajouter : "Mon amoureux."

Le parfum de Wendy sentait la vanille. Comme ma glace préférée. Mais les filles à la vanille – et les autres –, je ne les avais pas encore goûtées. Ce serait peut-être pour cet été, puisque j'étais dans le temps des premières fois. Aimer les garçons et les filles, cela se peut.

Mathis, lui, m'avait dit : "Les filles, ça ne m'intéresse pas." » (p. 26)

Un garçon comme une autre, Joël Breurec

Les trois garçons principaux de ce roman présentent des versants variés de la sexualité. Mathis se sent gay, Théo ressent peut-être une homosexualité de circonstance avec Ewen tout en se vivant hétéro, alors qu'Ewen se vit comme totalement bisexuel. Il peut aimer en même temps Mathis et Raphaëlle, une fille dont il a fait connaissance sur la plage.

Ewen utilise parfois un langage cru sans jamais être vulgaire. Il a aussi intégré des normes qu'il n'interroge pas encore ; comme le fait de ne pas accepter que la nouvelle petite amie de son père soit si jeune.

Ce qui est intéressant, c'est que le regard que porte Théo sur son « pote » Ewen ne change pas, une fois la bisexualité connue :

« Je ris, bien sûr. Et je suis surpris : c'est la première fois que Théo me serre contre lui. Mais avec lui, ce ne sera jamais comme avec Mathis. Théo m'aime bien, il n'est pas amoureux. Et je sais que les garçons ne l'attirent pas. » (p. 49)

Le père de Mathis entre dans une colère terrible quand il apprend la relation que son fils entretient avec Ewen :

« Les mots d'Yves m'ont blessé. "Petite salope", "pédale". Et il croit que c'est moi qui ai entraîné Mathis. Alors que nous avons été entraînés tous les deux par un courant d'or, un souffle de lumière que lui n'a jamais connu. » (p. 54)

Ewen est un personnage qui revendique une frénésie du plaisir.

Le monde d'Ewen est dominé par le rêve d'une communion entre les humains. Il tente de se soustraire à une société qui le refuse. C'est ce que le lecteur peut lui souhaiter de meilleur pour sa vie à venir.

« Un papillon volette devant la porte-fenêtre et se pose sur la vitre. Il bouge doucement ses ailes, et j'ai l'impression qu'il fait toc-toc en silence. C'est un paon-de-jour, qu'on appelle aussi une vanesse. Il et elle... Ne pars pas, je vais t'ouvrir ! Mathis, c'est un joli nom pour un papillon... » (p. 109)

■ Un garçon comme une autre, Joël Breurec, Editeur : Oskar jeunesse, 108 pages, novembre 2013, ISBN : 979-1021401525

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Nietzsche par Max Jurth

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce bref essai ne peut, de toute évidence, constituer qu'une mise au point très provisoire. D'une part, les déformations malveillantes qui circulent sur le compte de Nietzsche (1), et l'intérêt tout particulier que son œuvre présente pour nous, nous font un devoir d'en parler ; mais, d'autre part, cette tâche dépasse de loin mes forces, et je me limiterai donc à donner ci-dessous quelques hypothèses et commentaires, fruit de mes lectures, en souhaitant que d'autres collaborateurs d'Arcadie donnent, quelque jour, des études plus complètes et plus profondes.

Il faut d'abord faire justice de ces calomnies qui ont fait de Nietzsche le responsable spirituel d'un crime crapuleux aux Etats-Unis (2), de l'hitlérisme et même des guerres mondiales du XXe siècle.

Autant vaut rendre le Christ responsable des Guerres de Religion et des crimes de l'Inquisition. Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'impulsions d'un tout autre ordre auxquelles les prétextes idéologiques ne servent que de masque assez transparent, à moins qu'on ne soit délibérément aveugle. A ce titre, je pourrais évoquer l'entretien que j'ai eu avec un ex-nazi important, qui n'avait jamais lu Nietzsche, et qui m'expliqua ainsi son glorieux passé : e Nous ne l'avons fait ni pour nous, ni pour le Führer, mais seulement pour procurer plus d'aisance à nos familles et pour garantir un meilleur avenir à nos fils. »

Pourquoi, dans ces conditions, n'a-t-on généralement retenu, de tout l'enseignement de Nietzsche, que la glorification de la violence? Parce que c'était la seule chose que les foules, et en particulier ses adversaires, pussent assimiler, de même que, de tout le message de Jésus, l'humanité n'a su retenir que l'héritage des tabous juifs, plus un optimisme moral, dont précisément Nietzsche dénonce l'échec en le faisant remonter à Socrate. Nietzsche démontre l'incohérence de la position des chrétiens, en leur demandant pourquoi ils ne renoncent pas à la protection des lois et de la police ? Cette critique, qui dut être bien incommode pour des gens dont la tranquillité devrait dépendre davantage de la paix de leur conscience que de la protection de l'Etat, explique la violence de leurs attaques contre Nietzsche, dont ils exagérèrent et faussèrent à dessein la doctrine.

Les critiques qui se sont penchés sur le cas de Nietzsche ont été frappés de constater que la cruauté, l'arrogance, la violence étaient entièrement absentes de sa propre personnalité. Ce sont donc des caractères qu'il a dû admirer dans son entourage, s'il est vrai qu'il les a exaltés dans son œuvre. Or, de son temps plus encore qu'aujourd'hui, c'était à l'homme qu'on les attribuait, la femme étant réputée, soumise, douce, bonne, toutes qualités dont Nietzsche met en doute la valeur positive. On pourrait voir là une preuve d'homophilie latente, avec tendance au masochisme, et ce soupçon a été déjà formulé. Ce n'est certes point mon dessein d' « annexer » le génie de Nietzsche à notre « patrie » ; ce que nous lui devons n'a rien à gagner (ni rien à perdre) aux lumières indiscrètes que la psychanalyse pourrait éventuellement jeter sur sa vie intime ou sur son subconscient. Mais cette hypothèse pourrait expliquer, désarmer et en quelque mesure excuser les postulats les plus contestables. Dans notre cas, le masochisme est un phénomène secondaire, fruit de l'insatisfaction et du refoulement. Si l'on n'arrive pas, pour une raison ou une autre, à jouir d'un être aimé, on finit par le considérer comme méchant. Ce mécanisme est particulièrement fréquent dans la vie homophile, et j'ajouterai : pas seulement pour des causes externes. Seul l'amour de l'homme pour l'homme va jusqu'à glorifier les défauts et les faiblesses de l'être aimé. Hans Blüher, dans son œuvre fondamentale Le rôle d'Eros dans la société masculine, constate que l'adoration de l'homosexuel pour un ami (ou même pour le psychiatre qui le soigne !) suffit souvent pour lui faire admirer jusqu'à son hétérosexualité et pour le pousser à l'imiter – avec plus ou moins de succès !

Dans le cas de Nietzsche, il faudrait probablement chercher les « mauvaises influences » dans ses mystérieuses escapades en Italie. Dans son livre Le Gai Savoir, nous trouvons ce remarquable texte :

« J'appelle sage le fait de penser solitairement

Mais stupide celui de chanter dans la solitude.

Écoutez donc en votre gloire

Et restez tranquilles, assis en cercle autour de moi,

Vilains oiselets !

Si jeunes, si dépourvus de contraintes,

Vous me semblez si parfaitement faits pour l'amour

Et pour toute saine distraction !

Dans le Nord, je l'avoue en hésitant

J'avais aimé une femelle, vieille à faire frémir...

Cette vieille femme s'appelait la Vérité. »

L'amitié semble avoir joué de tout temps un rôle capital dans la vie de Nietzsche, bien que – ne nous y trompons pas – sa vie affective n'ait nullement été exubérante. Son austérité, sinon les préjugés conventionnels, lui imposèrent trop de réserve, et on a tout lieu de croire que ses prouesses sexuelles n'ont été ni nombreuses ni brillantes, quelle qu'en fût la nature. On a assez justement comparé sa vie, en général si chaste, et sa mort tragique due à une maladie vénérienne, à l'histoire du Dr Faust telle que l'a dépeinte Thomas Mann. La remarque de Nietzsche que « la volupté est le seul domaine où la femme égale l'homme » ne témoigne pas d'une puissance sexuelle excessive, et de toute façon il était, sur ce plan, assez peu émancipé des préjugés de son temps, comme le prouve sa conviction que l'hypersensibilité érotique est signe de faiblesse et que la précocité sexuelle est signe de décadence.

Les amitiés « platoniques » de Nietzsche n'en étaient pas moins exigeantes et passionnées. L'exemple le plus fameux, Richard Wagner, est particulièrement significatif. Les affinités entre eux étaient nombreuses : Nietzsche adorait la musique, et Wagner, qui s'adonnait volontiers à la philosophie, exerça une influence ineffaçable sur son jeune admirateur. Or Wagner, tout autant que Nietzsche — et malgré ses nombreux mariages et aventures — cultivait des amitiés exaltées et passionnées, ce qui n'était pas, en lui, l'aspect le moins fascinant pour Nietzsche, lequel, dans son livre Origine de la Tragédie, consacrera au « Maître » un hommage grandiloquent en le comparant à Eschyle. Cette admiration aveugle fera brusquement place, six ans plus tard, à une polémique passionnée, lorsque Wagner se permettra, dans les Bayreuther Blätter, quelques plaisanteries indirectes sur le compte du philosophe. Nietzsche découvre que chez Wagner tout n'était qu'attitude, et que son amitié était fausse, artificielle et intéressée. Cependant, même cette désillusion ne put tout à fait déraciner son admiration pour le musicien, et, dans Le Gai Savoir il écrira encore : « Amitié d'étoiles... Nous voulons croire à notre amitié d'étoiles, même si nous devons être ennemis sur la terre. » Cette haute conception de l'amitié est un lien tout à fait conscient qui rattache Nietzsche à l'Antiquité grecque : toujours dans Le Gai Savoir, il commente l'anecdote de Diogène le Cynique et du roi Alexandre, opposant la courtoisie de ce dernier à l'orgueil stérile du philosophe.

Ces références à l'amitié ont une résonance plus « arcadienne » dans les œuvres de jeunesse de Nietzsche. Origine de la Tragédie fut conçu comme une partie d'un cycle d'études sur la culture grecque (3). Nietzsche, qui reprochait à Jakob Burckardt de n'avoir pas fait mention de l'amour des garçons dans ses études sur la Renaissance, entendait bien, pour sa part, ne pas ménager les conventions morales de son temps. Il cite, par exemple, parmi les « qualités terribles » que les Grecs surent utiliser, « les impulsions contre-nature (dans l'éducation de l'adolescent par l'homme) », et encore « Eros et la formation des amis ». Certes, les termes de « terrible » et « contre-nature » sont une concession aux préjugés courants, mais dans d'autres passages Nietzsche attaque Platon pour avoir, dans le Banquet, proclamé la quasi-égalité des droits entre les deux sexes.

Ce qui, à la base, oppose Nietzsche à Socrate et à Platon, c'est qu'ils dédaignent le corps pour une exaltation vague de l' « âme ». La phrase où se manifeste de façon éclatante le génie de Nietzsche et le renversement titanesque de la mentalité occidentale qu'il opère est celle-ci : « Toutes les inclinations, amitié, amour, ont quelque chose de physique. Nous ignorons tous à quelle profondeur et à quelle hauteur atteint la physis. »

La question dès lors se pose de savoir pour quelle raison cette œuvre de jeunesse est restée à l'état d'ébauche. La peur se serait-elle emparée de l'auteur ? Je pense plutôt qu'il faut voir là une preuve que les meilleures initiatives ne réussissent pas à se manifester quand l'ambiance n'est pas disposée à les recevoir. Blüher a exprimé cela à propos du drame de Schiller Les Maltais : « Les meilleures œuvres (et ne sont-ce pas celles qui s'élèvent au-dessus de la mentalité courante?) sont condamnées d'avance à rester inachevées. »

Reste à savoir dans quelle mesure Nietzsche est, personnellement, l'auteur de la doctrine qui lui est si communément reprochée. Pour ma part, je n'ai nulle part pu trouver rien qui justifie les accusations qu'on ne se lasse pas de porter contre lui.

En ce qui concerne le nazisme, il est probable qu'il l'aurait vivement combattu s'il avait été vivant au temps de Hitler. Tout d'abord, il n'avait rien de nationaliste, ses sympathies allaient plutôt à la France et à l'Angleterre. Il condamne nettement le sadisme (au début de Origine de la Tragédie) et l'antisémitisme.

Quant aux deux assassins américains, ils n'avaient sûrement pas médité cet aphorisme de la Volonté de puissance : « Il y a des natures aux prédispositions tendres, dites idéalistes, qui ne peuvent atteindre qu'à un crime "cru", "vert". C'est la justification de leur existence mesquine et pâlotte, une compensation pour leur longue et couarde hypocrisie – un instant, un seul, de force, dont aussitôt ils périssent. »

Dans le même ouvrage, les juges auraient pu trouver cet aphorisme sur l'origine de cette couarde hypocrisie : « Effet de la prohibition : tout pouvoir qui interdit, qui sait provoquer la crainte chez celui auquel quelque chose est défendu, engendre la « mauvaise conscience » (c'est-à-dire le désir de cette chose, augmenté de la notion du danger de sa satisfaction, le besoin de sa clandestinité, du subterfuge, de la prudence). Chaque interdiction aggrave ce caractère chez ceux qui se soumettent par force, contre leur gré. » Hérodote avait déjà, en son temps, constaté les effets néfastes de la relativité des codes moraux, et Nietzsche remarque, dans le Gai Savoir (aphorisme 43) : « Ce dont les lois témoignent, ce n'est pas de ce qu'est un peuple, mais de ce qui lui paraît étrange, bizarre, monstrueux et spécialement abominable. » Malheureusement Nietzsche ne va pas jusqu'à citer, comme exemple, la condamnation de l'homosexualité par les Juifs, il se contente de citer l'interdiction de boire du vin faite aux femmes romaines, et la prohibition du tabac chez les Wahhabites.

Un autre point de la doctrine de Nietzsche qui nous touche au plus haut degré est son opinion sur la « décadence ». Pour lui, la « décadence » ou « dégénérescence » de certains individus est une condition inhérente à toute évolution : elle est, en quelque sorte, le déchet du perfectionnement. C'est un argument qu'on pourrait appliquer à notre cas, en ce sens que l'existence d'homophiles dégénérés, criminels, débiles, idiots, ne peut en aucun cas être invoquée contre l'homophilie, car celle-ci est aussi l'apanage de représentants parfaits de l'espèce humaine.

Les conditions, biologiques et sociologiques, qui permettraient ou favoriseraient l'avènement d'êtres exceptionnels et supérieurs à l'humanité courante, les « génies » ou « surhommes », constituèrent pour Nietzsche une préoccupation constante, une véritable obsession. Cependant, sa thèse de l'évolution de l'humanité vers un « dépassement » d'elle-même prête à beaucoup de critiques, car la formation de Nietzsche dans les domaines de la biologie et de la sociologie était fort insuffisante : n'en prenons pour preuve que sa conviction que la précocité sexuelle est à ranger parmi les symptômes de décadence, « caractère acquis non hérité » : une telle opinion, si elle correspond à la croyance commune du XIXe siècle en Europe, n'en est pas moins en contradiction absolue avec l'Antiquité grecque.

Cette même insuffisance évidente caractérise l'attitude de Nietzsche face aux problèmes de l'homophilie, dans la mesure où il osa les aborder franchement : à propos de Parsifal, le héros de Wagner qui abandonne sa voluptueuse maîtresse pour entrer dans un couvent où il contemplera les accolades rituelles des moines, le philosophe écrit, dans une véritable frénésie anti-chrétienne : « Je méprise tous ceux qui ne s'indignent pas en écoutant Parsifal ». Il invoque le même argument contre Socrate, à qui il reproche d'avoir trop apprécié, dans les palestres, le contact des jeunes hommes. Mais il ne pousse pas la logique jusqu'à laisser troubler, pour autant, la vénération que lui inspirent Eschyle, Pindare et les génies de la Renaissance. Cela rappelle la phrase de Hitler : « C'est moi qui décide qui est Juif et qui ne l'est pas. » Les arguments moralisateurs, comme les arguments racistes, sont toujours – Nietzsche lui-même l'a démontré – les véhicules de haines inavouables.

Son aphorisme concernant la précocité sexuelle est, il faut l'avouer, particulièrement indéfendable. La science moderne laisse penser que la précocité sexuelle, loin d'être une preuve de dégénérescence, joue un rôle décisif dans l'évolution de l'espèce humaine vers une « surhumanité », la reproduction précoce favorisant les mutations brusques dans les espèces humaines : c'est au stade embryonnaire et enfantin que le singe ressemble le plus à l'homme. L'opinion de Nietzsche sur ce point n'a pas plus de fondement scientifique et ne fait pas preuve de plus de largeur de vues que la théorie célèbre du Dr Tissot qui ramenait la cause de toutes les maladies, syphilis comprise, à l'onanisme enfantin !

Sur le problème des rapports du célibat et du génie, Nietzsche se montre plus clairvoyant : « Luther rendit aux prêtres les rapports sexuels avec les femmes, mais la vénération dont est capable le peuple repose aux trois quarts sur la croyance qu'un homme qui est exceptionnel sur ce point sera aussi une exception sur d'autres points : c'est justement là que la croyance populaire en quelque chose de surhumain dans l'homme a son avocat le plus subtil et le plus insidieux » (Le Gai Savoir, aphorisme 358). Combien la sagesse du catholicisme (que Nietzsche n'hésite jamais à opposer aux raisonnements simplistes des protestants) se rapproche, ici, du chamanisme! On s'étonne un peu, il est vrai, de voir Nietzsche proclamer ici cette admiration, car le chamanisme, avec toutes ses manifestations, telles que les cultes de la Grande Déesse de Phrygie et de Cybèle dans l'Antiquité, est en liaison indéniable avec l'inversion sexuelle. Un peu plus loin (aphorisme 363), le philosophe revient à son erreur habituelle en écrivant que l'amour viril est supérieur à l'amour de la femme, synonyme d' « abandon » (Hingabe) : « En supposant qu'il y ait des hommes auxquels le besoin d'un abandon complet ne soit pas étranger, eh bien ces hommes ne seraient pas des hommes. Un homme qui aime comme une femme devient esclave ; au contraire une femme qui aime comme une femme devient une femme complète » (Le Gai Savoir, aphorisme 363). Il ne faut pas voir ici tant une attaque contre l'inversion sexuelle qu'une diatribe contre les tendances égalisatrices du socialisme et ses effets dévirilisants, « esclavisants », civilisants. Néanmoins, ces sortes d'arguments sont équivoques, et peuvent être interprétés de bien des façons.

Nous pourrions donc être tentés, après cette enquête, de conclure que Nietzsche a bien peu d'importance du point de vue de l'homophilie. Ce serait, à mon sens, une erreur, car son importance, précisément, n'est pas restreinte à ses rares allusions à un sujet qui n'intéressait pas le public cultivé de son époque, la science commençant tout juste alors à s'en occuper. Mais si, aujourd'hui, nous y voyons plus clair et pouvons parler avec plus de franchise, c'est en grande partie à la révolution spirituelle dont Nietzsche est l'initiateur que nous le devons. Ce « renversement des valeurs » qui caractérise son œuvre, c'est surtout dans La Volonté de puissance qu'il faut le voir. Son œuvre précédente, plus célèbre cependant, Ainsi parla Zarathoustra, me paraît personnellement moins intéressante. Nietzsche eut l'ambition d'en faire une sorte de « contre-Evangile », et y a volontairement introduit quelque chose de mystérieux et de confus, qui n'a eu que trop de succès, en semant la confusion, et pas seulement dans le grand public.

Dans la plupart de ses œuvres, Nietzsche s'est refusé à suivre un plan strict, et mêle de façon assez déconcertante les aphorismes, les souvenirs d'Italie, les appréciations littéraires et artistiques, les critiques et les jugements. C'est un « touche à tout » qui traite de philologie, écrit des vers, s'épanche lyriquement. Peut-être est-il, avant tout, un poète qui aurait manqué sa vocation, comme Wagner était un philosophe manqué? Lui-même comparait sa doctrine philosophique à l'art de la danse. On conçoit, dans ces conditions, que les hésitations, les inconséquences et même les contradictions ne soient pas rares dans son œuvre.

Mais le côté positif de ce foisonnement intellectuel réside dans sa pénétration prodigieuse, son don de vie, son charme éclatant, son style ivre de force et de joie de vivre. Après avoir beaucoup détruit, son message apporte à l'humanité la respiration, la liberté – et une conception supérieure de la culture, liée à la notion du « surhomme » débarrassé des liens d'une morale atavique, absurde et paralysante. C'est l'artiste, ici, qui parle plus que le philosophe : pour Nietzsche, la culture, c'est l'art ; la morale, c'est la beauté, opposée à la surestimation de la Bonté léguée par le christianisme. Aimer tout cela, c'est aimer l'humanité – et c'est aimer Nietzsche.

(1) Friedrich Nietzsche, philosophe allemand, 1844-1900.

(2) Il s'agit de l'assassinat d'un jeune garçon commis par deux étudiants en 1924 à Chicago et pour lequel les deux assassins invoquèrent l'autorité de Nietzsche. Ce crime a fait l'objet d'un livre de Meyer Levin, Crime (compte rendu par Jacques Remo dans le n°58 d'Arcadie, octobre 1958), et d'un film de R. Zanuck, Le génie du mal, compte rendu par André du Dognon, Arcadie, n°67/68, juillet-août 1959. C'était également le sujet du célèbre film d'Hitchcock, La Corde (1948).

(3) J'ai constaté avec surprise que Gide, dans son Journal, semble avoir connu un autre texte de Nietzsche sur les philosophes présocratiques. Ses jugements sur Nietzsche sont du reste très exacts.

Arcadie n°98, Max Jurth, février 1962

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Le sens de l'honneur, Roland Godel

Publié le par Jean-Yves Alt

Gare aux fourvoiements !

Vous croyez vous cacher derrière une position amoureuse, mais en fait vous courez le risque de vous voir taxer d'usurpation par les personnes que vous impliquez dans votre jeu et vous vous retrouver comme piégé par votre peur de la réalité.

Yvan : « Parfois, j'ai l'impression que ma tête va exploser. La boxe et mon sac de frappe, c'est le meilleur truc que j'ai trouvé pour évacuer. Le résultat, c'est que je me barre le plus souvent possible et que j'évite de raconter à ma vieille ce que je fais et ce que je pense. […] Ce qu'elle supporte pas, c'est qu'on touche à notre honneur. C'est son idée fixe. Pour elle, l'histoire entre Sandra et Thomas, c'était le déshonneur pour nous trois. C'est pour ça que je devais défendre ma sœur et, si possible, la venger pour laver notre honneur. » (p. 58)

C'est précisément pour ne s'être point assez souciés de la réalité, que les protagonistes de cette histoire, notamment Thomas et Yvan, sont amenés à se raconter, tout à tour, après la mort de Sandra tuée par deux coups de poing donnés par Yvan.

Le sens de l'honneur, Roland Godel

Le lecteur découvre peu à peu, dans ce court roman, la connivence naïve qui pouvait exister entre Thomas et les deux filles.

Thomas : « Je ne voulais pas faire de peine à ta sœur. Je disais à Sandra qu'on devait rester hyper discrets. On se voyait loin du collège, parfois dans le parc. Eh oui, dans le parc, mon vieux ! […] On a quand même fini par tomber sur Pauline, un soir qu'on se baladait en ville. J'ai eu droit au grand spectacle : crachat et gifle. C'était affreux, j'aurais voulu être à des kilomètres ! Après ça, Pauline s'est accrochée encore plus. Elle pleurait sur mon épaule, elle me disait qu'elle était tellement amoureuse qu'elle me pardonnerait tout si je coupais les ponts avec Sandra. Je sais, j'ai été couard. Je n'ai pas eu le courage de lourder l'une des deux. Je repoussais le moment. J'étais partagé. […] À un moment, j'ai pensé que ce serait peut-être mieux de garder Pauline, pour rester pote avec toi. Mais tu avais l'air de te foutre complètement que je sorte avec elle ou pas. » (pp. 44-46)

Pauline : « Je suis peut-être dingue, mais je me demande s'il n'y avait pas un truc louche entre mon frère et Sandra. Il la jouait comme s'il se fichait complètement de tout ce qu'elle fabriquait, mais quand je parlais d'elle et de Thomas, je sentais bien que ça le remuait. Il ne disait rien, têtu et renfermé, mais ça le faisait tiquer. J'ai l'impression qu'il ne digérait pas que cette traînée se soit mise à draguer son copain. Bon, on va dire que c'est normal si mon grand frère était en colère contre Sandra à cause de ce qu'elle me faisait. Mais des fois, on aurait dit qu'il était vexé lui-même, personnellement. » (p. 37)

Très vite, égaré, titillé puis aiguillonné par l'écriture de Roland Godel, le lecteur cerne l'ampleur de l'affaire et ne manque pas de goûter à la grave méditation qui lui est proposée. Car il s'agit bien là, sous la seule apparente jalousie de collégiens, d'une nouvelle variation sur ce qu'Aragon appela en son temps le « mentir-vrai ».

Yvan : « J'ai redit à l'inspecteur qu'elle m'avait traité d'ordure et de taré. C'était pas un mensonge, c'était juste le début de ce qu'elle m'avait dit. Le reste, je l'ai gardé pour moi. Je causerai jamais à ces flics de ce qui les regarde pas. Je pourrai jamais dire la vérité. De toute façon, personne comprendrait. » (p. 55)

Yvan cache sa peur d'aimer un être en particulier : peut-être a-il cru que cela rachèterait le reste ? Le manque définitif de compassion dans lequel il vit :

Yvan : « Ma mère... Elle voulait tellement que je protège ma petite sœur. Comme si elle était un pauvre petit ange fragile. Moi, je sais qu'il y a pas d'anges sur cette terre ! Ce qui me gonfle avec ma vieille, c'est qu'elle attend tellement de moi. J'en ai un peu causé au psychologue, et ça l'a bien branché. Depuis que je suis petit, ma mère arrête pas de répéter des trucs du genre : "Comme je suis fière de toi mon grand, tu es si fort, tu es l'homme de la famille." Logique, vu que mon vieux s'est tiré juste avant la naissance de Pauline ! » (p. 57)

Que la gravité de l'interrogation n'effarouche pas le lecteur : ce roman répond en n'ennuyant jamais, mais au contraire en captivant toujours, à chacune de ses pages toutes pleines de nostalgies amoureuses et de réflexions sur la violence.

Sandra : « Ce sont les adultes qui nous bassinent avec le sens de l'honneur, la vengeance, les règlements de comptes. Nous, on est des enfants, avec nos joies, nos peines et nos envies. Des enfants devenus trop vite ados, qui ne savent pas ce qu'ils font. » (p. 82)

■ Le sens de l'honneur, Roland Godel, Oskar éditeur, Collection Court métrage, 83 pages, janvier 2014, ISBN : 979-1021401488

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Saint Thomas (archevêque de Cantorbéry) fut-il un arcadien ? par Marc Daniel

Publié le par Jean-Yves Alt

Que nos amis catholiques ne crient pas au scandale au seul énoncé de ce titre ! Il ne s'agit nullement d'une plaisanterie sacrilège, mais d'une question qui m'a souvent été posée ces temps derniers au Club des Pays latins.
Encore me dois-je de préciser, sans plus tarder, que le saint Thomas dont il est ici question n'est pas celui qui désirait mettre son doigt dans les plaies du Christ, mais son homonyme, le fougueux archevêque de Cantorbéry que le roi Henri II d'Angleterre fit assassiner dans sa cathédrale le 29 décembre 1170 – autrement dit Thomas Becket.
On devine que l'intérêt soudain manifesté par tant d'Arcadiens pour ce martyr de la cause ecclésiastique n'est pas spontané : il a été provoqué par la pièce que Jean Anouilh lui a consacrée, sous le titre Becket ou l'Honneur de Dieu, l'un des plus grands succès théâtraux de cette saison (Voir l'excellent compte rendu qu'en a donné Raymond Leduc dans le n°75 d'Arcadie – mars 1960).
Or, de façon assez inattendue, Jean Anouilh a choisi de présenter sous un jour franchement « passionnel » les relations du roi et de l'archevêque. Pour que nul ne risque de ne pas comprendre, il a, à plusieurs reprises, mis les points sur les i. A la reine, sa mère, qui lui reproche d'éprouver pour Thomas un « amour déçu », Henri II réplique qu'elle n'a pas à s'occuper de ses amours. Un peu plus loin, la même reine mère compare cet amour du roi pour Becket à celui qu'on ressent pour une femme qui a trahi, malgré sa trahison. Et la reine, femme d'Henri, se plaint d'avoir sa vie « encombrée » par son rival. Bref, un sentiment « ni sain ni viril », comme il est dit dans la pièce même.
Il n'entre nullement dans mes intentions de faire la critique de L'Honneur de Dieu sur le plan théâtral. Je crois, au reste, que c'est là une des meilleures pièces d'Anouilh, et il ne semble pas trop imprudent de penser qu'elle survivra à notre génération.
Ce tableau dramatique du conflit entre l'amitié (ou l'amour) sur le plan humain, et le besoin d'absolu que Becket appelle « l'honneur de Dieu », est parmi les plus denses et les mieux charpentés qu'il m'ait été donné de lire. Tout ce que je dirai par la suite ne modifiera en rien l'admiration profonde que je ressens pour cette œuvre exceptionnelle.
Mais, puisque Jean Anouilh a choisi d'incarner ce conflit dans deux personnages historiques célèbres, il est légitime de s'interroger sur la mesure dans laquelle les caractères qu'il leur prête correspondent à la réalité.
Or, que savons-nous des relations d'Henri II et de Thomas Becket ? et tout d'abord, par qui sommes-nous renseignés à ce sujet ? Thomas Becket, après avoir été l'ami et le compagnon du roi, fut nommé par lui archevêque de Cantorbéry ; une fois assis sur le trône archiépiscopal, il adopta une attitude intransigeante qui le brouilla avec son royal ami, l'obligea à s'exiler en France, puis, après une apparence de réconciliation, amena son assassinat par quatre chevaliers dévoués au roi. Le scandale fut si énorme, dans l'Europe catholique d'alors, que Henri II fut obligé de se soumettre à une pénitence inouïe, fouetté de verges sur le tombeau de sa victime, et pour comble d'humiliation, il dut assister en 1174 à la canonisation de Becket, devenu saint Thomas et faiseur de miracles.
Dans ces conditions, on comprend que tous les contemporains qui nous ont raconté cette histoire aient été, bon gré, mal gré, peu portés à présenter la personnalité de l'archevêque-martyr sous un mauvais jour. La ferveur de la dévotion au nouveau saint était telle, après le « meurtre dans la cathédrale », qu'il n'était plus question d'autre chose que de panégyrique à son égard.
Cependant, les chroniqueurs qui s'occupèrent de relater la vie de Thomas Becket n'étaient pas tous des dévots aveugles, et plusieurs d'entre eux, qui avaient connu personnellement le défunt, n'ont pas hésité à citer des traits de caractère assez peu édifiants, au moins pour le début de sa carrière (1) : ainsi, son amour du luxe, son orgueil, sa passion du pouvoir.
L'amitié très vive que le roi Henri II éprouva pour lui est décrite par tous ses biographes. Elle avait, en effet, de quoi étonner les plus blasés, car Thomas n'était que le fils d'un marchand de Londres, ce qui, à l'époque, n'était nullement reluisant (2). Il avait fait de solides études au chapitre de Merton en Surrey et à l'archevêché de Cantorbéry, dont le titulaire, l'archevêque Théobald, était un ami de sa famille. Mais ceci ne suffit pas à expliquer la faveur subite dont il jouit auprès du jeune roi Henri II – un Angevin, de la famille des Plantagenêt, devenu roi d'Angleterre par le hasard d'un héritage – dès que celui-ci eut ceint la couronne à Westminster (1154). Thomas ne tarda pas à recevoir les plus hauts honneurs du royaume, jusqu'à la charge de Chancelier – l'équivalent du poste de Premier Ministre pour notre époque. On conçoit que cette amitié ait fait parler d'elle. Mais en quels termes exactement ?
Guillaume Fitzstephen, qui connut bien Becket, emploie les termes suivants pour décrire ses relations avec le roi à l'époque de leur grande intimité : « Colludebant rex et ipse tanquant coetanei pueruli, in aula, in ecclesia, in consessu, in equitando » (« le roi et lui s'amusaient ensemble comme des gamins du même âge, dans le palais, à l'église, au conseil, à cheval »). Paroles qui évoquent davantage les ébats turbulents de deux jeunes collégiens que ceux de deux amants à la façon d'Hadrien et d'Antinoüs, il faut l'avouer ! Ainsi, un jour, le roi prétendit forcer Thomas à donner sa cape de fourrure à un pauvre, et Thomas, par jeu, résista, de sorte que le souverain et le chancelier roulèrent sur le sol, en se battant, sous les yeux ébahis des courtisans (cette anecdote est racontée par Guillaume Fitzstephen). Bref, pour employer une expression du même chroniqueur, « Magis unanimes et amici nunquam duo aliqui fuerunt temporibus christianis » : « jamais depuis l'ère chrétienne, on n'avait vu deux êtres aussi unis par l'amitié ». La référence à l'ère chrétienne n'est pas ici fortuite : elle témoigne de ce que Guillaume Fitzstephen se porte garant de la pureté de cette amitié.
Du reste, la chasteté de Thomas est une vertu sur laquelle ont insisté tous ses biographes (l'anecdote de la dame de Stafford qui lui fit des avances et qui en fut pour ses frais est célèbre).
Par ailleurs, Henri Plantagenêt est connu pour la violence et j'oserai presque dire l'excessive virilité de sa nature. Le nombre de ses aventures féminines et de ses bâtards ne laisse guère de place à une « amitié amoureuse » avec un homme, lui-même aussi peu féminin que le têtu chancelier. Lorsqu'en l'absence de preuves flagrantes, l'on tente d'annexer au domaine des amours arcadiennes une amitié célèbre, encore faut-il que la vraisemblance s'y prête, ce qui n'est pas le cas, il faut l'avouer, dans le cas d'Henri II et de Thomas Becket.
Avec son art inimitable, Jean Anouilh a présenté, en somme, une « thèse » sur l' « affaire Becket ». La rupture entre les deux hommes, qui a abouti au meurtre dans la cathédrale et qui, par-là, a eu de si grandes répercussions dans l'histoire, le dramaturge l'envisage comme la rupture entre deux amants, dont l'un se détache de cette union humaine pour se consacrer à l' « honneur de Dieu », tandis que l'autre, blessé jusqu'à l'âme par cet abandon, perd dès lors sa raison de vivre.
Nous venons de voir que, sur le plan austère de la vérité historique, une telle interprétation n'est ni justifiée par les sources dont nous disposons ni même vraisemblable.
Quelle est, dans ces conditions, l'explication réelle de ce drame ? On en peut discuter, et les historiens ne s'en sont pas privés depuis huit siècles. Pour ma part, il me semble que l'amitié entre le jeune roi et Becket n'a rien d'incompréhensible, si l'on considère le « magnétisme » de la personnalité de ce dernier. De ce magnétisme, tous les textes nous sont garants. Thomas Becket était, au sens le plus plein du terme, un aristocrate : « grand, avec une figure allongée et mince et un front élevé, éclairé par des yeux lumineux et pensants ; il avait la grâce de mouvement, la dignité de manières, qui sont la marque de la noblesse ». Le luxe même dont il aimait à s'entourer, les vêtements somptueux, l'argenterie précieuse, les vins fins, les mets rares, la meute de chiens courants, l'écurie quasi-royale, tout cela ne pouvait que contribuer à frapper et à séduire le féodal assez fruste qu'était le roi Henri. Les courtisans le sentaient si bien que parfois, en plaisantant, au plus fort de leur amitié, Henri se plaignait à son chancelier que sa propre cour fût délaissée : celui qui nous rapporte cela n'est pas suspect de complaisance envers le roi, puisqu'il s'agit d'Edward Grim, un moine de Cantorbéry, qui fut blessé en défendant son archevêque le jour fatal du 29 décembre.
Dès lors que Thomas mettait au service, de son royal ami son habileté, son énergie, ses talents exceptionnels de diplomate et d'administrateur, il était presque inévitable que le chasseur et le sportif qu'était Henri II fût subjugué par ce compagnon si supérieur à lui par le génie.
Mais aussi, du jour où, devenu archevêque, il tourna contre l'autorité royale toutes les ressources de cette même intelligence qui lui avait valu l'affection du souverain, il était non moins inévitable que ce dernier éprouvât un sentiment de frustration où se mêlaient le dépit d'avoir été « roulé » et l'humiliation d'une amitié bafouée. Point n'est besoin, certes, de faire intervenir ici la « jalousie » au sens amoureux du mot ; des sentiments beaucoup plus banaux suffisent.
Et qu'on n'aille pas, pour finir, prétendre qu'en ce haut moyen-âge l'homosexualité était considérée comme une si horrible abomination que personne n'osait en parler. Il suffit de lire les textes consacrés par les chroniqueurs au roi Guillaume le Roux – le propre grand'oncle de Henri II – qui régna sur l'Angleterre de 1087 à 1100. Au temps de ce prince, précise le moine Orderic Vital : « effeminati passim in orbe dominabantur » : « les efféminés étaient partout les maîtres ». On les voyait, vêtus de tuniques collantes, portant les cheveux longs, arborant des chaussures aux bouts pointus, « impudici », « lascivi », au point que l'archevêque Anselme reprocha publiquement au roi de faire de l'Angleterre une nouvelle Sodome.
Donc, si Henri II avait eu lui-même le moindre penchant pour ces mœurs orientales, nous pouvons être certains que les moines, qui le considéraient comme l'ennemi de l'Eglise, n'auraient pas manqué de le noter.
La cause, est, me semble-t-il, entendue ; après tout, la Pucelle d'Orléans de Schiller est un chef-d'œuvre, bien que Jeanne d'Arc n'y ressemble pas le moins du monde à ce qu'elle fut en réalité. Et le fait que la Bérénice de Racine n'a rien de commun avec la Bérénice de l'histoire ne retire rien à la beauté de Bérénice. Que le Thomas Becket et le Henri II de Jean Anouilh ne soient ni le Thomas Becket ni le roi Henri II du XIIe siècle n'a donc, en soi, rien de choquant, car il est évident que le dramaturge est avant tout, un poète, donc un créateur. J'ai seulement voulu, pour éviter que les lecteurs d'Arcadie ne se fassent des idées fausses après avoir vu L'Honneur de Dieu, rappeler ici en quelques pages, l'austère et non-arcadienne vérité sur le meurtre du 29 décembre 1170.
(1) Une fois pour toutes, je renvoie, pour les biographies de Thomas Becket, à la collection monumentale qu'en a donnée J. C. Robertson (Materials for the History of Thomas Becket, Archbishop of Canterbury, 7 vol. in-4°, 1875-1885 (Coll. des Rerum Britannicarum Medii Aevi Scriptores... under the Direction of the Master of the RoIls). — Voir l'article critique de L. Halphen, Les Biographes de T. Becket, dans Revue Historique, CII, 1909, p. 35-45. — La meilleure biographie moderne de Thomas Becket est celle de W.-H. Hutton, Thomas Becket Archbishop of Canterbury, 2° éd. Cambridge 1926, in-8, 315 p.
(2) Une légende, que Jean Anouilh a acceptée comme véritable, prétend que Becket ait été d'origine saxonne. C'est également une légende, bien entendu, que la mère de Becket ait été la fille d'un pacha d'Alger.
Arcadie n°81, Marc Daniel (Michel Duchein), septembre 1960

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Chemin de vie par Claude Monet

Publié le par Jean-Yves Alt

Monet trouve dans son jardin de Giverny une source inépuisable d'inspiration. Dans cette œuvre, le peintre se laisse toucher par les allées bordées d'iris sous les arbres menant à la maison.

L'artiste ne s'intéresse pas aux détails de la botanique, mais aux effets de couleurs et de lumière, qui structurent sa toile. La place d'honneur est donnée aux iris violets, dans une palette allant du blanc pour les passages frappés d'un soleil printanier, au bleu (jamais de noir) pour les fleurs dans l'ombre.

La description des frondaisons des arbres est encore plus réduite, limitée à des traînées de vert et d'ocre rouge, mettant en valeur cette allée verte et violette, splendeur éphémère, éclatante et triomphante de couleurs.

Dans le fond, la maison n'est pas visible nettement, réduite à quelques rectangles brique, blanc bleuté et vert menthe.

Chemin de vie par Claude Monet

Claude Monet – Le jardin de l'artiste à Giverny – 1900

Huile sur toile, 816 cm x 926 cm, musée d'Orsay, Paris

Ce tableau peut être lu comme une image de la vie, chemin terreux, d'ombres et de lumières, bordé de splendeurs pour qui sait les voir...

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