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Hermann Melville par Yves Kerruel

Publié le par Jean-Yves Alt

à Marc Daniel
 
En 1924, aux Etats-Unis – Arcadie sera peut-être la seule revue à célébrer ce cinquantenaire – paraissait Billy Budd, récit posthume d'Herman Melville, chef-d'œuvre qui était resté, plus d'un tiers de siècle à l'état de manuscrit.
Considéré aujourd'hui comme l'un des plus grands écrivains de la période puritaine, ce vagabond des mers du Sud ne laisse toujours pas d'intriguer commentateurs et biographes.
On trouvera ci-dessous un essai d'Yves Kerruel qui, comme il l'avait fait à propos du Paradis perdu de Pierre Loti (Arcadie n°29, 31, 33 et 34 – mai à octobre 1956), s'attache à cerner certains aspects particuliers de l'œuvre de ce romancier de la mer.
Pour le grand public, Herman Melville a longtemps été un auteur exotique, le conteur des îles dont les livres, sous leur affabulation romanesque, laissaient mal entrevoir les ressorts profonds. (De même, les romans de Daniel Defoe et de Swift purent être, en leur siècle, tout aussi « inintelligibles ».) Melville souffrait de n'être pas compris ; il faut voir dans un tel aveu le regret de ne s'être pas révélé aux autres tel qu'il s'éprouvait lui-même – encore indistinctement – dans cette opacité qui caractérise ses liens avec le réel.
L'œuvre de Melville exprime une certaine façon de supporter l'expérience qui est toujours douloureuse. Il est peu probable que Melville ait jamais su qu'il échappait à l'angoisse en hurlant avec les loups du puritanisme, ni qu'il se délivrait d'une tentation par l'outrance verbale et cette sorte de véhémence, de solennité inquiète qui donne à toute sa création une dimension éthique justificative. Au niveau de sa rhétorique, de son art oratoire, de ses allégories abondantes, toute l'œuvre melvillienne avoue l'incapacité fondamentale à vivre normalement les rapports avec la nature, avec les êtres, avec le temps, l'incapacité même où se développe le génie propre de Melville.
Son attitude est ici assez différente de celle des autres écrivains de la période puritaine qui se sauvent par l'humour, la révolte ou une interrogation sur le sens et l'ambiguïté du Bien et du Mal (chez Hawthorne ou comme, avant, chez William Blake, par exemple) (1).
Melville n'atteint jamais au cri de révolte ouverte et l'humour chez lui reste toujours retenu. L'originalité de sa vision des choses et des êtres apparaît à travers sa phrase comme une volonté de re-création cosmologique, une sorte d'involution, de régression continue, une incessante désignation par l'origine, désignation métaphorique qui procède de sa nature particulière, jamais connue de lui comme telle, sans doute, mais que ses émotions amoureuses suffiraient pourtant à révéler (2).
L'impossibilité de vivre le rapport avec l'autre sur un mode vraiment objectif confère au regard de chaque artiste sa particularité irremplaçable : réalité d'une dérivée infiniment subjective. Mais chez Melville la vision purement intérieure dépasse le stade de l'expression lyrique que s'approprie généralement l'instinct de tout créateur. Ici, c'est la sensibilité elle-même qui renverse le monde des formes, des apparences, pour le rendre à une vérité inquiète et d'ordre magique.
La nature n'est que le signe de la réalité, tout comme dans l'idéal bostonien le monde des choses visibles est le symbole du monde invisible.
L'œuvre de Melville tend à une plénitude de la possession qu'elle n'atteint jamais (3) et qu'elle doute même d'atteindre en raison de la déficience originelle : le péché. Le monde n'est ni accepté, ni reconnu comme tel ; il ne se découvre qu'à travers d'innombrables impossibilités. Cette recherche meurtrie, inlassable, cette quête hésitante d'une réalité plus totale, toujours soupçonnée et jamais saisie, c'est à sa raison même que Melville l'a confrontée. Pourtant l'attitude de Melville n'est pas la négation du monde en soi, mais un refus où se perpétue encore le désir de la possession.
A ce point, la destinée de Melville nous devient plus familière, et à travers elle, apparaît mieux le visage de cet être coupé du monde, à la perpétuelle errance, qui dans l'homosexuel authentique ferait pressentir le type le plus achevé du puritain.
Melville n'a jamais donné aux personnages de ses livres une quelconque vérité psychologique. Ils ne sont que les supports de situations diverses, situations d'épreuve ou de malédiction. Ce sont des abstractions éloquentes que Melville fait vivre dans l'univers de son souvenir : le navire – ou dont il peuple, lorsqu'il les amène à l'existence, ces îles vierges du Pacifique jamais foulées, où il s'aventure, parfois accompagné d'un double (4). Mais la présentation de ce double, l'amitié qu'il lie avec lui se solde toujours par un échec. La disparition soudaine des compagnons de voyage et des camarades semble le plus souvent survenir comme à propos, alors que quelque tension secrète trop longtemps soutenue fait éclater le monde et voue le héros à de nouvelles pérégrinations. La rencontre fortuite, le départ ou la fugue sont les thèmes qui le plus souvent conduisent l'aventure melvillienne.
Tous les êtres de Melville n'ont qu'une dimension commune, c'est l'absence.
Toute la richesse d'une subjectivité profonde et intensément vouée à la communication se trouve aliénée, rejetée sur le monde extérieur, le monde matériel dans son épaisseur inentamée, monde hostile et dominé par le manque de liberté.
Il y a dans l'auteur de Moby Dick et de Billy Budd une extrême pudeur de l'innommable qui introduit dans tous ses livres, et notamment par l'usage de la phrase dubitative, un envoûtement caractéristique.
Melville n'échappe à l'écrasement du monde extérieur dont il orchestre lui-même l'hostilité et l'agression (Léviathan) que par une sorte de rigueur dogmatique, d'attitude « moralisante » qui seules lui permettent de résister. Il se retranche alors derrière une allégorie de protection, une figure didactique d'autant plus imposante qu'il se sent lui-même victime inavouée de cette pureté intolérable qu'il s'acharne à préserver.
Il projette sur les choses sa propre consternation intérieure. Ce monde où il vit est flétri à ses veux par une faute cachée. La nature n'est jamais le simple spectacle qu'elle présente. L'inharmonie dont il souffre (ce déséquilibre entre « l'être » et « l'avoir » de son corps) interdit la contemplation de son être dans le monde et lui ôte toute justification. Melville se terre. Il refuse le visage clair de la réalité, non pas comme s'il eût voulu la détruire, mais comme s'il eût voulu la voir autre que ce qu'elle est. Par le regard du poète la nature devient honteuse de sa beauté. Et cette beauté elle-même n'est qu'artifice, piège, pressentiment de quelque chose d'autre. Comme si quelque démiurge présidait à toutes ses manifestations, car là où l'amour de vivre devait s'élever dans la créature, une trappe est prête à s'ouvrir, le gouffre béant qui, à travers l'illusion du printemps de Quito, guette le Péquod et le poursuit de sa menace :
... « Le Péquod roulait maintenant à travers ce brillant printemps de, Quito qui en mer règne presque éternellement au seuil de l'Août éternel des Tropiques. Les jours tièdes et frais, sonores, parfumés, luxuriants, prodigues, étaient comme des coupes de sorbets persans toutes floconneuses et débordantes de neige d'eau de rose. Les majestueuses nuits étoilées ressemblaient à des dames hautaines vêtues de velours semé de joyaux qui dans l'orgueilleuse solitude de leurs demeures caressent le souvenir de leurs seigneurs conquérants absents : les soleils casqués d'or. »
Mais c'est surtout dans Mardi, récit d'une Odyssée à travers un archipel imaginaire, que derrière sa séduction la nature révèle une perversité dont les fleurs vénéneuses ne sont que le symbole.
A la rencontre des navigateurs les messagères d'Hautia s'avancent sur la mer :
« A nouveau voici les sirènes. Elles portent une énorme fleur semblable à une urne d'albâtre, lumineuse comme si elle éclairait du dedans. De son, calice incandescent jaillissent des étamines écarlates, telles des flammes qui libèrent en se consumant des parfums intenses... Leur flanc est comme une urne de mitre enflammé... Puis se métamorphose et resplendit comme une aube de Perse.
« La fleur de nuit, s'écrit Joomy. C'est Céreus qui ne s'épanouit jamais sous le soleil et qui ne fleurit qu'une fois. »
Pour Melville la beauté trop chargée recèle une épouvante. Toute opulence prend vite un caractère douloureux. Cette nature gorgée, paradisiaque, est une nature maléfique, dissonante, une nature empoisonnée courant à quelque débâcle universelle dans une sorte de rythme syncopé qui n'aurait d'égal qu'une orchestration de Stravinsky d'avant le Sacre.
La dévastation du rêve de Polynésie marque le premier contact avec la réalité espérée. Elle va désormais dominer une esthétique de la malédiction qui dans ses expressions les plus artificielles garde encore la nostalgie de l'innocence perdue.
Omoo et Taipi, les premières œuvres de Melville, portent déjà l'écho de cette découverte du mal dans l'ordonnance grandiose des choses et les appels si prometteurs de la terre.
Dans ce rêve même il y avait une fissure par laquelle la tristesse, le dégoût et la mort emplissaient l'être comme la mer à travers un navire dont la coque fait eau.
Le rêve de l'Eden était à portée de la main, comme un jardin des Hespérides. Mais c'est le rêve qui maintenant déchire la réalité et change son signe. « L'Eden » est devenu « Cannibale ».
« A l'heure où le soleil déclinant colore de safran le ciel, nous approchons d'un autre rivage. C'est encore une terre triste. Des rochers sourcilleux fendus par des éruptions volcaniques, des cours d'eau qui charrient des bûches à demi-consumées. La plage est semée de scories et de cendres. Un vent froid passe en gémissant, le sable du rivage est assailli par des vagues jaunes à l'écume sale. »
Ailleurs, les îles Encantados offrent à l'écrivain la vision d'un univers calciné, celui de la chute originelle. Le paysage de ces îles « cendreuses » et « pénitentielles » convient à sa propre désolation. Les seuls habitants qui hantent ces lieux sont les tortues « qui demeurent dans ces brûlantes aridités, uniques et solitaires seigneurs de l'asphalte ».
« Il y a quelque chose d'étrangement condamné dans l'aspect de ces créatures. Nulle autre forme animale n'exprime de façon aussi suppliante d'affliction prolongée et la désespérance pénale. »
Melville contemple des coquillages morts, des empreintes laissées par d'incroyables créatures sur des schistes immémoriaux. Les roches sont pétrifiées, l'eau est rare, les cactus distordus. Ce monde antédiluvien est le domaine d'élection des reptiles, iguanes et autres espèces innombrables.
« Le principal bruit vivant ici est le sifflement. » « Il me semblait voir émerger lentement de ces solitudes imaginaires et ramper lourdement sur le sol le fantôme d'une gigantesque tortue sur le dos de laquelle brûlait en lettres de feu : « Memento ». »
Nous retrouvons à travers ce passage et de nombreux autres un des traits essentiels et les plus constants de la pensée de Melville : l'obsession de l'origine (5).
Cette obsession qui hante toute son œuvre lui confère aussi sa plus secrète émotion. La curiosité de Melville ne s'exerce jamais à travers les créations innombrables de la nature que pour remonter jusqu'à leur principe, à leur temps le plus ancien qu'exprime sa recherche inlassable des grandes formes complexes originelles, des ambiguïtés minérales, végétales, des désignations archétypiques (6).
Pour lui, et en reprenant une constatation de Mircea Eliade sur les mentalités primitives, on peut dire « qu'il ne se passe rien dans le monde car tout n'est que la répétition des mêmes archétypes primordiaux, cette répétition en actualisant le monde mythique où le geste archétypal fut révélé maintient sans cesse le monde dans la norme et le même instant auroral des commencements » (7).
« L'avenir lui-même, dit Melville, est un passé perpétuellement renversé. »
L'immaturité affective que l'on a pu pressentir chez lui comme la marque de sa nature particulière donne tout son sens à l'ingénuité équivoque de son œuvre.
Queequeg et Jail, dans Moby Dick, sont des personnages dépositaires d'un mystère jamais élucidé – incarnation d'un inconscient profond, ils ressemblent assez en cela aux Nègres du Sud qui dans les livres de Faulkner portent en eux l'histoire, le passé, la mémoire du monde.
Dans son dessein éperdu d'étreindre la totalité, la prose de Melville déborde d'images éblouissantes. Elle recèle une profusion infinie de thèmes, greffés les uns sur les autres, d'excroissances métaphoriques. Elle est une involution continue vers un arrière-temps qui rejette le présent au passé et qui ôte aux êtres toute liberté. Il y a ainsi dans l'œuvre de Melville un poids, dès l'origine. Les images les plus grandioses, les plus solennelles, les métaphores si abondantes, les plus somptueuses, les plus royales, ne sont là que pour attester un geste toujours plus ancien auprès duquel tout le reste prend référence : dynasties mésopotamiennes, empereurs obscurs de Babylone, Antiochos roi de Syrie, Nelson à Trafalgar, Elisabeth d'Angleterre sont autant de figures qui donnent à l'histoire du monde l'actualité d'un geste inscrit en elle de toute éternité.
La surcharge métaphorique est au cœur de la pensée melvillienne. A travers l'esthétique d'un style elle révèle une ambition à la limite des possibilités humaines. Ecrasé par la vision d'une nature insoutenable et qui le conduit aux bords de la folie, Melville, dans son œuvre, s'attache à découvrir une véritable géologie du temps. Par elle, l'âme remonte la matière et se souvient d'un premier reflet.
L'interrogation de Melville est la recherche éperdue d'une filiation. Mais l'obsession de l'origine est, chez lui, étroitement liée à la peur redoutable de l'inceste. Pierre ou les ambiguïtés est à cet égard son œuvre la plus révélatrice et bien que rien ne nous autorise à penser, ainsi que l'écrit P. Leyris, que « le drame extérieur où Pierre se débat soit jamais survenu dans la vie de Melville la façon dont le thème de l'inceste est abordé dans cet étrange roman trouve chez Melville une contrepartie subtile ».
Ce livre qui fut le grand échec de sa vie d'écrivain et qui demeure une œuvre manquée apparaît pourtant comme son œuvre essentielle car la plus consciente, et touchant de plus près à sa « vérité sacrée ». L'inceste n'y est d'ailleurs que l'aspect métaphysique à travers lequel se profile le drame de Melville.
« Pierre », qui n'emprunte à l'idéal puritain que le symbolisme du péché originel, se situe sur un plan d'ambiguïté cependant antérieur à la préoccupation chrétienne.
Une telle œuvre qui semble un défi à la Création, sinon à la raison, est sur le plan de l'esprit ce que Moby Dick représente, dans l'ordre des combats terrestres, une tentative prométhéenne.
Mais l'orgueil du Capitaine Achab ne diffère pas de celui de Pierre Glendinning amoureux de sa sœur Isabelle. Et comme Achab qui se trouvait dangereusement dans la familiarité des choses interdites « il est conforme à l'ordre éternel que le titan Encelace, fils et petit-fils de l'inceste, ayant épousé sa mère Terra, précipité du haut des nues, cherche toujours à reconquérir les droits de la filiation paternelle par une gigantesque escalade. Car quiconque se lance à l'assaut du ciel prouve par là-même qu'il en procède ».
Cette aspiration de l'homme à devenir Dieu, si bien connue des psychanalystes, Pierre l'éprouve après la découverte de sa sœur Isabelle, mais en cette sœur c'est surtout son propre double qu'il a trouvé. Car dans cette œuvre d'où tout érotisme vécu est absent, l'inceste ne naît pas de la chair mais de la ressemblance, et le « péché » de Pierre est d'abord un péché contre l'esprit. A travers cette déraison même où il perdra « le grand Greenwich de son âme ».
« Les deux grandes résolutions, la reconnaissance publique d'Isabelle et la dissimulation de son existence à sa propre mère sont inconciliables... Les parois de son âme s'écroulèrent en lui, dans l'aveugle rage de sa folie il se précipita contre les murs et tomba dans la vomissure de son identité haïe. »
L'amour incestueux pour cette sœur est frappé de mort car cette Isabelle, dont il tentera en vain de se séparer, c'est Pierre lui-même à travers les traits de son double, de ce même double également retrouvé en son cousin Ralph Winwood qu'il tuera après l'avoir tendrement aimé, adolescent.
Mais « sans père ni mère » Isabelle elle-même « se sent glacée dans le grand univers » (8). « J'éprouve à présent, lui dit-elle, qu'un être comme toi ne peut aimer comme les autres hommes » (9).
La douleur de Melville c'est la douleur d'une filiation rejetée mais aussi d'une paternité brisée. La douleur de la solitude. « Il n'y a pas de paix parfaite dans l'individualité. »
L'impossibilité de vivre qui frappe Pierre, c'est la flétrissure du héros melvillien, victime d'une force qui le rend à jamais prisonnier de lui-même (10).
L'attention du lecteur est souvent attirée dans les ouvrages de Melville par le manque d'éclairage qui caractérise certaines de ses descriptions les plus célèbres. On trouverait dans les œuvres de quelques autres grands artistes cette même négativité du regard imposant à l'univers informel de l'homosexualité une impression analogue d'absence dans la présence des choses.
Tout se passe comme si celles-ci n'étaient jamais observées et rendues du dehors, mais saisies en elles-mêmes par une perception qui n'appartient pas au monde sensible, et qui lui en restitue par l'image une intuition fondamentale. La simplicité sans problème du regard, l'assumation claire de l'espace sont étrangères à Melville. Bien au contraire, la vision qu'il a des choses se situe toujours sur plusieurs plans de compréhension à la fois, dont celui des pièges, des dérobées, des perspectives et profondeurs sans fin se déboîtant continuellement les unes des autres. La surabondance des couleurs elles-mêmes exprime l'absence de cette lumière unique dans laquelle se réfracteraient les objets réels (11).
Dès les premières pages de Moby Dick tout est noyé dans une sorte de lumière noire, d'opacité vaguement entrouverte qui enveloppe le Péquod au début de son voyage. Ce n'est qu'aux approches de Quito qu'une première clarté se dégage ; mais c'est une clarté de mer, une lumière froide, comme réfléchie des profondeurs abyssales. Le foyer de cette lumière, c'est la mer. Ici encore nous retrouvons cette immanence douloureuse et précaire si typique du climat melvillien et de sa perpétuelle angoisse. Il s'agit là non pas seulement d'un artifice d'artiste utilisant des « moyens », ou se trahissant dans l'émotion, mais de cette particularité essentielle qui donne à l'univers de Melville toute son originalité (entendue au sens d'innocence), et révèle à travers cette fuite basse et profonde de la lumière une véritable inversion de l'espace significative d'une certaine présence au monde.
Ailleurs, c'est une nuit éclairée par des vers luisants, et leur lumière lourde, organique, éclairant par en dessous donne à la scène une dimension cachée, tout comme la lumière des bougies dans Moby Dick, celle du cadavre phosphoré (12), celle des joyaux, des pierreries lors de la visite à Londres dans la « maison des vices », la lumière bleue des tatouages de Queequeg ou le feu Saint-Elme prémonitoire de la chute du Péquod.
« Les trois grands mâts brûlaient en silence dans l'air sulfureux comme trois cierges gigantesques devant un autel... L'équipage pétrifié ne souffla mot. Les matelots se tenaient en groupe serré sur le gaillard d'avant, leurs yeux luisants dans cette pâle phosphorescence comme une constellation lointaine. Se détachant en relief contre la lumière spectrale Nagoo, le nègre gigantesque paraissait trois fois plus grand qu'au naturel comme le noir nuage d'où était venu le tonnerre.
« La bouche ouverte de Tashtego montrait des dents blanches de requin, elle luisaient étrangement comme si elles avaient été elles aussi touchées par le feu Saint-Elme. Et, illuminées par la lumière surnaturelle, les tatouages de Queequeg brûlaient sur son corps comme de sataniques flammes bleues. »
Quelque part, dans Moby Dick encore, Melville, penché sur les mystères de la nature, donne une description hallucinante d'un polype retourné et qui vit à l'envers.
Dans une autre scène d'une grandeur démoniaque le Péquod, courant à la dérive, a échappé à la foudre qui le menaçait. Mais, comme si des calamités surnaturelles s'acharnaient encore sur le Capitaine Achab, l'équipage s'aperçoit avec stupeur que le compas est dévié. Les aiguilles faussées, affolées, ne reconnaissent plus la rose des vents. Elles ont perdu leurs vertus d'orientation, l'influx du magnétisme transmis du cœur de la terre.
« Les boussoles marquaient l'est alors que le Péquod allait indubitablement vers l'ouest. »
En vérité, dans cette contradiction de mouvements les choses ont cessé d'être, l'espace lui-même est inversé.
Et c'est encore le symbole de la jambe coupée du Capitaine Achab qui a été arrachée par Moby Dick. Cette jambe n'est plus depuis longtemps, et pourtant elle le fait parfois souffrir comme si elle était encore.
« Ainsi de notre âme comme d'une plaie inguérissable dans les tourments de l'Enfer. »
La curieuse appréhension de la réalité par Melville donne ainsi à son regard une dimension où les moindres détails se révèlent comme des « signes » dans une espèce de halo tragique.
Et le tatouage de Queequeg, que signifie-t-il lui-même ? sinon cette tentative du corps de se modeler selon sa propre idée, une inversion profonde du monde matériel pénétrant la subjectivité de l'être et capable d'offrir aux yeux des autres la révélation de sa nature interdite et profanée.
La marque du tatouage est comme l'extérieur soudain reflété du dedans, au feu d'un désir secret. Cette flamme bleue, c'est la brûlure du souvenir, la tache indélébile de l'origine, le corps entier considéré comme image, la gravure de l'esprit dans la chair réservée aux amoureux et aux criminels.
Notes :
(1) B. Stephane dit du « sublime » chez Melville qu'il est moins « intelligent » que chez Dostoïevski, c'est-à-dire plus aveugle.
(2) Dans une introduction à sa traduction de Billy Budd, dernière œuvre de Melville et peut-être la plus significative, Pierre Leyris écrit que « ce n'est pas par hasard que cette nouvelle est dédiée à Jack Chase, c'est-à-dire en quelque sorte placée sous le signe de l'homosexualité » et il ajoute que « les trois personnages de ce livre sont la projection narcissique des trois âges de Melville ». « Dans ce monde sans femme qu'est le navire tous vouent à Budd un amour dont la haine du sous-officier Claggart qui cherche à le perdre et l'affection paternelle du capitaine Vere qui décide de sa mort ne sont que les modes divers. »
(3) Sous une autre forme et encore dans le roman américain, on retrouverait cette « faim » du monde, cette générosité dévorante et crispée dans l'œuvre de Thomas Wolfe, et notamment dans ce chef-d'œuvre méconnu Look Homeward, Angel (Editions Seghers).
(4) Jack Chase dans White Jacket, Richard Greene dans Typee, Harry Bolton dans Redburn sont à travers toute son œuvre, des doubles de Melville. — Melville projette en eux la beauté physique ou le courage aventureux ou la curiosité coupable.
... Et c'est à Nathaniel Hawthorne qu'il écrit : « De vous connaître ne me fait plus douter que Dieu existe. »
(5) Voir notamment l'obsession de ce thème tiré d'un passage de Melville dans Soudain l'été dernier, un film de Nicholas Ray et Tennessee Williams.
(6) Par exemple dans Moby Dick les pages de méditation sur l'origine de l'ambre de mer, du spermaceti, etc.
(7) Le mythe du retour éternel (Collection « Essais », Gallimard).
(8) « Sans mère on ne peut vivre, sans mère on ne peut mourir dit Goldmund à Narcisse (Herman Hesse). Narcisse & Goldmund.
(9) On trouverait chez Julien Green comme chez Melville et dans Le malfaiteur notamment à travers l'angélisme et le thème de la femme rédemptrice, cette même éthique susceptible de reproduire l'attitude puritaine au-delà des temps et des circonstances.
(10) « Suis-je un monstre ? » se demande Octave dans Armante, cet Octave qui partage si curieusement avec Pierre Glendinning la même irréalité psychologique, le même attachement à sa mère et un goût marqué pour les miroirs.
(11) La même impression est ressentie quelquefois chez d'autres écrivains de la mer dont certaines affinités avec Melville peuvent souvent être relevées, dans les livres de Conrad (Le nègre du Narcisse) et dans certaines pages de Loti notamment : « Dehors il faisait jour, éternellement jour. Mais c'était une lumière pâle... qui ne ressemblait à rien, elle traînait sur les choses, comme des reflets de soleil mort. L'œil saisissait à peine ce que devait être la mer ; d'abord cela prenait l'aspect d'une sorte de miroir tremblant qui n'aurait aucune image à refléter ; en se prolongeant cela paraissait devenir une plaine de vapeurs, et puis plus rien, cela n'avait ni horizon ni contour. En haut, des nuages informes semblaient contenir cette lumière latente qui ne s'expliquait pas ; on voyait clair en ayant cependant conscience de la nuit... » (Pêcheurs d'Islande).
(12) « Mais à peine avait-il laissé échapper ces mots que des flammèches vertes, à la silencieuses horreur de tous, deux flammes de feu vert comme une langue bifide sortirent de ses lèvres, et en un instant tout le visage du mort fut cour-vert d'un essaim de petites flammes vermiculaires. Les parties nues du cadavre flambaient devant nous, tout à fait comme un requin phosphoré dans une mer de minuit. »
Arcadie n°254, Yves Kerruel (pseudonyme de l'écrivain Gérald Hervé - 1928/1998), février 1975

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La peur au placard, Perrine Leblan

Publié le par Jean-Yves Alt

Une nouvelle année scolaire commence pour Elsa. Elle s'est toujours sentie un peu mal à l'aise, un peu étrangère, mais cette année, c'est différent et elle ne sait pas mettre de mots sur ce qu'elle ressent. Depuis quelque temps, elle se surprend à regarder un peu trop la fille du premier rang (le lecteur n'apprendra rien sur elle) : sans réussir à comprendre d'où vient ce trouble.

Un roman sur le thème de l'orientation sexuelle.

Elsa se rapproche de Chloé car elle l'intrigue : elle pense qu'elle est aussi attirée par les filles.

« Elle avait l'air beaucoup plus vieille que nous, je lui aurais donné au moins un ou deux ans de retard, peut-être à cause de la dureté de son visage que ses cheveux courts, dressés sur sa tête, ne faisaient rien pour adoucir. Elle portait des T-shirts informes de groupes de rock et des pantalons militaires, affectait des manières rudes et des attitudes typiquement masculines, jouait au foot entre les cours. Depuis qu'elle était arrivée, la rumeur ne l'avait pas lâchée.

— C'est vrai alors, ce qu'on dit ? T'es gouine ?

J'ai serré les poings sous l'insulte et toute la haine qui suintait dans la voix de Maxime. Chloé a juste haussé les épaules […] » (pp. 26-27)

La peur au placard, Perrine Leblan

En discutant avec Chloé, Elsa découvre à quel point elle est imprégnée de préjugés.

>— Tu voudrais être un garçon ?

J'ai eu vraiment honte d'avoir posé cette question, ça m'avait échappé. Pourtant, Chloé n'a pas eu l'air de mal le prendre :

— Non. Je me sens fille, je suis heureuse comme je suis. Mais on peut être tellement d'autres choses que juste une fille ou un garçon...

— […] « Garçon » ou « fille », c'est juste des petites boîtes qui servent à ranger les gens, mais au fond ça veut pas dire grand-chose. Évidemment, la plupart du temps, y a des différences physiques qui permettent de décider dans quelle boîte on va. Sauf qu'il y a des gens qui pensent que ces trucs physiques, ça suffit pas. La seule chose qui peut dire si t'es un garçon ou une fille, c'est ce que toi tu ressens à l'intérieur. Y en a qui se sentent ni garçon ni fille, ou un peu des deux. Y a aussi des garçons qui préfèrent s'habiller comme des filles et des filles qui préfèrent s'habiller comme des garçons, et d'autres qui préfèrent tout mélanger. Et puis y a des gens qui sont nés garçons ou filles et qui se sentent l'inverse, alors ils changent complètement, même leur physique. (pp. 32-34)

Le meilleur ami de la mère d'Elsa, Phil, est homosexuel. Les deux adultes se parlent en cachette car le père d'Elsa a peur pour sa fille…

Elsa décide de se confier à Phil, de comprendre les différents rejets, de savoir comment on peut vivre sans perdre son identité. Elle a cette soif de mots qui pourraient éclairer sa vie :

« Elsa, je ne vais pas te mentir, il y aura des moments difficiles, mais le pire, c'est maintenant. Et aujourd'hui je suis heureux d'être gay. Justement parce que ce n'est pas facile : être gay te rend plus sensible à ce qui t'entoure, aux autres qu'on montre du doigt, ça te fait réfléchir à deux fois avant de rejeter ce qui est différent. Être gay m'a aussi permis de rencontrer des gens incroyables. Je ne peux pas te promettre qu'un jour tu seras heureuse d'aimer les filles, en revanche je peux te promettre qu'un jour tu ne seras pas plus malheureuse que si tu préférais les garçons. » (pp. 61-62)

Un court roman où les remarques de Chloé, de Phil, de la mère d'Elsa devraient permettre aux lecteurs d'accepter qu'aimer consiste avant tout à considérer l'autre comme autant existant que soi-même.

Un livre à discuter en classe.

■ La peur au placard, Perrine Leblan, Oskar éditeur, 78 pages, juin 2015, ISBN : 979-1021403444

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Chansons interdites de Nicole Louvier par Jeannine Allain

Publié le par Jean-Yves Alt

On se le rappelle, sans doute, le nom de Nicole Louvier fut d'abord prononcé à l'occasion d'une chanson. Sa première œuvre « Qui me délivrera » remporta, il y a quelques années, le prix de Deauville et eut, ai-je lu quelque part, ayant fait scandale, « la gloire maudite d'être interdite par toutes les radios ».
 
Nicole Louvier, poète et romancière, est moins connue. Cependant la Table Ronde publia, voici plusieurs années, ses romans « Qui qu'en grogne » et « L'heure des jeux », ainsi que ses poèmes « Chansons interdites ». Ses dernières productions sont un autre roman qui se déroule dans les coulisses d'un music-hall et un essai intitulé « Lettres à mon père ».

 

Mais revenons aux Chansons interdites, interdites, évidemment, parce qu'elles chantent l'amour homophile, celui de Lesbos. Nous nous arrêterons quelques instants sur ces rivages défendus au bord desquels a rêvé Nicole Louvier. Elle les a brossés en 25 « chansons », courtes pièces groupées en trois chapitres :
 
Villa Médicis (12 poèmes) ;
Poème de septembre (1 poème) ;
Chansons interdites (12 poèmes).
 
Le chapitre médian « Poème de Septembre », à la fois s'oppose aux deux autres et les relie. Il s'y oppose car il n'est composé que d'un unique poème très court. Il les relie car ce court poème semble avoir été exactement taillé pour être enchassé entre les douze pièces du chapitre « Villa Médicis » et les douze pièces du chapitre « Chansons interdites ». Une valeur toute particulière lui a ainsi été donnée sur le matériel de la composition extérieure de l'œuvre, sur le plan de la forme. Et en vertu du principe des correspondances entre le visible et l'invisible, la même valeur doit être donnée à la pensée qu'enferme cette forme. L'idée dominante, « l'esprit » en quelque sorte, du « Poème de Septembre » est soulignée avec vigueur par la manière dont cette oeuvre a été mise en exergue. Placée matériellement au centre du recueil, elle est placée subtilement au centre de l'inspiration.
 
Et en effet, ce « Poème de Septembre » est tissé sur une trame toute de sensualité. Rien n'y est suggéré. Les évocations charnelles surgissent brutales, concrètes. Or nous retrouvons tout au long de l'œuvre cette même dominante de sensualité que le « Poème de Septembre , résume, condense, appuie en ses quatre courtes strophes. Partout l'étreinte charnelle y est décrite, violente, colorée, voluptueuse, presque trop précise... Les corps en leurs ivresses se détachent sous le feu d'un projecteur trop puissant, manœuvré par les seules mains de la sensualité. Et dans cette alcôve trop violemment charnelle, je ne recueillerai que les lumières les plus tamisées :
 
Celles de la présence physique aimée :
 
Je m'étale vers ton corps nu
qui se fait long
Le repos je le prendrai après ...
 
L'évocation des émois passés :
 
Ton corps blanc m'épuisa jadis jusqu'à la moelle
... Tu surgis de ma chair
chaque nuit à la première étoile ...
 
ou des caresses actuelles :
 
Que cette main vienne vers mes seins d'argent...
La ferveur des baisers :
... et dans ma bouche
ton étrange baiser coule ...
 
Je n'entr'ouvrirai pas au-delà le rideau, laissant à ceux qui le souhaiteraient le soin de s'aventurer eux-mêmes plus avant dans cette Lesbos qui n'exalte que l'entente des corps et qui reste étrangère aux ondes plus subtiles, à la mélodie plus nuancée et plus profonde d'un autre amour, de celui que nourriraient également l'accord des âmes et l'union des pensées... Une seule fois seulement résonne un accent de tendresse dans le poème qui évoque le souvenir de l'amie morte en déportation :
 
ma petite morte
de Bergen-Belsen
ma petite amie ...
... merveilleuse enfant
je t'entends marcher ...
 
Sur cette toile de fond de sombre sensualité quelques touches de narcissisme :
 
... le seul corps que j'aime à renverser c'est le mien
dans ce lit où je pose ma patte
et baise avec bonheur mes doigts ...
j'ai du ciel sur les mains doux ô mes poignets clairs
ô mes veines ...
 
et de sadisme :
 
Cingler tes lèvres avec une badine ...
je voudrais te fuir ou bien te battre ...
Mets ces chaînes à mes chevilles
brute, d'un geste ...
 
En outre il y a dans la sensualité des Chansons interdites une certaine cérébralité. L'un des poèmes parle d'ailleurs d'un « jeu chinois » de l'amour. Non seulement la volupté est exprimée par l'intensité de la peinture des étreintes, mais encore un surcroît de couleurs lui a été donné par l'intervention de l'imagination qui, pour l'aviver, la fait s'accomplir dans un cadre transposé : les temps sont médiévaux, les lieux sont méridionaux :
 
... Tu me souriras en disant mon nom
d'être maître et trouvère et femme ...
Je viens le soir dans ton manoir
... et sous ton baiser médiéval...
... j'étais archer je voulais vous offrir madame
mon grand arc napolitain
et puis vous m'avez fait vassal ...
 
La sensuelle Lesbos de Nicole Louvier a besoin, pour s'épanouir au maximum, des soleils ardents du midi. Les amies se promènent sur la « place d'Espagne », « près de l'Arno », à Palerme, à Rome, à Capri, à Venise... Elles se baignent « dans l'Adriatique », « face à la Yougoslavie », dans « les eaux du golfe de Tarente », « dans la mer Tyrrhénienne »... Elles chantent une « Chanson Napolitaine », une « Chanson florentine ». Elles sont « courtisane latine », « petit mendiant romain », « Slave belle ». Et non seulement dans le domaine du désir, mais dans tout autre domaine nous retrouvons cette même soif physique de sensations. Ainsi le poème « Eté » ne concerne nulle amie. Il ne parle que de la nature. Mais quelle participation corporelle à cette nature ! Combien profondément éprouvée ! Un intense plaisir sensuel est retiré du contact avec les éléments, l'eau, la chaleur :
 
... j'ai crié mon corps de bronze à la mer Tyrrhénienne ...
 
Il naît de la conscience de la force physique :
 
Huilée j'ai fait le corps à corps
de métal des gladiateurs Grecs
avec les eaux du Golfe de Tarente ...
 
Il surgit de l'incorporation à soi-même de la sève de la nature :
 
... ruisselante j'ai bu le vin
chaud de Palerme et j'ai chanté ...
 
Il n'est pas, en ce court poème, jusqu'à l'accumulation même de tant de noms, tous évocateurs de lumière et de chaleur : Adriatique, Yougoslavie, Tarente, mer Tyrrhénienne, Sardaigne, Naples, Palerme, Capri, Rome, Venise, qui ne provoque une évocation presque charnelle de paysages méditerranéens, par le seul fait de l'excès de soleil que l'ensemble laisse sourdre.
 
Dans les Chansons interdites, chansons sensuelles, l'âme de Nicole Louvier n'a pas parlé. Celles qu'elle a aimées ne le furent qu'avec la fougue d'une jeune chair, avide de sensations intenses et multiples. La soif de vivre qui l'habite est une soif de vivre toute physique. La possession qu'elle réclame n'est que celle des corps. Aussi, de nul lien d'éternité n'a-t-elle tissé son amour.
 
Arcadie n°54, Jeannine Allain, juin 1958

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Le grand maître par Marc Daniel (sur les Templiers)

Publié le par Jean-Yves Alt

Comme toutes les chroniques historiques que nous publions ici, celle-ci est strictement authentique, et tous les faits, de même que toutes les dates, qui y sont cités, sont prouvés par des documents de l'époque. J'ai même, à l'intention de mes amis les lecteurs d'Arcadie, compulsé, en personne, sans me fier aux éditions qui en ont été faites, le gros rouleau manuscrit de parchemin du XIVe siècle où se trouve relatée la plus grande partie du procès des Templiers, et qui porte la cote J 413 (l8) aux Archives Nationales : ainsi les esprits critiques peuvent-ils être rassurés quant à la véracité de la tragédie évoquée en ces pages.

Marc Daniel

En ce 24 octobre 1307 pesait sur Paris un ciel gris qui s'effrangeait en brume et se diluait en une petite pluie fine, faisant luire les ardoises des tourelles, transformant en bourbiers les rues non encore pavées, effeuillant les arbres des jardins de couvents par-dessus les murs... Les bons bourgeois – et les moins bons – se hâtaient vers les tièdes abris des boutiques ou des églises ; mais ceux du quartier du Temple prenaient cependant le temps de lever les yeux vers le haut donjon des Chevaliers (1), où brillait, inquiétante, insolite, une rouge lueur derrière les fenêtres du premier étage. Torches vacillantes, qui n'étaient pas sans évoquer, pour les plus superstitieux, quelque flamme diabolique, en raison des événements dont elles étaient les témoins : car, dans la tour aux murs épais, en cette sombre journée, frère Guillaume de Paris, de l'ordre de Saint Dominique, « inquisiteur de la perversité hérétique député dans le royaume de France par l'autorité apostolique », procédait à l'interrogatoire de frère Jacques de Molay, Grand-Maître des Chevaliers du Temple, accusé d'hérésie et de sodomie. Et les bourgeois, craignant Dieu – ou le Diable – conjuraient le mauvais esprit d'un signe de croix et passaient leur chemin, pour rentrer chez eux et discuter, bien au chaud, les péripéties du procès.

Fragment de l'interrogatoire de Frère Rainier de Larchant, Templier, le 29 octobre 1307, (Archives Nationales, J. 413 (18) n° 1). On lit ceci : « ... Et il avoua sous serment que, après avoir promis d'observer les statuts et secrets de l'Ordre, on le revêtit d'un manteau, puis que le chevalier qui le recevait l'embrassa, d'abord au bas de l'épine dorsale, puis au nombril, enfin sur la bouche ; et qu'ensuite ledit chevalier que le recevait lui fit renier une croix apportée à cet effet, ou plutôt Celui qui était figuré sur cette croix, c'est-à-dire Notre Seigneur Jésus-Christ, et qu'il le fit cracher trois fois sur ce crucifix. »

Dans la grande salle du donjon, frère Jacques de Molay, les mains enchaînées, assis sur un escabeau, écoutait, comme en une caverne aux multiples échos, la voix monotone du greffier :

— « Jacques de Molay, grand-maître des Templiers, confirmez-vous ce que vous venez d'avouer ?

— « Je le confirme. » A ses propres oreilles, la voix du grand-maître sonnait comme venant d'un autre monde. Il ne parvenait plus à s'intéresser aux débats.

— « Reconnaissez-vous que vous avez parlé librement, sans contrainte, sans menaces et sans torture ? »

— « Je le reconnais. » Sans contrainte... que signifie ce mot ? D'ailleurs...

— « Vous allez entendre lecture du procès-verbal de votre interrogatoire. Vous y apposerez ensuite votre signature et vous serez reconduit à votre cellule. Au nom du Christ, amen. Par devant nous, etc..., l'an du Seigneur 1307, le 24 octobre, etc... frère Jacques de Molay, etc..., après avoir juré sur les Saints Evangiles de dire la vérité pure, simple et entière, interrogé sur l'époque où il fut admis dans l'Ordre des Templiers, a répondit sous serment… »

Et la lecture du procès-verbal se continuait, telle une dérisoire liturgie. Mais le Grand Maître ne l'entendait pas ; interrogé sur l'époque où il fut admis dans l'Ordre des Templiers...

Il revoyait le temps de sa jeunesse, avide d'aventures et de grandes chevauchées, l'enthousiasme de son adolescence nourrie des récits merveilleux de la Croisade, le vieux curé qui lui avait conseillé de se consacrer à Dieu sous l'habit des Chevaliers ; il revivait ce matin de 1265 – quarante-deux ans déjà ! – où il était venu frapper à la porte de la Commanderie des Templiers de Beaune, et où le vieux frère Humbert de Payraud l'avait revêtu du manteau blanc par-dessus son armure, en lui donnant le baiser fraternel... Merveilleux havre de paix que le Temple, pour un jeune soldat tourmenté du désir de reconquérir la Terre Sainte sur les Sarrazins ! Les Templiers, en effet, étaient à la fois moines et guerriers, et leurs Commanderies tenaient autant de la caserne que du couvent. Une rigoureuse discipline leur permettait chaque jour à la fois d'accomplir leurs exercices militaires et de réciter leurs prières communes ; et une organisation exemplaire, qui pliait à un unique commandement des maisons disséminées à travers toute l'Europe et le Moyen-Orient, avait fait d'eux longtemps la force principale de la Palestine française face aux Musulmans. Les récits qui circulaient, de ville en ville, de château en château, racontaient les exploits légendaires de ces pieux chevaliers, qui faisaient vœu de chasteté et portaient, en guise d'armoiries, une grande croix rouge cousue sur leur cotte d'armes blanche. Le jeune Jacques de Molay avait décidé, lui aussi, de devenir soldat du Christ, et il se rappelait cette belle cérémonie de sa réception, à Beaune, en attendant de partir pour l'Orient par le premier vaisseau... « Beaux seigneurs frères », avait dit frère Humbert de Payraud à ses compagnons, « vous voyez bien que nous sommes d'avis de faire de celui-ci, Jacques de Molay, notre frère dans la Milice du Temple. S'il y en a parmi vous qui sache en lui quelque chose qui l'empêche d'être frère selon la Règle, qu'il le dise... » Puis on l'avait conduit dans la salle attenante, et on lui avait exposé les duretés de la Règle, et qu'il n'aurait plus jamais de liberté, qu'il ne s'appartiendrait plus, qu'il ne ferait plus qu'un avec les autres frères, qu'il lui faudrait renoncer aux femmes, fruit de perdition et d'amertume... Il avait juré, et, selon la mode d'Orient, tous s'étaient levés pour le baiser sur la bouche, même le frère chapelain ; et on lui avait enfin donné le manteau blanc, avant de le conduire à sa chambre.

Le greffier continuait sa lecture : « L'accusé a ensuite affirmé sous serment qu'après l'avoir revêtu du blanc manteau de l'Ordre, on lui avait apporté un crucifix en lui ordonnant de cracher dessus et de le renier, et qu'il l'avait fait, mais en crachant par terre, de la bouche et non du cœur... .

Le sommeil faisait vaciller le vieillard. Depuis deux jours et deux nuits on le tourmentait de questions, en le nourrissant à peine, en lui insinuant que, s'il avouait, il sauverait ses frères, que son obstination n'apporterait à l'Ordre que ruine et destruction. Il languissait du désir de revoir l'Orient, de remonter à cheval, de reprendre les chevauchées de sa jeunesse. Les murs du donjon de Paris suintaient d'humidité, et, pire que tout, la voix bien connue de sa propre faiblesse lui susurrait sans trêve aux oreilles des mots de défaite et d'abandon. S'il se refusait indéfiniment à avouer – avouer quoi ? quel crime imaginaire ? – pour satisfaire l'Inquisiteur et le ministre du roi, il savait qu'on finirait par le mettre à la torture. Et il savait qu'il n'était pas taillé pour le martyre. Deux jours et deux nuits, on lui avait suggéré les réponses de la trahison : « Lorsque vous fûtes reçu dans l'Ordre, ne vous fit-on pas cracher sur un crucifix ? ne vous fit-on pas renier le Christ ? ne vous obligea-t-on pas à commettre l'acte charnel avec d'autres frères ? ne vous fit-on pas donner, ou recevoir, des baisers obscènes et contre-nature ? ne vous fit-on pas adorer une idole en forme de tête barbue ?... » Ainsi s'était précisé à ses yeux le plan des ennemis du Temple : convaincre l'Ordre d'hérésie, d'idolâtrie et de sodomie, pour le condamner, confisquer ses biens et le supprimer...

Et voici qu'après deux jours et deux nuits d'angoisses et de luttes, il avait cédé, vieillard exténué, et qu'il allait signer le procès-verbal ignominieux qui reniait tout ce que le Temple avait réalisé de beau et de grand.

« Interrogé sur le point de savoir s'il avait parlé sans contrainte ou menaces, l'accusé affirme sous serment que non, mais qu'au contraire il a dit toute la vérité pour le salut de son âme. En foi de quoi, etc... » La plume aux doigts, le Grand-Maître, à demi-conscient, apposait son nom au bas du document infâme. Dès le lendemain, dans Paris et dans toute l'Europe, l'annonce des aveux du plus haut dignitaire du Temple allait sceller le sort de l'Ordre.

Force nous est maintenant de revenir quelque peu en arrière pour comprendre les raisons de cette parodie de justice, et les dessous de cette grande entreprise de calomnies dirigée contre les Templiers.

La vérité est qu'ils étaient trop riches. Pour entretenir leurs énormes forteresses-couvents de Palestine (dont certaines abritaient plus de mille moines-soldats), ils s'étaient fait donner d'innombrables domaines en Europe : maisons, châteaux, terres, bois, redevances de toutes sortes, dont les revenus alimentaient leurs caisses de Terre Sainte, et qui faisaient d'eux une des plus grandes puissances financières de leur temps. Les rois même leur empruntaient de l'argent, et se servaient d'eux comme banquiers. Et, précisément, en ce début du XIVe siècle, le roi de France, Philippe le Bel, était leur débiteur pour de grosses sommes qu'il ne parvenait pas à leur rendre ; déjà il se livrait à toutes sortes d'opérations financières pas très claires – telles que la dévaluation arbitraire des monnaies – ; et voici qu'une voix s'élevait près de lui, pour lui suggérer une solution inouïe : pourquoi ne pas faire supprimer les Templiers par le Pape ? et, ainsi, au lieu d'avoir à leur rendre de l'argent, s'approprier leur immense fortune sur le territoire français ?

Cette voix, c'était celle du plus diabolique des ministres du roi – une des plus vilaines figures de notre histoire, à tout prendre – : Guillaume de Nogaret. Cependant l'opération projetée contre l'Ordre du Temple n'allait pas sans difficultés. Il s'agissait, non seulement d'obtenir l'accord – la complicité – du pape Clément V – personnage sans énergie, sans prestige et sans moralité – mais surtout d'éviter que l'opinion publique s'indignât de voir disparaître une institution consacrée au service de Dieu et à la reconquête de la Terre Sainte. Or, Guillaume de Nogaret avait l'expérience de ce genre d'affaires. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose », telle aurait pu être la devise de ce sinistre personnage.

Il savait qu'aux yeux du « Français moyen » du XIIIe ou du XIVe siècle, le crime impardonnable, celui qui soulevait l'indignation populaire et la colère des foules, c'était celui qui bouleversait les lois de la création, et qui, par conséquent, outrageait personnellement Dieu – source de châtiments terribles pour toute l'humanité. Que survînt une guerre, une épidémie, un cataclysme, une famine, le cri unanime était : « Mort aux hérétiques ! Mort aux sodomites ! » Car l'hérésie, dans l'opinion publique d'alors, c'est la négation des lois divines dans le domaine de l'esprit, et la sodomie, c'est la négation des lois divines dans le domaine de la chair. L'une et l'autre, du reste, étaient passibles de la même peine, après récidive : le bûcher.

Guillaume de Nogaret savait tout cela d'expérience personnelle. Il était né de parents hérétiques, et, même parvenu au sommet de la carrière politique à force d'intrigues et de laides besognes, il s'entendait encore traiter, à mi-voix de « patarin ». Du coup, en affichant un grand zèle pour la poursuite des hérétiques, il faisait coup double : il abattait aisément ses ennemis, et il se faisait à bon compte une réputation de catholique irréprochable.

La méthode, précisément, venait de donner des résultats excellents dans l'affaire du pape Boniface VIII : Nogaret l'avait accusé de sorcellerie, de croyances damnables et de mœurs contre nature ; et le pape avait fini quasi-détrôné, réduit à la misère, ayant subi, dit-on, le suprême affront d'un soufflet reçu en public de la main même du ministre français.

Aussi, lorsqu'il s'était agi de s'attaquer aux Templiers, Nogaret avait-il proposé les mêmes méthodes. Et le roi, au beau visage impassible et, disaient les uns, stupide (ou seulement dissimulé, disaient les autres), avait approuvé. On avait mis au point une sorte de scénario. Des plis cachetés, ultrasecrets, avaient été expédiés dans toute la France, et, le 13 octobre 1307, tous les Templiers résidant dans le royaume furent, à la même heure, arrêtés et emprisonnés.

A tous, on posait les mêmes questions : n'avaient-ils pas adoré une idole, renié le vrai Dieu, craché sur un crucifix, lors de leur entrée dans l'Ordre ? le frère qui les avait reçus ne les avait-il pas baisés successivement « au bas de l'épine dorsale sur le nombril et sur la bouche, après les avoir fait mettre nus ne les avait-on pas obligés à s'unir charnellement et à commettre l'acte contre nature avec leurs compagnons ? ne leur avait-on pas enseigné que la sodomie entre Templiers est plus agréable à Dieu que l'acte de chair commis avec une femme ?

Pour obtenir ces aveux, on les avait isolés, privés de sommeil, torturés même, en leur promettant la liberté s'ils « disaient la vérité ». Et voici que le Grand-Maître, le chef de tout l'Ordre (qui, par malchance, se trouvait en France le jour de l'opération de police montée par Nogaret, et qui avait ainsi été arrêté avec les autres chevaliers), voici que Jacques de Molay venait, à son tour, d'avouer ! Le ministre du roi de France dut, ce soir-là, se frotter les mains avec satisfaction : l'affaire était en bonne voie.

Cependant, ramené à sa cellule, le vieillard pleurait. Pour la première fois depuis son arrestation, on l'avait laissé seul. Avec le silence la conscience lui revenait, et il mesurait l'atrocité de sa chute. Même si l'Ordre devait survivre, jamais plus ses frères ne lui reconnaîtraient le droit de porter le manteau blanc ; son nom serait honni pour l'éternité. Il ne pouvait croire que d'autres eussent aussi lâchement cédé aux tentations de l'abandon et de la trahison...

Mais il cherchait aussi ce qui, dans la vie des Templiers, avait pu donner naissance à de telles calomnies, ce qui avait pu servir de base à des accusations si monstrueuses. Et, peu à peu, il revoyait les Chevaliers au temps de leur puissance – trop souvent arrogants, et qui ne faisaient rien pour flatter les préjugés populaires. Quelle imprudence ç'avait été d'afficher, en toutes circonstances, cette étroite fraternité qui liait les Templiers les uns aux autres, alors qu'en Palestine de telles amitiés n'étaient si souvent qu'un paravent pour des liaisons homosexuelles ! Quelle folie, d'avoir adopté la coutume orientale du baiser sur la bouche, que les ennemis de l'Ordre pouvaient si aisément mal interpréter ! Quelle inconscience, d'avoir figuré sur le sceau du Temple deux Chevaliers sur le même cheval, symbole, certes, pour les initiés, de la fraternité d'armes, mais si facile à considérer comme un étalage de sodomie ! Quelle faiblesse, d'avoir admis dans les Commanderies des esclaves turcs ou arabes, sur lesquels la médisance devait si naturellement s'exercer !

Et pourtant... Le Grand Maître se remémorait le chapitre de la Règle des Templiers où il était stipulé que les Chevaliers coupables d'avoir commis l'acte contre-nature seraient à tout jamais exclus de l'Ordre, dépouillés de leur manteau et transférés en quelque abbaye d'une congrégation sévère telle que Cisterciens ou Chartreux...

Mais, de toute façon, le pis était que le Temple avait perdu sa popularité en raison même de l'excès de ses richesses, et, de la, vaste opération policière de Philippe le Bel et de Nogaret, les bonnes gens se montraient surpris, impressionnés, mais nullement indignés.

La résistance vint – qui l'eût cru ? – de ce piètre pape Clément V que le roi et son ministre avaient cru pouvoir manœuvrer à leur guise. Après avoir longtemps hésité, il se décida à exiger la remise des prisonniers à deux cardinaux, chargés de réexaminer les dépositions.

Le Grand Maître, toujours dans sa cellule de Paris, vit là l'occasion de réparer, dans une certaine mesure, l'ignominie de ses aveux du 24 octobre : il savait, le malheureux, qu'à la suite du déplorable exemple qu'il avait donné, presque tous les dignitaires de l'Ordre et un grand nombre de frères avaient eux aussi, cédé à la pression et signé leur confession. C'est pourquoi, devant les cardinaux venus l'interroger en sa prison, il rétracta toute sa déposition précédente, affirma que le Temple était innocent de tous les crimes dont on l'accusait, et obtint même des deux prélats l'autorisation de faire passer à plusieurs de ses compagnons de captivité des billets les invitant à rétracter, eux aussi, leurs aveux.

Avec ce redressement moral du Grand Maître et de quelques-uns des dignitaires, commençait la deuxième phase du procès. Dès lors, au sein des conflits entre juridictions royales et papales, se déroulent, pendant plusieurs années, interrogatoires, contre-interrogatoires, avec ou sans tortures, jeux de procédure et artifices de juristes.

Il semble bien qu'avec le temps, les privations, les angoisses, les remords, la tête du malheureux Grand Maître ait fini par se perdre quelque peu. Sa déposition devant les commissaires pontificaux, le 26 novembre 1309, est presque incompréhensible ; c'est tout juste s'il ne provoqua pas en duel les envoyés du Pape, selon la coutume des Sarrazins, et, pour finir, il se reconnut « illettré et pauvre » et s'en remit à la clémence du Souverain Pontife... Pendant ce temps, certains Templiers avouaient tout ce qu'on voulait, d'autres niaient, ou avouaient puis se rétractaient, ou niaient puis avouaient ; quelques-uns qui montraient trop d'éloquence véhémente dans leurs protestations d'innocence, étaient torturés, ou même brûlés vifs. Pour le peuple, il devenait certain que les Templiers étaient tous des hérétiques, des sodomites, des traîtres qui avaient pactisé avec les Musulmans, des renégats et des apostats.

Enfin, le 3 avril 1312, l'Ordre fut déclaré dissous, ses biens confisqués et confiés aux Chevaliers de l'Hôpital. (Nogaret ne put obtenir leur attribution au roi.)

Mais le Pape s'était réservé de juger en dernier ressort les principaux dignitaires emprisonnés à Paris. Il fit attendre encore deux ans sa sentence : le 19 mars 1314, le Grand Maître, avec ses compagnons, fut condamné à la prison perpétuelle.

Alors, dans cette âme affaiblie de vieillard, se réveilla une dernière fois le courage des Chevaliers et l'enthousiasme de jadis. Il se dressa, et, devant trois cardinaux et l'archevêque de Sens, sur le parvis de Notre-Dame, d'une voix cassée, il jura que « les hérésies et les péchés dont on accusait l'Ordre n'étaient pas vrais, que la Règle du Temple était sainte, juste et Catholique, et que lui, indigne, pour les aveux qu'il avait faits par peur des tortures et pour plaire au roi de France et au Pape, il avait bien mérité la mort, qu'il s'offrait à souffrir avec résignation. »

Le jour même, le bûcher se dressa dans une petite île de la Seine, à la pointe de la Cité. Dans la lumière rose et or du soir de printemps, une barque amena le vieillard et son compagnon

Geoffroy de Charnay, qui avait, lui aussi, proclamé l'innocence de l'Ordre. Les bourreaux attendaient déjà, avec leurs seaux de résine et d'étoupe, et leurs torches. Le Grand Maître et son compagnon se dévêtirent jusqu'à la chemise, et montèrent sans aide, au haut du bûcher, où on les attacha. La flamme jaillit, crépitante, et l'atroce odeur de chair grillée commença à se répandre dans le crépuscule. Sur la rive, la foule angoissée priait.

Un long gémissement montait des deux corps suppliciés. Plus tard, la légende affirma qu'au moment de mourir, le Grand Maître avait assigné à comparaître devant Dieu, dans le délai de six mois, le roi et le pape.

Six mois plus tard, tous deux avaient répondu à la convocation.

(1) Le Temple de Paris (nom du couvent des Templiers ou « Chevaliers du Temple »), se trouvait à l'emplacement actuel du square du Temple. C'est là que furent enfermés Louis XVI et sa famille en 1792.

Arcadie n°25, Marc Daniel (pseudo de Michel Duchein), janvier 1956

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Calembours graphiques par Michel-Ange

Publié le par Jean-Yves Alt

De nombreux personnages nus de la chapelle Sixtine déversent depuis des siècles des paquets de glands sur les têtes vénérables qui siègent sur le trône de saint Pierre.

Le fruit, symbolique par sa forme, se complète d'un calembour permanent où aspect et vocabulaire se renforcent l'un et l'autre.

Michel-Ange a utilisé l'aspect équivoque de la baie du chêne dans un but de plaisanterie évident.

Le double sens est souligné par l'aspect volontairement chaste et discret des sexes peints par Michel-Ange.

Le personnage principal de la création d'Adam, Adam lui-même, a été doté d'un sexe d'une petitesse dérisoire, mais un observateur attentif remarquera les énormes glands tenus à pleine main par les personnages nus qui l'entourent.

Michel Ange – Adam (Plafond de la chapelle Sixtine – détail) – XVIe siècle

Les glands-devinettes de Michel-Ange relèvent ainsi d'un procédé de provocation et de farce…

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