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Indignation de Michel Tournier

Publié le par Jean-Yves Alt

Tournier, dont on va jouer le Roi des aulnes au théâtre. Il ne sait rien du projet, ne veut pas s'en mêler. Il a toujours des déboires quand il s'en mêle. Aussi, à présent, il adapte ses Rois mages pour les enfants, mais on ne veut pas qu'il leur explique la sodomie. Il est indigné. « Tuer à la mitraillette, ça, on peut. Mais ouvrir sa braguette, pas question ! »

Je lui dis que j'ai vu l'autre jour un barman, dans le TGV, qui était plongé dans les Météores, et avait lu tous ses romans. « Oui, je plais aux humbles. J'aime cela. Un de mes amis a rencontré une dame-pipi plongée dans Vendredi. Il s'en est étonné, et elle lui a dit, vertement : "Est-ce qu'il y a une littérature spéciale pour les dames de lavabo ?" La réponse m'a ravi. Je lui ai envoyé ma photo dédicacée. »

Matthieu Galey, 9 janvier 1983

in Journal 1974-1986, Editions Grasset, mars 1989, ISBN : 978-2246402619, page 234

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Giton, Christophe Donner

Publié le par Jean-Yves Alt

Eros qui ajuste ses flèches est un ado. Les adultes aiment se le représenter ainsi. Faut-il voir dans la légende une façon de vénérer un objet du désir souvent interdit ?

Christophe Donner, dans son récit, raconte un amour de hasard entre le narrateur, sculpteur célèbre à qui tout semble réussir et Giton, vingt ans : toute la grâce d'une enfance miraculeusement préservée et la désinvolture gouailleuse de ceux à qui leur physique tient lieu de passeport.

« La beauté est une des extrémités de mon existence, j'y replonge sans cesse, je me regarde, moi, mon enfance, je me repasse l'histoire comme un rite, comme l'entretien quotidien de ma peau, de mon cou de maman. Plus je regarde ce que j'ai perdu et plus la perte s'aggrave, et plus belle alors est ma vengeance sur son corps. »

Ayant pour thème l'adolescence, Giton en exalte l'importance décisive dans la mémoire de l'homme mûr.

Giton, Christophe Donner

« Giton » est donc une histoire d'adolescent et d'amour. Un amour de hasard rencontré au détour d'une pissotière, dans le très poétique contexte – vert et or – du jardin du Luxembourg. Le narrateur tombe éperdument amoureux de Giton, le jeune « faon », cruel reflet de lui-même. Le récit est tout entier la chronique de leurs tribulations au pays du tendre, et du naufrage final par quoi s'interrompt brusquement la fête.

D'où vient qu'à partir d'un thème éculé, le charme opère ? Sans doute en raison du ton, d'une vigueur de style, d'une élégance du cœur qui emportent l'adhésion.

« Sculpteur de miracles et de divinités », le narrateur, flanqué de son ravissant page, mène le lecteur de surprise en surprise, inventant la vie au gré de ses boulimies et de ses giboulées intérieures, passant du coq à l'âne et de l'ange à la bête avec une ravissante grâce. Au fil des instants saisis, se tisse l'odyssée d'une passion qui hésite entre la gravité et l'insoutenable légèreté d'un éros facétieux.

Mais derrière la danse de l'écriture c'est la gravité qui peu à peu l'emporte, une gravité qui détourne au plus aigu de la détresse.

Christophe Donner sait côtoyer le mauvais goût sans jamais y verser, arracher aux situations les plus sordides les éclairs d'une beauté d'autant plus angélique qu'elle a frôlé la boue.

L'écriture enchaîne, à une vitesse hallucinante, les séquences les unes aux autres dans l'allégresse et la fantaisie avec, soudain, ce coup de stylet à l'âme qui porte la marque des futurs précaires.

■ Giton, Christophe Donner, Editions du Seuil, 90 pages, 1990, ISBN : 978-2020116169


Du même auteur : Les sentiments - Les lettres de mon petit frère - Tu ne jureras pas - L'Europe mordue par un chien - Le chagrin du tigre - Trois minutes de soleil en plus - Bang ! Bang !

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Misogyne ou macho ?

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans un livre corrosif, Alain Paucard (1) refuse de confondre le macho et le misogyne.

D'après lui, le macho est éperdu de vénération devant la mère, la sienne comme celle de ses enfants, ce qui ne l'empêche pas de les souhaiter toutes deux bien soumises.

Le misogyne, au contraire, voit une mère potentielle dans chaque femme, ce qui lui flanque la plus épouvantable des peurs mais a pour avantage aussi de le rendre lucide, et attentif aux désirs les plus secrets de la femme.

Le misogyne serait-il le meilleur allié des femmes, et le plus capable de les aimer ?

Ou est-il voué à l'homosexualité ?


(1) De la misogynie considérée comme un des beaux-arts de Alain Paucard, Editions Acropole, 1990, ISBN : 2735701484

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Narkiss, Jean Lorrain (1898)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Narkiss », ou à la recherche d'un paradis perdu, est une vision pourrissante du Narcisse grec. Jeune éphèbe, prince d'Égypte et descendant d'Isis, retenu dans des temples isolés en plein désert, il trouve la mort dans un marais monstrueux où des plantes abondantes aux parfums enivrants se nourrissent des cadavres, en putréfaction, des sacrifices.

Faut-il rattacher l'engouement d'un certain public pour l'œuvre de Jean Lorrain au rush actuel sur le rétro ? Sans doute, en partie. Il semble bien qu'on ait appris, avec le temps, à juger l'auteur des « Princesses d'ivoire et d'ivresse », des « Histoires de Masques » et de « Monsieur de Phocas », moins superficiellement. Son univers, insolite, bourré d'obsessions, fait de fantasmes érotiques, montre l'attrait d'un univers fabuleux où vivent sphinges, goules, viveurs, catins de luxe et frappes des fortifs : ces personnages font partie d'un cauchemar clos sur lui-même, horrible et succulent.

Lorrain se déplace à son aise dans cet univers hors du temps où tout est grâce malgré les paysages de sables et d'eaux mortes sur lesquels souffle un vent amer. Jean Lorrain en assume tous les malaises. Il nous plonge dans ses peurs grâce à la couleur verte (cf. les illustrations d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908), celle des eaux stagnantes, celle des batraciens qui peuplent les alentours de la prison de Narkiss.

Narkiss, ce prince à la beauté divine, est révéré par tous comme un second Isis. Les prêtres décident pour des raisons politiques qu'il est préférable qu'il soit élevé dans le sanctuaire consacré à la déesse. Dans ce lieu, aucun animal ne lui fera du mal et les quelques personnes de passage s'extasieront d'émerveillement devant le jeune homme. Osiris le jour, Isis la nuit viennent lui rendre visite. Il reste cependant ignorant de sa propre beauté. Mais alors qu'il visite un temple interdit, il aperçoit son reflet dans l'étang voisin. Surpris par l'image d'Isis sur l'eau, il meurt parmi les cadavres des animaux offerts en sacrifice.

« Le lendemain, aux premiers rais de l'aube, les prêtres d'Osiris trouvèrent le petit Pharaon mort, enlisé dans la boue, au milieu des cadavres et de l'immense pourriture amoncelée là depuis des siècles. Debout dans la vase, Narkiss avait été asphyxié par les exhalaisons putrides du marécage mais, enfoncé jusqu'au cou dans le cloaque, il dominait de la tête les floraisons sinistres écloses autour de lui en forme de couronne ; et, telle une fleur charmante, son visage exsangue et fardé, sa face adolescente au front diadémé d'émaux et de turquoises se dressait droite hors de la boue et sur ce front mort des papillons de nuit s'étaient posés, les ailes étendues, et dormaient. »

Narkiss, illustration d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908

Narkiss, illustration d'O. D. V. Guillonnet pour l'édition de 1908

La beauté ne fait pas le bonheur. Pas même celle venue d'Égypte, sous les formes du prince Narkiss. Le prince trompe sa solitude en courant les chemins afin de démentir ses « journées accablées, somnolentes et vides ». Il ne trouvera jamais l'amour ; pas plus le bonheur car ce dernier se trouve seulement dans la mort.

A l'image de Narkiss, Jean Lorrain avait gardé une nostalgie de l'enfance, lieu des contes qui bercèrent cet âge perdu. Tombé dans les enfers de l'âge adulte, il crut le retrouver en recomposant d'autres contes avec des forêts, temples, princes... Et le résultat de cette quête fut notamment ce « Narkiss » qui termine son existence dans le cloaque où sont jetés les animaux sacrifiés.

Narkiss, Jean Lorrain (1898)

Aujourd'hui, il est possible de lire l'œuvre de Jean Lorrain avec un certain recul, mais non sans admiration : sa fantasmagorie, ce ragoût relevé fascinent. Et puis, en somme, ce n'est pas Huysmans qui renseigne vraiment sur les coulisses luxurieuses de son temps ; mais bien Lorrain, allié en cela du Zola de « Nana ». Mais Zola, c'est toujours un peu en sociologue. Lorrain, lui, est poète ; il tend un miroir.

Quel spectacle nous renvoie ce miroir aujourd'hui ? N'y a-t-il pas, aussi, planant au fond des consciences, la peur d'un cataclysme, superstition cyclique d'une échéance qui sonnerait le glas de la race humaine. L'époque a ses angoisses et ses accès d'insomnie, elle s'imagine au bord d'un gouffre, elle a des fièvres, elle prie, soupire, se contorsionne, elle essaie toutefois d'exister au centuple. Autant en profiter jusqu'aux extrêmes...

■ Narkiss (fac-similé de l'édition de 1908), Jean Lorrain, Editions GKC, 78 pages dont 16 quadri, éditions GKC, décembre 2016, ISBN : 978-2908050929, 14 €


Lire : Jean Lorrain par René Soral (revue Arcadie n°233, mai 1973)

Lire encore : Jean Lorrain, barbare et esthète, par Thibaut d'Anthonay

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Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

Publié le par Jean-Yves Alt

Avec le corps, on peut tout dire, tout exprimer : le bonheur, le malheur, la grâce...

Le corps est l'outil d'expression le plus parfait qui soit. On a pu faire des mathématiques avec un corps humain comme les Grecs, de la théologie comme Michel-Ange sur les plafonds de la Chapelle Sixtine, ou exprimer un drame comme l'a fait Matthias Grünewald.

Peintre colombien, Luis Caballero est né à Bogota en 1943. Il est mort en 1996. Il a peint des corps masculins. Le corps comme objet et le corps comme signe car le corps peut tout dire.

Luis Caballero a travaillé un thème unique et obsessionnel : celui du corps. Corps seul ou au corps à corps : des corps qui s'unissent pour ne faire qu'un. Comment ne pas ressentir nos propres tensions et nos propres abandons dans les réalisations de Luis Caballero ?

Les corps masculins dessinés par l'artiste sont souvent meurtris et blessés. Le plus étonnant c'est de ne pas pouvoir distinguer si ces corps agonisent de douleur ou de plaisir : il reste que la beauté blessée et/ou la force déchue de ses corps sont sensuelles et émouvantes.

L'intention du peintre n'a pas été d'exciter sexuellement (ce que n'importe quelle photo porno peut faire mieux), mais de provoquer l'émotion à partir de la beauté des formes.

L'art de Luis Caballero n'est pas réservé aux homosexuels. N'importe qui, quelle que soit sa sexualité, peut être ému par la « Vénus » de Botticelli comme par les « esclaves » de Michel-Ange.

Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero
Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

Certes, dans les œuvres de Caballero, le côté charnel et animal est lisible, mais c'est surtout le choc de l'image, qui reste ensuite. Choc qui invite à la réflexion.

Parler d'érotisme à propos de la peinture de Luis Caballero serait en faire une lecture limitée. Car ce qui apparaît nettement dans ses tableaux, c'est la violence ou l'extase. L'extase vue, plus d'un point de vue religieux qu'érotique. Peut-être parce qu'il a été déçu par l'extase érotique… Dans le sexe, on peut se perdre… Peut-être aussi, parce qu'il reste influencé par les pratiques de la religion catholique de son enfance, en Amérique Latine. Des images obsessionnelles d'horreur et de beauté. L'image obsédante du Christ : cet homme pendu et torturé sur une croix, agonisant puis mort, mais toujours beau, et qu'on lui demandait d'aimer…

Violence et extase dans le corps masculin par Luis Caballero

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