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Jean-Louis Bory par Daniel Garcia

Publié le par Jean-Yves Alt

Daniel Garcia, dans cette biographie de Jean-Louis Bory (1919-1979), analyse un événement capital de la vie de l'écrivain. En janvier 1973 paraît « Ma moitié d'orange », récit autobiographique où jamais n'apparaissent les mots homosexuel ou homosexualité (pièges pour Bory que ces définitions inventées au XIXe siècle par des médecins).

Sa confession (plus de cinquante mille exemplaires vendus) paraît alors que la France de Pompidou est en pleine affaire Mercier, ce professeur de philosophie de Belfort inculpé d'outrage aux bonnes mœurs pour avoir commenté dans sa classe le tract du Comité d'action pour la libération de la sexualité qui disait notamment : « En toute pratique sexuelle, ce qui compte, c'est le désir qu'on en a et le plaisir qu'on y trouve ».

Jean-Louis Bory franchit alors une étape décisive en publiant dans la revue suisse « Accord » une longue proclamation titrée : « Oui ; je suis homosexuel ».

Il ose affirmer : « Et qu'on ne me dise pas : "C'est affaire de vie privée. Ça ne regarde personne." C'est faux ! Je sais trop, par expérience, que la façon dont on vit chez soi, en soi – la façon dont on aime, par exemple – nourrit, infléchit, conditionne, détermine presque, ce que l'on pense, ce que l'on fait. [...] "Ce .n'est pas que je me cache, me disait un de mes amis, je n'aime pas me montrer." Eh bien si : il faut se montrer. » D'exposé, Jean-Louis Bory sera exploité par les médias.

Daniel Garcia raconte avec talent et une grande rigueur intellectuelle la vie de l'homme, de l'écrivain, du metteur en scène, du critique, de l'historien. Il est sans ambiguïté quant à Bory homosexuel.

■ Jean-Louis Bory par Daniel Garcia, Éditions Flammarion, 1992, ISBN : 2080663933


1977, Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem : Comment nous appelez-vous déjà ?


Lire aussi : 1977, Jean-Louis Bory et Guy Hocquenghem : Comment nous appelez-vous déjà ?

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Gide : le contemporain capital, Eric Deschodt

Publié le par Jean-Yves Alt

Gide (1869-1951) fut plus qu'effleuré par la tentation antisémite, aux abords de la guerre de 14/18 : pour rappeler cela, la biographie d'Eric Deschodt est nécessaire.

Gide commence à écrire très jeune et s'entête malgré les échecs successifs de ses livres que seuls quelques proches lisent. Jusqu'à plus de cinquante ans, ses livres ne se vendirent pas. Les fameuses « Nourritures terrestres » n'eurent l'impact que l'on sait que des années après leur parution. Valéry lui-même, l'ami admiré, considérait que Gide perdait son temps. Et le redoutable « Corydon » passa d'abord inaperçu (à cause d'un tirage limité notamment).

La biographie de Deschodt a le mérite d'éclairer le Gide pédophile qu'exalte la découverte du plaisir (il s'en serait tenu aux seules conclusions masturbatoires réciproques), le Gide qui vécut – comme ceux de son époque (et de son milieu) – une sexualité plutôt heureuse.

Il est dit aussi que sa femme qui resta vierge, sa fameuse cousine Madeleine dont on a voulu faire une sainte, savait exactement à quoi s'en tenir quant aux frénésies sexuelles de son mari et qu'elle n'en prit ombrage, violemment, jusqu'à détruire des lettres capitales, que lorsque Gide tomba amoureux fou de Marc Allégret.

Cette biographie décrit avec intelligence et passion le Gide de la NRF, l'importance de son rôle de détecteur de talents, l'admirable lecteur qu'il fut. Le livre souligne son égocentrisme, son individualisme, la manière forcenée dont il s'aima et construisit sa réussite et son bonheur, finissant par obtenir le Prix Nobel, lui, le pédéraste notoire qui brusquement, après la guerre, obtint un succès retentissant.

Et de montrer que ses contemporains avaient compris d'emblée que « L'Immoraliste » était le roman du pédophile, un récit cruel, iconoclaste, foncièrement barbare, d'un homme assez fort pour être lui-même, qui fit de sa marginalité sa gloire, prouvant qu'à vivre sans remords et sans masque, on finit par gagner.

Le Gide de Deschodt non seulement captive mais recrée un homme hors mesures, admirable certes, mais complexe : « La midinette, le cynique, l'érudit et le bon Samaritain danseront toujours en lui un étonnant ballet. »

Et c'est un prélat italien, Mgr Ennio Francia qui, à sa mort, lui rend le plus bel hommage : « Nous avons appris par son exemple une recherche impitoyable de la vérité, sans subterfuges ni sous-entendus... »

■ Gide : le contemporain capital, Eric Deschodt, Éditions Perrin, 1992, ISBN : 2262006415


Lire aussi : L’œuvre de Gide vue par Claude Michel Cluny - Le « Corydon » vu par François Porché (1927) - La pédérastie de Gide vue par Ramon Fernandez


D'André Gide : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon - Saül (Théâtre)

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René Crevel, par Michel Carassou

Publié le par Jean-Yves Alt

Écrivain-né, homme fait écrivain ou écrivain fait homme, René Crevel incarne de façon exemplaire une brève existence qui se confond avec les livres publiés. René Crevel se vivait écrivain ; le reste – si important et nécessaire pour comprendre l'acte de témoigner et d'écrire – coule de source.

Les amours, la maladie qui le hante, l'engagement dans le surréalisme et, sous une forme moindre, dans la politique, les amis, la mère et la famille... ne sont que les pulsions ou les blessures jamais pansées sur lesquelles l'œuvre se bâtit.

Michel Carassou a bien su intégrer l'étude des livres en gestation, les exaltations et les douleurs de l'amour, la quête effrénée des plaisirs, les plages de solitude imposées par la maladie et la création, la souffrance d'une tuberculose sans cesse guettant sa proie. René Crevel vit pour écrire, il écrit pour vivre. Sa vie est aussi l'écho du monde qui l'entoure et de l'histoire qui le porte. Elle est la matière première d'une production littéraire nombrilique mais aussi victorieusement en résonance avec son temps.

René Crevel était homosexuel, comme il est difficile de le concevoir aujourd'hui. Né en 1900, René Crevel s'épanouit très tôt, après une enfance meurtrie par la tyrannie maternelle. Il vit sa différence comme l'expression subversive de son indépendance. Dans les années 20, en France et en Allemagne notamment, le milieu artistique comptait nombre d'homosexuels qui se fréquentaient, se soutenaient, avec élégance et un brin de provocation. Les marins, soldats, et autres prolétaires, qui facilement partageaient ces amours, inscrivaient l'homosexualité dans la découverte ludique des perversités qui libèrent l'individu des carcans réducteurs d'un mode de vie uniforme.

Michel Carassou montre un René Crevel authentique, draguant les poupes (pédés de l'époque) sans complexe, avec comme seule restriction le temps perdu à satisfaire les délicieuses exigences des sens.

Le biographe révèle aussi un André Gide humain, amoureux de Marc Allégret, un Jouhandeau et une Élise maîtres de leur connivence, un Klaus Mann totalement conscient de son homosexualité.

À travers René Crevel, beau, aimé, charmeur, adulé, supérieurement intelligent, travailleur et fougueux amoureux des beaux corps et des aventures, au-delà d'une image de l'homosexualité exhibée avec lucidité, c'est la conscience d'une liberté individuelle et intime dans l'intelligentsia européenne, entre 1920 et 1935.

René Crevel aima les hommes et quelques femmes. Il aima surtout le plaisir. Deux hommes marquèrent sa vie amoureuse : le peintre américain Eugène Mac Cown, le dessinateur allemand Rudolf Carl von Ripper. Deux femmes sont à ses côtés : Mopsa Sternheim, allemande, par la suite antinazie (comme le fut Klaus Mann, fils de Thomas), femme superbe, ambiguë, bisexuelle le grand amour de René sans doute, et Tota Cuevas de la Serna, argentine, riche et généreuse.

Ces amours montrent aussi l'internationalisme du monde artistique, une fusion intellectuelle si bénéfique quant à l'ampleur et la richesse de la création avant la Seconde Guerre mondiale. Le livre de Carassou est sur ce point un excellent document historique, comme il l'est sur le surréalisme (on sait l'attachement quasi filial de Crevel pour André Breton et Paul Eluard). Époque florissante où se côtoyèrent dans un respect – et parfois des luttes fratricides – les plus grands écrivains et les peintres les plus illustres. Époque exceptionnelle où soudain se développe le nazisme

« ... Intellectuels de tous les pays, unissez-vous aux prolétaires de tous les pays. » On est le 1er mai 1935. René Crevel, malade, atteint aussi aux reins (tuberculose toujours), sait que l'heure est grave. Il regrette que Breton n'ait jamais voulu parler de l'homosexualité de son disciple. Il continue à croire que « ... rien de ce qu'on a coutume de nommer un vice ne m'a jamais empoisonné ni même arrêté. Toutes mes soifs (soifs corporelles, soifs d'alcool, soifs de drogues, d'eau pure et d'encre) ont pourtant réussi à construire [...] cette synthèse qu'est ma vie. »

René Crevel se suicide. Il a 35 ans. Il avait dit : « Dès qu'il y a puritanisme, il y a danger pour la révolution... Si j'écris un nouveau roman, je veux qu'il soit très explicite du côté sexuel. »

■ René Crevel, par Michel Carassou, Éditions Fayard, 1989, ISBN : 221302314X


Petite bibliographie de René Crevel : Détours – La mort difficile – Les pieds dans le plat – Mon corps et moi

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Une si belle arrière saison, Ursula Zilinsky

Publié le par Jean-Yves Alt

David, Toby et Félix : trois amis d'enfance. Les deux premiers sont anglais, le troisième allemand. Ils ont une dizaine d'années au début du siècle quand le livre commence avec le couronnement du roi Edouard VII.

Félix est l'héritier de la deuxième manufacture d'armes allemande.

Toby n'est pas à plaindre non plus puisque à la mort de son père (très porté sur « les jeunes cochers chaussés de grandes bottes et maniant le fouet »), il deviendra Lord Altondale, pair du royaume.

David n'a ni titre de noblesse, ni argent à espérer puisqu'il est fils de vicaire. Mais sa richesse n'est pas moindre car il est d'une beauté indécente. Dès l'école, d'ailleurs, « la beauté physique s'avérait aussi utile que de l'argent à la banque ou qu'un titre sur son papier à lettres ». À Oxford, il devient l'ami du jeune Lord Anthony Fielding, « une créature exquise l'air exsangue et langoureux d'un whippet dégénéré ». Mais c'est grâce à la rencontre de Lucas Ryder, un poète renommé proche de la soixantaine, que le destin de David prendra toute sa mesure. Il en devient le secrétaire particulier et bientôt l'amant. Leur amitié durera jusqu'à la mort de Lucas, quelques mois après la fin de la première guerre mondiale. Ce conflit atrocement meurtrier transformera David très profondément. « Le très joli dandy » deviendra grâce à son courage « le commandant David Harvey aux nombreuses décorations ».

Après l'insouciance et la joie de vivre des premières années du siècle, la guerre sépare Félix de ses amis et les cicatrices de la défaite allemande mettront longtemps avant de se refermer. Alors seulement la réconciliation pourra avoir lieu. L'amitié aura été la plus forte.

« Une si belle arrière saison » est excellent à plusieurs égards. On s'intéresse vite au destin de ces trois garçons et à celui de tous les personnages, très bien dessinés, qui les entourent. Si le roman n'échappe pas toujours à quelques lieux communs, force est de reconnaître que la description de certains milieux et de leurs mœurs est remarquablement accomplie : des écoles anglaises les plus huppées, dans le style d'Another Country, à la boue des tranchées.

Sans oublier cette place aussi éminente accordée à un personnage homosexuel décrit avec chaleur et sans excès de romantisme plus ou moins apitoyé.

■ Une si belle arrière saison, Ursula Zilinsky, Éditions Balland, 1985, ISBN : 271580511X

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Monsieur Thorpe, Emmanuel Bove [Nouvelles]

Publié le par Jean-Yves Alt

Une des raisons de l'oubli dans lequel est tombé Emmanuel Bove (1898-1945), auteur célèbre du début du XXe siècle, ne serait-elle pas l'extrême raffinement de son propos ?

Inutile de chercher, dans ces nouvelles, la peinture d'êtres d'exception. Emmanuel Bove affectionne les gens sans histoires, humbles au sens vrai du terme, perdu dans l'anonymat et la banalité, n'ayant pour seul héroïsme que l'émotion qui les porte et, parfois, les transfigure. Tel ce malheureux, dans la nouvelle intitulée Canotier, qui, à peine sorti de prison où il a purgé une lourde peine, se met aussitôt en quête de sa bien-aimée (depuis longtemps disparue), et découvre l'enfantine jubilation de la neige, l'ivresse de la liberté recouvrée.

Il y a du Witold Gombrowicz chez cet écrivain : même génie des situations fausses, bancales, génératrices de malaise et qui font se lézarder les masques sociaux comme les déguisements de la morale ordinaire, afin de mieux mettre à nu les âmes, de découvrir à la faveur d'une blessure, l'histoire des cœurs enfouis.

À cet égard, il y a la poignante et fort curieuse histoire de ce vieil Anglais nommé Monsieur Thorpe (titre de la nouvelle comme du recueil entier) qui, derrière la coquetterie un peu cérémonieuse et démodée des personnes âgées, abrite un cœur d'or et une candeur invraisemblable.

Je me demande pourquoi un écrivain de cette trempe, fort prisé par Colette paraît-il, a connu une éclipse aussi totale qu'imméritée. Or, il y a chez lui cette grâce que ne possèdent pas toujours les plus grands ; cette manière nonchalante, flâneuse, comme joueuse, d'aborder les thèmes les plus graves : la solitude, l'amour, la mort.

■ Monsieur Thorpe, Emmanuel Bove [Nouvelles], Éditions Le Castor astral, 2003, ISBN : 2859205438

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