Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

« Porporino », plonge dans l'univers des castrats et retrace l'histoire de la plus belle voix de San Donato.

Porporino se déplace avec la désinvolture des élus mais aussi avec l'espèce de lassitude de ceux qui doivent se soumettre à une discipline supérieure pour accéder à un statut unique.

Ce castrat de ce XVIIIe siècle baroque idyllique éprouve une félicité inconnue et du haut de sa supériorité esthétique (sa voix) ; il savoure les répercussions sociales et le pouvoir subversif de son état.

Porporino prophétise avec autorité : « Qui sait si un jour on n'aura pas du mal à distinguer dans la rue les garçons et les filles ? »

Emblème d'un système nouveau de valeurs sexuelles, le castrat analyse avec finesse les véritables retombées métaphysiques dont il est l'annonciateur : « N'est-il pas permis d'être ceci, cela et autre chose encore ? »

Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez

C'est alors un vivant plaidoyer en faveur de la différence, un ironique défi à la raison que propose Porporino : « Qui donc possède comme nous une vie double, des possibilités doubles ? Ni d'un sexe ni de l'autre c'est-à-dire des deux sexes à la fois. N'est-ce pas merveilleux ? Deux fois plus d'aventures, deux fois plus de plaisirs. Le monde entier à nous. »

Le castrat jouit d'une chance inouïe et incite toujours à la démultiplication des pouvoirs (de séduction, de création), à l'infini des possibilités et des combinaisons amoureuses.

Le castrat, cette parodie d'ange venu des cieux, clame haut et fort la force d'opposition qu'il représente : « Toi, Porporino, tu acceptes l'âge, le sexe, comme des définitions qui signifient quelque chose ? »

Cette exaltation du mélange, c'est aussi le refus du renoncement : le garçon doit se séparer de la fille qui cohabite en lui, le jeune homme doit se séparer du bébé qu'il est encore... Nous accumulons en nous les petites trahisons envers l'autre moitié de nous-même pour acquérir en face du monde une identité qui nous pose en nous mutilant.

Porporino manifeste son insoumission à ce renoncement en refusant de trancher : c'est aussi la forme de félicité qui lui est promise : « Toi tu n'atteindras jamais à la maturité ; le temps de ta vie humaine ne sera pas disjoint du temps infini de l'univers, qui ne connaît ni âge, ni degré, ni évolution, ni épanouissement. »

■ Porporino ou les mystères de Naples, Dominique Fernandez, Editions Grasset, 1974, ISBN : 978-2246001706


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

Voir les commentaires

Xavier et Alexandre de Philippe de Condey (2014)

Publié le par Jean-Yves Alt

un roman gay homoromance MXM

Mai 1968. Alors que la capitale s'agite, que les mœurs se libèrent, que l'on prône de faire l'amour, pas la guerre, la France rurale reste embourbée dans les tabous. La nouvelle ère tant espérée se fera longtemps attendre...

À travers la relation unissant Xavier Perrin, abbé de Monboivert, et un jeune homme en réinsertion, de sept ans son cadet, Alexandre Drot, ce sont quarante années de non-dits, d'humiliations, de combats, mais aussi de victoires que retrace Philippe de Condey.

L'écriture de ce roman n'est pas directement investigatrice, elle s'arrête à décrire précisément et parfaitement la surface des choses. Si les lieux sont détaillés avec la précision du géographe, les visages sont à peine esquissés. Ce qui laisse aux lecteurs de multiples interprétations. Les personnages ne prennent une réelle consistance psychologique qu'à travers ce qu'ils expriment ou taisent. Le pari de Philippe de Condey d'écrire une fresque sociale saisissante sur le droit à l'amour homosexuel est gagné.

Glisser de la banalité au drame, sans gros éclats, dans le continu d'une écriture avec une voix mesurée, celle de Xavier où coulent en même temps la joie et l'angoisse d'exister.

■ Xavier et Alexandre de Philippe De Condey (Philippe Leider dit), éditeur Société des écrivains, 174 pages, 4 juillet 2014, 9782342024821

Xavier et Alexandre de Philippe de Condey (2014)

Interview de l'auteur par Jean-Yves Alt

--- « Xavier et Alexandre » est votre premier roman. Aviez-vous depuis longtemps un désir d'écriture ?

Oui ! en fait, ma mère a beaucoup écrit, mon grand-père également, sans avoir jamais publié. Je m’étais dit qu’à la retraite, j’écrirais un roman que je ne pensais même pas publier. Je l’ai lu à André Baudry qui l’a trouvé bien et c’est cela qui m’a donné l’idée de chercher un éditeur.

--- Pourquoi avoir choisi de faire le portrait d'un prêtre homosexuel qui abandonne ses vœux ?

Avant d’être écrivain, je suis avant tout un spécialiste de l’art lyrique ! Mon compositeur préféré est Massenet qui a toujours confronté le Devoir à l’amour charnel ! Quoi de mieux qu’un prêtre pour ce rôle ? (songez à l’abbé Des Grieux, à Thaïs et Athanaël !) L’idée du roman est partie du chapitre III : un prêtre exemplaire, jeune et totalement seul qui voit un soir d’orage arriver chez lui un jeune homme sublime et perdu. Il veut faire son devoir de prêtre en lui portant secours et rejette le flot de désir qui l’envahit tout à coup au moment où il est le plus vulnérable (chapitre II). Il fait tout pour résister, mais Alexandre vient le rejoindre dans sa chambre… J’aurais pu en faire une simple nouvelle mais j’ai eu l’idée, pour développer le sujet, de parler de l’évolution des mentalités sur l’homosexualité à partir de mai 68 et aussi parler de l’Angleterre qui est un pays que j’adore !

--- De quels personnages de votre roman, vous sentez-vous le plus proche (Xavier, Alexandre, le comte de Monboivert, l'instituteur Monsieur Govert, le Lord anglais, etc.) ?

Xavier, bien évidemment ! Mais je comptais écrire une « suite » intitulée « Le Comte de Monboivert » qui aurait parlé de la bisexualité refoulée…

--- Votre roman présente plusieurs dimensions : amoureuse, militante, sociale, artistique. Laquelle estimez-vous avoir mise en avant dans « Xavier et Alexandre » ?

La dimension amoureuse. Je voulais avant tout écrire un roman d’amour homosexuel, amour allant bien au-delà du sexe. Le titre n’est pas anodin. Les hétérosexuels ont Roméo et Juliette, Tristan et Iseult etc… Cela dit, mon côté militant transparaît également ainsi que mon amour de l’Art.

--- A la lecture de votre roman, on devine que pour Xavier, il y a une «vraie homosexualité». A quelle homosexualité Xavier parle-t-il ?

Je ne pense pas avoir prêté à Xavier le moindre avis sur la question. (Ajout de l'auteur par la suite : Il est vrai que le comportement efféminé [plus du tout à la mode] de certains homosexuels peut déranger les homosexuels virils car il renforce la caricature. Cela dit, ce qui me dérange le plus ce sont ces milliers, que dis-je, ces millions d'hommes mariés qui hantent les lieux de drague et les sites de rencontre afin d'assouvir leurs refoulements et surtout, pour chercher des hommes leur faisant ce que leur bonne femme ne veut pas faire ! Mais attention, surtout, ils ne sont pas pédés !...)

--- Vous écrivez page 95 « La spécificité du couple homosexuel n'est-elle pas une certaine liberté au niveau du sexe, n'entachant en rien la relation d'amour ». Cette phrase est-elle là pour préparer le lecteur à une infidélité de Xavier dans votre roman ou est-ce une réflexion que vous, personnellement, appliquez aux homosexuels en général ?

Je l’applique aux homosexuels en général, ces derniers n’ayant pas à singer le couple hétérosexuel.

--- Êtes-vous un moraliste ? Si oui, comment concevez-vous ce rôle ? Votre roman présente-t-il une morale et si oui laquelle ?

Je ne suis pas un moraliste. Je déteste ce mot, la plupart d’entre eux étant avant tout des hypocrites. Or, les deux choses que je déteste le plus ici bas sont l’hypocrisie et la vulgarité. Je pense que vous avez remarqué combien j’ai souligné l’hypocrisie de l’Eglise et des politiques…

--- Votre roman retrace une petite partie d'histoire de la parole homosexuelle... Pourquoi avoir parlé des émeutes de Stonewall, du Pacs et non pas du sida ?

Parce que le sida n’était pas connu à l’époque du roman et que, d’autre part, on en a assez parlé ensuite, l’associant régulièrement à l’homosexualité. En revanche, je voulais mettre en relief l’attitude ignoble, scandaleuse, inique des politiques de droite, entre autre, et des propos orduriers qui ont été proférés à l’Assemble Nationale. On ne peut pas pardonner une telle attitude ! Ces gens-là devraient être condamnés pour injures et être emprisonnés ou internés dans des hôpitaux spécialisés.

--- Il y a des scènes érotiques dans votre livre. Qu'est-ce que ces scènes expriment à vos yeux ?

La sensualité.

--- Un regret dans votre roman finalisé ?

J'aurais dû préciser que la soirée des Dossiers de l'Ecran sur l'homosexualité (avec en première partie le film de Jean Delannoy « Les amitiés particulières ») du 21 janvier 1975 a été fondamentale dans l'évolution des mentalités concernant l'homosexualité. Il y a eu 19 MILLIONS de téléspectateurs ce soir-là et l'on ne parlait que de ça le lendemain. Mon plus grand regret est d'avoir oublié de mentionner ce nombre faramineux de gens devant leur poste, en note de bas de page. Bien sûr, il n'y avait que 2 ou 3 chaînes à l'époque, mais le chiffre est plus qu'impressionnant. Songez qu'aujourd'hui, quand il y a 4 millions de téléspectateurs un soir, on crie "Victoire !" Donc, cette soirée a été un fait marquant dans l'histoire homosexuelle française. Bien sûr, on n'en parle plus, les jeunes ignorent totalement cette soirée, étant persuadés que c'est la gay-pride qui a fait avancer les choses... il est bon, parfois de remettre les pendules à l'heure !

--- Vous dédicacez votre roman à André Baudry. Qu'est-ce qui vous a le plus touché chez lui ?

André Baudry est l’homme le plus extraordinaire que j’ai rencontré dans ma vie, et je ne suis pas le seul à le dire. Je lui dois tout : mon compagnon, mon bonheur, mon équilibre. C’est son anniversaire aujourd’hui (31 août 2017), pourtant je ne l’appellerai pas, car je connais ses souffrances physiques et que sais que pour lui, avoir vécu 95 ans n’est pas une bénédiction, mais une mort à petit feu. Je suis extrêmement fier d’être le seul arcadien « de base » à être en relation avec lui, et j’ai eu le bonheur d’aller le voir en Italie en 2005, alors que sa santé était meilleure qu’aujourd’hui. Cet homme s’est battu à une époque où l’homosexualité était bannie et considérée comme une tare, une maladie, une perversion. Il s’est battu, a connu des procès, etc… Et aujourd’hui, le monde homosexuel l’ignore ou le méprise ! C’est tout simplement répugnant !

--- Vous avez collaboré à la revue Arcadie qu'il a présidée jusqu'en 1982. On retrouve justement dans votre livre des références à cette revue. Pourquoi avez-vous tenu à cette référence ?

Parce qu’Acadie a tenu une place prépondérante dans l’histoire de la France homosexuelle des années 50, 60, 70 à une époque où il ne suffisait pas de défiler avec des plumes dans le cul pour se faire entendre !

--- « Arcadie » a-t-elle d'autres héritiers spirituels dans la littérature aujourd'hui ?

Je ne sais pas.

--- Peut-on dire que vos expériences à « Arcadie » ont développé votre goût de la dissension ?

Oui

--- Votre roman est-il aussi un hommage à un auteur dont vous appréciez les écrits ? Lequel et pourquoi?

Non

-- La littérature vous permet-elle d'exprimer des situations personnelles ? Assumez-vous ici une part autobiographique ?

Je dirais plutôt des situations romanesques auxquelles je suis sensible. Il n’y a rien d’autobiographique dans ce roman, même si je me suis inspiré de gens de ma connaissance, notamment pour les personnages secondaires. Ceci dit, je n’ai jamais été prêtre, et je n’ai jamais fait de la prison ! (à noter que le « passé » d’Alexandre me vient d’une histoire qu’André Baudry a vécue et qui l’a marqué également beaucoup, puisqu’il en avait écrit une pièce de théâtre appelée « Le Procureur ») C’est bien entendu avec son accord que j’ai rapporté cette histoire dans mon roman. J’en profite pour dire que chaque fois que j’avais besoin d’un renseignement sur une date ou un fait, il me suffisait de lui téléphoner, sa mémoire prodigieuse n’a d’égale que sa vivacité d’esprit !

--- Le fait d'être « militant de la cause homosexuelle » vous a-t-il aidé à composer vos personnages ?

Bien sûr !

--- Considérez-vous « Xavier et Alexandre » comme un « roman gay »?

Oui

--- Avez-vous écrit en songeant au lectorat homo ?

Oui ! j’ai malheureusement été bien mal récompensé ! Les Associations gay de la France entière (Montpellier et M. Autin en tête) m’ont superbement ignoré, pour ne pas dire plus... Idem de certains sites internet qui ont refusé d’en faire la moindre publicité. Est-ce parce que cela parlait d’Arcadie ou d’histoire de religion ?... Paradoxalement, c’est le milieu hétérosexuel qui m’a adressé le plus de félicitations ! Une cousine (par alliance) alsacienne l’a fait lire à la moitié de son village, en disant très fière : c’est mon cousin qui l’a écrit ! Je pourrais multiplier les exemples hétéros ! Heureusement, j’ai quand même reçu des critiques laudatives de lecteurs homosexuels !

--- Lisez-vous des écrivains gays contemporains ? Lesquels et pourquoi ?

Parfois ! j’aime beaucoup Philippe Besson ! Je lui avais adressé un exemplaire de mon roman par l’intermédiaire de son éditeur. Je n’ai pas eu de réponse et ne sais pas s’il l’a reçu. Je n’ai pas eu d’accusé de réception. En revanche, j’en ai reçu un de Christine Taubira qui a tant fait pour faire passer la loi sur le mariage et à qui je tenais à rendre hommage en lui adressant mon livre et mes remerciements. Cela dit, il y a beaucoup de mauvais livres traitant du sujet et c’est pareil pour les films, ce qui n’empêche pas quelques chefs-d’œuvre comme « Maurice » pour n’en citer qu’un !

--- Avez-vous un autre projet d'écriture ?

Comme je l’ai écris plus haut, je pensais, non pas à une suite, mais à une sorte de « tiroir » racontant la vie du comte de Monboivert, personnage beaucoup plus complexe qu’il n’y parait dans « Xavier et Alexandre ». Le peu d’impact de mon premier roman ne m’incite guère à l’écrire ou, si je me décide un jour, je ne le publierai pas ! Actuellement, je préfère me consacrer à mes conférences qui me rapportent quelques subsides et beaucoup de satisfaction, alors que mon livre m’a coûté beaucoup d’argent et pas mal de déceptions concernant le milieu homo.

--- Merci.


Livre disponible sur le site de l’éditeur, aux Mots à la Bouche, sur Amazon.

Voir les commentaires

Jean Boullet à la Galerie Au Bonheur du Jour

Publié le par Jean-Yves Alt

Nicole Canet

et la Galerie Au Bonheur du Jour

présentent une nouvelle exposition sur les œuvres de :

Jean Boullet (1921-1970)

Peintures, dessins, livres (1942-1965)

du 27 septembre au 4 novembre 2017

Profil blond 1950 Huile sur toile

Profil blond 1950 Huile sur toile

Seront présentées un grand choix d'œuvres originales, parmi lesquelles, beaucoup de dessins inédits.

Jean Boullet fut lancé dans Saint-Germain-des-Prés, à la libération comme dessinateur et critique laudatif du cinéma d'épouvante, il illustre Boris Vian et quelques noms célèbres comme Edgar Poe ou Verlaine.

Personnage de légende, hors norme, fantasque, provocateur.

Pour définir en une phrase comme le dit Denis Chollet dans sa biographie :

« Les ailes d’une chauve-souris sur les carburateurs des Hell’s Angels. »

Monstre qui avance sûrement et sans masque, souvent courageux, parfois lâche, jamais indifférent à la vie, voilà sur quoi se bâtir la légende d’un drop-out qui s’est exclu d’une certaine société.

Il se dit aussi "Peintre de la beauté masculine", il dessine à merveille les marins, les voyous et les forçats. Tout un univers de fantasme et de rêve.

Le songe d'une nuit d'été 1945 Encre bleue

Le songe d'une nuit d'été 1945 Encre bleue

Deux catalogues Jean Boullet, aux éditions Nicole Canet, sont disponibles à la galerie :

- Sous l’aile du Désir

- Passion et Subversion

Mythologie 1946 Encre

Mythologie 1946 Encre

Celui qui a dessiné Jean Cocteau, Piéral, Boris Vian, Colette, Juliette Gréco et bien d’autres, a bifurqué dans le tragique sans parvenir à exorciser ses démons.

Son destin le rattrape en Algérie où il est retrouvé pendu à un arbre en décembre 1970. Crime ou suicide, nul ne le sait, et cette fin « pasolinienne » contribuera à sa légende

Galerie Au Bonheur du jour

1 rue Chabanais - 75002 Paris

01.42.96.58.64

du mardi au samedi 14h30 – 19h30

Voir les commentaires

La débâcle, Emile Zola (1892)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans le roman « La Débâcle » qui fait partie du cycle des Rougon-Macquart, l'attention est attirée par une amitié, sinon particulière, au moins d'un caractère particulier, et traitée à fond, au milieu du cataclysme de 1870 : la guerre, la chute de l'Empire, l'invasion, la guerre fratricide, la Commune.

Maurice Levasseur, reçu avocat au dernier automne, engagé volontaire, éprouve envers Jean Macquart, caporal, une répugnance, une sourde révolte contre cet illettré, ce rustre qui le commandait. Mais voici que les allées et venues inutiles du 106e d'un bout à l'autre de la France arrivent à faire une plaie au pied de Maurice.

Jean, paysan de bon sens, toujours bon avec les hommes de son escouade, et homme utile, lui donne des conseils. Un soir, après une nouvelle marche, Maurice veut enlever son soulier : il arrache la peau. Le sang jaillit, il eut un cri de douleur. Et, comme Jean se trouvait là, il parut pris d'une grande pitié inquiète.

— Dites donc, ça devient grave, vous allez rester sur le flanc... Faut soigner ça...

Et il avait des gestes maternels, toute une douceur d'homme expérimenté, dont les gros doigts savent être délicats à l'occasion. Un attendrissement invincible envahissait Maurice, ses yeux se troublaient, le tutoiement monta de son cœur à ses lèvres...

— Tu es un brave homme, toi...

— Merci, mon vieux.

Et Jean, l'air très heureux, le tutoya aussi, avec son tranquille sourire.

— Maintenant mon petit, j'ai encore du tabac, veux-tu une cigarette ?

Le lendemain, Maurice ne sentait plus son pied, mais plus tard il le retrouvait, lourd comme du plomb. Jean lui conseille de demander au major la permission de se faire conduire par une carriole au Chêne, où son régiment se rendrait. La permission obtenue, lorsque Jean aida Maurice à se hisser dans la carriole, ce dernier se retourna pour le remercier ; et les deux hommes tombèrent aux bras l'un de l'autre, comme s'ils n'avaient jamais dû se revoir... Maurice resta surpris de la grande tendresse qui l'attachait déjà à ce garçon. Et, deux fois encore, il se retourna, pour dire au revoir de la main.

Ainsi des liens forts d'une amitié profonde ont vite fait s'unir ces deux hommes.

Quelques jours plus tard, Maurice revient au régiment. Les provisions manquent. Lorsque Jean entendit Maurice se plaindre de n'avoir pas de pain, il se leva, disparut un instant, revint après avoir fouillé dans son sac. Et, en lui glissant un biscuit :

— Tiens, cache ça, je n'en ai pas pour tout le monde.

— Mais toi ? demanda le jeune homme, très touché.

Jean s'attendrit à la souffrance de Maurice. Il regardait d'un œil inquiet, en se demandant comment ce garçon frêle ferait pour aller jusqu'au bout.

Les ordres contradictoires et les marches pénibles n'ont pas de fin. Et l'approvisionnement des troupes devient difficile. En route, Jean, voyant Maurice pâlir, les yeux chavirés de lassitude, tâche de l'étourdir d'un flux de paroles, pour le tenir éveillé. Mais Maurice ferme les yeux et va tomber. Donne-moi ton flingot un instant, ça te reposera. On fait halte près d'Oches. Plusieurs soldats n'avaient pas la force de dresser leurs tentes. Ils s'endormaient où ils tombaient. Lorsque Jean voulut partager, manger l'un de ses biscuits (il lui en restait deux) et donner l'autre à Maurice, il s'aperçut que celui-ci dormait profondément ; il remit les biscuits au fond de son sac, avec des soins infinis, comme s'il eût caché de l'or : lui, se contenta de café. Des coups de feu les font se réveiller en pleine nuit.

Jean, désespéré de voir Maurice très pâle, lui demande s'il a toujours mal au pied. Maurice dit non, de la tête. Jean comprend que son ami est torturé par la faim, tire l'un des deux biscuits et dit, mentant avec simplicité : Tiens, je t'ai gardé ta part... j'ai mangé l'autre tout à l'heure. Suit une autre journée de marche, et les nouvelles qui arrivent sont alarmantes. Les voici arrivés à Raucourt, où ils espèrent manger. Mais le 1er Corps entier avait passé par là, balayant jusqu'aux miettes des maisons « bourgeoises. Au coin d'une rue, Maurice, pris d'un éblouissement, chancelle. Et comme Jean s'empresse :

— Non, dit-il, laisse-moi, c'est la fin... J'aime mieux crever ici.

Maurice est livide, les yeux fermés, à demi évanoui. Jean court à une fontaine voisine, emplit sa gamelle d'eau, revient et lui baigne le visage. Il tira le dernier biscuit, si précieusement gardé ; il se mit à le briser en petits morceaux, qu'il lui introduisait entre les dents. L'affamé ouvrit les yeux, dévora.

— Mais toi, demanda-t-il tout à coup, se souvenant, tu ne l'as donc pas mangé ?

— Oh ! moi, dit Jean, j'ai la peau plus dure, je puis attendre...

Et il avait lui aussi le visage d'une pâleur terreuse, si dévoré de faim, que ses mains en tremblaient.

— En route ! mon petit, faut rejoindre les camarades.

Maurice s'abandonna à son bras, se laissa emporter comme un enfant. Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au cœur... avec la mort en face, cela était pour lui un réconfort délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner. Il entendait battre son humanité dans la poitrine de Jean, et il était fier pour lui-même de le sentir plus fort, le secourant, se dévouant ; tandis que Jean, sans analyser la sensation, goûtait une joie à protéger chez son ami cette grâce, cette intelligence restées en lui rudimentaires. Depuis la mort de sa femme, il se croyait sans cœur, il avait juré de ne plus jamais en avoir de ces créatures dont on souffre tant, même quand elles ne sont pas mauvaises. Et l'amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si différent que l'on fût, sur cette terrible route de Remilly...

« Jamais bras de femme ne lui avait tenu aussi chaud au cœur. Dans l'écroulement de tout, au milieu de cette misère extrême, avec la mort en face, cela était pour lui d'un réconfort délicieux, de sentir un être l'aimer et le soigner ; et peut-être l'idée que ce cœur tout à lui était celui d'un simple, d'un paysan resté près de la terre, dont il avait eu d'abord la répugnance, ajoutait-elle maintenant à sa gratitude une douceur infinie. […] Et l'amitié leur devenait à tous deux comme un élargissement : on avait beau ne pas s'embrasser, on se touchait à fond, on était l'un dans l'autre, si différent que l'on fût, sur cette terrible route de Remilly, l'un soutenant l'autre, ne faisant plus qu'un être de pitié et de souffrance. » (Partie I, chapitre 6)

Ils arrivent à la Meuse. Là, Jean n'en peut plus, n'ayant rien mangé depuis près de trente-six heures. Maurice, après mille difficultés et dangers, finit par trouver du pain et du fromage à la maison d'un parent aux environs. Ils mangent à leur gré et s'assoupissent dans cette maison.

Ils entrent à Sedan. Dans la bousculade, ils se séparent. Jean, tombant de fatigue, erre dans les rues de Sedan à la recherche de la maison de la sœur de Maurice, où son ami avait promis de l'héberger, et où il est attendu. Il la trouve enfin. Il est fraternellement reçu par Henriette. On lui prépare un lit, il n'avait pas couché sur un lit depuis six semaines. Les deux amis font un somme réparateur de douze heures...

La vie de camp recommence. Et après tant de marches inutiles, ils sont en face des Prussiens. Jean conseille Maurice :

— Ecoute mon petit, tu ne vas pas me quitter, parce que, vois-tu, il faut savoir, si l'on ne veut pas attraper de mauvais coups. Moi, j'ai déjà vu ça, j'ouvrirai l'œil pour toi et pour moi.

Mais il arrive que pendant la bataille c'est Jean qui est blessé. Et cela au moment où l'ordre est donné de se replier. Une compagnie prussienne n'était plus qu'à deux ou trois cents mètres. On allait être pris. Maurice veut sauver son ami. Le lieutenant a un haussement d'épaules. Personne ne veut aider Maurice pour emporter le caporal blessé. Les Prussiens n'étaient plus qu'à cent mètres. Pleurant de rage, Maurice, resté seul avec Jean évanoui, l'empoigna dans ses bras, voulut l'emporter... réussit à s'éloigner d'une trentaine de pas ; et, un obus ayant éclaté près d'eux, il crut que c'était fini, qu'il allait mourir, lui aussi, sur le corps de son compagnon... Pourquoi donc ne fuyait-il pas ? Il était temps encore, il pouvait atteindre le petit mur en quelques sauts, et ce serait le salut. La peur renaissait, l'affolait. D'un bond, il prenait sa course, lorsque des liens plus forts que la mort le retinrent. Non, ce n'était pas possible, il ne pouvait pas abandonner Jean. Toute sa chair en aurait saigné. Il parvient finalement à traîner son ami à l'abri des coups. Jean rouvre les yeux. Jean semblait s'éveiller d'un songe... Ce Maurice si frêle, qu'il aimait, qu'il soignait comme un enfant, il avait donc trouvé, dans l'exaltation de son amitié, des bras assez forts pour l'apporter jusque-là !... Jean fut saisi d'un attendrissement d'homme simple, il empoigna Maurice, l'étouffa sur son cœur, en ne trouvant que ces mots :

— Ah ! mon cher petit, mon cher petit !

Suit une fuite à travers un bois. Les Prussiens criblaient de balles et d'obus. Des scènes effarantes. Ils parviennent à arriver à Sedan. Le mari d'Henriette est fusillé par les Prussiens à Bazeilles.

La capitulation. L'armée française prisonnière. Jean et Maurice marchent fraternellement côte à côte dans la captivité. Une chance leur permet de s'évader. Ils se dirigent vers la frontière de Belgique, en traversant un bois.

« Dans le bois, dans ce grand silence noir des arbres immobiles, quand ils n'entendirent plus rien, que plus rien ne remua et qu'ils se crurent sauvés, une émotion extraordinaire les jeta aux bras l'un de l'autre. Maurice pleurait à gros sanglots, tandis que des larmes lentes ruisselaient sur les joues de Jean... Et ils se serraient d'une étreinte éperdue... et le baiser qu'ils échangèrent alors parut le plus doux et le plus fort de leur vie, un baiser tel qu'ils ne recevraient jamais d'une femme, l'éternelle amitié, l'absolue certitude que leurs deux cœurs n'en faisaient plus qu'un, pour toujours. » (Partie I, chapitre 3)

C'est la deuxième fois que Zola fait la comparaison du lien qui unit les deux amis à la tendresse féminine, pour le trouver supérieur à celui-ci. Déjà, à Raucourt, « jamais bras de femme n'avait tenu aussi chaud au cœur de Maurice ». N'est-ce pas le cas de Jonathan qui aima David comme son âme ? Et la scène du bois ne rappelle-t-elle pas le passage de la Bible (I Samuel, 20, 41) : les deux amis s'embrassèrent et pleurèrent ensemble ?

Donc, les deux compagnons fidèles avaient réussi à s'évader. Mais ils perdent le chemin et ils se retrouvent près des Prussiens qui, ayant entendu du bruit dans la nuit, tirent et blessent Jean à la jambe, sans cependant le poursuivre. La balle est ressortie après avoir cassé le tibia. Dans la nuit, Maurice aide son ami et ils s'éloignent. Un cheval est trouvé, ils arrivent à atteindre, pour se cacher, la petite ferme d'un oncle de Maurice à Remilly. Et là commence la longue convalescence de Jean confié aux soins d'Henriette, la sœur de Maurice. Car Maurice s'en va, ne voulant pas accepter la défaite : il veut aller à Paris pour se battre contre l'envahisseur. Ils se séparent. Jean a les larmes aux yeux.

— Embrasse-moi, mon petit.

Et ils se baisèrent, et comme dans le bois, la veille, il y avait, au fond de ce baiser, la fraternité des dangers courus ensemble, ces quelques semaines d'héroïque vie commune qui les avaient unis, plus étroitement que des années d'ordinaire amitié n'auraient pu le faire. Les jours sans pain, les nuits sans sommeil, les fatigues excessives, la mort toujours présente, passaient dans leur attendrissement. Est-ce que jamais deux cœurs peuvent se reprendre, quand le don de soi-même les a de la sorte fondus l'un dans l'autre ? Mais le baiser, échangé sous les ténèbres des arbres, était plein de l'espoir nouveau que la fuite leur ouvrait ; tandis que ce baiser, à cette heure, restait frissonnant des angoisses de l'adieu. Se reverrait-on, un jour ? Et comment, dans quelles circonstances de douleur ou de joie ? (Partie III, chapitre 3)

Maurice en partant dit à sa sœur Henriette, très pâle sous ses noirs voiles de veuve :

— C'est mon frère que je te confie... Soigne-le bien. Aime-le comme je l'aime !

Il reste encore des mésaventures à passer pour les deux hommes jusqu'à la fin tragique.

Jean et Maurice se revoient à Paris. Mais la guerre fratricide les a séparés : Jean est avec les « Versaillais », Maurice contre « Thiers l'assassin ». Sur le boulevard Saint-Germain, ils se rencontrent et s'embrassent. Maurice tâche d'attirer à son camp Jean, pour sauver la République. Mais Jean répond :

— Ah ! non ! non ! mon petit, je ne reste pas si c'est pour cette besogne... Mon capitaine m'a dit d'aller à Vaugirard, avec mes hommes, et j'y vais. Quand le tonnerre de Dieu y serait, j'irai tout de même. C'est naturel. Tu dois sentir ça. Il s'était mis à rire, plein de simplicité.

Il ajouta :

— C'est toi qui vas venir avec nous.

Mais, d'un geste de furieuse révolte, Maurice lui avait lâché les mains. Et tous deux restèrent quelques secondes face à face, l'un dans l'exagération du coup de démence qui emportait Paris entier, ce mal venu de loin, des ferments mauvais du dernier règne, l'autre fort de son bon sens et de son ignorance, sain encore d'avoir poussé à part, dans la terre du travail et de l'épargne. Tous les deux étaient frères pourtant, un arrachement, lorsque, soudain, une bousculade qui se produisit les sépara.

— Au revoir Maurice !

— Au revoir Jean !

De la main, ils se saluaient encore, cédant à la fatalité violente de cette séparation, restant quand même le cœur plein l'un de l'autre.

Paris brûle... Sur une barricade, dans la nuit, Maurice est resté seul, allongé entre deux sacs de terre. Ses camarades avaient filé, épouvantés par l'idée d'être tournés d'un moment à l'autre.

Jean, à ce moment, débouche dans la rue du Bac, avec les quelques hommes de son escouade. Il aperçoit un communard qui remuait, qui épaulait, tirant encore dans la rue de Lille. Et ce fut sous la poussée furieuse du destin, il courut, il cloua l'homme sur la barricade, d'un coup de baïonnette...

Foudroyé, dégrisé, Jean le regardait... il s'abattit près de Maurice, sanglotant, le tâtant, tâchant de le soulever, pour voir s'il ne pouvait pas le sauver encore...

— Oh ! mon petit, mon pauvre petit ! (Partie III, chapitre 7)

Et il fait tout pour le sauver. Après avoir camouflé son ami d'une capote et d'un képi empruntés à un soldat mort, il le transporte, avec mille dangers et difficultés à travers Paris en flammes, puis dans une barque sur la Seine, au milieu de foyers immenses, jusqu'à la chambre qu'avait Maurice à Paris. Il trouve le moyen d'y amener un chirurgien. Peines perdues. Maurice, après quelques jours, meurt malgré les soins de sa sœur Henriette et de Jean.

Symboles de deux archétypes de l'époque, Jean Macquart (saine France, travail, épargne, bon sens, reconstruction) et Maurice Levasseur (Empire pourri, lettré progressiste, mais prêchant la guerre), Zola les a enlacés dans un amour profond qui les garde unis au-delà des entraves de leur culture différente (ou bien grâce à cette différence de niveau intellectuel) et de la politique.

Si la relation entre les deux hommes ne résume pas ce roman militaire, elle en constitue une colonne vertébrale. En effet les amours de Weiss-Henriette, Silvine-Goliath, Silvine-Honoré, les amours légères de Gilberte, une ébauche de lien latent entre Jean et Henriette prennent par proportion un caractère tout épisodique. La magistrale fresque du mouvement des armées, des batailles, de l'extermination, des jours de la Commune, ne sont qu'un majestueux décor à l'idylle.

Du même auteur : La faute de l'Abbé MouretLa Curée


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse de « La débâcle » sur son site altersexualite.com

Voir les commentaires

Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jean-Claude Féray

et les éditions Quintes-Feuilles

présentent un nouvel opus sur les amis célèbres écrit par Edward Montier (1870-1954)

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Achille et Patrocle, David et Jonathan, Nisus et Euryale, etc., tout le monde a entendu citer ces paires d’amis.

Mais parmi ceux qui savent pourquoi ces noms sont associés, combien seraient capables de dépeindre l’amitié qui unissait ces jeunes gens ?

Combien pourraient décrire leur vie, nous parler du décor et des temps qui les ont vu évoluer ? Edward Montier s’y emploie avec charme dans cet ouvrage, en nous autorisant à suivre les récits qu’il livre à son élève bien-aimé, un Phèdre moderne dont il serait le nouveau Socrate.

Les écrits du très catholique Edward Montier (1870-1954) inquiétèrent le Saint-Office qui les condamna en 1927 en même temps qu’un courant littéraire qualifié de « mystico-sensuel ». Il est exact que Montier a exalté l’amitié entre éphèbes. Mais Il l’a fait sans craindre d’offenser Dieu, puisque, selon lui, Jésus, qui a aimé l’apôtre Jean, a fourni le témoignage de son amour jusqu’au soir de l’ultime Cène :

« En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Les Amis célèbres constitue une sorte de contrepoison dont notre époque a plus que jamais besoin : dans un monde informatisé et trépidant, Montier redonne au temps une extension, une densité et une chaleur tout humaines qui nous font reprendre goût à la lecture.

Les Amis célèbres d'Edward Montier

Editions Quintes-Feuilles

Couverture : Détail de King Cophetua and the Beggar Maid par Edward Burne-Jones, 256 pages, août 2017, ISBN : 978-2955139936, 22€

Parution : Les Amis célèbres, Edward Montier (1914)

Table des matières

Présentation

Lettre-préface d’Edward Montier

Achille et Patrocle

David et Jonathan

Socrate, Lysis et Phèdre

Nisus et Euryale

Jésus et l’apôtre Jean

Montaigne et La Boétie

E. Montier et « l’imitation chrétienne de l’amour grec »

Annexes

Présentation et extraits de Nos gentils garçonnets


Extrait de la présentation de Jean-Claude Féray

parue dans le Bulletin Quintes-Feuilles n°7, août 2017, pp. 10-14

Les Amis célèbres et Antone Ramon : un destin commun

L’ouvrage, que nous avons le bonheur de republier en grande partie, Les Amis célèbres d’Edward Montier, partage avec Antone Ramon d’Amédée Guiard un destin commun : les deux livres ont en effet souffert d’avoir paru en 1914, peu de temps avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale, avec les conséquences que l’on imagine sur l’immédiateté de leur insuccès. Et cela malgré de nombreuses critiques flatteuses comme celle du Figaro (cf. l’encart p. 15 du livre, Quintes-feuilles, 2017).

Dans le cas des Amis célèbres, la guerre mit en outre un terme au projet d’un second tome annoncé par l’auteur et l’éditeur. En effet, après avoir décrit six couples d’amis de l’Antiquité, Edward Montier devait encore parler des amis saint Grégoire & saint Basile, Montaigne & La Boëtie, etc., et évoquer la vie de Pline le Jeune ainsi que celle de saint Augustin. Ce second tome ne vit pas le jour.

Guiard et Montier : deux catholiques de gauche

Outre le destin de leur ouvrage, les deux écrivains Edward Montier et Amédée Guiard partagent encore d’autres points communs. L’un et l’autre enseignèrent dans un établissement catholique, l’un et l’autre furent des éducateurs épris de l’âme adolescente, attachés à en décrire les inquiétudes et soucieux d’en résoudre les conflits. Il est juste d’ajouter qu’aucun d’eux ne fut effrayé par la beauté des éphèbes, inspiratrice de sentiments naturels qu’ils ne jugeaient pas contraires à leur religion. Animés tous deux par leur foi et la volonté d’un engagement social éducatif, ils rejoignirent le mouvement de Marc Sangnier, le Sillon, qui séduisait toute la gauche chrétienne, et dont Montherlant a décrit les choix pédagogiques avec le Collège du Parc de son roman Les Garçons.

On ne sera pas étonné d’apprendre que Guiard et Montier se connaissaient. Bien que le travail associatif et éducatif d’Edward Montier fût centré sur la Normandie et plus particulièrement sur Rouen et le patronage des Philippins, nous savons que les deux hommes se sont rencontrés au moins une fois, en 1902, à l’occasion d’une fête de l’amitié célébrée à Rouen, fête qui réunit les jeunes de différents mouvements catholiques. Dans le compte-rendu qu’il donne de cette réunion pour la revue Le Sillon, Amédée Guiard présente Edward Montier, comme « le jeune homme idéal de cette idéale jeunesse » faisant ainsi un clin d’œil à L’Idéale jeunesse (1899), premier recueil de poèmes de son ami. Montier jouissait déjà d’une petite notoriété dont Amédée Guiard était loin de bénéficier : le recueil d’Edward Montier n’avait-il pas été préfacé par un académicien français, Sully Prudhomme — deux ans avant que celui-ci reçoive le prix Nobel ? Et en 1901, Charles-Théophile Féret ne consacrait-il pas un chapitre de ses Écrivains normands contemporains au « vrai poète » qu’était Montier ?

[…] La chasteté d’Edward Montier lui permit des audaces qui lui vaudraient aujourd’hui une dénonciation rapide des sycophantes qui officient aux plus hautes fonctions de l’Église catholique, en notre XXIème siècle. Dans sa brochure sur l’Amitié (1910) Montier ne décrivait-il pas déjà – en employant l’expression même – une amitié particulière entre Jésus et saint Jean, l’apôtre baptiste ? Voici en effet ce qu’il écrit au sujet du Christ :

« Il a laissé la tendresse de saint Jean aller avec lui jusqu’à la plus grande familiarité, et à l’heure même où il instituait le sacrement de son amour, au dernier soir de sa vie mortelle, quand l’ombre du gibet se projetait déjà sur son front, il permettait au disciple qu’il aimait entre tous les autres, de reposer sur sa poitrine, d’appuyer son front virginal sur son propre cœur, plus brûlant d’amour que jamais, et de partager, avec lui d’abord, le vin de son sang et le pain de son corps. L’amour de tous les hommes, à la veille de sa mort, n’a pas pu distraire le Christ lui-même de l’amitié particulière de saint Jean. En tolérant ces tendresses, il les approuvait, et, les purifiant, pour ainsi dire, il nous y conviait. »

Et que dire en général de l’abondante production de Montier évoquant souvent la jeunesse et qualifiée par le Vatican de mystico-sensuelle ? Nous avons choisi de reproduire en annexe quatre poèmes extrait de L’Idéale jeunesse ainsi qu’une page de journal écrite à dix-neuf ans, qui en donnent le ton. Cette littérature inquiéta quelque peu le Saint-Office : plusieurs rapports, à partir de 1917, en dénoncèrent le dévoiement théologique. Ce fut d’ailleurs, d’une manière plus générale, le mouvement littéraire appelé Renouveau catholique qui fut critiqué et condamné. Ce mouvement regroupait Edward Montier, Léon Bloy, François Mauriac, Paul Claudel et Robert Valléry-Radot (lequel devint prêtre et finit son existence comme moine trappiste). En 1927, les écrits de Léon Daudet firent à leur tour l’objet d’un rapport qui aboutit à une Instruction de Pie XI condamnant de manière globale toute cette littérature sensuelle et mystico-sensuelle. L’Instruction du pape, émise le 3 mai 1927, a-t-elle joué un rôle dans la mise à l’écart d’Edward Montier, cette année-là, de la direction des Philippins de Rouen ? En réalité, les circonstances de cette éviction sont plus troublantes : elles sont décrites en postface.

[…] L’auteur ne cache pas qu’il a eu le bonheur de connaître un amour platonique constructif, à vocation pédagogique, avec un adulte lorsqu’il était adolescent, et dans la mesure où lui-même a reçu un tel appui, il veut en instruire un alter ego et perpétuer ainsi les enthousiasmes de ses quinze et seize ans, âges que son cœur a gardés au fond de lui.

Guiard et Montier : une vie divergente malgré des préoccupations pédagogiques communes

Il est difficile de déterminer où se trouve vraiment la leçon morale d’Antone Ramon, le roman qui avait tant plu à Montherlant. Même si la morale de l’histoire n’est pas dans la mise en garde de l’abbé Buxereux à l’égard de Georges Morère (« Non, tu ne dois pas t’abandonner à cette amitié particulière, parce que... qui veut faire l’ange fait la bête »), même si, au contraire, cette morale réside dans la condamnation d’un rigorisme borné et contreproductif qui aboutit à la mort du jeune Antone, il est certain que Guiard s’est montré beaucoup plus timoré dans ses éloges de la beauté adolescente et beaucoup plus prudent à l’égard des amitiés entre garçons ou entre maîtres et élèves que son confrère Edward Montier. [...]

Jean-Claude Féray, août 2017

Voir les commentaires