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Et l'enfant put enfin jouer par Chardin

Publié le par Jean Yves Alt

Un enfant est debout devant une table sur laquelle il s'appuie légèrement. Il semble particulièrement concentré. Non pas par son travail : il a repoussé, loin de lui, livres, papier, encrier et plume.

Son regard se porte sur une petite toupie en ivoire, appelée « toton » à l'époque. Il n'a d'yeux que pour ce jouet qui est à ce moment le seul qui mérite son intérêt. De sa main droite, avec ses doigts pincés, il s'apprête à relancer son joujou.

Le visage de l'enfant est délicat et son infime sourire le rend touchant. Qui pourrait sermonner cet enfant qui fuit temporairement ses études ?

Le toton tourne ; certes, il n'y a rien de plus vain. Mais le savoir peut parfois attendre. Chardin fait prendre conscience aux spectateurs de son temps que le jeu est aussi une activité sérieuse en ouvrant notre univers intérieur à d'autres découvertes et émotions.

Jean Siméon Chardin – L'enfant au Toton – 1738

Huile sur toile, 67 cm x 76 cm, Musée du Louvre

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Roy, Roger Peyrefitte

Publié le par Jean-Yves Alt

Roy Clear, un jeune Californien de treize ans et demi quatorze ans, fait la découverte du plaisir... Tel est le fil conducteur de ce roman de Roger Peyrefitte, qui marque le contraste stupéfiant entre la liberté des mœurs chez les jeunes et le conformisme ou l'hypocrisie de leur entourage.

1977-78. Roy, qui appartient à la meilleure société, habite l'endroit le plus riche de Los Angeles, Beverly Hills ; il est l'élève d'un élégant lycée après avoir été celui de la très chic école Buckley.

C'est avec des hommes, des garçons et une fille qu'il découvre le plaisir – tous les plaisirs les moins orthodoxes. Sexe, drogue, argent, violence et religiosité (les fameuses sectes californiennes) se mêlent dans ces pages, comme ils sont mêlés indissolublement à la vie américaine. Monde trouble et troublant que le magnifique décor de la Californie du Sud rend parfois plus atroce.

Par l'exactitude des événements publics qu'il rapporte (par exemple, tout le branle-bas de combat contre Anita Bryant, multiforme et joyeux), ce livre est également une chronique de la fin des années 70. Enfin, l'audace incroyable de nombreuses scènes semble constituer, à cause de l'âge des héros et de la vie scolaire que ceux-ci mènent intensément, une sorte de contrepoint des Amitiés particulières.

Roy est un roman qui illustre la littérature érotique. C'est aussi un témoignage sociologique, indispensable, pour sa chronique journalistique. Roy n'en demeure pas moins un livre de moraliste, puisqu'il se termine par le triomphe d'une certaine morale.

■ Editions Albin Michel, 1979, ISBN : 222600811X ou Editions Textes Gais, 2005, ISBN : 2914679173

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Une naissance inaperçue par Bruegel Le Jeune

Publié le par Jean Yves Alt

À la demande de collectionneurs, le peintre a beaucoup copié les œuvres de son père. Ainsi, cette Adoration des mages s'inspire directement de celle exécutée par Pieter Bruegel l'Ancien, en 1567.

Bethléem est sous la neige du Nord. La crèche est reléguée sur le bord gauche de la peinture. Les Rois mages sont comme submergés par les gens qui vaquent à leurs occupations journalières. Il faut observer attentivement le tableau pour découvrir leurs chameaux.

La naissance du Christ, dans une étable au bord d'une rivière gelée, passe ainsi quasiment inaperçue.

Bruegel Le Jeune (1564-1638) – L'adoration des mages dans la neige

Huile sur bois, Musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg

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Sur Noël par Thomas Hardy et les personnages de Linda Newbery

Publié le par Jean-Yves Alt

— J'ai lu ça dans le Times l'année dernière, avant de te connaître, lui avait dit Alex. Je crois que tu vas aimer.

Le poème, intitulé The Oxen, « Les Bœufs », était de la plume du romancier Thomas Hardy :

Veillée de Noël, minuit à l'horloge. « Ils sont tous à genoux maintenant », Dit un ancien, parlant à notre bande blottie Près de l'âtre où rougeoient les braises. Et nous d'imaginer ces humbles, ces douces créatures Chez elles, dans leur enclos de paille,
Personne ne doutant Qu'à genoux, en cette minute, elles le fussent en effet. Rares sont ceux, de nos jours, qui broderaient De pareilles fantaisies ! Pourtant, Si quelqu'un me disait la nuit de Noël: « Viens là-bas à la grange voir les bœufs à genoux Dans la vallée perdue De notre enfance », Je l'accompagnerais dans l'obscurité En songeant : « Pourvu que ce soit vrai. »

La première fois qu'il avait déplié ce billet, sachant qu'Alex l'observait dans l'attente de sa réaction, Edmund avait lu le poème trois fois : pour lui-même, pour Alex, pour l'Alex qui avait souhaité le lui faire partager. Il essaya de ne pas s'attarder sur un léger pincement d'amertume : si Alex lui donnait le poème de Hardy, c'était pour lui montrer ce qu'était le vrai travail d'un poète, pour pointer l'insuffisance de ses propres vers.

— Oui, c'est très beau, approuva-t-il. Pourquoi l'aimes-tu à ce point ?

Ils étaient à la popote des tranchées, appuyés au parapet dans l'aube grise et froide. Quelque part, or, faisait frire du bacon.

— Parce que Thomas Hardy, c'est évident, a sur Dieu la même opinion que moi.

Alex se frappait les côtes pour ne pas perdre sa chaleur.

— Il ne peut pas croire vraiment en lui, mais il accepterait de bon cœur une preuve si elle se présentait. Tu sais quoi ? La première fois que j'ai lu ces lignes, j'en avais des frissons dans le dos.

Edmund le regardait.

— Des frissons de peur ?

— Non. D'envie.

— Tu as envie de croire, comme lui ? Qu'en dirait Karl Marx ?

— Ça, c'était la première fois que j'ai lu le poème. Plus maintenant. Rares sont ceux, de nos jours, qui broderaient / De pareilles fantaisies ! Thomas Hardy voulait sûrement parler de tout ça... – Alex remua sa main gantée en direction du no man's land : ... aussi bien que des progrès en matière de connaissance scientifique. À cause de la guerre, croire est devenu impossible, même pour ceux qui croyaient avant. Il n'y a pas de Dieu. Il n'y a que des hommes, et ce qu'ils se font les uns aux autres.

— Sauf quand tu tombes à minuit sur des bœufs à genoux dans une étable. On devrait peut-être essayer de les voir cette nuit. Ça te convaincrait ?

Nativite Campin boeuf

Robert Campin - Nativité (détail)- vers 1425 (Musée Beaux Arts, Dijon)

— Au front, la pause de Noël, on ne sait pas ce que c'est. Malheureusement.

— D'accord, mais si...

— Si on trouvait une étable, et s'il y avait là des bœufs agenouillés dans la paille ? Non. Ça ne me convaincrait pas. Je me dirais qu'ils ruminent, voilà tout. C'est un conte de fées, comme le suggère Hardy. Un joli conte, mais un conte. Il me faudrait d'autres preuves que celle-là.

in « Graveney Hall », Linda Newbery, traduit de l'anglais par Joseph Antoine, Le Livre de Poche, janvier 2014, ISBN : 978-2253178088, pp. 252-255

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Les yeux d'un serviteur, Hermann Lenz

Publié le par Jean-Yves Alt

Wasik est domestique. Il assiste en spectateur à la vie de ses maîtres mais aussi aux événements de l'Histoire. Le roman d'Hermann Lenz décrit cette vie dérisoire à laquelle seul le temps écoulé donne valeur de témoignage.

Le serviteur est voyeur par nature, par fonction. « Regarder est ce qu'il y a de plus beau », affirme Wasik, un domestique d'humeur égale, le visage impassible et les lèvres serrées comme une huître.

Sa vie s'écoule dans l'ombre du maître. De sa position marginale, le regard du serviteur saisit chaque scène dans son ampleur, mais s'arrête aussi sur un geste ébauché, l'éclat d'une couleur, un frissonnement de l'air. Wasik n'a pas d'âge, l'Histoire défile sous ses yeux, il se tient hors de son atteinte protégé par son insignifiance : des coulisses où il se cantonne, Wasik assiste à la fin de l'empire austro-hongrois, à la lente mais inexorable montée du nazisme. Après le second conflit mondial, il est le spectateur impavide des bouleversements sociaux de l'après-guerre.

« C'est seulement à distance que l'on apprend quelque chose sur l'époque où l'on vit. ». La sagesse de Wasik est profonde et inaltérable. Sa vie s'est figée en se condensant en un regard mais aussi quelle jouissance trouble que de tout deviner, de tout connaître.

Les événements se précipitent et les êtres se comportent comme l'observateur silencieux l'avait pressenti. Certes, témoin privilégié, confident recherché, le domestique Wasik ne manque pas d'occasions. Fanny la jeune épouse de son maître entretient avec le zélé serviteur des rapports affectueux et parfois « même un domestique a le goût de quelque chose, de la liberté par exemple... » Mais Wasik garde sa lucidité, il y a heureusement les convenances, l'étiquette derrière laquelle il ne manque jamais de se réfugier. L'amour, l'adultère n'ont pas leur place dans la vie de Wasik.

Ce roman perpétue le souvenir d'une existence dérisoire à laquelle seul le temps écoulé a décerné valeur de témoignage. Le récit met en mémoire des événements à la fois très simples et très étranges dont l'enchaînement absurde conduit toute l'existence du narrateur, sans qu'il puisse jamais en briser la mécanique. Seule sauvegarde de Wasik, son détachement mental vis-à-vis de tout et de lui-même en particulier : plus rien ni personne se semble revêtir une importance quelconque.

« Continue d'être le domestique Wasik, d'être à l'extérieur. Ne t'égare pas hors de chez toi. Ce qui t'est étranger commence devant ta peau... »

■ Editions Rivages, 1987, ISBN : 2869300522

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