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Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes

Publié le par Jean-Yves Alt

A quarante-cinq ans, Yukio Mishima se suicide dans un cérémonial traditionnel, recréé en 1970, à l'ère du Japon américanisé. Il se fait hara-kiri et le chef de sa milice personnelle, le bien aimé Morita, le décapite. Morita, à son tour, se donne la mort.

La mise en scène de ce double suicide avait été préparée par Mishima et ses amis. Cette ultime cérémonie a lieu à la base Ichigaya des Jietai, au cœur de Tokyo, le 25 novembre à midi. C'est dans le bâtiment du quartier général de l'armée que Mishima et ses quatre disciples tentent de réaliser leur projet : réunir les mille hommes du 32e régiment d'infanterie, une unité de transmission et le personnel du QG et, du balcon situé devant le bureau du général Mashita, Mishima leur adressera un discours qui sera écouté dans le plus complet silence.

« Shichisho Hokoku » (« Sers la nation durant sept existences ») est le cri de guerre des samouraïs médiévaux. Mishima avait ressuscité une petite armée empreinte de l'idéal des anciens samouraïs, la « Tatenokai ». Son expédition finale pour insuffler une nouvelle vigueur patriotique à l'armée régulière se solde par un échec. Le silence attendu n'est qu'un informe vacarme. Les Japonais ne sont plus que de piètres successeurs de leurs ancêtres. L'idéal aristocratique est mort. Mishima et Morita se tuent, exilés dans ce Japon moderne « en proie à la malédiction d'un serpent vert ».

Henry Scott-Stokes, journaliste anglais, fut longtemps correspondant au Japon. Il a connu Mishima, a partagé ses mondanités, a pu admirer sa somptueuse maison et entrevoir sa femme et ses deux enfants. La partie qui relate les relations de Mishima et du journaliste s'inscrit dans le bon reportage. Plus délicat était de rendre la dimension profonde de l'écrivain japonais, de trier derrière l'apparence, de retrouver avec subtilité et amitié l'enfance étrange du héros, d'analyser son brusque désir de dépasser physiquement sa stature chétive pour conquérir, à force de volonté, le corps et le visage rigoureux que Mishima a voulu transmettre à la postérité dans l'exploitation systématique d'une image de samouraï baptisé d'un pseudonyme : personnage de théâtre piégeant, au fond d'une sensibilité exacerbée, ses désirs homosexuels et sa vulnérabilité.

Ecrire la biographie de Mishima était une gageure et le « ton » de Scott-Stokes laisse un malaise, peut-être parce que ce camouflage et cette exaltation du moi à travers des schémas quasi-cinématographiques ne peuvent pas s'enfermer dans l'habituelle compilation des biographes. Mishima a voulu construire son destin, créer sa légende ; le biographe avait le choix entre les documents bruts et inédits et le « roman » à la mesure du symbole.

Scott-Stokes balance entre ces deux perspectives, intervient souvent dans l'appréciation d'une vie qui crève les cadres habituels. Interprétations freudiennes et compte-rendus chronologiques pâlissent face à la grandiose folie d'un homme habité de son propre spectacle dès sa naissance.

Les deux plus beaux livres de Yukio Mishima, Confession d'un masque, et Une soif d'amour (le personnage principal est une femme, Etsuko, éprise en secret d'un garçon de ferme, Saburo, jeune et puissant) témoignent bien davantage des ressorts secrets d'un écrivain totalement foudroyé par son amour de la virilité, son homosexualité, son sadomasochisme même, fantasmes luxueux érigés en éthique pour surmonter ce qu'il détestait mais utilisait : les lieux gais, et la parodie irritante pour lui d'une homosexualité jouant les rôles de ce qu'elle abhorre.

« Mort et vie de Mishima » apporte un éclairage intelligent sur ce créateur souverain mais fragile. Elle freine la légende. Mais il faut d'abord lire et savourer l’œuvre de l'écrivain.

■ Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes, Editions Philippe Picquier, Collection : Picquier Poche, 1998, ISBN : 2877302830


Lire aussi : Hommage à Yukio Mishima

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Portrait de Raphaël, Nicole Quentin-Maurer

Publié le par Jean-Yves Alt

Histoire d'une passion, d'un pur amour (1) entre deux adolescents.

Ce pur amour de Germain (le narrateur) pour son compagnon Raphaël ouvre la voie à une adolescence aux dangereux et délicieux interdits. Raphaël aime-t-il Germain ? Difficile à dire tant Raphaël cache ses sentiments. A moins qu'il ne l'aime trop…

Germain, quant à lui, aime tellement Raphaël, qu'il se maintient dans le respect et la peur. Ainsi les deux garçons restent-ils toujours sur le bord d'une relation à ne pas entretenir mais que Germain – au moins – brûle d'accomplir.

« J'avais d'ailleurs pu m'étonner, en lisant une lettre de Raphaël, de son écriture aussi, illimitée, grisante, montrant avec inconvenance Raphaël penché, retenant sa mèche, sa main traînant par jeu sur le papier, ses paupières baissées, son visage forcément tendu aux baisers – ce présent infini de Raphaël qui m'empêchait à tout jamais de lire, d'entendre, d'énoncer à mon tour. J'aurais dû pourtant reconnaître là encore la beauté du désir (tel, que je n'osais m'arrêter un seul instant pour penser à lui, à sa bouche, son silence, ses poignets), ce désir qui ce matin portait le jour réticulé, la tiédeur de la chambre, et l'enfant incertain roulé au fond du lit. » (p. 105)

Germain regarde les choses comme des photographies : la peur de perdre Raphaël l'empêche de les voir en vécu. Comme si l'espoir ne pouvait être accepté que dans le figé, l'attente.

« […] il me fallait aussi ta présence dans ce monde, avec tes bottes, tes colères, ton sérieux, ta marche décidée, l'étrange flèche vive de ton corps organisant le paysage. » (p. 148)

Roman de l'immobilité, « Portrait de Raphaël » accorde ainsi une importance majeure aux frémissements, frissons et larmes : une promenade devient aventure, un paysage se transforme en spectacle et une parole évolue en présage.

« Ce soir, c'était la présence sensuelle de Raphaël, à qui je tendais une cigarette avec des gestes de tendresse meurtrie, mais alors, je m'enfonçais ainsi dans les bras profonds des sièges pour simuler le sommeil, une méditation primitive et ennuitée, préoccupée de naissance, de rêve, d'abri ; il fallait sans doute saisir cette occasion hasardeuse entre moi et Raphaël, qui m'écoutait, qui mettait même sur son visage pour me plaire une apparence de plaisir, de bonheur. » (p. 27)

Cette retenue que s'imposent les deux adolescents, laisse une place aux orages :

« On ne pouvait plus, dans les derniers temps, se quitter sans que demeure entre nous une inquiétude, une brouille confuse, un malaise si pesant qu'à m'en ressouvenir encore le cœur me manque. C'était mon caractère, mon humeur pourrie, ma tête mauvaise ; le plus souvent, je le poussais à bout de patience, à bout d'amitié, à bout de pardon, et je lui en gardais une rancune équivoque, pleine d'amertume, où se levaient après son départ des flambées de tendresse, des repentirs, des certitudes inattaquables. J'aurais voulu qu'il acceptât tous les caprices, tous les prétextes, tous les torts venant de moi, et qu'il pût aussi m'en consoler, éclaircir mes chagrins et ma sombre figure. » (p. 68)

Quand Raphaël annonce son départ pour le trimestre suivant, il reste à Germain à vagabonder sur place, dans les champs, dans Paris… autour du cœur de Raphaël.

Comment faut-il comprendre ce laps de temps offert par Raphaël à Germain ? S'agit-il d'un moment de réflexion pour Raphaël ou d'un dernier temps afin que Germain modifie le rapport à son ami ? Mais à l'adolescence, rien ne se transige.

Un moment d'abandon, un geste où la passion se fait cruellement jour suffisent pour précipiter Raphaël au loin, là où Germain n'est pas.

« De même cette même nuit-là, la même nuit, je dus partager ma chambre avec Raphaël […]. Que fera-t-il s'il m'entend ? Roulera-t-il jusqu'au mur, la hanche dressée en biais, les cheveux échappés, glissants et froids ? Ou si je bouge, si je m'allonge moi aussi à son aplomb, il se détournera d'un coup ! il se lèvera pour aller dormir sous la fenêtre. Germain assagit ce muscle déchaîné qui frappe furieusement dans son corps. […] Sa respiration frêle tiédit l'air à portée de mes lèvres. Germain, penché sur le dormeur, cède à la pression de l'angoisse, à ce tremblement qui court débridé sur sa peau. Brusquement se retourner, s'étendre ; mon bras, mes bras tendus vers lui. Genoux hissés vers la poitrine, Raphaël dans sa course vient buter contre Germain. Mais celui-ci ne peut le toucher, ouvrir sa main contre son épaule, ni même prétexter de l'habitude que lui eût donné la vie partagée avec une femme, qui laisse derrière elle l'accoutumance de gestes tendres dans le sommeil. Je ne peux le serrer contre moi. » (pp. 130/131)

« Germain, qui compte les jours, ne peut vivre près de ce Raphaël tant aimé, et, dans ces moments derniers qui s'amenuisent, préfère gâcher rageusement toutes les chances de se parler encore, puis trembler de peine ou de honte, misérable et décidé comme une bête qui se cache pour crever. Bientôt septembre, qu'on voit déjà à l'horizon des prés, la fin de l'été, le vide, l'inertie foisonnante de ce qui pourrit lentement, la paix. » (p. 135)

La vie peut commencer, elle est désormais sans importance :

« Germain ne pleure pas ; assis dans le noir, dans une odeur de fruits gâtés, il dit : "Nulle femme, ni sa mère, ne l'aimera jamais comme je l'ai aimé ; cela seul importe, qui m'emplit le cœur, qui rend mon amour sans limites, étendu jusqu'au ciel désert au travers des branches, jusqu'aux campagnes dévastées, étendu à jamais au-dessus des villes où dort Raphaël."

La rue devant moi, pense Raphaël, est blanche comme la mer en hiver, comme l'immobilité du matin, blanche comme la mort même. Le temps s'est ressaisi de moi jusqu'au bout des ongles ; je l'entends remettre en marche son bruit, sa routine. A présent, je vais sans doute aimer une femme, lire, avoir des amis, des succès, n'importe, c'est bien pour dire quelque chose. La rue est grise et blanche comme le cœur de Germain. » (p. 151)

 

Comment ne pas penser à « La Porte étroite » d'André Gide ? Avec cette même hauteur des êtres.

L'écriture de Nicole Quentin-Maurer est lyrique avec un sens du secret qui ouvre les portes de l'essentiel.

■ Portrait de Raphaël, Nicole Quentin-Maurer, Éditions Gallimard/Le Chemin, 1970, ISBN : 2070272990 


(1) présentation de l'éditeur.

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Une femme en soi, Michel del Castillo

Publié le par Jean-Yves Alt

L'homme occidental n'a de pleine existence que dans sa quête d'une femme imaginaire qu'il cherche en vain à rejoindre au fond de lui. Glisserait-il trop vite dans la mort s'il ne consacrait sa vie à recréer cette image de tous les amours, de tous les sacrifices, de toutes les trahisons ou de tous les rejets, la mère bien sûr, partenaire obstinée d'un couple qu'il s'entête à reconstruire ou à détruire.

« Une femme en soi » allie la pérennité du mythe et l'originalité de son évocation.

Une femme à jamais disparue et dont la vérité reste insondable hante les deux personnages masculins : le narrateur, Christian, la quarantaine désabusée d'un homme que sa femme vient de quitter, et le grand réalisateur Jean-Pierre Barjac dont il devient l'assistant. Pendant dix mois, ils s'isolent, à la recherche de Serafina Perduch, la mère du cinéaste dans une « certaine » réalité, la mère de Pablo dans le film.

Le lecteur assiste au processus de résurrection à travers les images suscitées par le scénario et les documents consultés, dont les films antérieurs de Barjac qui, comme tous les grands du cinéma, filme inlassablement la fiction de son enfance.

Qui est Serafina Perduch, pianiste espagnole qui, déstabilisée par le fascisme, abandonne son fils Pablo et le retrouve treize ans après ? Qui est cette femme hors de ce corps amoureux de la vie que regarde, affamée, la caméra, et que les gros plans et les fondus enchaînés enferment dans son mystère ? Qui est-elle, déesse ou terrienne, sinon l'incarnation de la nostalgie d'une enfance et du désastre de la guerre : « Tout personnage porte avec lui... des origines mythiques, des filiations et des parentés, un réseau d'influences, un climat et, même, une lumière. »

Est-ce le portrait d'une mère réhabilitée ? D'un être différent et jumeau, enfoui au plus profond de la chair de l'homme selon la citation de la bible qui fait de la femme une partie extraite de l'homme ?

Michel del Castillo se joue en virtuose d'un thème que guettent tous les pièges. Il raconte certes, mais « montre » aussi les séquences d'un film qui met en scène... un écrivain racontant l'histoire d'un fils qui retrouve sa mère. Serafina devient ainsi une remarquable mise en abime de l'œuvre d'art, obsédante image qui se joue du temps et de l'espace, glisse de la jeunesse à la vieillesse mais s'immobilise toujours sur une vision éternelle (Fina rit et ses dents sont si belles !), rompant le dérisoire de l'enquête : le créateur préfère « voir » que « savoir ». La quête de Pablo est de revivre inlassablement la blessure de l'enfant, le bonheur et son envers, la scène primale quand la mère abandonne le fils et lui insuffle ainsi l'absolu du désespoir, la déchirure capitale qu'il passera sa vie à écrire ou à filmer.

Michel del Castillo enrichit son roman de deux investigations majeures : il brosse en toile de fond les aspects insolites du nazisme et la dégradation de l'être humain soumis à la peur ; il évoque avec ferveur la splendeur du cinéma, ses rites, sa mythologie, l'implacable innovation qu'est le septième art dans la « matérialisation » de la mémoire, la visualisation du mouvement alterné de la douleur et de la joie.

Reste un personnage tragique dans le réel : l'actrice, belle et célèbre femme du metteur en scène, qui noie dans un alcoolisme honteux le dénuement d'être l'écran vide dont s'empare son mari pour donner existence à la torture de ses propres rêves.

« Une femme en soi » est un récit grave enraciné dans la légende chrétienne. Le portrait cruel et exalté de la mère qui berce, souveraine, le corps assassiné de l'homme qu'elle a initié à la « passion morbide, comme l'est toute passion authentique ».

■ Une femme en soi, Michel del Castillo, Editions du Seuil, 1991, ISBN : 202013523X


Du même auteur : La nuit du décret - Le démon de l'oubli - Mort d'un poète - Dictionnaire amoureux de l’Espagne - Le faiseur de rêves (Tome 1 des Aveux interdits)

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Quand le roman policier a commencé à voir rose…

Publié le par Jean-Yves Alt

L'homosexualité dans les romans policiers n'a guère été présente avant les années 1980. Peut-être que cette absence, doit-elle ses causes à l'image toute faite du détective tombeur de femmes.

Les premiers ouvrages abordant ce thème paraissent après la seconde guerre mondiale :

- En 1947, La balle dans le ballet de Caryl Brahms mettait en scène des danseurs et plusieurs personnages très caricaturaux.

- En 1953, les Presses de la Cité lançaient le roman d'Edgar Box (Gore Vidal), La mort en cinquième position :

Ce roman policier allie un excellent suspense à un style clair pour démasquer l'assassin d'une ballerine célèbre. Cette fois, ce n'est pas la victime mais le tueur qui voue son amour à un jeune danseur. Le personnage de Sargeant, qui recherche indirectement le coupable, est passionnant, et pudique la description des relations entre les deux hommes. Il faut souligner le courage de l'auteur qui, il y a plus de cinquante ans, n'a pas hésité à parler, en toute liberté, de ce fléau comme le qualifiait alors la société.

- Deux ans plus tard, sous le pseudonyme de Kaput, Frédéric Dard écrivait La dragée haute :

Un tueur supprime un homosexuel dans une vespasienne. Là encore, la victime était un inverti.

- Un an avant les événements de mai 68, la collection Série Noire présentait le roman de George Baxt, Drôle de sauna :

Un flic, noir et préférant les hommes, enquête sur les milieux de Harlem. Un livre haut en couleurs qui permet de mieux connaître les affres de ces retranchés.

- Puis, en 1971, paraissait Cruising de Gérald Walker, en français Piège à hommes :

Une histoire haletante dans un quartier d'homosexuels et, plus particulièrement, un lieu de la prostitution masculine hanté par un obsédé sexuel. Le journal de l'inspecteur, chargé de travestir ses agents pour trouver le coupable, est intéressant dès le premier jour. Une histoire originale, émouvante, sur cette prostitution masculine à peine tolérée par le peuple et méprisée par un tueur.

- Entre 1971 et 1979, Joseph Hansen écrivait deux polars : Un blond évaporé et Les mouettes volent bas :

Le héros est Dave Brandstetter, un détective homo. Sa première enquête consiste à éclaircir un mystère, trouver les causes d'un soi-disant suicide qui s'avèrera plus tard un crime crapuleux. Les personnages ne sont pas dénués d'intérêt, surtout la victime, Fox Olson, un chanteur parvenu à une gloire tardive et qui cachait ses amours avec un jeune garçon.

Le second roman de Joseph Hansen (Les Mouettes volent bas) parle peu de la vie intime du détective Brandstetter. Son père, sans nulle gêne, semble accepter la manière dont vit son fils, considère avec bienveillance ses penchants et ses goûts pour les hommes.

- Fin des années 70, le premier coup de tonnerre dans le ciel macho du polar avec son héros tombeur de femmes éclatait avec Société de compromission de Vic St-Val :

Le héros, hétéro grand teint, toujours flanqué de son gorille Snaky, vole au secours des pédés et réplique à une vaste campagne hystérique antihomosexuelle. Tout commence dans une petite ville de Floride où un groupe de libération gay organise un mariage pour réclamer la plénitude des droits démocratiques. Sur le passage du cortège la foule s'agglutine curieuse, houleuse, furieuse ; elle hurle sur le thème Protégeons nos enfants. L'affrontement est inévitable : bousculade, coups de poings et de banderoles, coup de feu, un mort.

Le héros intervient et inflige au bon Snaky éberlué un petit topo :

1. sur les rôles masculin-féminin et leur utilisation par la société

2. sur les renversements de tendances sociologiques, tendances alors plutôt libérales quant aux moeurs, qui ne peuvent donc se renverser du jour au lendemain, et cette contre-manifestation a été manipulée

3. sur l'utilisation des homos comme boucs émissaires et premières lignes d'une répression plus vaste d'un fascisme rampant

L'enquête se déroule sur fond de clichés classiques (la tante, la folle) émaillée pourtant de réflexions intéressantes. La fin, complètement loufoque, est par contre bâclée.

- Toujours en 1979, Effets spéciaux de Max Perry, inspiré des incidents qui ont émaillé le tournage du film Cruising, allait plus loin dans la compréhension des divers comportements homosexuels :

Les homos de Greenwich Village, et plus particulièrement de Gay Street, perturbent le tournage d'un film sur le thème du PD-tueur-psychopathe quand un des acteurs est assassiné. Le lieutenant Sparks chargé de l'enquête démarre avec un gros paquet de préjugés, d'autant qu'il y a peu, son fils a avoué son homosexualité et il l'a chassé. La recherche du meurtrier, que la hiérarchie policière et municipale situe chez les PD, amène Sparks à rencontrer, cotoyer des homos militants ou vivant en couple et même à sympathiser. Parallèle à celle de l'enquête, l'évolution de Sparks, bien que rapide, n'est pas trop caricaturale. L'accent est cependant mis sur une homosexualité propre et rangée ou militante digne. Les dragueurs sont évoqués avec un petit grincement de plume. L'ambiance générale du livre est plutôt tonique et incite plus au coming out qu'au repli sur soi.

- Les années 1979 et 1980 annoncent un changement. Les tabous disparaissent et l'amour au masculin est accepté. Nicolas Baudrin le montrait dans deux livres, Ô tante en emporte le vent et L'automne à Romorantin :

L'intrigue possède peu de qualités mais le personnage de Michel Lantin a une importance primordiale. On le voit déprimé et volontaire. Ce militant pour une existence meilleure rencontre Bruno. Et tout au long de ses périples, Michel pense à son très jeune amant. La description des scènes d'amour, voulues plus osées que dans les romans précédents, garde toute sa beauté. Malgré ce jeu de mots, un peu douteux, Ô tante en emporte le vent prouve bien que les temps avaient changé.

Le deuxième livre ne diffère guère dans l'écriture et dans les personnages. Il s'agit d'une intrigue politique et, par certains côtés, ce roman se voulait politisé. Mais avec toujours de l'émotion, de la tendresse et le bonheur des deux amants.

- En 1982 paraissait un excellent roman Faut pas avoir honte, d'Arthur Lyons :

Une histoire envoûtante, malgré sa longueur, peu habituelle pour un polar. Contrairement aux ouvrages de Baudrin, ce roman a les allures d'un policier classique plutôt bien écrit. Ecrasée par les détails (un nombre impressionnant d'individus), la perception de l'affectivité passe hélas au second plan. Mais l'idée d'entraîner le lecteur sur une fausse piste garde toute son originalité.

- Toujours en 1982, avec Les damnés du bitume, Richard Stevenson entraînait ses lecteurs dans la vie privée d'un détective homo, Donald, avec son amant, Timmy :

Là, il n'y a pas de coupure entre vie privée et vie professionnelle : homo il est, homo il reste dans son travail comme chez lui.

 DAMNES-DU-BITUME-STEVENSON.jpg


Bibliographie :

Caryl Brahms, La balle dans le ballet,1947

Edgar Box, La mort en cinquième position, 1953

Kaput (Frédéric Dard), La dragée haute, 1955

George Baxt, Drôle de sauna, 1967

Gérald Walker, Cruising (Piège à hommes), 1971

Joseph Hansen, Un blond évaporé, 1971

Vic St-Val, Société de compromission, 1977

Joseph Hansen, Les mouettes volent bas, 1979

Nicolas Baudrin, Ô tante en emporte le vent, 1979

Nicolas Baudrin, L'automne à Romorantin, 1979

Max Perry, Effets spéciaux, 1979

Arthur Lyons, Faut pas avoir honte, 1982

Richard Stevenson, Les damnés du bitume, 1982

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Le sémaphore, Jacques Almira

Publié le par Jean-Yves Alt

Du point de vue de l'anecdote, « Le sémaphore » c'est l'histoire d'un jeune auteur connu, Frédéric, qui n'écrit pas lui-même ses propres livres, mais sert en fait d'homme de paille à un écrivain plus âgé, monsieur Kempf. Ce dernier vit complètement dans le secret, parce qu'il se trouve trop gros, trop laid et qu'il ne supporte pas d'affronter les photographes et tout ce que sous-entend le fait d'écrire et de publier des livres.

Les deux hommes sont liés par un contrat qui exclut la possibilité pour Frédéric de divulguer l'existence même de ce contrat. Lorsque commence le roman, Frédéric tombe amoureux d'une jeune fille, à Taormina.

Monsieur Kempf, qui a pour sa doublure des sentiments très mélangés d'amour, d'attirance et d'identification, est immédiatement jaloux. Il propose néanmoins à Frédéric d'inviter la jeune fille au Sémaphore, la maison dans laquelle il habite en permanence en Bretagne. Là, la jeune fille découvre l'existence de monsieur Kempf, qui vit caché au dernier étage de la grande bâtisse, et la nature des liens qui l'unissent à Frédéric.

Ce roman est une allégorie du secret : le désir d'aimer et en même temps une espèce d'incapacité de divulguer le secret de son existence, de se livrer à quelqu'un. Monsieur Kempf a une sorte d'attirance absolue pour ce jeune homme, parce que Frédéric représente ce qu'il aurait aimé être. Monsieur Kempf est très sexuel, sans que ce soit très précis dans ses goûts. Cet homme a une forte tendance à aimer les garçons, ce qui ne l'empêche pas qu'il puisse se prendre d'une passion pour la jeune fille qu'aime Frédéric, puisqu'il s'identifie à lui jusqu'au bout.

Comme dans Tonio Kröger de Thomas Mann, ce roman semble dire que l'écrivain, le créateur en général, ne peut vivre qu'à travers les autres et non par lui-même.

Monsieur Kempf est complètement bloqué depuis son enfance. Il ne peut pas affronter les autres. Il a une sorte d'incapacité de vivre normalement et ça le pousse peu à peu à une retraite absolue, il ne peut exister que dans la solitude. Pour lui, au fond, les autres ne sont que des personnages de romans ; il les utilise, décrit leurs passions, leurs amours, puis considère ensuite qu'ils peuvent mourir. C'est ce qu'il dit à la fin à la jeune fille : Vous m'avez fait rêver, écrire, mais vous pouvez mourir maintenant, je n'ai plus besoin de vous... et il la tue.

Monsieur Kempf est monstrueux. En quelque sorte, il force le bonheur. C'est un personnage très malheureux dans un premier temps, extrêmement écorché, extrêmement seul, mais il rationalise son comportement en sécrétant de la monstruosité. Il a tellement été malheureux qu'il ne l'est plus. Plus rien n'a d'importance, plus rien ne l'affecte. Il a réduit le monde sur la nourriture qui est devenue sa drogue. Manger, s'illusionner sur la possibilité de devenir mince et beau (il entreprend sans cesse, en vain, de nouveaux régimes), alors qu'il ne l'a jamais été.

« M. Kempf le regardait de ses yeux troubles et griffés de sang. Il voulut parler, dire quelque chose mais sa bouche était devenue spongieuse. Un voile de fatigue tomba sur ses traits. Pourtant il se sentait bien parce que Frédéric était là. Sa présence lui suffisait comme elle rassure un chien qui dort aux pieds de son maître. L'amour est sans doute une expérience commune à deux êtres. Qu'elle leur soit commune pourtant ne les rapproche pas. Ils vivent dans des mondes séparés où les joies et les souffrances sont différentes. Lequel des deux est-il le plus enviable ? L'un est prisonnier d'un amour dont il ne jouit pas tandis que l'autre dans sa solitude est soutenu par la force immense que donne l'amour. M. Kempf croyait aimer Frédéric parce qu'il ne supportait pas l'idée que le jeune homme lui échappât. Il faisait même semblant de croire qu'il avait besoin de lui pour se sentir fort comme s'il ne l'eût pas été depuis toujours envers et contre l'amour justement.

L'essentiel, se disait-il, est que je puisse le garder auprès de moi et l'aimer malgré lui. Le reste n'a aucune importance ! Qu'il aime cette fille m'importe peu puisqu'il ne peut m'aimer de toute façon. Si ce n'était elle, ce serait une autre.

Ai-je été bête d'éprouver de la jalousie ! Je tiens Frédéric à ma disposition. Je l'aliène par ses faiblesses, il ne peut m'échapper. Je suis en somme un amant heureux. De quoi donc aurais-je peur ? Il ne peut pas me quitter sans se perdre lui-même. »

Monsieur Kempf n'est pas un romantique, il ne pleure pas sur ce qu'il n'a pas, il compense ! Ce qui lui procure un certain bonheur de vivre.

Frédéric a des facilités à rencontrer des gens, à les séduire. Monsieur Kempf a des facilités par la plume ; quand il écrit, il sait faire tout ça ; mais dans la réalité, il est complètement paralysé.

Frédéric est insouciant. Monsieur Kempf voit peu à peu l'univers autour de lui se geler, avec lequel il ne peut plus entrer en contact. Pour se protéger, il construit autour de lui un cocon qui est une maison, avec comme fortune, de la nourriture. Et puis il y a le reste du monde, auquel il donne des signes, mais sans aucune tendresse, sans aucune communication. C'est un regard sur le monde cruel, sans illusions.

Son seul devoir : décrire le monde comme il est, sans désirer le transformer.

■ Le sémaphore, Jacques Almira, éditions Gallimard, 1988, ISBN : 2070713040


Du même auteur : Terrass Hôtel

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