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Patrick Sarfati par Edmund White

Publié le par Jean-Yves Alt

Lorsqu'on me montre des photos d'inconnus, je passe de l'une à l'autre avec une fébrilité coupable qui s'apparente à de l'angoisse, surtout si les modèles sont tous de beaux hommes comme sur les photos de Patrick Sarfati. […] Je n'ai guère le calme requis pour étudier la composition, l'arrière-plan, l'éclairage, même si plus tard, une fois apaisée ma frénétique curiosité, c'est justement sur ces détails que je m'attarde avec toute la concentration d'un fétichiste.

Mais qu'est-ce que je cherche donc ? Pas vraiment un plaisir pornographique. On peut diviser l'humanité entière entre ceux qui sont excités par les images et ceux qui le sont par les mots. Moi, je me range dans la seconde catégorie et je donnerais la photo la plus explicite pour la petite annonce la plus discrète. Et pourtant je ne suis pas indifférent à l'attrait des photographies, bien que dans ce cas mon émotion ressemble davantage à une recherche amoureuse qu'à une stimulation immédiate ; ce qui m'anime c'est plus l'espoir d'un avenir utopique que le réel désir de capturer un réel gibier. […]

La pornographie suppose cyniquement (et à juste titre) que l'on est excité seulement par une poignée de types et de situations ; c'est pourquoi elle perfectionne ses stéréotypes et en réduit encore le nombre. L'art, au contraire, procède d'une tout autre manière. S'il sollicite des énergies sexuelles, c'est uniquement pour les canaliser vers de nouveaux et exotiques jardins de l'esprit ; l'art est une sorte de projet d'irrigation spirituelle. C'est pour cela qu'il est possible qu'une bête affamée comme moi fouille et fourrage en haletant parmi les photographies de Sarfati à la recherche d'une excitation familière mais se retrouve, disons, diverti aux deux sens du terme (amusé mais aussi dévié et dirigé vers un tout nouveau gestuaire). Loin de la rétrécir, Patrick Sarfati élargit notre conception du plaisir terrestre en y mêlant des éléments de surnaturel : un jeune homme porte un masque de dentelle mais tient un autre masque – un anthurium ; ou bien un Mercure moderne est coiffé d'un casque d'argent qui envoie des rayons de lumière aux quatre points cardinaux.

Comme chez tous les artistes, les diverses stratégies de Sarfati sont ludiques, tendues, allusives. Afin d'éviter les lourdeurs charnues de la pornographie, ses orifices béants et ses sacs pendants, il ne dévoile jamais les organes sexuels eux-mêmes. Ses modèles ne sont pas des clones poilus ni moustachus ayant des melons pour biceps. Ce sont plutôt les modèles esthétiques à la peau lisse d'antan, les danseurs idéalement épilés du glabre Lido. Leur nuque rasée, leur coupe de cheveux stylisée et les poses étudiées évoquent les figurants de jadis (ainsi que la plus récente No Wave de l'avenir).

Le passé de Sarfati c'est aussi le passé de l'art physique des années 50, celui de l'Athletic Model Guild et de tous ces adolescents imberbes et huilés, en casque grec et jupette militaire, debout sur un podium abstrait de studio, la lance à la main, symbole très précisément nié par l'atmosphère de sublime de la composition.

Dans les années 50, les photos suggestives de jeunes gens étaient censées illustrer les activités culturistes ou faire référence à l'antiquité. Grec signifiait raffinement, et même des photos émoustillantes représentant d'adorables jeunes Grecs pouvaient passer pour d'exaltants exemples à suivre. Bien sûr, le fantasme de la Grèce classique a hanté toutes les générations sous des formes de plus en plus camp et démotiques. Après tout, les marbres délicatement érotiques du dix-neuvième – Pan consolant Psyché ou La Nymphe chasseresse à la gorge généreuse d'Alexandre Falguière – ne se réclamaient-ils pas de l'éternelle élégance attique ? […]

Dans un livre étonnant, intitulé Seeing Through Clothes (« Voir à travers les vêtements »), Anne Hollander a soutenu qu'en peinture le corps nu est toujours perçu comme dénudé. Parce que – par exemple – pendant la Haute Renaissance allemande la mode désignait le ventre long et oblique comme le principal lieu de l'érotisme mais dissimulait les jambes sous des drapés opaques, l'Eve nue de Lucas Cranach l'Ancien dévoile un abdomen proéminent et des jambes peu clairement dessinées. De même, le corps de la Maja nue de Goya est une abstraction de la version vêtue de la même femme : même haute poitrine et taille rentrée. En d'autres termes, il n'existe pas de nudité toute nue : chaque génération voit le corps selon sa mode vestimentaire.

Sarfati joue avec cette idée (au point que, faisant un jeu de mot visuel, il voit à travers le vêtement, littéralement : un protège-épaule en plastique transparent). Il ornemente les corps de vêtements érotiquement chargés mais isolés et partant inutiles : accoutrement de l'athlète vainqueur, du gladiateur, du motard, du pirate, du samouraï, du surfer, du marin, de l'aviateur de la Première Guerre mondiale... […]

Le mode favori de Sarfati c'est le contraste : jour/nuit, Noir/Blanc, voyou/ange, intérieur/extérieur ; le blond contre du velours noir, le brun contre un mur blanc. Ici, l'extase renverse en arrière un modèle sans visage à côté de la photographie du visage d'une statue masculine. Là, le mannequin s'enroule à côté d'un dessin anonyme américain de la fin des années quarante. Ces jeunes visages font eux-mêmes contraste avec le décor suranné (tapis en peau de léopard, méandres grecs, accordéon de music-hall) et avec les techniques également datées (éclairage en halo, flou scintillant, ombres psychologiques d'ambiance, profils en contre-jour). Mais alors que les vieilles photographies de nus sont poignantes parce que nous savons que les modèles sont morts désormais (toute photo a pour sujet la mort, comme Barthes l'a démontré), dans les photographies démodées de Sarfati, le paradoxe tient à ce que ces garçons d'autrefois sont terriblement présents, cueillis il y a cinq minutes à peine. […]

Sarfati ne nous laisse jamais confondre l'art et la vie. Ces photographies ne sont pas des clichés instantanés. Les corps sont travaillés, gonflés, huilés et savamment éclairés : les têtes sont placées au millimètre près ; les effets sont si recherchés (lumière se dégageant d'un aquarium sans poissons, stalagmite grimpant le long d'un torse soulevé) que l'on ne peut oublier l'artifice. Révéler l'artifice peut être une vraie jouissance (ce que les formalistes russes appellent « mettre à nu le procédé »). Sarfati ressemble à l'illusionniste qui ouvre la boîte pour nous montrer comment il s'y est pris pour scier en deux la jolie dame.

Edmund White

(traduction de Georges-Michel Sarotte)

in Illusions, photographies de Patrick Sarfati, 124 pages, Editions Persona, décembre 1985, ISBN : 2903669279

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Mariage et conception entre hommes par Lucien de Samosate

Publié le par Jean Yves Alt

Les Histoires vraies racontent le voyage du narrateur dans des contrées inexplorées :

"J'aimerais maintenant rapporter les choses extraordinaires et surprenantes que j'ai observées durant mon séjour sur la Lune. D'abord le fait que ses habitants ne naissent pas de femmes mais de mâles. Ils pratiquent le mariage entre mâles et ignorent absolument jusqu'au nom « femme ». Avant vingt-cinq ans, chacun tient lieu d'épouse, ensuite il devient l'époux. La gestation ne se fait pas dans le ventre mais dans le mollet : l'embryon une fois conçu, la jambe grossit. Un certain temps après, on l'ouvre et on en extrait un fœtus mort. On l'expose au vent, bouche ouverte, on le ramène ainsi à la vie. Il me semble que les Grecs ont tiré de là le nom du mollet [gastrocnémie], parce que, chez les Sélénites [habitants de la Lune], c'est lui qui remplace le ventre pour porter le fœtus.

Mais je vais raconter encore plus fort que cela. On trouve chez eux une race d'hommes appelés Dendrites [hommes des arbres] qui naissent de la façon suivante. On coupe le testicule droit d'un homme et on le plante dans le sol. Il en pousse un très grand arbre, fait de chair et semblable à un phallus. Il a des branches et des feuilles, et ses fruits sont des glands longs d'une coudée. Quand ils sont mûrs, on les cueille et on les casse pour en faire sortir les hommes. Ceux-ci ont des sexes postiches, certains d'ivoire, d'autres (les gens pauvres) de bois ; ils s'en servent pour saillir leurs partenaires et s'unir avec eux."

Lucien de Samosate

in Histoires vraies, A, 22

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Coca-Cola Kid, Frank Moorhouse

Publié le par Jean-Yves Alt

Le Coca-Cola, le sexe, la campagne sont quelques-uns des thèmes de ce livre de l'australien Frank Moorhouse.

Sur la couverture est écrit « roman discontinu ». Il s'agit en fait d'une suite de récits dans lesquels se retrouvent des lieux et des personnages identiques sans que les histoires s'enchaînent de façon traditionnelle. Quelque chose entre le roman et le recueil de nouvelles.

Ce que Frank Moorhouse raconte est à la fois typiquement australien et complètement universel. Les crises, les névroses, les joies, les bonheurs de ses personnages s'insèrent parfaitement dans cet univers australien que l'on découvre par petites touches. Ce qui est véritablement intéressant, c'est la simplicité et l'authenticité avec lesquelles l'auteur traduit ces notions, du désir et du plaisir, avec ses variations sur l'amour, du bonheur intense des prémisses à l'ennui résigné du couple que toute passion a fui depuis longtemps, ses portraits d'hommes et de femmes qui tentent, avec plus ou moins de réussite, de trouver le bonheur.

Dans « Le Train arrivera bientôt », Bernie Turner revient chez ses parents après une longue absence. Il a près de trente ans et travaille dans une école chic de Sydney. Mervyn, son amant, lui manque et il replonge, avec délices et dégoût, dans son passé. Les premières aventures adolescentes ressurgissent... Tout cela avec un regard désabusé : « Boire à La Rose Rouge un milk-shake à la banane et songer aux fantômes des princes de l'enfance – princes devenus crapauds – était un jeu troublant. S'exciter en se rappelant des aventures prépubères était attristant. Bientôt, il se mettrait à courir après des gosses de douze ans et ce serait la fin. »

Coca-Cola Kid, c'est aussi, l'histoire de Becker, jeune cadre dynamique, « cowboy de motel » selon sa propre expression, envoyé par Coca-Cola pour améliorer les circuits de distribution australiens. Mais le pays ne lui réussit pas. Il manque être violé par des travestis et ne s'en tire que pour aboutir dans les filets de Terri, une ex-droguée complètement branque qui écrit un peu partout « Becker suce les queues » ! Un jour, il est bien obligé de quitter son travail et devient « le meilleur pianiste de jazz né à Atlanta qui ait jamais travaillé pour Coca-Cola ».

Frank Moorhouse fait aimer ses personnages qu'il fait vivre avec tant de vérité qu'on ne peut que se sentir immanquablement de leur côté.

■ Coca-Cola Kid, Frank Moorhouse, traduction de Jean-Paul Delamotte, éditions Presses de la Renaissance, 1985, ISBN : 2856163432

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Louis II de Bavière vu par Marcel Schneider

Publié le par Jean-Yves Alt

« Louis II était de ces hommes pétris de chimères, à la sensibilité excessive, qui ont besoin d'être amoureux pour goûter à l'amitié : ils la confondent avec l'amour. Conscients de leur singularité, ils veulent rester ceux qui aiment le plus, le mieux. Encore faut-il que l'ami se prête à cet amour fabuleux et accepte d'incarner le mythe... Il transposait l'amour courtois dans les rapports de suzeraineté. Ce qu'était la dame pour le chevalier dans les romans de Chrétien de Troyes, c'est-à-dire un objet inaccessible d'amour et d'admiration, une occasion de montrer son obéissance, sa valeur et sa fidélité, le suzerain le devient pour le vassal dans l'éthique amoureuse inventée par Louis II. Le vassal doit avoir la foi, croire en son suzerain comme en Dieu, se reposer de tout sur lui et vivre spirituellement en lui. Le serment d'allégeance, ce don de soi d'homme à homme, se fait par la vertu de la parole qui engage et par celle de l'élan du cœur. Il y a là une communion aussi émouvante que le partage charnel, elle maintient les droits de la solitude et cette distance qui doit demeurer entre le suzerain et son sujet. Seul un homme comme Wagner pouvait répondre à l'exigence royale : aussi Louis II lui conserva-t-il sa grâce jusqu'à la mort. »

Marcel Schneider

in Wagner, Editions du Seuil/Points-Musique, 1989, ISBN : 2020105268

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Le portrait de Dorian Gray, Oscar Wilde (1891)

Publié le par Jean-Yves Alt

A défaut de l'avoir lu, "Le portrait de Dorian Gray" et son inattendu canevas sont aujourd'hui connus de tous. Dorian est conduit à jouir de son portrait qui visualise à sa place tous les flétrissures physiques et morales de ses dépravations...

Lorsque ce roman paraît en Angleterre, en 1891, il a toutes les apparences d'un dandysme frénétique qui plaît à cette époque, car Dorian Gray, comme son auteur, est un esthète qui loue avec enthousiasme les valeurs du beau et dédaigne le clivage étroit et stéréotypé du bien et du mal.

Si la Révolution française affirmait, avec Saint-Just, que « Le bonheur est une idée neuve en Europe », cette déclaration n'avait pas encore atteint le pays de Wilde. Il restait à l'écrivain le recours à un cynisme provocant pour s'en prendre aux règles de bienséance en usage. Wilde opposait ainsi à la société victorienne des valeurs qui relevaient de l'aspiration individuelle.

« Sa propre vie, voilà la seule chose importante. Pour les vies de nos semblables, si on désire être un faquin ou un puritain, on peut étendre ses vues morales sur elles, mais elles ne nous concernent pas. » (Chapitre VI)

« Ne gaspillez pas l'or de vos jours, en écoutant les sots essayant d'arrêter l'inéluctable défaite et gardez-vous de l'ignorant, du commun et du vulgaire... C'est le but maladif, l'idéal faux de notre âge. Vivez ! vivez la merveilleuse vie qui est en vous ! N'en laissez rien perdre ! Cherchez de nouvelles sensations, toujours ! Que rien ne vous effraie... Un nouvel Hédonisme, voilà ce que le siècle demande. Vous pouvez en être le tangible symbole. Il n'est rien avec votre personnalité que vous ne puissiez faire. Le monde vous appartient pour un temps ! » (Chapitre II)

Dans "Le portrait de Dorian Gray", le lecteur ne découvre pourtant jamais les corps. La nudité en est absente. Telle était la condition pour faire face au puritanisme de la société victorienne. Ce roman – gloire au plaisir et à la libération individuelle – boude ainsi le premier affranchissement, celui du corps.

Pourtant, çà et là, Wilde ose être un peu plus explicite :

« Et encore, continua la voix musicale de lord Henry sur un mode bas, avec cette gracieuse flexion de la main qui lui était particulièrement caractéristique et qu'il avait déjà au collège d'Eton, je crois que si un homme voulait vivre sa vie pleinement et complètement, voulait donner une forme à chaque sentiment, une expression à chaque pensée, une réalité à chaque rêve, je crois que le monde subirait une telle poussée nouvelle de joie que nous en oublierions toutes les maladies médiévales pour nous en retourner vers l'idéal grec, peut-être même à quelque chose de plus beau, de plus riche que cet idéal ! Mais le plus brave d'entre nous est épouvanté de lui-même. Le reniement de nos vies est tragiquement semblable à la mutilation des fanatiques. Nous sommes punis pour nos refus. Chaque impulsion que nous essayons d'anéantir, germe en nous et nous empoisonne. Le corps pèche d'abord, et se satisfait avec son péché, car l'action est un mode de purification. Rien ne nous reste que le souvenir d'un plaisir ou la volupté d'un regret. Le seul moyen de se débarrasser d'une tentation est d'y céder. Essayez de lui résister, et votre âme aspire maladivement aux choses qu'elle s'est défendues ; avec, en plus, le désir pour ce que des lois monstrueuses ont fait illégal et monstrueux. » (Chapitre II)

Si l'amour (qui a conduit Wilde en prison) ne dit pas ouvertement son nom sous la reine Victoria, il aspire cependant, dans ce roman, à la reconnaissance, tout en évitant d'aborder les exaltations de la chair, les frémissements des corps…

« L'amour qu'il lui portait – car c'était réellement de l'amour – n'avait rien que de noble et d'intellectuel. » (Chapitre X)

N'oublions pas enfin que Wilde terminait son « De Profundis » (longue lettre à Bosie) ainsi : « Tu es venu à moi pour apprendre le plaisir de la vie et le plaisir de l'art. Peut-être suis-je choisi par le destin pour t'enseigner quelque chose de bien plus merveilleux : le sens de la douleur et sa beauté. »

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