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Le rire de Milo, Eglal Errera

Publié le par Jean-Yves Alt

La narratrice, Irène, une collégienne adorée de ses parents, aime se rendre régulièrement chez son voisin Milo : un vieil homme d'origine russe qui a vécu vingt ans au Caire où il tenait une librairie.

Cet homme corpulent, qu'elle compare à un éléphant penché « sur le monde comme un géant bienveillant » (p. 20), accentue les voyelles quand il parle. Il possède surtout un rire hors du commun.

Irène conserve pourtant une solide indépendance. Elle se veut plus qu'on lui impose ce « monde de l'ancien temps » où le dimanche « il faut ouvrir l'esprit des enfants à l'histoire, à l'art, à la littérature… » (p. 24). Elle refuse ainsi de visiter le musée Matisse avec Milo. Ce dernier part donc seul ; en descendant du train, il tombe, ce qui provoque une mauvaise fracture.

Milo sombre peu à peu dans la dépression, rameutant des bribes de souvenirs tentant de reconstruire une histoire que la famille d'Irène ne comprend pas. Un secret affleure entre deux mots « Samir Kamel ». On devine, derrière ses rires tonitruants, que Milo a construit depuis longtemps d'immenses barrières pour s'interdire une plénitude affective.

« Mon Dieu, cette odeur… cette odeur. Ce papier… ce cuir… c'est comme là-bas. » (p.35)

« Samir, Samir, si je pouvais le voir ou juste l'entendre encore une fois ! » (p. 41)

Irène part avec son père en Égypte à la recherche de Samir car « lui seul peut sauver Milo » (p. 9) tandis que le vieil homme s'installe dans la maison des parents de la jeune fille. Après bien des péripéties, ils ramèneront Samir en France.

Des amours de Milo, le lecteur ne saura presque rien, quelques phrases, et surtout les rires. L'écume d'une vie dont le meilleur se passa en Égypte.

Julia Wauters a réalisé les illustrations avec des profils des personnages en noir et blanc qui évoquent l'Égypte antique et procurent au lecteur l'impression vivante, presque tactile, qu'il participe lui-même à la recherche des vérités qui se cachent derrière le rire de Milo.

Ce court roman aborde sensiblement et respectueusement quelques façons d'aimer (homosexualité, bisexualité) et balaie, par le vécu, les préjugés les concernant.

Et si le vrai secret de Milo et de son rire, c'était que rien dans sa vie passée ne pouvait arriver à terme, tout était forcément en dessous du niveau admis, demeurant dans sa phase préliminaire. Et pourtant, telle était précisément la vie vivante, admirable. Et son incarnation la plus haute. D'où ce besoin impérieux de revoir pour un instant, au soir de sa vie, Samir, l'amour de sa vie.

Une belle fin pour cette histoire qui ne se termine pas.

■ Le rire de Milo, Eglal Errera, Éditions Actes Sud Junior, collection cadet, octobre 2009, ISBN : 9782742785278


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1790 : défense de l'anti-physique par M. De Noailles

Publié le par Jean-Yves Alt

Messieurs,

L'anti-physique, que ses détracteurs ont appelée dérisoirement bougrerie, et que l'ignorance des siècles avait fait envisager jusqu'à nos jours, comme un jeu illicite de la lubricité, et que les jurisconsultes nomment Bestialité, sera donc, à l'avenir, une science connue et enseignée dans toutes les classes de la Société.

Grâce aux lumières de la philosophie, les temps sont encore bien changés ; nous n'aurons plus la honte de voir l'Italie marcher glorieusement seule, vers sa perfection dans cette science : puisque la nature nous a donné toutes les connaissances requises, pour en faire connaître les premiers et les principaux éléments, c'est à nous d'user des moyens les plus sages et les plus mûrement réfléchis, pour en hâter les progrès dans cette contrée que nous habitons ; et pour y parvenir, Messieurs, la plus importante des opérations est d'anéantir jusqu'aux moindres vestiges des préjugés, qui, de tout temps, se sont efforcés de nous détruire, et ont fait dans Ordre, des martyrs dont nous regretterons à jamais la perte.

La barbarie des Loix criminelles nous a enlevé Urbin Grandier, Duchaufour (1), et mille et mille autres ; la jalousie nous a dispersés quantité de fois ; la liberté nous réunit ; faisons-en un noble usage ; instruisons toute la terre, que les grands hommes ont, pour la plupart, été des anti-physiciens, et que cet Ordre fameux et illustre peut aller de pair, par le nombre et la qualité, avec ceux de Malte et du Saint-Esprit.

Apprenons donc aux siècles à venir, à révérer les mânes des infortunés qui ont succombé sous les efforts de la tyrannie féminine, et à ne plus voir dans leurs fins tragiques, que des assassinats... Pour moi, Messieurs, je l'avouerai sans vanité, pénétré des douceurs ineffables que m'ont procuré les jouissances attachées à cet Ordre, je m'en suis toujours montré le plus zélé partisan. La religion armée de son fouet politique, a prétendu en vain nous châtier, d'avoir pénétré dans le plus doux de ses mystères : son Législateur lui-même, animé du plus tendre penchant pour son petit cousin, ne nous a-t-il pas conduits, tous, tant que nous sommes, dans le sentier de la lumière ? Et ne nous a-t-il pas indiqué les premiers éléments de ce goût, que les sots traitent de monstrueux et de bizarre, mais dont nous avons reconnu l'essence divine.

Ne m'accusez pas, Messieurs, d'afficher une vaine gloire, si je retrace ici ce que j'ai pu faire pour l'Ordre, et combien de créatures je lui ai attaché. Oui, partout je me suis déclaré l'infatigable précurseur des rebelles aux lois sentimentales de notre institution. J'ai conquis ma livrée et ses alentours ; j'ai bougrifié mes vassaux tant que je l'ai pu ; j'ai sodomisé ma femme, ma nièce, et j'ai introduit la cheville ouvrière jusque dans le fondement de mon Palefrenier ; enfin, de tout ce qui m'entourait, j'ai fait autant de Bougres, de Bardaches, Bardachins, Bardachinets ; voilà mes garans. J'y ai ajouté celui de démontrer que le Concubinage n'était pas plus naturel que l'Anti-Physique, et que puisqu'il est de l'essence de tout homme libre de pouvoir tout ce qu'il veut, il doit être libre à chacun d'approfondir plus ou moins cette matière.

Je ne doute pas, Messieurs, que les Membres de cette auguste Assemblée ne soient parfaitement d'accord sur tous les points et les principes que je viens d'établir ; mais, suivant mon sentiment, il ne nous reste plus qu'à les ériger en Lois, pour les faire connaître et respecter sur la terre des Francs, et probablement en faire adopter la Constitution à l'Assemblée Nationale, parmi laquelle nous comptons tant des nôtres, pour l'annexer à celle qu'ils cherchent à retirer du sein des ténèbres.

De Noailles


(1) En fait il s'agit de Deschauffours, brûlé en 1726 pour sodomie !


Lire aussi : 1790 : Révolte chez les sodomites

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Prêchi-prêcha, un film de Glenn Jordan (1987)

Publié le par Jean-Yves Alt

… ou l'amitié ambiguë de deux religieux

Le père Farley (Jack Lemmon), la cinquantaine, officie depuis des années dans sa paroisse où il apparaît comme une « star ». La mécanique des sermons, il connaît. De même que les incidents diplomatiques au sein du diocèse. La routine.

Un petit coup de rouge de temps à autre lui permet de pimenter ce train-train et sa solitude.

Jusqu'au jour où un jeune séminariste (Zeljko Ivanek) – personnalité rebelle et autrefois porté sur les garçons – entre dans sa vie et fouette son engourdissement. Car ce futur prêtre remet en question le confort moral de son tuteur et multiplie les questions embarrassantes.

Les rapports de force entre ces deux hommes se transforment peu à peu en actes d'amour. Cette progression dramatique chez les religieux tracassés plus ou moins par l'homosexualité est très émouvante : longs dialogues entre deux admirables acteurs et superbement adaptés pour l'écran.

Dommage que le titre ridicule « Prêchi-prêcha » masque cette magnifique amitié sensuelle…

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Edouard II, Christopher Marlowe

Publié le par Jean-Yves Alt

Christopher Marlowe est né à Canterbury d'un père cordonnier, en 1564, la même année que Shakespeare. A l'image de son temps, une époque dont la vision du monde change radicalement, Marlowe, à travers ses pièces et à travers le peu que l'on sait d'une vie trop brève (il meurt à vingt-neuf ans), Marlowe, donc, apparaît comme un génie fulgurant, un érudit débauché, homosexuel et athée.

Christopher, avec sa personnalité tourmentée, est buveur, homme de taverne comme le chante Aragon, mais aussi intrigant de la cour d'Elisabeth, et bien plus homme de toutes les passions, des livres et de la chair...

Il est cet homme du XVIe siècle qui ne craint plus le bûcher de l'Eglise, qui sait que la Terre tourne autour du Soleil, qui aspire, au-delà de toutes les contradictions, à la Connaissance, dont l'école est le plaisir, perversion et amour de la beauté à la fois.

Seulement, Marlowe a trop conscience, et de la force des Grands, et de la roue de la Fortune, pour ne pas être un révolté, en marge, au-delà même de son cynisme.

Edouard II n'est pas une pièce sur l'homosexualité. Une telle notion, à supposer qu'elle ait un sens aujourd'hui, n'en a aucun par rapport aux valeurs de l'époque élisabéthaine.

Ce qui est vrai, c'est qu'Edouard, roi d'Angleterre entre 1307 et 1327, a aimé Gaveston, roturier, étranger, et efféminé.

La pièce ne raconte pas seulement le drame de cette passion homosexuelle impossible, entre Edouard et Gaveston, mais aussi les conflits qu'elle a déchaînés entre les autres personnages. Par exemple, Isabelle, la Reine, qui ne trouvant plus de répondant chez Edouard, se reporte sur Mortimer, et l'amène à accepter la mort de son époux.

Les barons s'opposent à cette passion entre les deux hommes et Mortimer en tête qui déclare : «Ce ne sont pas ses mœurs légères qui me peinent.» [acte I, scène 4] Alors quoi ?

L'état de mignon du roi est une donnée brute, brutale de l'intrigue. Il semble qu'on n'y puisse rien reconnaître du "sexe" ni de la "nature" au sens où notre époque croit les comprendre.

Les barons sont outrés mais non choqués, parce qu'il y va de l'honneur et de l'argent. La question de l'homosexualité est sans aucun doute secondaire. Ce n'est pas à cause d'elle que le roi est sanctionné mais parce que sa passion l'amène à délaisser ses responsabilités. Peu importe qu'il couche avec Gaveston, la chose était d'ailleurs assez traditionnelle, mais ce que les barons n'acceptent pas c'est qu'on les spolie et qu'on les déshonore en distribuant les plus hauts titres du royaume à un parvenu.

Edouard II apparaît alors comme l'état d'une passion, comprise aujourd'hui dans ses moments de fulgurance, d'une violence inouïe, qui pervertit allègrement les symboles (ceux de l'armée, de la noblesse, de la religion, de la virilité...) et les rouages du Pouvoir.

Tous les personnages sont entraînés par l'amour fou d'Edouard pour Gaveston. Isabelle, la reine qui, déchirée dans son désir contrarié d'un roi qui la rejette, s'écrie : «Je ne veux pas d’autres bijoux autour de mon cou que ces bras, Majesté.» [acte I, scène 4], puis cède aux plans de Mortimer bien vite, quant à lui, séduit par le Pouvoir qui est goût du sang.

Comment ne pas être séduit et troublé par la tragédie d'un roi blessé qui aima jusqu'à la mort son mignon, la catin grecque [acte II, scène 5] des barons ?

■ Edouard II, Christopher Marlowe, Editions Gallimard, Collection Le Manteau d'Arlequin, 1996, ISBN : 2070746453


Lire un extrait de cette pièce sur ce blog


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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L'enfance d'un chef, Jean-Paul Sartre (1939)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la nouvelle L'enfance d'un chef (1939), Jean-Paul Sartre met en scène Lucien Fleurier qui refuse sa part d'homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant.

Lucien Fleurier n'est sans doute pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, quoi qu'il ait des tendances homosexuelles.

Le cas de ce personnage indique que ce qu'il a refusé c'est le désordre. Il sent l'homosexuel non pas comme l'ordre mais comme le désordre.

« Je suis un pédéraste (1), se dit-il. Et il s'effondra.

— Lève-toi, Lucien, cria sa mère à travers la porte, tu vas au lycée ce matin.

— Oui, maman, répondit Lucien avec docilité. [...]

C'était marrant – Lucien sourit avec amertume – on pouvait pendant des journées entières se demander : suis-je intelligent, est-ce que je me gobe, on n'arrivait jamais à décider. Et à côté de ça il y avait des étiquettes qui s'accrochaient à vous un beau matin et il fallait les porter toute sa vie : par exemple, Lucien était grand et blond, il ressemblait à son père, il était fils unique et, depuis hier, il était pédéraste. On dirait de lui : "Fleurier, vous savez bien, ce grand blond qui aime les hommes ?" Et les gens répondraient : "Ah! oui. La grande tantouze ? Très bien, je sais qui c'est." »

■ in la nouvelle L'enfance d'un chef, [Recueil Le Mur], éditions Gallimard/Folio, 1984 (réédition), ISBN : 2070368785, pp. 209-210

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