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L'homosexualité dans les Contes des Mille et une Nuits

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les Mille et Une Nuits, l'homosexualité apparaît comme un besoin narratif pour introduire des thèmes nouveaux qui restent tabous. Dans ces contes il n'est jamais question d'homosexualité explicite, elle arrive toujours pour mettre en scène une idée qui servira au développement du récit.

Dans le conte de Qamar et Halima (Nuits 963 à 978), Mardrus n'hésite pas dès le début de l'intervention du derviche à le traiter de : « Cheikh pédéraste comme un Maghrébin, toujours suivi par son mignon. » ; les assistants aussi se sont vite rendu compte de « l'état d'extase » du derviche à la vue du jeune Qamar et ils s'exclament : « Eloigné soit le Malin ! Le derviche brûle pour le joli garçon ! Qu'Allah confonde les derviches de son espèce ! »

Il semblerait d'après ces propos que les derviches soient accoutumés à ce genre de pratique puisque la foule n'a pas eu de mal à qualifier le comportement de ce dernier de pédéraste. En effet, le derviche récite des poèmes d'amour tout en versant des larmes, situation digne d'un « majnũn », fou d'amour, qui fait tout pour atteindre sa bien-aimée. Il se fait inviter par le père de Qamar qui a compris les intentions du derviche ; le père élabore donc un stratagème pour piéger son hôte mal intentionné ; il dicte à son fils sa conduite face au vieil homme : « Assieds-toi donc tout près de lui, et s'il te prend la main, ne la lui retire pas, car celui qui enseigne aime sentir entre lui et son disciple un lien direct. »

Qamar exécute les ordres de son père pour éveiller le désir du derviche. Le piège tendu par le père de Qamar vient pour justifier le châtiment suprême que ce dernier réserve à son hôte s'il constate, puisqu'il était caché pour voir sans être vu, un égarement envers son fils.

A ce moment de la narration, l'accusé devient victime et l'accusateur invoque le pardon de Dieu pour s'être trompé sur les intentions du saint homme. Le discours se transforme en faveur du derviche qui marque désormais le déroulement des événements. C'est lui qui incite Qamar à partir à Bassora à la recherche de Halima. Cette manière d'introduire un conte reste ambiguë. La conteuse n'avait pas besoin de semer le doute au sujet du derviche pour situer le conte ! C'est peut-être une manière d'enseigner les mœurs de cette époque et monter la condamnation donc de l'homosexualité par la société arabo-musulmane. Le châtiment réservé à celui qui s'égare du « droit chemin » est la mort. (pp. 190-191)

Le conte de Qamar az-Zamãn, fils du roi Shãhramãn (Nuits 170 à 249) met en scène l'homosexualité féminine. Certes, Budûr est contrainte de jouer ce rôle, mais le fait d'avoir recours à cette stratégie comme un moyen pour retrouver son époux n'exclut pas son plaisir à jouer cette comédie. Après avoir perdu soit mari, Budûr se déguise en homme, puisque la ressemblance entre les deux jeunes gens est frappante, pour continuer son voyage sans crainte des ravisseurs de femmes seules. Elle est accueillie par le roi des îles d'Ebènes Armânûs qui lui propose son royaume et sa fille. « Je péris si je n'obéis pas, et je me trahis si je fais mine d'obéir ! » C'est ainsi que Budûr se trouve prise à son propre piège. Elle accepte finalement d'épouser la fille du roi, Hayât an-Nufûs. L'homosexualité n'est pas punie d'emblée puisque la soi-disant épouse aide Budûr à cacher sa vraie identité jusqu'aux retrouvailles avec Qamar az-Zamãn. Budûr a même incité ce dernier à épouser Rayât an-Nufûs en déclarant : « Epouse-la ; je serai sa servante. » Jusqu'au bout de ce conte, l'homosexualité est acceptée comme un besoin pour justifier l'amour de Qamar et Budûr. Elle n'est même pas jugée puisque le roi, garant de la morale : « ordonna qu'on l'écrivit en lettres d'or pour qu'elle soit lue et reste dans les mémoires siècle après siècle. » L'homosexualité semble tolérée dans ce conte d'une part parce qu'elle est féminine et d'autre part parce qu'elle n'a jamais été consommée. La fille du roi est restée vierge corps et âme ce qui justifie l'absence de châtiment de Budûr. Le fait que Rayât an-Nufûs ait accepté ce jeu épargne à Budûr le courroux du roi. Elle ne s'est jamais plainte d'un égarement quelconque de la part de son soi-disant époux. Elle était contrainte de « pratiquer » l'homosexualité, puisqu'elle devait obéir à son père qui lui avait choisi un mari digne d'elle ; de ce fait elle n'était guère blâmable. (p. 191)

Parmi les contes qui traitent ouvertement de la pédérastie celui de « Alã ad-Dîn abî ash Shãmãt », l'Histoire de Grain-de-Beauté, nous paraît fort intéressant dans la mesure où l'acte homosexuel lui-même n'est jamais accompli, mais la description, les péripéties et la mise au point des ruses nous aident à mieux comprendre la position de la société arabo-musulmane face à cette pratique. Tout commence le jour où le père de Alã ad-Dîn, Shams ad-Dîn, amène son fils dans sa boutique pour le dévoiler à ses amis. En effet, les parents de Grain-de-Beauté s'étaient résignés à l'élever dans la cave de leur demeure pour le préserver du mauvais œil tellement il était beau et admiré par tous ceux qui le regardaient. Il vécut ainsi dans le secret jusqu'à l'âge de quatorze ans. Or le jour où Shams ad-Dîn est aperçu avec un « jeune mamelouk mignon dans sa boutique », il est aussitôt soupçonné et taxé de pédérastie par ceux qui étaient jusqu'alors des amis. Il est intéressant de constater la prise de position immédiate de la foule ; sans se renseigner, sans demander l'identité du jeune garçon alors qu'ils connaissaient et respectaient le « syndic », ils l'ont vite mal jugé. On dirait que cette pratique est courante qu'un vieil homme à « la barbe blanche » se transforme du jour au lendemain en pédéraste alors que sa réputation d'homme honorable, devant qui ils récitent la sourate de la Fâtiha, l'Ouvrante, avant d'ouvrir leurs boutiques, est déjà acquise depuis longtemps. Une fois la lumière faite sur la paternité de Shams ad-Dîn, il récupère non seulement sa respectabilité, mais voit grandir la considération qu'on lui manifeste grâce à la beauté de son fils. Une fête est alors organisée en l'honneur du jeune Alã ad-Dîn.

Une autre indication dans le texte, lors de cette fête, nous montre la fréquence de la pratique de l'homosexualité infantile. En fait, le père prend soin de séparer son fils de la table des adultes craignant leurs mauvaises intentions. Il se trouve qu'il y a parmi les invités un grand marchand réputé pour son amour des jeunes garçons. Il profite d'un soi-disant besoin urgent pour user de la naïveté des jeunes garçons et les tenter avec des cadeaux pour arriver à ses fins. Il met en place une ruse pour attirer Alã ad-Dîn loin de ses parents et de ses proches. Le fait de s'isoler avec le garçon lui laisse le chemin libre pour s'adonner à ses plaisirs favoris. La ruse consiste à inciter Alã ad-Dîn à voyager seul, loin des siens pour prouver qu'il est homme et capable de sillonner le monde sans l'aide de ses parents. La ruse du marchand Mahmûd al-Balakhî a réussi ; le jeune garçon fait tout pour convaincre ses parents. Et il prend le chemin du départ, mais le père, prévoyant, confie son fils au muqaddem des chameliers, le cheikh Kamãl.

Celui-ci jouera un rôle important dans la suite des événements. En fait, il sert non seulement de guide à Alã ad-Dîn, mais aussi de protecteur paternel : il empêche la déviation et l'égarement du jeune garçon. Il représente l'entrave principale face aux mauvaises intentions de Mahmûd al-Balakhî. Son rôle dans le texte est celui d'un opposant à l'égarement, de garant de la morale culturelle et religieuse de la communauté musulmane. Al-Balakhî invite tous les soirs Alã ad-Dîn à dîner sous sa tente dans le seul but de s'isoler avec lui, mais le cheikh Kamãl est toujours présent physiquement et moralement. C'est ainsi que le jeune garçon échappe à l'intention perverse de Mahmûd al-Balakhî qui n'arrivera jamais à réaliser ses fins.

Une autre scène nous rappelle le conte de « Masrûr et Zayn » dans la mesure où c'est un cadi, un magistrat, qui succombe au charme et à la beauté de Alã ad-Dîn. Ce cadi fera tout pour le sauver. Sa fonction et sa place dans la société l'aideront à user de son pouvoir pour sauver celui qu'il aime. Ce cadi, « homme d'ailleurs excellent, aime les jeunes garçons à la folie. Or, toi, tu as dû produire sur lui une considérable impression, j'en suis sûre », va jusqu'à abroger un jugement qu'il a rendu la veille pour permettre à Alã ad-Dîn de réunir la somme d'argent nécessaire pour se délier de son engagement. Le cadi ne passera jamais à l'acte mais ses intentions étaient sues et connues de tout le monde, et malgré cela il occupe une fonction ou, généralement, on est irréprochable et au-dessus de tout soupçon.

Dans ce conte, l'homosexualité apparaît à trois reprises, mais elle n'est jamais pratiquée. D'abord le père est accusé injustement et à tort par la foule, mais c'est lui qui, en quelque sorte, favorise la deuxième rencontre où son fils sera victime de Mahmûd al-Balakhî. Cette rencontre, qui s'éternise, puisqu'elle occupe une grande partie de la narration, est une véritable péripétie amoureuse, avec la mise en scène d'une ruse pour décider Alã ad-Dîn au voyage, les invitations, les poèmes d'amour récités par Mahmûd pour amadouer le jeune farouche. Il va jusqu'à lui proposer sa propre fortune en contre-partie d'un instant de bonheur, mais sans y réussir.

Toutes ses tactiques échouent, et il disparaît du conte brusquement. Sa fonction dans le conte cesse d'être dès l'instant où Alã ad-Dîn se marie comme si le fait de se lier avec une femme le sauvait des « griffes » de quelqu'un au service de la police ignore jusqu'à l'existence d'une telle pratique ! Eux (ceux qui sont au service de la police) qui sont au courant de tout ce qui se fait, qui semblent savoir ce qui se passe même au fond des êtres, ignoraient l'existence de l'amour entre deux personnes du même sexe. Ignore-t-il la condamnation du Coran, du Hadîth, la tradition du Prophète, et de la jurisprudence de la déviation sexuelle ?

Dans ce cas il n'est pas digne du nom qu'il porte : Moïn Al-Dîn, l'aide de la religion, n'est plus seulement ironique mais devient une raillerie qui insulte la religion musulmane et tous ceux qui la représentent. Sa fonction devient aussi un sarcasme mordant puisqu'il ignore une pratique condamnable au premier chef et, de ce fait, sa place est ailleurs.

Toujours est-il que le capitaine accepte avec joie d'aider les deux amantes à se retrouver. La jeune fille semble être sûre de son choix puisqu'elle sait d'avance que le capitaine ne refusera pas de l'aider à parvenir à ses fins. Malgré l'importance du rang social de la deuxième jeune fille (en fait elle est la fille du cadi de la ville) Mu'în ad-Dîn se lance dans une entreprise montée par l'amoureuse. (pp. 191-196)

Les exemples d'homosexualité ne sont pas très nombreux dans les contes arabes contrairement à ce qu'affirme Dominique Jullien dans Proust et ses modèles (Ed. José Corti, 1989). Ils ne sont guère tolérés sauf, comme nous l'avons démontré, quand il s'agit de l'amour entre deux femmes et non comme l'affirme Dominique Jullien : l'amour homosexuel s'imprègne naturellement des Mille et Une Nuits. Les invertis connaissent une vie d'un "romanesque anachronique". Le mot "naturellement" implique une pratique systématique de l'homosexualité dans les Nuits, or nous pouvons affirmer que le recours à cette pratique ne se fait pas systématiquement. Nous avons vu que les hommes condamnent sans réserve cette déviation de mœurs et, lorsqu'elle est tolérée, essentiellement l'amour entre deux femmes, qui est très rare et ignoré parce que les hommes n'ont pas le temps de s'occuper des préoccupations des femmes. L'évocation de l'homosexualité féminine est plus directement perceptible – à cause d'une relative tolérance de la société à son égard – que l'homosexualité masculine qui n'affleure le texte que de façon très évasive. Les femmes sont plus discrètes et affichent moins leurs égarements : la comparaison entre le Bilatéral et l'amoureuse de la fille du cadi nous montre d'un côté un homme connu de tous pour son amour des garçons et de l'autre une fille qui choisit une impasse dans le noir pour s'isoler avec son futur adjuvant. Toujours est-il que l'homosexualité est considérée, dans les Nuits comme une déviation méprisable pour tout individu qui la pratique. Nous avons vu que la condition d'un homosexuel n'a rien de romanesque comme l'affirme Dominique Jullien : le père de Alã ad-Dîn est délaissé et mis à l'écart par ses amis comme un lépreux, Mahmûd al-Balakhî est surveillé de près par le cheikh Kamãl, le père de Qamar épie le cheikh et essaye de le piéger pour mieux justifier sa mort. Au contraire il s'agit d'un drame et d'une situation honteuse dans laquelle vivent ces personnages. Si les homosexuels ne sont pas tolérés par la loi, Les Mille et Une Nuits les donnent à voir. L'homosexualité n'est pas revendiquée dans la conscience générale, mais elle est suggérée par le discours. La société musulmane prête une attention particulière a ceux qui préfèrent les gens du même sexe mais poursuit et chasse ceux qui trahissent la loi divine. (pp. 197-198)

Narjess D'Outreligne-Saidi

in De l'Orient des Mille et une Nuits à la magie surréaliste,

Editions L'Harmattan, 294 pages, 2001, ISBN : 978-2747509138

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Présence lumineuse par Bronzino

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce portrait représente le duc Cosme de Médicis, de trois quarts, revêtu de son armure solennelle.

Tout ici affirme l'autorité de ce prince toscan, notamment son regard.

Et, quel regard !

Le peintre ne s'est pas contenté de magnifier l'homme à travers sa cuirasse ; il a fait en sorte que la lumière surgisse de son visage et plus particulièrement de ses yeux.

Présence lumineuse par Bronzino

Le duc ne nous regarde pas. Il n'est d'ailleurs pas sûr qu'il regarde quelqu'un ou quelque chose à sa droite.

Ce regard ne joue-t-il pas le rôle d'un masque ? Autrement dit d'une apparence qui traverserait le temps…

Chaque être, fût-il prince, sait que son corps quittera un jour le monde terrestre.

C'est peut-être cela qu'il faut voir dans ce portrait peint par Bronzino : nous sommes tous de passage et, seul, l'artiste est à même de faire s'éterniser une présence terrestre.

Présence lumineuse par Bronzino

Bronzino (Agnolo Di Cosimo dit) – Portrait du duc Cosme Ier de Médicis – 1544/1545

Huile sur bois, 75 cm x 58 cm, Musée Thyssen Bornemisza à Madrid

Une présence qui nous invite à ne pas être indifférents à ce portrait comme aux hommes qui nous entourent.

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Prix du roman gay 2015 : le palmarès

Publié le par Jean-Yves Alt

Le PRIX DU ROMAN GAY (troisième édition) a été attribué le 6 janvier 2016

Le Palmarès :

PRIX DU ROMAN GAY 2015 :

« RAINBOW WARRIORS » de Ayerdhal aux ÉDITIONS AU DIABLE VAUVERT

Prix du roman gay 2015 : le palmarès

Mention Spéciale du Jury :

« LES RUELLES DES PIEDS NUS » de Hicham Tahir aux ÉDITIONS CASA EXPRESS

Coups de Cœur :

« GARDE TON DERRIÈRE FERMÉ » de Jaffar aux éditions CreateSpace Independent Publishing Platform

« UNE VIE SÉDUIRE » de Bernard Hennebert aux ÉDITIONS ADEN

Mention spéciale pour l’ensemble de son œuvre à :

Sébastien Monod

Ce Prix Littéraire est une initiative des Éditions du Frigo

La première édition du PRIX DU ROMAN GAY a été attribué en 2013 à Paris (Galerie Talmart) récompensant « MIMI » de Sébastien Marnier chez Fayard, ainsi que les auteur(e)s David Lelait-Helo, HichamTahir, Didier Malhaire, Lily S. Mist et Ji Ro.

En 2014 à Liège (Le Casse du Siècle) furent récompensés : « TANT QUE JE SERAI EN VIE » d’Olivier Charneux aux Éditions Grasset, ainsi que les auteurs Bowen Moon et Guy Torrens.

Les romans sélectionnés pour ce prix sont de langue française originale et appartiennent principalement à une littérature d'inspiration homosexuelle.

La notoriété, le genre et l'orientation sexuelle (dont l'abstinence) des auteurs ne rentrant évidemment pas en ligne de compte, écrivains avant tout.

La participation des auteurs auto édités et des petits éditeurs indépendants voire alternatifs, sont la bienvenue. Ce concours, non ghettoïsant, étant avant tout une initiative visant à favoriser leur visibilité.

La sélection du Prix du roman gay 2016 est d’ores et déjà ouverte :

contact@editionsdufrigo.com

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Conclusion (?) avec Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ce que nous avons vécu, vit encore, et vivra en marge de toute morale et de toute loi, là où les êtres humains acceptent d'être ce qu'ils sont et ne s'en contentent jamais. »

Yves Navarre

in Le petit galopin de nos corps, éditions Robert Laffont, 1977, p. 185

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Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce roman traite de la quête d'un jeune homme, en rupture avec les idéaux de la « middle class » américaine, qui plonge dans la marginalité et la sexualité à la recherche de son identité.

Alexander Vine vit à New York où il travaille comme portier dans un des plus chics restaurants de Manhattan. Il arrête les taxis d'un coup puis il rentre chez lui, dans le quartier dévasté du Lower East Side et retrouve ses amis les paumés, les putes, les drogués, les clochards. La nuit passe, le monde s'obscurcit. Alexander s'enlise un peu plus dans le New York souterrain des sex-shops et des peep-shows, cherchant, au hasard des ruelles sombres et des bars, le meilleur moyen de se détruire. Il entreprend alors un étrange voyage dans l'univers de la nuit, du sexe et de la violence.

Alexander est un jeune garçon, étranger à lui-même parce que trop préoccupé d'absolu. Il ne parvient pas à découvrir l'amour – et s'y refuse. Il s'enlise dans la zone opaque de la sexualité.

« Je vais comme la nuit » est rempli de scènes de sexe. Mais elles ne sont qu'alibi. A travers la baise, la violence, la drague et la drogue, les séances de fornication et de masturbation qui en forment la trame, la chair reste triste.

Ce récit est le constat d'une jeunesse confrontée à la liberté sexuelle : les apparences sont trompeuses et qu'à trop dire la sexualité, on fait le procès du plaisir.

Je vais comme la nuit, Jonathan Ames

« Je vais comme la nuit » ne fait pas l'apologie de l'homosexualité tragique : Alexander couche avec des hommes et des femmes : le (ou la) partenaire a peu d'importance, il cherche le sexe mais c'est davantage comme une autodestruction que comme une jouissance. A travers la sexualité, Alexander est en quête d'une spiritualité qui passe par la marginalisation qu'il s'impose. Issu de la classe moyenne américaine, il croit que son errance de clochard, le refus de tout embrigadement, est une esthétique de vie.

Chaque fois qu'il a bu, Alexander va avec des hommes. Mais ça fait partie des expériences et des aventures sexuelles. Alexander couche avec des hommes rencontrés dans les bars. Il les quitte sans hargne mais aussi sans tentative de prolongement. Est-il homosexuel ? Dans ce roman où tout est si noir, la seule évocation positive est le souvenir d'Ethan, l'ami d'enfance. L'amour en quelque sorte, une jouissance des corps et des âmes, furtive certes, qu'Ethan refuse de perpétuer parce que ce n'est pas normal, mais qu'Alexander regrette. Une première souffrance, bien réelle. C'est sans doute une des rares relations où Alexander a voulu être heureux. Mais il était un très jeune adolescent.

« Je vais comme la nuit » est un roman sur la jeunesse qui tourne le dos à l'optimisme de la « middle class » pour laquelle la réussite et l'argent sont les dieux auxquels tout est sacrifié.

Alexander veut trouver l'espoir mais ses conduites vont à l'encontre du but. Il a néanmoins besoin de croire en quelque chose. Il pense que son grand-père le protège et, s'il affronte sans cesse le péril, il a toujours un ultime sursaut de sauvegarde quand, par exemple, un homme veut le pénétrer sans préservatif. Il a peur du sida. C'est ambigu : le roman se termine alors qu'il vient de recevoir les résultats du test. Négatif, mais il était prêt à affronter la séropositivité comme si la maladie l'eût soulagé des questions qui le hantent, en choisissant une issue à sa place.

En fait, c'est sa jeunesse qu'Alexander cherche en vain. Son comportement est contradictoire. Femmes, hommes, plaisir solitaire participent de la même négation : chercher à s'anéantir parce qu'il rêve d'un bonheur impossible.

Comment atteindre l'autre et, à travers le plaisir, le retrouver, être avec lui dans la paix et le respect ?

■ Je vais comme la nuit, Jonathan Ames, traduit de l'américain par François Fargues, Ramsay, 1990, ISBN : 2859568484

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