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Bouche cousue, Marion Muller-Colard

Publié le par Jean-Yves Alt

Certains écrivains, ressentent l'impérieuse nécessité de dire leur destinée, de transmettre leur expérience, de refuser le silence, d'inscrire dans le matériau qui, de tout temps, a le mieux résisté aux tentations de l'oubli : le langage émotionnel de l'écriture. Mais le roman est-il toujours à même de constituer une protection contre le désarroi d'une sexualité qui arrache les protagonistes à leur sphère sociale, ne fût-ce qu'un seul instant ? « Bouche cousue » permet de répondre par la négative à cette question.

Amandana, la trentaine, est invitée avec ses parents, comme tous les dimanches, chez sa sœur cadette, mariée, deux enfants, l'aîné Tom 15 ans, la cadette Eva-Paola. L'ambiance de ces repas dominicaux est en général écrasante mais, ce dimanche, elle l'est encore plus. Dans un premier temps, Amandana pense qu'elle est, une nouvelle fois, responsable de ce fait, jusqu'au moment où elle apprend de la bouche de sa nièce que cela n'a rien à voir avec elle mais avec son neveu, Tom. Ce dernier a été surpris en train d'embrasser un garçon. Le grand-père de Tom en entendant les paroles de sa petite-fille se lève de table et gifle son petit-fils. Amandana ne peut réagir et quitte les lieux. Elle décide d'écrire à son neveu pour lui venir en aide. Cet écrit, qui est l'essentiel de ce court roman, rappelle ses douleurs personnelles, quinze ans auparavant, face à la découverte de sa propre homosexualité.

La souffrance est l'envers inévitable d'une existence tendue vers l'avenir, confiante en son renouveau. Ce qui manque essentiellement à la confession d'Amandana, c'est d'être le lieu intense des recommencements, de la joie du corps, des expériences amoureuses, sexuelles, empreintes profondément de la découverte de l'autre, sa chair mais aussi sa différence d'âme qui le rend précieux. Ce qui est regrettable dans la lettre d'Amandana, c'est qu'elle ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut le regard de ses parents sur sa différence.

Bouche cousue, Marion Muller-Colard

Marion Muller-Colard n'évite pas le défaut qui altère son talent, qui en est l'inévitable envers, son désir forcené de prouver qui n'est que la conséquence de son souci de vérité. Mais en ne présentant que les seuls vécu et ressenti d'Amandana, elle donne une vision manichéenne du monde à son neveu. En cela, il n'est pas certain que ses mots puissent aider l'adolescent. Pourquoi Amandana ne montre pas la dimension complexe de chacun des protagonistes ? Comment peut-on croire que la gifle qu'elle a reçue autrefois et celle reçue par son neveu recèlent les mêmes angoisses chez son père ?

Comment Tom pourrait profiter de l'expérience de sa tante, pour qui la connaissance des conséquences sociales de l'homosexualité semble être l'unique façon de conjurer l'exclusion de son neveu ? Comment transmettre la confiance et l'estime de soi quand on ne sait que partager sa souffrance ?

On se demande si Amandana sait que ce que chacun fait de sa vie ne tombe pas du ciel, n'est pas hérité d'un quelconque dieu, mais se construit au fil des expériences : les mots à son neveu ne se placent pas dans cette perspective.

Pourquoi ne s'appuie-t-elle pas sur la relation qu'elle avait enfant avec un couple gay chez qui elle livrait le linge nettoyé par ses parents ? Même si, à ce moment, elle ne ressentait pas l'amour que les deux hommes se portaient, Amandana adulte aurait pu dans sa lettre à Tom – quitte à déformer un peu son vécu de l'époque – donner à Tom une dimension exaltante de la vie… ce qu'elle ne réussit pas à faire.

Que peut faire Tom d'un rapport rationnel du vécu de sa tante ? Tom a-t-il besoin seulement de mots sensés, judicieux au moment où il se découvre ? Je crains que le récit d'Amandana apporte plus de problèmes que de réponses… car la vie est à inventer soi-même.

■ Bouche cousue, Marion Muller-Colard, Editions Gallimard, Scripto, 98 pages, janvier 2016, ISBN : 978-2070573295


Quatrième de couverture : Dans la famille d'Amandana, la propreté irréprochable n'est pas qu'un métier. C'est un mode de vie. Rien qui dépasse. Dans le Lavomatique tenu par ses parents, le bruit des machines couvre celui des élans du cœur et du corps. Mais comment faire taire son attirance pour une de ses camarades de lycée ?

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Cannibalisme des rapports amoureux par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Au lieu de remettre en cause le concept dangereux d’amour passion admis par la société, le débat autour de Jacqueline Sauvage risque d’ajouter de la violence à la violence.

Accorder un « permis de tuer » aux femmes battues alors que notre société leur ouvre tant d’autres voies pour échapper à cette violence montre non seulement l’échec d’un système qui devrait veiller à protéger l’intégrité physique et psychique des personnes d’une manière efficace mais quelque chose de bien plus grave encore. Ce permis de tuer que l’on voudrait inscrire dans la loi montre que notre société ne condamne pas la violence barbare au sein du couple comme elle ne cesse de le prétendre. Bien au contraire : elle la suscite, la promeut, la bénit même.

N’est-ce pas le lot du régime de l’« amour passion » auquel nos institutions se sont accommodées depuis quatre décennies ? Régime auquel nos subjectivités sont priées de se conformer en nous assurant qu’il s’agit de l’aventure la plus exaltante de notre vie et qui est pourtant à l’origine des violences que l’on subit et que l’on fait subir, et plus largement d’une instabilité sociale et psychique perpétuelle. La notion de « syndrome de femme battue » (qui pourrait s’appliquer aussi aux hommes) n’est rien d’autre qu’une construction secondaire et presque nécessaire du régime de l’amour passion. On nous explique que ces femmes - bien qu’elles aient le droit d’aller et de venir, de quitter leur conjoint, de demander de l’aide à des associations - restent accrochées à leur calvaire parce qu’elles seraient «sous emprise».

Or être sous emprise est le propre de la passion amoureuse. Emprise qui accablerait non seulement les victimes des violences mais aussi les bourreaux. Car pour ces hommes-là ce serait aussi, selon l’idée d’amour passion, cette même passion qui expliquerait et qui justifierait leurs comportements aberrants.

Accorder à ces femmes un permis de tuer implique de rester dans cette grammaire amoureuse. Les partenaires d’une relation barbare, comme celle que fait naître l’amour passion, considèrent qu’ils sont la chose de l’autre et que l’autre est leur chose. Soit ils se laissent violenter, soit ils violentent. Et quand ils craignent d’être quittés pour un autre, ils sont capables de s’en prendre à celui ou à celle qui risque de leur faire perdre leur place de chose.

Pour les soutiens de Jacqueline Sauvage, l’histoire de leur héroïne est la démonstration de la réalité de l’amour passion, de sa durabilité dans le temps (quarante-sept ans de calvaire, disent-ils fascinés) et donc aussi de sa légitimité indiscutable pour organiser la conjugalité et la famille. Et si cela implique d’octroyer un « permis de tuer » inscrit dans la loi et donc si cela entraîne des victimes additionnelles au contingent des meurtres conjugaux déjà très élevés, qu’importe ? Faudra-t-il que ces lois scélérates passent, qu’elles provoquent des assassinats légaux à répétition pour que notre société comprenne que le régime de l’amour passion est un leurre, un mirage provoqué par l’irrationalité du mariage bourgeois ? Que désormais nous sommes mûrs pour imaginer d’autres formes d’organisations de la sexualité, de la conjugalité, de la famille qui soient en mesure de nous apaiser, de nous intégrer à la société au lieu de nous marginaliser, de nous donner des forces pour vivre au lieu de nous permettre de tuer et de mourir avec la bénédiction de la loi ?

Dans un tel monde, la passion serait une maladie et aussi une déviance dangereuse qu’il faudrait traiter, voire médicaliser dans les services d’urgence des hôpitaux. Ou bien un caprice ridicule dont tout le monde se moquerait, rien de plus efficace pour casser les certitudes folles des passionnés.

Et une telle société, une fois délivrée de ce vice meurtrier, pourrait faire naître des formes multiples d’attachement entre les personnes fondées sur les affinités, sur la curiosité, sur le désir et sur la sympathie. Au cannibalisme de nos rapports amoureux dont l’affaire Sauvage est le symbole succédera alors un régime de liens nouveaux dans lequel le mot-clé sera le concept raffiné et si peu exploré d’amitié.

Libération, Marcela Iacub, samedi 13 février 2016

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Un curieux serviteur par Christian Combaz

Publié le par Jean-Yves Alt

On relève dans l'Évangile un passage suspect (Matthieu 8: 5-13 et Luc 7: 1-10) qui éveille la curiosité de l'historien et du romancier, celui où un centurion romain vient voir Jésus pour lui demander du secours car son serviteur est malade.

Imaginez un colonel du Pentagone qui traverserait Washington à 1 heure du matin pour réclamer l'intervention d'un médecin d'urgence au chevet de son employé mexicain. Le médecin se dirait : « C'est bizarre. » Là, nous avons un brigadier (élu) d'une armée puissante où les pratiques homosexuelles étaient ultrarépandues, et qui se préoccupe du sort d'un simple serviteur, en allant voir un guérisseur juif dont on lui dit grand bien mais qui fait partie du peuple écrasé par l'envahisseur.

Dans le texte de l'Évangile selon saint Luc, les mots grecs sont « entimos doulos », ce qui se traduit par « esclave favori » ; quant à Matthieu, dans la conversation qu'il rapporte entre le centurion et Jésus, il utilise deux mots, l'un pour désigner ses esclaves ordinaires, « doulos », et l'autre, « pais », pour désigner le jeune malade, ce qui lui donne un statut particulier d'enfant chéri de la maison.

Il nous reste de cette scène ce curieux échange verbal que rapportent les chrétiens à la messe en se frappant la poitrine :

« Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri. »

Selon toute vraisemblance, le centurion, instruit du peu d'indulgence que montraient les Juifs à l'égard des pratiques pédérastiques de l'armée romaine, a probablement conçu un scrupule de dernière minute et s'est dit : « Les Juifs n'aiment pas nos mœurs, je ne vais pas braquer ce Jésus et compromettre mon affaire en lui demandant de me suivre chez moi pour lui montrer de quel genre de serviteur il s'agit. »

À quoi le prophète juif répond à la cantonade que non seulement la confiance de cet homme à son égard est très grande, mais que les Juifs, si orthodoxes, si assurés d'être du bon côté, ne seront pas les premiers au Royaume des Cieux.

Christian Combaz

in Les âmes douces : personne n'est contre-nature, Editions Télémaque, 320 pages, 8 octobre 2015, ISBN : 978-2753302792, pp. 172-173

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La course au bonheur : histoire d’une vie, gay de Benoît Lapouge

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce récit est une tentative d’écrire une expérience de vie : suite d’images documentarisées - à travers une subjectivité et une intimité revendiquée - dès les premières pages.

Album-Souvenirs : impressions tour à tour graves, heureuses, douces-amères ou acides, dont on tourne les pages définitivement pour liquider le passé, émaillé d’incursions heureuses, vers le vierge, le vivace et le si bel aujourd’hui et qui colle le plus possible à la réalité de la vie gay contemporaine enchâssée qu’elle est dans cette promenade amoureuse d’en France et qui a toujours gardé en ligne de mire et comme horizon définitif la réalité urbaine et Paris.

Ce n’est pas un récit sur le sida même si l’évocation de la mort rouge en est, même ténu, le fil rouge. En même temps, nier ce fait, à un moment donné, nos vies vécues n’ont-elles pas été, en masse, des paysages de cimetière ?

C’est là, sans doute que "La course au bonheur", retrouve l’universel : d’une particularité, cette expérience de la vie gay, décrite presque phénoménologiquement, affrontée à la question non-paritaire et non-communautariste qu’est la confrontation avec la maladie, la mort, le deuil, et parle pour toute une et tout un.

« C'est peut-être violent, mais j'avais besoin de liquider ce passé, pour ne pas faire du surplace et rester là à remâcher tristement le passé comme un insipide brouet, quand la vie, est là au coin de la rue. »

La course au bonheur : histoire d’une vie, gay de Benoît Lapouge

Vingt-cinq millions de morts estimés, mais vilipendés aussi et sans doute autant de personnes qui les ont accompagnés, dont les décès ont, surtout au début de la pandémie, été invisibilisés, dissimulés, sous toutes sortes de noms comme les célèbres maladies tropicales car morts honteuses indignes d’un hommage.

C'est aussi l’existence des quartiers gay : réalité mondiale, gay, c’était dehors, le trottoir, les rues : Some streets in lives and towns : a great movie, bollywood style, colored and queer.

Autant d’arrêts sur images et sur mots, certes, mais jamais statufiés, fossilisés dans le passé, car le récit est un chant d’amour à la vie présente, vivante et s’achève sur un hommage vibrant à l’amour présent. Vive la vie !

■ La course au bonheur : histoires d’une vie, gay de Benoît Lapouge, éditions L'Harmattan, février 2016, ISBN : 978-2343079257, 21€85

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Retour à Duvert

Publié le par Jean-Yves Alt

Les essais, romans, récits de Tony Duvert témoignent toujours d'une aspiration inexorable à une totale liberté c'est à dire quand l'homme est libre de toute contrainte, externe ou interne, physique ou morale – lorsqu'il n'est contraint ni par la loi ni par la nécessité.

Que la civilisation ne puisse pas s'édifier sans une régulation de la sexualité, et que cette régulation passe par une répression plus ou moins étendue des tendances sexuelles, voilà le constat laissé par Sigmund Freud à la fin de sa vie. Mais, si le prix de la civilisation doit être la névrose collective, les maladies, la psychiatrisation, les guerres qui défoulent, et l'expansion de l'instinct de mort, alors vient le moment de reconsidérer les rapports entre Eros et la civilisation, de se demander s'il ne faut pas maintenant diminuer la part des sacrifices que la civilisation a imposé aux instincts humains, cette fois dans l'intérêt même de la civilisation.

La question décisive est alors celle-ci : « Réussira-t-on, et jusqu'à quel point, à diminuer ce fardeau qu'est le sacrifice des instincts et qui est imposé aux hommes, à réconcilier les hommes avec les sacrifices qui demeureront nécessaires et à les dédommager de ceux-ci ? » (Freud, L’avenir d’une illusion, p. 10)

C'est à partir de cette question que les livres de Tony Duvert interrogent.

Lorsque « Le bon sexe illustré » sortit des presses, il y eut comme un pavé dans la mare. Tony Duvert démontait le mécanisme d'albums d'éducation sexuelle, qu'on venait de mettre au point à l'usage des mineurs. Ces albums luxueux, hygiéniques, tolérants, libéraux, devaient ouvrir enfants et adolescents, par tranches d'âge, aux mystères de la vie sexuelle. La presse de droite vilipenda cette Encyclopédie publiée en 1973 par la maison Hachette. Alors Tony Duvert fit l'analyse anti-idéologique de ce bréviaire du « bon sexe », remplaçant par l'hygiénisme la notion de péché, par la normalité l'idée de Bien, par des catégories psycho-médicales la litanie des vices que le clergé épelait autrefois en latin. La règle absolue des sociétés industrielles est : toute dépense doit produire. La dépense sexuelle devient donc celle que l'on restreint le plus sévèrement, puisqu'elle est improductive. La codification, la normalisation, l'enfermement familialiste de la sexualité, sous divers masques, est l'un des moyens dont se sert l'ordre moral pour river l'homme au travail.

Le projet de Tony Duvert était triple :

1. démystifier l'idée d'une éducation sexuelle, en débusquant son idéologie.

2. écrire la langue innocente du désir pervers polymorphe.

3. produire une désublimation libératrice de la sexualité.

Son arme fut tantôt l'humour, féroce, vif, caustique, tantôt une écriture romanesque digne de Burroughs ou Selby, tantôt un récit direct sur le mode du graffiti sexuel qui court sur les murs des métros ou des W.-C. Tout au long de ses livres, on voit se révéler un écrivain, dont le souci unique est de dire le corps, l'enfance, l'homosexualité, le plaisir. La véritable éducation sexuelle, montre Duvert, n'est pas dans l'Encyclopédie Hachette, mais dans la politique de l'expérience.

Nulle écriture n'est plus limpide que celle de Tony Duvert. Pas question de sacrifier son corps à la galère de la production, du rendement, du pouvoir, de la propriété. En attendant, Tony Duvert est obligé d'écrire des livres ; obligé financièrement, psychologiquement ? Par-là, les esprits astucieux le piégeront, ou croiront le piéger, en lui disant que lui aussi produit, sublime, inscrit, économise, retient, exerce un pouvoir, fait le jeu de la représentation.

Fellations, sodomies, orgasmes, coïts, léchages, cunnilingus, anulingus et autres gaudrioles imprévisibles, ne faut-il pas mettre de l'ordre dans tout ça pour que la machine industrielle marche régulièrement, incoerciblement, produisant toujours plus ? Le corps bridé, c'est la Machine au pouvoir. Et toutes les pièces s'agencent merveilleusement bien : édu-castration, âge adulte, mariage, procréation, production/consommation, familialisme, civisme, et la légion d'honneur en fin de carrière peut-être.

Et le désir homosexuel, pédophilique, fétichiste, voyeur, masochiste, zoophile, lesbien, ou pataphysique ? Dans l'Encyclopédie Hachette, tout y était étiqueté, hygiénisé, moralisé, aseptisé :

« Le gaspillage désirant est ravalé par une machine familiale/conjuguale de production-consommation sans fin – dont l'enfant est, par définition, l'enjeu et la victime. C'est ce que je vais tâcher d'illustrer à présent. » (Tony Duvert, « Le Bon Sexe Illustré » p. 18)

La démarche, alerte et joyeuse, de Tony Duvert est orientée par le même zéphyr de liberté que, le nez au vent, Hocquenghem, Schérer et quelques autres ont humé.

Tony Duvert, s'il était encore vivant aujourd'hui, serait vraiment l'homme à abattre. On dirait que ce monsieur Duvert est infréquentable car il refusait aussi de jouer le jeu de la mode, des medias, du star-system, du spectacle.

Pourtant, Tony Duvert, ce pamphlétaire se doublait d'un excellent écrivain, salué par Poirot-Delpech du Monde, Dominique Rolin du Point, Claude Mauriac du Figaro. Qu'il adopta la prosodie « normale » ou l'écriture éclatée, il savait surprendre au détour d'une page. Qu'on en juge plutôt :

« Il y a eu dans la ville un temps de carême et j'ai commencé à écrire. C'est l'hiver d'un monde sans saisons ; mes amis me désertent ; vivre est plus lourd. Les journées de soleil s'écoulent et on n'en fête aucune. Puis, au crépuscule, l'existence peut reprendre. Les mangeurs occupent déjà les bancs des gargotes en plein air, et reçoivent les bols où se verse la soupe aux pois chiches [...] Une veuve et sa fille sont assises à ma gauche, presque par terre, sur une paillasse à fleurs. Je me tiens au bord d'un sommier de fer qu'une autre paillasse change en divan ; les deux femmes s'adossent à l'arête d'un lit semblable ; sur des tabourets, les fils ainés complètent le cercle. Une table basse est au milieu de nous. La mère a posé la marmite de soupe près d'elle, dans l'angle du mur. Jambes en tailleur, robe et tablier relevés aux genoux, les mamelles grosses, la face plate et carrée, la peau onctueuse de blancheur, la bouche et l'œil étroits, elle aspire sa soupe dans une petite louche en bois et me jette des regards brefs, un peu méfiants, un peu dédaigneux, un peu aimables. Je me sens l'un de ces vieux chiens raides à qui les femmes donnent un câlin parce que c'est le protégé de leur commère. […] Elle m'offre à admirer les deux garçonnets de la famille, installés sur des coussins de chiffon en bas d'un mur nu. Ils portent des survêtements usés, mais sans trous ni taches, qui sont aussi leurs pyjamas ; ils ne mangent pas, ils nous regardent fixement, en silence. Je les connais à peine. Celui qui a sept ans sourit comme une poupée, on le croit très joli, c'est le benjamin ; il a des boucles, une longue figure au menton lourd, aux yeux de fille, avec des reflets méchants dans les joues, sur les lèvres ; il m'attrape souvent les épaules et m'embrasse pour être flatté ; je le repousse. L'autre, tête ronde aux cheveux ras, nez épaté ou froncé, je l'aime. Son regard est ferme, sérieux, parfois un peu absent ; il est abrupt par délicatesse ; il ne parle pas et il ne m'a touché qu'une seule fois, pour me mordre la main pendant qu'on nous photographiait. Il a neuf ou dix ans. Entre deux glougloutements de soupe, la matrone me demande lequel je préfère. Je choisis le petit ours. On s'étonne, on me plaisante, on me jure qu'il n'est pas joli, on me refait la question, je réponds sans varier. Il y a un moment de scandale et, sous les rires, une haine que je ne comprends pas. On recommence encore, il faudrait que je me rachète ; les visiteurs ont toujours adoré le benjamin et dédaigné l'autre, comme l'exige la mère. » (Premières pages du « Journal d'un Innocent »)

Madeleine Chapsal écrivait en 1973 dans L'Express, à propos de « Paysage de fantaisie » :

« […] ces rêves-là réveillent à coup sûr : ils sont de ceux que la morale condamne, que la société réprouve, que la justice châtie, que le conscient refoule et dont l'honnête et désormais très officiel discours sexuel n'a jamais eu vent. »

La sexualité enfantine qui explosait dans ce livre lui valut d'être parqué dans l'« enfer » des bibliothèques municipales ; c'est en effet ainsi qu'on appelle le rayon érotique de ce service public.

Tony Duvert a trempé sa plume dans ses « humeurs », ses « expressions corporelles » : sperme, larme, urine, sueur, salive, etc. Il a fait un pari sur une logique en rupture, connectée à une sexualité en rupture. Il a fait un pari sur le scandale de l'innocence perverse dans un monde normal culpabilisé, sur le chant du corps, sur l'éjaculation sans raison plutôt que l'oraison jaculatoire. A-t-il gagné son pari ? Il y a beau temps que les sociétés industrielles ont prédigéré toute « subversion » par le texte. Elles savent ménager, réduire, mercantiliser, récupérer, transformer en signes échangeables n'importe quel cri, même celui que poussa Tony Duvert.


Sur ce blog, de Tony Duvert : L’île Atlantique

A lire aussi le passionnant essai de Gilles Sebhan : « Retour à Duvert », Editions Le Dilletante, 224 pages, 14 octobre 2015, ISBN : 978-2842638337 : Gilles Sebhan revient sur la vie de Tony Duvert en s’appuyant sur les témoignages de son frère et du meilleur ami de l’écrivain, ainsi que sur la correspondance de ce dernier.

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