Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le septième lot, Pierre Gripari

Publié le par Jean-Yves Alt

Nap Snadel, le détective martien, se voit confier une sombre affaire d'héritage. Monsieur Hertz, extrêmement riche, meurt et lègue à ses six enfants six objets d'art misérables – une statuette en plâtre, la copie d'un Murillo, une croûte contemporaine sans grâce, etc.

Nap s'en ouvre à son ami et assistant le docteur Gaston, aussi narrateur de l'histoire, et pose le problème : ou bien le bonhomme a frustré ses héritiers légaux en détournant ses richesses, ou bien il a dissimulé un septième lot, soit dans l'un des six objets, soit ailleurs.

Les six héritiers, frustrés de ne recevoir que de misérables œuvres d'art sans valeur, cajole le détective et le presse de mener enquête. Nap, en tant que martien, a force avantage sur ses collègues : il peut sonder les pensées des hommes, car il est télépathe ; il peut passer sous les portes, se déguiser en squelette, en tapis-brosse, en diable ou en fauteuil.

Gaston suit Nap comme son ombre et les deux compères (à l'image du Docteur Watson et de Sherlock Holmes) se lancent à corps perdu dans l'enquête.

Humour, références, incongruités fourmillent ; des détournements inattendus ralentissent délicieusement l'action : Nap découvre dans l'appartement vide du défunt, une vieille grammaire française oubliée là. Pièce à conviction ? Elle est pour le détective ébloui l'occasion de découvrir les mille pièges de la syntaxe.

Farceur, le Nap : parce qu'il est aussi polymorphe, il pousse même la plaisanterie jusqu'à prendre l'apparence d'une jolie fille. Il lui dira le lendemain : « Vous êtes un merveilleux amant, Gaston… » [page 87]

Pierre Gripari offre avec ce roman une authentique récréation en pastichant les romans policiers et en s'amusant avec la langue…

■ Le septième lot, Pierre Gripari, éditions Julliard/L'Âge d'Homme, 1986, ISBN : 2260004792


Lire aussi : Culture gay par Pierre Gripari - L'homosexualité dans les jeux de mots de Frère Gaucher - La vie amoureuse de Jean Valjean - L'homosexualité dans « Frère Gaucher » à travers la lettre de Charles Creux

Voir les commentaires

Le Neveu de Beethoven, un film de Paul Morrissey (1985)

Publié le par Jean-Yves Alt

Paul Morrissey – ancien complice d'Andy Warhol, chroniqueur de l'Amérique du « sex, drugs and rock'n roll » – quitte le New York mal famé pour s'offrir une escapade en costumes dans l'intimité de Beethoven et de son neveu.

Un film inégal, avec des passages franchement bâclés, d'autres très émouvants et pleins d'humour féroce.

Petit point souvent escamoté quand on parle de Beethoven : le musicien avait pris en charge le fils de son frère, en 1815, et il s'acharna jusqu'à sa mort – en 1827 – à le garder auprès de lui, empêchant sa mère de le reprendre avec elle, menant une guerre sans merci contre toute personne et toute chose susceptibles d'éloigner l'enfant. Comme Beethoven jouissait d'appuis importants, il avait pratiquement toujours gain de cause : même lorsqu'on envoya Karl au pensionnat, il réussit à lui imposer sa présence en habitant en face de l'école. Mais jamais Beethoven ne captera l'amour de cet enfant dont il a tant besoin, car plus celui-ci grandira, plus il refusera cet amour si exclusif.

Le film de Paul Morrissey s'attache surtout aux toutes dernières années du compositeur, à partir du moment où Karl est assez grand pour commencer à lui échapper. Le thème en est la lutte impitoyable qu'ils se livrent, l'un pour vivre et respirer en fuyant la domination de son oncle, l'autre parce que la présence de ce neveu qu'il chérit conditionne sa propre survie affective.

Ce qui dessert terriblement «Le Neveu de Beethoven», c'est avant tout une bande sonore épouvantable, notamment dans les premières vingt minutes : certaines voix sont trop rapprochées, d'autres trop éloignées, et cela crée un climat très confus. Et pourquoi, dans la version française, Beethoven serait-il le seul à parler avec un accent allemand ? Mais dès la scène du collège, le film prend vraiment son souffle.

Wolfgang Reichmann domine l'écran comme il dicte sa loi à ceux qui l'entourent : il sait être un Beethoven coléreux, rustaud, obsédé, monstrueux, mais aussi émouvant, malheureux, pathétique, et même implorant dans la scène du carnet où il convainc Léonore (Nathalie Baye) de ne plus revoir le neveu.

Plus on va vers la tragédie, inéluctable, plus Beethoven apparaît seul et pitoyable, emmuré dans sa surdité, et plus Morrissey, avec tact, atténue les touches d'humour qui rendaient le musicien assez ridicule : la scène où il interrompt Karl, les fesses à l'air, baisant la soubrette, est finalement plus cruelle que drôle.

Tout ce qu'il y a dans «Le Neveu de Beethoven» est basé sur des faits réels : l'épisode des œufs pourris, la file d'attente des fans qui viennent voir manger le maestro, sa direction désastreuse de la Neuvième Symphonie parce qu'il n'entend pas sa musique et n'a pas regardé le premier violon (en vrai, l'incident a eu lieu à la générale de Fidelio), tous les éléments existent. Il suffit de lire les dossiers du procès, les lettres, et ses carnets de conversation. Carnets que l'on aperçoit dans le film. Beethoven, à cause de sa surdité, donnait à ses interlocuteurs des carnets pour noter leurs réponses.

Un film sans un trop plein d'allusions à l'homosexualité contrairement à certains regards que la psychanalyse a porté sur ce compositeur. Morrissey a réussi un beau portrait de Beethoven : un clown monstrueux, certes, parfois tyrannique et odieux, mais qui inspire aussi de la sympathie à cause de son côté tragique.

Du film, on retire, que Karl, le neveu, était d'abord un « projet » pour Beethoven.


Du même réalisateur : Flesh - Trash

Voir les commentaires

Néons, Denis Belloc

Publié le par Jean-Yves Alt

« Néons », de Denis Belloc, se destine à ceux qui aiment les documents forts, où la lubricité devient état de fait, de vérité sociale. Innocence aussi, comme chez Jean Genet.

Son auteur, sorte de génération spontanée, prouve en tout cas que ni Céline, ni Genet n'avaient tout dit.

Denis Belloc ose se pencher sur son passé. Pas facile : tout ce qui l'a concerné déménage dans « le vice ».

C'est un jeudi soir, je vais faire des commissions rue de l'Ouest mon filet à provisions dans la main et un papier dans la poche de mon short. 1 kilo de pommes de terre, 1 laitue, 1 kilo de bananes (pas trop mûres et les moins chères). Il y a un grand type avec des moustaches très noires à l'autre bout de la pissotière, je regarde la queue de mon voisin mais ça m'intéresse pas, je préfère l'homme à la moustache, alors je sors de la pissotière, je vais rue de l'Ouest, il y a des marchandes de quatre-saisons et la pluie se met à tomber très fort, je m'abrite dans l'entrée d'un immeuble, il me rejoint, il dit : « T'es joli garçon, on pourrait se revoir ! Attends, je sors mon agenda. » C'est pas un agenda c'est un portefeuille, il l'ouvre et il me montre une carte avec deux traits rouge et bleu, il dit : « Police, je t'emmène, » alors je me mets à trembler et à transpirer je veux fuir je sens plus mes jambes il demande :

« Ça fait longtemps que tu fais ça ? T'as quel âge ?

— J'ai douze ans et demi...

— T'as des papiers sur toi ? »

Je sors ma carte de famille nombreuse.

« Tes parents sont au courant ?

— Non, non, monsieur !

— Bon, écoute-moi bien : tu vas filer et si je te revois là-bas, je t'embarque au poste. »

Il part et je respire très fort.

À la loge elle dit : « Merde, t'as oublié les bananes. » Et ce soir-là j'apprends ma leçon par cœur et je remets pas les pieds dans la pissotière pendant deux mois. Je veux plus de shorts, je veux des pantalons. »

Enfant d'une mère dépassée par l'adversité, mariée à un mari cogneur, perdu au sein d'une famille nombreuse et mal dans sa peau, Denis, à 12 ans, connaît les vespasiennes parisiennes, les travelos, le tapin, la baise juvénile (il fait tout pour 50 balles), les partouzes au Bois, où le « gode » a son rôle, la maison de redressement, la prison et toutes les défonces. Denis Belloc a mis le paquet, comme on dit.

Un type dans le bois, avec un sac en plastique dans la main. Je le suis, je veux savoir pour le sac. Le type est contre un arbre, il sort du sac un godemichet. J'écarte les fesses du type et j'enfonce le gode doucement comme un thermomètre à un môme Je sais qu'ils sont là, derrière les arbres et les troènes. Je lime sur toute la longueur du caoutchouc, lentement. Ils arrivent. Une dizaine, plus peut-être. Je branle et je suce et je guide les queues dans l'orifice du type appuyé contre l'arbre.

Y en a un qui se tient à l'écart, il est grand et barbu, je crois que ses yeux sont bleus, il se touche pas, il regarde. Je veux qu'il participe. Je m'approche. Ma main vers sa braguette, il se recule. Je ne comprends pas ce qu'il dit.

J'entends des mots : « morbide », « dépravé » et puis « pauvre type ». Je reviens près de l'arbre. J'enfonce le gode entre mes fesses.

Je cherche le mot dans mon dico : MORBIDE : relatif à la maladie : état morbide. Qui dénote un déséquilibre maladif, dépravé : imagination morbide. DÉPRAVÉ : Gâté : goût dépravé. Perverti, débauché. Pour « pauvre type », je cherche pas. Je sais.

■ Néons, Denis Belloc, 1987, éditions Balland (réédition), 1996, ISBN : 2715811020 et éditions Chemin de Fer, 2017, ISBN : 978-2916130903


Du même auteur : Képas - Suzanne - Les ailes de Julien

Voir les commentaires

L'étrange Baronne Von Mekk, Wanda Bannour

Publié le par Jean-Yves Alt

Tchaïkovsky connut le destin de beaucoup d'homosexuels célèbres ou non. Il fut adoré par une femme. La baronne Nadedja Von Mekk, quoique mère de 11 enfants, s'éprit follement de lui, jusqu'à baiser ses traces.

Or, le génial musicien, aussi peu scrupuleux envers elle que le fut Wagner envers son amoureux Louis II de Bavière, tira tout ce qu'il put de Nadedja pour en combler ses petits amis.

Quand elle apprit les goûts de son amant très platonique, la romantique Nadedja perdit la raison.

La fin de Tchaïkovsky ne fut pas plus heureuse. Accablé par les ennuis d'une vie difficile, sa santé minée, lassé de courir après un bonheur qui ne se concrétisait pas, Tchaïkovsky, à 53 ans, se suicidait.

Les « amours » de celui-ci avec la baronne Von Mekk, campée par Zarah Leander, firent l'objet d'un film allemand sous l'Occupation, en 1939 [Pages immortelles / Es war eine rauschende ballnacht, de Carl Froelich].

■ L'étrange Baronne Von Mekk – La Dame de Pique de Tchaïkovsky, éditions Perrin, 1988, ISBN : 2262005095

Voir les commentaires

Un homme au singulier, Christopher Isherwood

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme au singulier (A single man) n'est pas seulement le récit minutieux de la journée de George, un Anglais, professeur à l'université de San Francisco, homosexuel ; c'est aussi le témoignage discret mais efficace d'une prise de conscience, d'un regard sur les autres. Le type d'homosexuel présenté par Isherwood apparaît comme une image des minorités en général. En Californie, George n'est pas uniquement pédé mais également étranger.

À travers son roman, l'auteur oppose une minorité vivante, fraîche et gaie à une Majorité Silencieuse enfermée dans son rituel quotidien. George, à l'occasion d'un cours, explique le phénomène minoritaire. Une minorité n'est perçue comme telle que si elle menace. La majorité peut se fermer les yeux et ignorer une chose assez longtemps afin qu'elle disparaisse purement et simplement ; elle peut adopter une attitude libérale, considérer ces autres comme des êtres humains et ainsi les ignorer, les enfermer. La majorité refuse de poser la question de l'identité. Appartenir à une minorité c'est déjà avoir l'essence d'une identité, c'est détacher ce qui est vivant de ce qui est déjà presque mort.

George regarde sa vieillesse, la lente dégradation de son image et "l'œil fixé au miroir, il aperçoit bien d'autres visages à l'intérieur de son visage" (p. 12).

Vingt-quatre heures de la vie de George, depuis le réveil pâteux où, face au miroir, il se retrouve plus délabré que possible, jusqu'à la replongée peut-être fatale dans le sommeil, après un bain de minuit presque mortel. Banale journée de décembre d'un tiède hiver californien, au terme de laquelle la question est posée : vaut-il la peine de continuer ?

Tout au long du roman George est hanté par le regard de Jim, son compagnon mort accidentellement. Ils ont vécu ensemble l'enfermement des autres. Ils ont cheminé conjointement vers leur identité et puis l'un a disparu laissant l'autre sans point de repère, sans miroir, seul dans cette civilisation de l'anonymat et de la mécanique.

George se sent prisonnier de son passé et son présent, il imagine Jim libre dans son autre monde ; il se sent doublement marginalisé mais il veut vivre, retourner le miroir du temps, non pour se voir neuf mais pour se regarder tel qu'il est dans la société qui l'entoure. Son nouveau monde ne sera pas celui de son amie Charlotte : "il n'a pas besoin d'une sœur" (p. 161) ; il ne sera pas celui de Kenny : "George n'a pas besoin de lui, ni d'aucun de ces gosses. Il n'est pas à la recherche d'un fils" (p. 161).

George restera en Californie : c'est maintenant qu'il doit trouver un autre Jim. Maintenant qu'il doit aimer. Maintenant qu'il doit vivre.

■ Un homme au singulier, Christopher Isherwood, éditions du Seuil/Points-Roman, 1984, ISBN : 2020067196


Du même auteur : Adieu à Berlin - Octobre - Le lion et son ombreMon gourou et son discipleRencontre au bord du fleuve

Voir les commentaires