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Événements autour de Jacques d'Adelswärd-Fersen, le créateur de la 1ère revue homosexuelle francophone : Akadémos (1909)

Publié le par Jean-Yves Alt

Jacques d’Adelswärd-Fersen (Paris 1880 – Capri 1923) n'est connu que d’un public restreint. Aristocrate, écrivain et poète français, le décadentisme est l’essence même de son œuvre. Auteur d’une vingtaine de romans et d’ouvrages de poésie, il est surtout le père d’AKADÉMOS, la première revue homosexuelle française, créée en 1909. Une homosexualité qu’il revendique, qui l’amène en prison, et qui lui vaut d’être rejeté du monde de la littérature française.

Les rencontres seront animées par Gianpaolo Furgiuele, auteur de Jacques d'Adelswärd-Fersen, persona non grata aux éditions Laborintus (2020) et Patrick Cardon pour les rééditions de trois livres de Fersen (Lord Lyllian, Le Baiser de Narcisse, Ainsi parlait Marsyas) et surtout pour le projet de réédition d'Akadémos aux éditions QuestionDeGenre /GKC.

Événements autour de Jacques d'Adelswärd-Fersen, le créateur de la 1ère revue homosexuelle francophone : Akadémos (1909)

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Meurtres sur le Palatin, Cristina Rodriguez

Publié le par Jean-Yves Alt

La façon de raisonner des Romains est si différente de la nôtre qu'elle en semble invraisemblable. Ils ne peuvent justifier l'homosexualité, mais ils la tolèrent. Au fond des pensées des gens de cette époque, il y avait sans doute un présupposé partout présent, autant que pour nous la démocratie et les Droits de l'homme. Ce présupposé était que tout homme doit être un militant très actif dans la société où il est ; ceci ayant pour conséquence un idéal de virilisme sur fond de militantisme.

Un civisme dont nous n'imaginons plus la violence et qui tient à des raisons politiques tout à fait particulières. Pour comprendre le mécanisme des comportements amoureux des Romains, il faut se rappeler qu'au départ, Rome n'est qu'une entité minuscule, menacée de toutes parts, et que l'état d'esprit qui règne alors dans la Cité est comparable à celui d'un parti militant d'aujourd'hui. Dans cette atmosphère de militantisme très violent, il y a une chose que le citoyen-soldat doit fuir par-dessus tout, c'est la mollesse et le plaisir qui engendre la mollesse. En conséquence, tout plaisir (qu'il soit homo ou hétéro) est suspect parce qu'il rend suspect de mollesse le militant. Toutefois, les Romains ne condamnent pas le plaisir pour ce qu'il est, mais parce qu'ils craignent qu'il ne conduise le citoyen sur une pente anti-civique dangereuse.

Au long des 300 pages qui ne laissent pas une minute de repos, Cristina Rodriguez sait tout cela et fait partager son amour de l'Antiquité romaine. L'auteure pénètre au cœur de la Rome impériale, sous le règne de Tibère, et la fait découvrir avec émotion, tendresse et violence.

C'est une intrigue qui structure son récit : cette intrigue convaincante – la découverte d'un premier cadavre mutilé, sous la langue duquel on a glissé un denier – sert de prétexte à la mise en scène d'un monde trouble qui se nourrit aussi de sa propre contemplation. Univers narcissique où chacun dans son excès devient le miroir exalté de l'autre.

Tout y est : les hommes avides de pouvoir et d'argent, les femmes mystérieuses, l'androgynie, les corps graciles et la chair au paroxysme (bisexualité souveraine, frénésie du plaisir), et aussi, en vrac, les fascinations que sont les combats des gladiateurs, la corruption, les paris truqués, le crime, le vin, la nuit…

À Rome, tout le monde doit gagner de l'argent. On a le droit de trafiquer, même si on est de la bonne société. Les gens bien, pour séduire une femme du monde ou un adolescent peuvent leur proposer de l'argent comme s'ils étaient des prostitués et il est même tout à fait usuel de proposer de l'argent au fils d'un grand personnage de l'état... sans que cela soit considéré comme déshonorant.

« Seul dans sa chambre, Mnester apportait les dernières touches à son maquillage de scène et peignait ses longs cheveux de néréide en soupirant. Ce soir, c'est lui qui ouvrirait le spectacle par une danse et il frémissait déjà de dégoût en imaginant les regards torves et lascifs des hommes, venus satisfaire leur goût du sang et leurs fantasmes de violence en assistant aux combats organisés par Marcus. Mnester détestait ce genre de soirée arrosée de mauvais vin et poivrée de brutalité. Après avoir vu des gladiateurs combattre jusqu'à presque s'entretuer, les clients étaient pris d'une sorte de folie bestiale qu'ils assouvissaient – du moins ceux qui pouvaient se le permettre – dans le lit du jeune homme ou dans celui des autres prostitués de l'établissement. Le lendemain matin, lui et les pauvres victimes de la fougue cruelle de ceux qui croyaient que le prix d'une passe les affranchissait de toute mesure n'auraient plus qu'à soigner leurs bleus, bosses, morsures ou pire encore... Durant les cauchemars éveillés qu'étaient les heures passées à supporter les assauts de ces brutes, Mnester entendait parfois les hurlements de cette pauvre Clio, sur qui un client particulièrement vicieux avait déversé l'huile brûlante de la lampe. Les yeux furieusement clos, il revoyait le jeune Alexandre exsangue, les organes génitaux tranchés par un vieil édile à demi impuissant, vexé de n'avoir pu lui prouver sa virilité ; ou la douce Helena, les seins tendres lacérés à coups de couteau par un préfet ivre. Pourquoi la vue de sang et de la violence déclenchait-elle chez les hommes cette folie furieuse et leur donnait envie à leur tour de malmener leurs semblables ? Il avait beau être un homme lui aussi, Mnester ne comprenait pas toujours leurs étranges réactions. Et chaque jour passé dans cette maudite taverne le dissuadait un peu plus d'en apprendre davantage sur ses semblables. » (pp. 143-144)

L'histoire est passionnante. Kaeso jeune centurion du corps des prétoriens impériaux, a le courage de ses idéaux. Il se rend sur le lieu du crime, accompagné de son inséparable léopard apprivoisé, Io. Le maître des lieux est un mystérieux personnage qui se prétend l’oracle d’Apollon. Quand celui-ci apparaît, Kaeso est subjugué par sa beauté et devine qu’il deviendra un favori de l'aristocratie romaine :

« Kaeso détestait les hommes maniérés. Plus encore s'ils s'entouraient de mystères et étaient friands de mises en scènes enflammées comme celle que le garçon était en train de lui jouer ! Enfin, "garçon"... c'était vite dit. Car si Apollonius avait aisément pu donner le change dans un jardin chichement éclairé par la lune, il n'en était plus de même maintenant que la lumière du jour filtrait à travers les rideaux (pourtant épais) de la litière. Il avait beau avoir étudié sa posture et la façon dont les soieries jetaient des ombres avantageuses sur son corps d'éphèbe, à peine recouvert par une tunique blanche honteusement courte, Kaeso distinguait parfaitement les ridules qui creusaient les coins de ses yeux et de sa bouche. Et la main qui tenait la coupe, pour fine et élégante qu'elle puisse paraître, n'en était pas moins celle d'un homme et non d'un adolescent. Les veines et les tendons jouaient sous une peau qui avait perdu depuis quelques années déjà la souplesse et le velouté de l'enfance. […] Vingt-cinq ? Trente ? Quarante ans ? Apollonius faisait partie de cette classe d'hommes qui, jusqu'à un âge avancé, ressemblent à de jeunes garçons. » (pp. 50-51)

Et si le crime concernait la sécurité de l'État ? Les sommes des paris clandestins engagées lors des combats de gladiateurs sont énormes. Cela pourrait mettre en danger la sécurité des citoyens lors de rixes de factions rivales, fournir des moyens de pression et de chantage sur des personnages importants endettés. La guerre entre écuries souvent acharnée pourrait-elle aller jusqu'à assassiner froidement un homme ?

« Les conséquences de cette maudite guerre entre bandes rivales – que ni lui ni ses hommes ne parvenaient à circonscrire en dépit de tous les efforts qu'ils déployaient – étaient de plus en plus imprévisibles et désastreuses. Mois après mois, Subure devenait un État dans l'État et, si rien n'était fait au plus vite, le conflit étendrait ses tentacules empoisonnés à travers les sept collines et se répandrait dans toute la cité comme une gangrène. » (p. 95)

Les passages les plus intenses du roman sont les rencontres de Kaeso avec Apollonius. Ce dernier représente le mythe futuriste du corps-dieu, même quand celui-ci perd de son prestige après une nuit à participer à l'extinction d’un feu dans le quartier de Subure :

« Toute la nuit, Kaeso et ses hommes, ainsi qu'Apollonius, son esclave et des dizaines de volontaires, aidèrent les vigiles autant que possible. Au petit matin, tous s'écroulèrent, épuisés. Il restait bien encore quelques foyers à surveiller mais le chef des vigiles de Subure informa Kaeso et plusieurs autres divisions prétoriennes, dépêchées spécialement du fort qui se trouvait aux portes de la ville, qu'il n'y avait plus de danger. Apollonius, assis sur un seau vide, poussa un soupir déchirant. Sa tunique de soie était en lambeaux, ses cheveux tombaient sur son visage et il était couvert de suie des pieds à la tête. Sa position ridicule, accroupi sur son seau, fit éclater Kaeso de rire. Quelle différence entre cet oripeau détrempé et l'apparition diaphane rencontrée dans le jardin de la maison d'Apollon ! » (p. 91)

Qui trompe qui et pourquoi ?

Les hommes ont-ils oublié le cœur et les sentiments ? Habitués à régner sans partage et comme beaucoup de tyrans quand leur pouvoir chavire, ils essaient jusqu'à la fin d'entraîner les autres dans leur chute.

« Le masque du garçon chut sur le sol de terre battue et le gladiateur, à l'instar de la plupart des gens présents, ne put retenir un hoquet de surprise en voyant le flot doré qui tomba sur les épaules du mime. Ses cheveux ondoyaient jusqu'à ses reins étroits et encadraient un visage que l'on ne pouvait s'attendre à voir ailleurs que sur un cou de femme. Insensible à la réaction que sa beauté venait de provoquer, le danseur fixait le spectateur indélicat de ses grands yeux clairs et un tremblement agita ses lèvres. Une larme coula silencieusement sur sa joue et s'écrasa à ses pieds, sur la terre rougeâtre. L'homme bedonnant hoqueta et jeta alentour des regards perdus, ne sachant comment réagir.

— Ne suis-je donc à tes yeux qu'une terre aride à retourner, fouiller et labourer ? murmura le mime de sa voix sensuelle. » (p. 150)

■ Meurtres sur le Palatin, Cristina Rodriguez, Éditions du Masque, novembre 2009, ISBN : 9782702434697


Le site de l'auteure

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Actes impurs suivi de Amado mio, Pier Paolo Pasolini

Publié le par Jean-Yves Alt

Un Pasolini intime dans sa jeunesse éblouie : révélation d'une vie somptueuse et déchirée.

Actes impurs et Amado mio (ce deuxième titre garde en italien l'exacte coloration des paradis perdus) ont été édités en 1982. Dans une postface, Concetta d'Angeli précise qu'Actes impurs se présentait sous forme de manuscrit inachevé.

Ce récit, où Pasolini s'est totalement investi, garde les excès et les redites d'une confession brûlante d'authenticité. Ces pages difficilement distanciées du cri initial, encore dans leur phase d'élaboration littéraire, gagnent en sincérité.

Amado mio devait contenir deux parties succédant à une introduction : Pasolini a laissé la seconde à l'état d'ébauche. Seule la première est proposée au lecteur.

Actes impurs et Amado mio sont deux récits essentiels sur la découverte de l'amour homosexuel. En évoquant son Frioul natal, Pasolini réunit, dans des textes exaltés et meurtris, les paysages et les mœurs d'une campagne imprégnée de traditions rustiques et la quête obsessionnelle de relations amoureuses et sexuelles avec les très jeunes garçons qui l'entourent. On est autour des années 45. Pier Paolo a 23 ans. Les garçons qu'il aime ont de 12 à 18 ans. Le livre ose dire la brutalité du désir, les rites de la jouissance mais aussi l'infinie tendresse de Pasolini pour ces adolescents. L'écrivain, lucide quant au scandale que susciteraient de telles confidences, est en même temps tout à fait conscient des répercussions sur son avenir de ces années d'éducation amoureuse. Il comprend qu'elles enferment, au-delà de leur miracle immédiat, l'essence d'une éternelle quête de l'absolu à travers une forme particulière de plaisir sexuel.

Pasolini ne parle pas d'homosexualité. Quand il ressuscite Nisuiti, jeune et vulnérable, totalement dévoué, comblé par l'attentive sollicitude de Pier Paolo, c'est le mot amour qui saigne dans la mémoire. Et quand l'adolescent se trouble devant les exigences sexuelles de son ami, les accepte au nom (et en dépit) de son adoration pour l'aîné, le cadre d'une homosexualité tapageuse ne convient plus. Pour comprendre Pasolini, il faut réconcilier des perspectives apparemment antagonistes. Il aime les jeunes garçons dans la première violence de leur virilité : dans ces deux récits les aventures débonnaires ne manquent pas. Pasolini livre ainsi tous les détails de la chasse aux garçons, du climat de camaraderie nécessaire qui aboutit, au gré des circonstances et des pérégrinations, à l'explosion brusque et crue d'un duel sexuel. Ces garçons séducteurs par instinct, gonflés de sève et turbulents, ne s'interrogent pas sur leurs désirs. Ils en jouent, ils y succombent. La chair dénudée au bord des rivières est la même qui, cachée dans les épis de maïs, s'abandonne aux caresses de Pier Paolo. Ainsi va la vie quand on a quinze ans et que l'été brûle les corps.

Mais Pasolini sait déjà qu'il n'aimera que les garçons, et ceux justement que l'hétérosexualité reprend. Pasolini sait aussi qu'il est jeune et qu'il peut user encore de l'ambiguïté de son âge. Ses partenaires peuvent faire semblant de croire que, comme eux, il expulse une sensualité que la maturité orientera vers la femme.

La femme, pour Pier Paolo, est pourtant proche. Son regard dérange Pasolini dans l'état d'innocence où il se réfugie. Il y a d'abord la mère avec qui Pier Paolo vit, repliés tous les deux, dans une ferme de Viluta (c'est le temps de la guerre, une atmosphère de liberté liée à la fragilité du présent qui n'est pas sans favoriser les " amours " de Pasolini). Cette mère qu'il aime et vénère, Pasolini la préservera toute sa vie. Il y a surtout Dina, qui joue du violon, aime Pier Paolo, devient la confidente de ses turpitudes et de ses souffrances, faute de devenir son amante ! Ce paradis est fissuré parce que s'établit un partage. D'un côté la magnificence de la campagne frioule, ses coutumes apaisantes, son soleil, sa transparence, la campagne comme le réservoir fastueux et pur d'une jeunesse impétueuse, à la fois nimbée d'enfance et puissamment curieuse du sexe ; d'un autre, Pier Paolo qui "sait", qui d'une certaine manière triche pour satisfaire un désir exclusif, Pasolini qui connaît les limites et les pièges de ses paradis. Il y a Pasolini qui regarde ces champs dorés où se cachent ses joies, qui se sert de sa "différence" pour conquérir ses amants mais souffre de ne pas recevoir la joyeuse sensualité de l'adolescence dans le même éclat désinvolte où elle se donne.

Ainsi parlait Nisuiti...

Nisuiti est une chance parce que, plus sensible, plus intelligent, amoureux du "vrai" Pasolini, il permet d'exprimer la tragédie de l'amour. En mêlant le remords à la jouissance, les liens qui entraînent Pier Paolo et Nisuiti vers la passion ouvrent des perspectives qui, bien que douloureuses, sont les germes d'une future désillusion.

Nisuiti est au cœur du souvenir, dans un flamboiement de l'extase amoureuse qui donne à Actes impurs les dimensions d'un très grand roman.

L'amour de Pasolini pour Nisuiti définit le propos du livre, car n'y a-t-il rien de plus désespéré, et en même temps de plus indispensable à la création, que l'évidence de la précarité, quand deux êtres s'aiment au plus pur de l'absolu et se cognent trivialement à l'exutoire dérisoire de la jouissance ?

Ce que fut Nisiuti, ce soir-là, au milieu des siens, ce fut pour moi quelque chose d'indicible. Il se taisait, dans l'animation générale, dans cet échange sentimental que l'heure tardive rendait si agréable et émouvant, mais son regard, son corps, sa présence étaient d'une intensité qui dépassait toutes les voix.

Il était assis sur un petit siège de bois, prés de sa mère, tout droit, tendu, dirigé vers moi, en me mangeant presque du regard. Ses yeux – que la sympathie rendait d'une limpidité délicieuse – se fixaient avec ardeur sur moi, comme le signe d'une offrande, d'un don – que le garçon considérait de toute façon comme indignes de moi : et c'était de cet extraordinaire sentiment de défiance envers soi-même que se reflétait tièdement dans ce regard une lumière si intérieure qui se répandait à l'insu du garçon, comme détachée de lui. La chaleur de l'étable lui enflammait la peau du visage et adoucissait sa touffe brune, qui relevée en l'air, sur son front, donnait à son expression une simplicité de garçon pur et honnête, sans caprices qui ne fussent ceux, très doux, de sa nature affectueuse.

Il ne parvenait pas à détacher son regard de moi, qui bavardais avec sa famille : et bien qu'il ne prît pas part à la conversation, il comprenait qu'il était uni à moi par quelque chose de particulier, une attention, une curiosité, presque une complicité que les autres ne remarquaient même pas. Bien que la pensée n'osât même pas l'effleurer, il sentait qu'au milieu de ses frères, de ses cousins et des autres garçons de Viluta, j'avais pour lui un regard chargé de protection et de sympathie.

Et il y répondait, en s'offrant avec toute la tendresse de ses yeux. À présent, son expression était chargée du don qu'il faisait de lui-même. Même en novembre, en décembre, durant les premières semaines de notre rencontre, je l'avais vu là, sur cette banquette, parmi les siens, dans la tiédeur de l'étable, avec ses yeux ouverts qui se fixaient, resplendissants et légers, sur moi : mais alors, tout était flou, ce n'était que la sympathie incertaine d'un adolescent, et il n'y avait en moi que la crainte, inconsciente, de m'y abandonner.

Non pas que maintenant, au fond, les choses eussent beaucoup changé : nous nous connaissions, nous nous parlions et nous avions confiance, voilà tout. Il n'y avait pas eu en moi la moindre allusion qui fit comprendre à Nisiuti la naissance de mon amour, contre lequel moi-même, d'ailleurs, par paresse je me protégeais. Mais combien plus s'était exprimé Nisiuti, maintenant, dans ce regard.

Il semblait, bien plus que moi, prévoir notre avenir, ce qui devait se produire entre nous, deux années entières d'amitié, où il ne devait pas y avoir un seul jour où nous ne nous fussions vus et embrassés. Parce que, peut-être plus encore qu'un amour, ce fut une amitié, et plus qu'une amitié, une passion. Nisiuti était parfait, devant moi, avec son odeur de foin et de lait, sa carnation rose et intense, à présent un peu noircie par les premiers rayons du soleil printanier, ses pupilles brillantes et pures.

Tout était contenu en lui, tout ce qui est nécessaire à l'amour. Et rien de fermé, d'inexprimé, d'assombri : son mystère resplendissait avec clarté comme son regard. (pp.109-111)

■ Actes impurs suivi de Amado mio, Pier Paolo Pasolini, Traduit de l'italien par René de Ceccatty, éditions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070301087


Du même auteur : Descriptions de descriptions - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi


Lire encore : Pier Paolo Pasolini, une biographie de Nico Naldini

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Mœurs des Habitants de l'Amérique Septentrionale, 1780

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans les Pays qui tirent vers le Sud, ils ne gardent aucune mesure dans le commerce des femmes, qui sont aussi d'une lascivité sans bornes. De-là vient la corruption des mœurs, qui s'est répandue même parmi les Nations Septentrionales.

On sait par le témoignage des Missionnaires, que les Iroquois étaient assez chastes, avant qu'ils fussent en liaison avec les Illinois & d'autres Peuples voisins de la Louisiane ; mais, en les fréquentant, ils ont appris à les imiter.

La mollesse & la lubricité vont à l'excès dans ces cantons méridionaux. On y voit des hommes, qui ne rougissent point d'être habituellement vêtus en femmes, & de s'assujettir à toutes les occupations de ce sexe ; usage venu, dit-on d'un principe de Religion, mais qui a vraisemblablement sa naissance dans la dépravation du cœur.

Ces efféminés ne se marient point, & s'abandonnent aux plus infâmes passions. On ajoute néanmoins que, dans leurs Nations mêmes, ils sont souverainement méprisés.

D'un autre côté, les femmes ; quoique d'une complexion forte, sont peu fécondes. Outre plusieurs raisons, telles que l'usage de nourrir les enfants de leur lait jusqu'à l'âge de six ou sept ans, de ne point habiter avec leurs maris dans cet intervalle & de n'en être pas moins ardentes au travail, on attribue surtout leur stérilité à l'infâme coutume qui permet aux filles de se prostituer avant leur mariage.

in Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages par M. De La Harpe, [Livre IX – Caractère, Usages, Religion & Mœurs des Habitants de l'Amérique Septentrionale], 1780, édition avec approbation et privilège du Roi.


Lire aussi : Indiens Berdaches : les folles du Nouveau Monde


L'orthographe de cet extrait a été modernisée pour une lecture plus facile.

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Un mois à la campagne, un film de Pat O'Connor (1988)

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux ans après la Grande Guerre, en 1920, deux anciens soldats lient connaissance dans un village anglais où l'un doit restaurer une fresque et l'autre retrouver des ossements d'un ancêtre de la famille Hebron. Le second avait souffert dans l'armée d'être homosexuel.

Birkin et Moon sont deux hommes qui vivent dans la belle nature du Yorkshire. Ils ont connu les horreurs de la guerre de 14.

Birkin (Colin Firth, vu dans Another Country) rénove une fresque médiévale dans l'église et vit dans un clocher. Il est attiré par une jeune villageoise (Natasha Richardson), mais... n'est pas indifférent non plus au charme de Moon (Kenneth Branagh) qui recherche des ossements d'un ancêtre illustre.

Moon a de nettes tendances homosexuelles. Le vécu atroce de la guerre qu'il a partagé avec Birkin rapproche les deux hommes. Leurs travaux les aident à oublier les marques de la guerre et leurs difficultés personnelles.

Le non-dit de ce film rejoint un charme tchékhovien. L'indicible y est présent sous forme de ce trio qui vit un secret, plus sensible pour le spectateur que de tapageurs aveux.

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