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Prêchi-prêcha, un film de Glenn Jordan (1987)

Publié le par Jean-Yves Alt

… ou l'amitié ambiguë de deux religieux

Le père Farley (Jack Lemmon), la cinquantaine, officie depuis des années dans sa paroisse où il apparaît comme une « star ». La mécanique des sermons, il connaît. De même que les incidents diplomatiques au sein du diocèse. La routine.

Un petit coup de rouge de temps à autre lui permet de pimenter ce train-train et sa solitude.

Jusqu'au jour où un jeune séminariste (Zeljko Ivanek) – personnalité rebelle et autrefois porté sur les garçons – entre dans sa vie et fouette son engourdissement. Car ce futur prêtre remet en question le confort moral de son tuteur et multiplie les questions embarrassantes.

Les rapports de force entre ces deux hommes se transforment peu à peu en actes d'amour. Cette progression dramatique chez les religieux tracassés plus ou moins par l'homosexualité est très émouvante : longs dialogues entre deux admirables acteurs et superbement adaptés pour l'écran.

Dommage que le titre ridicule « Prêchi-prêcha » masque cette magnifique amitié sensuelle…

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Edouard II, Christopher Marlowe

Publié le par Jean-Yves Alt

Christopher Marlowe est né à Canterbury d'un père cordonnier, en 1564, la même année que Shakespeare. A l'image de son temps, une époque dont la vision du monde change radicalement, Marlowe, à travers ses pièces et à travers le peu que l'on sait d'une vie trop brève (il meurt à vingt-neuf ans), Marlowe, donc, apparaît comme un génie fulgurant, un érudit débauché, homosexuel et athée.

Christopher, avec sa personnalité tourmentée, est buveur, homme de taverne comme le chante Aragon, mais aussi intrigant de la cour d'Elisabeth, et bien plus homme de toutes les passions, des livres et de la chair...

Il est cet homme du XVIe siècle qui ne craint plus le bûcher de l'Eglise, qui sait que la Terre tourne autour du Soleil, qui aspire, au-delà de toutes les contradictions, à la Connaissance, dont l'école est le plaisir, perversion et amour de la beauté à la fois.

Seulement, Marlowe a trop conscience, et de la force des Grands, et de la roue de la Fortune, pour ne pas être un révolté, en marge, au-delà même de son cynisme.

Edouard II n'est pas une pièce sur l'homosexualité. Une telle notion, à supposer qu'elle ait un sens aujourd'hui, n'en a aucun par rapport aux valeurs de l'époque élisabéthaine.

Ce qui est vrai, c'est qu'Edouard, roi d'Angleterre entre 1307 et 1327, a aimé Gaveston, roturier, étranger, et efféminé.

La pièce ne raconte pas seulement le drame de cette passion homosexuelle impossible, entre Edouard et Gaveston, mais aussi les conflits qu'elle a déchaînés entre les autres personnages. Par exemple, Isabelle, la Reine, qui ne trouvant plus de répondant chez Edouard, se reporte sur Mortimer, et l'amène à accepter la mort de son époux.

Les barons s'opposent à cette passion entre les deux hommes et Mortimer en tête qui déclare : «Ce ne sont pas ses mœurs légères qui me peinent.» [acte I, scène 4] Alors quoi ?

L'état de mignon du roi est une donnée brute, brutale de l'intrigue. Il semble qu'on n'y puisse rien reconnaître du "sexe" ni de la "nature" au sens où notre époque croit les comprendre.

Les barons sont outrés mais non choqués, parce qu'il y va de l'honneur et de l'argent. La question de l'homosexualité est sans aucun doute secondaire. Ce n'est pas à cause d'elle que le roi est sanctionné mais parce que sa passion l'amène à délaisser ses responsabilités. Peu importe qu'il couche avec Gaveston, la chose était d'ailleurs assez traditionnelle, mais ce que les barons n'acceptent pas c'est qu'on les spolie et qu'on les déshonore en distribuant les plus hauts titres du royaume à un parvenu.

Edouard II apparaît alors comme l'état d'une passion, comprise aujourd'hui dans ses moments de fulgurance, d'une violence inouïe, qui pervertit allègrement les symboles (ceux de l'armée, de la noblesse, de la religion, de la virilité...) et les rouages du Pouvoir.

Tous les personnages sont entraînés par l'amour fou d'Edouard pour Gaveston. Isabelle, la reine qui, déchirée dans son désir contrarié d'un roi qui la rejette, s'écrie : «Je ne veux pas d’autres bijoux autour de mon cou que ces bras, Majesté.» [acte I, scène 4], puis cède aux plans de Mortimer bien vite, quant à lui, séduit par le Pouvoir qui est goût du sang.

Comment ne pas être séduit et troublé par la tragédie d'un roi blessé qui aima jusqu'à la mort son mignon, la catin grecque [acte II, scène 5] des barons ?

■ Edouard II, Christopher Marlowe, Editions Gallimard, Collection Le Manteau d'Arlequin, 1996, ISBN : 2070746453


Lire un extrait de cette pièce sur ce blog


Lire la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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L'enfance d'un chef, Jean-Paul Sartre (1939)

Publié le par Jean-Yves Alt

Dans la nouvelle L'enfance d'un chef (1939), Jean-Paul Sartre met en scène Lucien Fleurier qui refuse sa part d'homosexualité en se réfugiant dans l'ordre fascisant.

Lucien Fleurier n'est sans doute pas un homosexuel. Il a une tentation mais il est essentiellement un hétérosexuel, quoi qu'il ait des tendances homosexuelles.

Le cas de ce personnage indique que ce qu'il a refusé c'est le désordre. Il sent l'homosexuel non pas comme l'ordre mais comme le désordre.

« Je suis un pédéraste (1), se dit-il. Et il s'effondra.

— Lève-toi, Lucien, cria sa mère à travers la porte, tu vas au lycée ce matin.

— Oui, maman, répondit Lucien avec docilité. [...]

C'était marrant – Lucien sourit avec amertume – on pouvait pendant des journées entières se demander : suis-je intelligent, est-ce que je me gobe, on n'arrivait jamais à décider. Et à côté de ça il y avait des étiquettes qui s'accrochaient à vous un beau matin et il fallait les porter toute sa vie : par exemple, Lucien était grand et blond, il ressemblait à son père, il était fils unique et, depuis hier, il était pédéraste. On dirait de lui : "Fleurier, vous savez bien, ce grand blond qui aime les hommes ?" Et les gens répondraient : "Ah! oui. La grande tantouze ? Très bien, je sais qui c'est." »

■ in la nouvelle L'enfance d'un chef, [Recueil Le Mur], éditions Gallimard/Folio, 1984 (réédition), ISBN : 2070368785, pp. 209-210

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Petit Papa pourri, Joseph Hansen

Publié le par Jean-Yves Alt

Pourquoi – suite à la disparition de sa fille, réelle ou non – Charles Westover, avocat rayé du barreau, désespérément à court d'argent, a-t-il fait valoir ses droits à l'assurance ? Telle est la première question, que Dave Brandstetter, inspecteur des Assurances Banner, se pose au début de ce roman riche en rebondissements.

L'inspecteur n'est pas au bout de ses surprises car soudainement Charles Westover disparaît sans raison apparente.

Sa fille adolescente Serenity, qui avait quitté le foyer parental quelques temps auparavant, a-t-elle été tuée par Azrael, gourou dément d'une secte sexuelle ? Son cœur a-t-il été mangé comme celui d'autres victimes ?

Pourquoi Anna Westover, épouse de Charles, a-t-elle décidé de se séparer de son mari ? Est-ce bien pour les raisons que tout le monde avance, à savoir les pratiques de subordination de témoins que son mari pratiquait pour défendre ses clients de la pègre ?

Pourquoi Lyle Westover, frère cadet de Serenity, conserve-t-il une affection pour Don Gaillard, un ami d'enfance de son père ? Que s'est-il passé pour que du jour au lendemain, Don Gaillard ne soit plus le bienvenu dans la maison familiale de son ami ?

Il faudra toute la perspicacité de Dave, accompagné de son amant Cecil, un jeune homme noir dont il est fortement épris, pour apporter des réponses à toutes ces questions. Les deux amants passeront d'ailleurs, à plusieurs reprises, près de la mort.

Dave Brandstetter découvrira qu'entre Charles, le père de famille, et Don Gaillard, son plus proche ami, les relations étaient bien plus proches que chacun se l'imaginait.

Le lecteur de ce roman peut reprendre, entre chaque épisode dramatique, son souffle grâce aux relations affectives richement décrites entre Dave et Cecil. Sans oublier l'humour de l'auteur, Joseph Hansen, comme dans cette scène où Miles Edwards, le fiancé d'Amanda (neuvième épouse de feu Brandstetter père), drague Dave… qui résistera à la tentation :

« — Enfin, dit une voix. Je [il s'agit de Miles Edwards] croyais que vous [Dave Brandstetter] n'arriveriez jamais.

Un bras nu le [Dave Brandstetter] cloua sur place, puis une jambe nue. Un corps nu se pressa contre lui, une bouche couvrit la sienne, une bouche barbue. Il libéra sa tête, dégagea un bras, tâtonna dans le froid, chercha la lampe de chevet, et la manqua. Il essaya de se lever mais les bras le maintenaient. L'inconnu riait. La main de Dave heurta la lampe et il alluma. Miles Edwards s'assit dans le lit, en relevant des cheveux tombés sur ses yeux et en riant. […]

Dave était debout et enfilait vivement son pantalon de velours.

— Foutez-moi le camp de ce lit et rhabillez-vous !

— Vous plaisantez.

Edwards rejeta draps et couvertures. Il s'assit en tailleur. Il était plus beau que dans son adolescence, quand les photos avaient été prises. Encore très mince mais mieux charpenté, plus dur. Il tendit ses mains ouvertes.

— Vous ne voulez pas de ça ?

— Que j'en veuille ou non, là n'est pas la question. Vous allez épouser Amanda, bon Dieu ! Et si vous vous fichez d'elle, pas moi. Comment avez-vous pu imaginer que je lui ferais ça ?

— Qu'est-ce qu'Amanda vient faire là-dedans ?

Amanda et moi, ça va très bien, merci. Ça, c'est une chose à part. Bon Dieu, vous êtes assez vieux pour savoir ça.

— Ce n'est pas une question d'âge mais de cynisme. Manifestement. Mais même si je « savais ça », je ne crois pas qu'Amanda le sache. Et je ne veux pas qu'elle l'apprenne. Ni par vous ni par moi.

— Elle n'en saurait rien. A quoi bon ? Allez, venez...

Edwards se mit à genoux. Railleur mais inquiet. Vous n'allez pas le lui dire ? Pour quoi faire, bon Dieu ?

Dave lui tourna le dos, trouva des cigarettes sur la table de chevet, en alluma une.

Il n'y aura rien à dire, déclara-t-il, accoudé à la balustrade de la loggia et regardant dans le noir. Nous allons oublier ça. Et vous allez discrètement disparaître de sa vie, en faisant de votre mieux pour ne pas même laisser un soupçon de regret.

— Pourquoi ? Parce que je suis à voile et à vapeur ? Qu'est-ce que vous voulez que je fasse, que je change ce que je suis ? Vous pouvez, vous ? Le lit grinça. Dave sentit le plancher de la loggia vibrer sous ses pieds. Edwards l'enlaça encore, se colla contre son dos.

— Venez, supplia-t-il. Vous le voulez, vous le savez bien. Je mourais d'envie de vous. Je pensais que si vous regardiez ces photos...

Dave le repoussa. » (pp.154-155)

■ Petit Papa pourri, Joseph Hansen, Editions Gallimard/Série Noire, 1983, ISBN : 2070489124


Du même auteur : Les mouettes volent bas - Le garçon enterré ce matin - Un pied dans la tombe - Par qui la mort arrive - Pente douce


Lire aussi sur ce blog :

Joseph Hansen et son détective homosexuel, Dave Brandstetter

Hommage à Joseph Hansen et chroniques brèves des romans : Le poids du monde - En haut des marches - Les ravages de la nuit

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Rimbaud, par Enid Starkie

Publié le par Jean-Yves Alt

Enid Starkie, perspicace auteure anglaise, a su donner le portrait le plus complet et le plus fin d'un poète, enfant têtu aux grands yeux bleus, ébouriffé, sauvage, vagabond rêveur d'infini, devenu monument des lettres françaises. 

Décédée en 1970, Enid Starkie n'aura pas eu le bonheur de voir l'œuvre de sa vie rendue accessible à son public naturel.

Arthur Rimbaud, donc, le poète ayant changé l'art d'écrire et le seul écrivain français devenu figure de mythe, de légende, objet d'amour : depuis longtemps déjà l'histoire et la critique se sont emparés de lui pour connaître les dessous de ses charmes de ses enchantements.

Il faut dire que ce qu'on sait de lui, avant même de l'avoir vu vraiment, a de quoi chatouiller la curiosité : l'écolier ultra-brillant, l'adolescent rebelle et génie créateur, l'homme errant au bout du monde après avoir coupé les ponts. Une image fascinante pour tous, mêlant au plus haut degré l'intelligence, l'invention et la liberté. Et peu importe finalement que cette image soit mille fois plus pauvre que la vraie, celle tenue dans le texte même, celle d'un être inconnaissable, indicible, échappé.

Avec Enid Starkie, on ne connaît pas mieux l'œuvre, qui contient elle seule tous ses trésors, mais on en sait suffisamment sur l'homme pour ne pas trop délirer dans la fiction.

L'essai d'Enid Starkie est à la fois intelligent, lucide, sensible, vivant à la manière d'un roman et proposant une vision globale du sujet. Là où d'autres imposent un point de vue particulier pour comprendre la totalité, ou bien s'attachent longuement à un détail, Enid Starkie survole librement la matière des événements et des idées, leur chronologie et leur évolution. Enid Starkie dit avec simplicité l'essentiel, d'un bout à l'autre, sans pathos, presque froidement, usant de l'autorité d'un détective sûr des conclusions de son enquête.

Biographie classique et réussie parce que Starkie a su restituer la profonde cohérence d'une vie mouvementée, apparemment secouée de heurts et de ruptures : de l'écolier modèle raflant tous les prix, expert en vers latins, au voyou fugueur effrayant sa mère et les bourgeois de Charleville, du voyou au voyant s'essayant au « dérèglement raisonné de tous les sens » pour devenir « l'égal de Dieu », du voyant au voyageur inlassable explorant les déserts les moins accueillants, le parcours si simplement décrit devient inéluctable, parfaitement logique au regard d'une même inoxydable détermination, d'une ambition constante d'aller toujours plus loin, en soi ou hors de soi, pour découvrir et tout connaître.

Biographie exemplaire lorsqu'elle décrit, avec une finesse d'analyse qui vaut tous les témoignages, ce jeune garçon de 16 ans intraitable et insupportable lâché sur la scène littéraire parisienne juste après la Commune. Sa saleté, sa grossièreté, sa cruauté même, qui le font détester de tous. Sauf d'un, Verlaine. La liaison Rimbaud-Verlaine est certainement, avec la description de la démarche spirituelle, l'un des points forts du livre. Verlaine plus faible, plus inconstant qu'un enfant et pourtant père de famille, amoureux ou dominé, d'un enfant tyrannique. Dominé immédiatement après l'avoir initié à l'amour. Rimbaud, lui, séduit d'abord par les promesses d'une relation féconde, harmonieuse, mais rapidement déçu et tentant vainement de transmuer la liaison en expérience spirituelle de la débauche, du « Mal ». Un échec qui précédera de peu celui de l'expérience poétique, la rupture finale avec la littérature qu'Enid Starkie éclaircit définitivement avec un absolu bon sens.

Des points faibles ? Il y en a aussi (les commentaires de texte, la partie africaine) et des imprudences, des omissions, qu'Alain Borer corrige le plus souvent dans un appareil de notes conséquent (mais mal organisé en fin de volume). Rien ne prouve, par exemple, l'agression sexuelle dont Rimbaud aurait été victime à 16 ans dans une caserne de la Garde nationale (et certainement pas le poème Le cœur supplicié). Et chacun peut savoir aujourd'hui que jamais Rimbaud n'a été trafiquant d'esclaves.

L'essentiel demeure la vertu de Miss Starkie d'au moins ne pas décourager la lecture de Rimbaud, en le rendant impénétrable. Le texte même du poète n'est pas altéré par cette entreprise. Ce qui, en soi, est un exploit.

■ Rimbaud, par Enid Starkie, Traduit et annoté par Alain Borer, Editions Flammarion, 1993, ISBN : 2082118029

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