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Le partage des os, Reginald Hill

Publié le par Jean-Yves Alt

« Le partage des os » présente un superbe suspense au climat pesant dont la construction et la mise en scène relèvent de la tragédie classique.

Deux intrigues s'entrecroisent : un suicide annoncé par une succession de lettres anonymes au super-intendant Dalziel, et une série de décès et de disparitions aux circonstances confuses et controversées.

Le récit ne se refuse pas à l'humour quand Dalziel fait « planer des nuages de soupçons du côté de chez Swain », nom d'un des suspects.

De même, lorsque Dalziel s'interroge sur « deux pédés en train de monter le même bateau ». Wield, le flic homo, s'insurge. Dalziel l'a jadis protégé d'une sordide enquête interne, mais il remet cependant son supérieur à sa place : « Non, chef, je ne crois pas qu'ils soient gays. Encore qu'ils ne soient pas toujours faciles à reconnaître, n'est-ce pas ? »

L'humour tourne parfois à l'ironie douloureuse. Wield est ainsi passé à tabac sur un lieu de drague où il ne se rendait que pour les besoins de son enquête. Le cri de haine d'un des agresseurs rend compte de l'homophobie : « Sale pédé de merde, qui refile le sida aux gens normaux ! »

Reginald Hill sait raconter une histoire sans oublier de montrer à ses lecteurs les ravages de l'ignorance et des préjugés.

■ Le partage des os, Reginald Hill, Éditions Le Masque, 1992, ISBN : 2702422284


Du même auteur : Un amour d'enfant

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Carol (Les eaux dérobées), Patricia Highsmith

Publié le par Jean-Yves Alt

Thérèse, vendeuse dans un grand magasin, rencontre Carol qui est belle, fascinante, fortunée. Elle va découvrir, auprès d'elle ce qu'aucun homme ne lui a jamais inspiré : l'amour. Une passion naît, contrariée par le mari de Carol, lequel n'hésite pas à utiliser leur petite fille comme un moyen de chantage.

C'est sous le nom de Claire Morgan que Patricia Highsmith publia ce roman en 1951. Elle venait d'être révélée, sous son vrai nom, par « L'inconnu du Nord-Express », un énorme succès grâce à Hitchcock qui l'adapta au cinéma.

Il n'était pas question pour son éditeur d'accepter son second manuscrit qui, sans détours ni travestissements, racontait un amour de lesbiennes, un roman « positif » avec happy-end !

Elle le publia donc ailleurs sous un pseudonyme.

Le livre fut connu lentement grâce à sa diffusion en poche. Elle reçut des milliers de lettres pendant des années.

Un roman lesbien remarquablement écrit dont l'intrigue, qui n'échappe pas à l'angoisse policière chère à Patricia Highsmith, est aussi un chant à la gloire de la femme libre, consciente de son destin et capable des héroïsmes jusque-là masculins.

■ Carol (Les eaux dérobées), Patricia Highsmith, Éditions Calmann-Lévy, 1990, ISBN : 2702118968


Du même auteur : Sur les pas de Ripley - Catastrophes

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Le poisson de jade et l'épingle au phénix (contes chinois du XVIIe)

Publié le par Jean-Yves Alt

Si vous faites partie de ceux qui craquent pour l'érotisme au parfum oriental, vous fondrez en lisant ce recueil de douze contes chinois.

Bien que datant du XVIIe siècle, ces nouvelles érotiques n'ont pas vieilli : sexualité de groupe, échangisme, maris trompés, homosexualité Bel ami, tendre épouse »), il y en a pour tous les goûts, des soft aux hard.

« Eh quoi ! Il existait donc bien dans toute la préfecture de Xinghua un garçon d'une beauté vraiment exceptionnelle ! Ces années d'attente n'auront donc pas été vaines ! Tout à l'heure, en lui donnant la main, j'ai bien vu son sourire : il ne me repoussait pas. Oh ! Je crois que nous allons bien nous entendre ! Seulement, il ne suffit pas de se rencontrer une fois de temps en temps : nous ne serions que des amis et non un véritable couple. Il faut absolument que je l'épouse et qu'il prenne la succession de ma femme légitime, pour que nous soyons à jamais l'un à l'autre ! D'ailleurs il est fort à craindre que d'autres ne convoitent ce rare joyau, et même si nous devenons amants, je ne peux l'empêcher de frayer avec des tiers. Non, il faut absolument qu'il me soit fidèle jusqu'à la mort : c'est là mon plus cher désir ! Si par chance il est de condition modeste, si sa famille manque du nécessaire, je n'aurai qu'à appuyer ma requête par de riches présents en or et en soieries ; mais s'il est au contraire l'héritier d'une vieille famille lettrée, insoucieuse des biens matériels, cela sera hélas sans espoir ! » (« Bel ami, tendre épouse », page 318)

Issues de six recueils différents, ces histoires dont les auteurs sont souvent restés anonymes, ont été écrites en langue vulgaire.

Et si l'écriture est parfois crue, le romantisme ne cède pas sa place pour autant. Une belle paire de fesses peut carrément être comparée à une fleur de lotus…

Fidèle à la tradition chinoise du XVIIe siècle, chaque conte débute par une petite introduction, précédée d'un court poème. Et se termine par un commentaire qu'on pourrait comparer aux morales des fables.

■ Le poisson de jade et l'épingle au phénix, Traduction de Rainier Lanselle, éditions Gallimard/Connaissance de l'Orient, 1991, ISBN : 2070722600


Lire les premières pages du conte « Bel ami, tendre épouse »

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Eisenstein, Dominique Fernandez

Publié le par Jean-Yves Alt

J'ai quelque joie maligne, mais pas méchante, à voir ceux qu'on appelle grands hommes, être sublimés et détachés de leur bas-ventre, retomber gentiment parmi ceux qu'ils méprisaient. J'ai même une satisfaction païenne quand ces grands hommes se posaient comme détenteurs d'une vérité universelle au nom de la Raison historique.

Ils étaient les porte-paroles du prolétariat en marche, et on les découvre impuissants sexuels, homosexuels refoulés et fixés à leur mère. Ils parlaient au nom de tous, mais on retrouve une singularité ; ils étendaient la bannière de la théorie, de l'Idée, mais la hampe tenait au bas de leur ventre. C'est leur rendre justice en vérité que leur faire récupérer, dans l'au-delà d'une gloire mystifiante, leur humanité bien incarnée. Ainsi le grand et sublime Eisenstein.

Il faut louer Dominique Fernandez, d'avoir mis les pieds dans le plat : son travail sort de l'hagiographie communiste, du savant traité d'art cinématographique, ou de l'étude mystifiante d'une œuvre prise sans aucune référence à l'être désirant qui l'a produite. Bien sûr, Fernandez ne tombe jamais dans la sottise étouffante des secrets de l'histoire, où l'on apprend entre deux bâillements le nombre d'amants de Pauline Bonaparte, etc.

Avec cet essai, la vie et l'œuvre du cinéaste se trouvent soumises à une lecture psychanalytique. Auparavant, jamais on ne sortait de l'analyse d'inspiration marxiste ou formaliste.

Eisenstein avait des fantasmes angoissants concernant les images féminines, il méprisait un père démissionnaire et rejetait une mère phallique ; il avait une attirance homosexuelle pour Gricha Alexandrov et Tcherkassov ; il se rendit à l'Institut de Sexologie de Magnus Hirschfeld, hanté par l'idée d'impuissance : il disait alors : « Mes observations m'amènent à conclure qu'à tous égards l'homosexualité est une régression. »

Le fameux personnage d'Ivan le Terrible peut s'interpréter comme un homme en lutte contre une homosexualité latente. On ne peut nier que la problématique homosexuelle soit nécessaire pour rendre compte de la scène du carnaval où Fedor Basmanov se travestit avec le masque de la tzarine morte Anastasie.

Sondant la biographie de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein dont l'enfance est dominée par la forclusion du nom du père, scrutant la thématique et la symbolique de son œuvre, gigantesque métaphore sexuelle, Dominique Fernandez voit, dans l'homosexualité latente du cinéaste, la clé de son œuvre. Travail passionnant que cette psychanalyse qui sort des sentiers rebattus de l'analyse technique ou formelle aseptisées ou sentant la fade odeur de sainteté révolutionnaire.

Brusquement tout ce cinéma social, politique, militant explose de métaphores sexuelles sous le troisième œil, goguenard, de Fernandez.

Page 94, l'auteur écrit : « Il filme la lente, pénible poussée de l'eau à l'intérieur du tuyau de toile, le progressif gonflement du tuyau, puis l'explosion soudaine du jet... cheminement obscur du liquide séminal. » Ce plan du film La grève, comme tant d'autres, montre le travail inconscient du désir refoulé qui ressort sous forme de symptômes ou de signifiés artistiques.

Impossible de résumer cet ouvrage où des questions théoriques sont aussi débattues, comme le statut de la psychobiographie ou le problème de la sublimation. L'auteur a bien raison de dénoncer la supercherie, toute idéologique, que l'idée de sublimation peut véhiculer, et dire que, chez Eisenstein, « la tentative de supprimer l'activité sexuelle en l'utilisant sous forme d'inspiration créatrice avait échoué ».

Le système répressif de l'U.R.S.S. condamnait l'homosexualité, mais aucun des spécialistes du cinéaste par la suite ne fit autre chose qu'étouffer le discours homosexuel latent du père d'Octobre. C'est pourquoi il faut être reconnaissant à Fernandez de ce dérangeant essai pour les bien-pensants.

■ Eisenstein, Dominique Fernandez, Éditions Grasset, 2004, ISBN : 2246027624


Du même auteur : L'amour - Signor Giovanni - Jérémie ! Jérémie ! - La gloire du paria - L’étoile rose - Eisenstein - L'école du Sud - Dans la main de l'ange - Porfirio et Constance - Porporino, les mystères de Naples

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Le disciple aimé, Abel Hermant (1895)

Publié le par Jean-Yves Alt

Une histoire d'amour entre deux garçons. Ce roman demeure essentiellement psychologique et d'une psychologie très émouvante quand elle fait vivre une amitié entre deux jeunes héros de l'esprit, Jean-Baptiste Merminod et George Moore.

Dans cet ouvrage, Abel Hermant ne craint pas d'exposer ses véritables sentiments, puisque déjà il parle à visage découvert d'une histoire d'amour entre deux garçons. Le plus âgé des deux, Jean-Baptiste, grand garçon maigre et phtisique de dix-sept ans tombe follement amoureux de son cadet George, le petit Georgie comme il l'appelle affectueusement.

Il est vrai que le jeune garçon dans la simplicité de sa beauté enfantine est charmant ; Jean-Baptiste est littéralement subjugué par lui, lors de leur première rencontre :

« Merminod vit alors le visage blond et rose, les cheveux – comme il tenait son chapeau à la main – les cheveux séparés par une raie sur le côté gauche, à l'anglaise, et sous les sourcils presque invisibles, les beaux yeux grands et clairs, à qui les longs cils incolores ne donnaient point de mystère ou de mélancolie, mais une vivacité pâle et douce. Il admira la distinction des traits, le beau front haut et large, le nez bien dessiné, et animé à l'extrémité d'un mouvement qui parfois le rendait presque aquilin ; surtout la bouche taillée en pleine chair, petite, aux lèvres fermes et fortes, l'ovale sans défaut du visage ; l'irréprochable proportion de toutes les parties ; la franchise de cette beauté d'enfant, qui était justement une beauté d'enfant, et ne devait son charme à aucun caractère de pensivité précoce ou de mollesse efféminée. » (pp. 10-11)

Jean-Baptiste est alors obsédé par l'image de son cadet qu'il chérit par-dessus tout et dont un simple bonjour lui bouleverse le cœur ; mais comme il se passe souvent dans ces cas-là, le désir de se rapprocher de l'enfant et de le posséder tout entier, lui aliène sa confiance et le dérobe à sa passion amoureuse. Séparé de George, Jean-Baptiste noie son chagrin dans des lettres au ton désespéré :

« Ce soir, en contemplant ta chère photographie, et en lui donnant, suivant mon habitude, un grand baiser, je me suis presque trouvé ingrat de n'avoir pas été plus affecté par ton départ.

Et deux jours plus tard : Mon George chéri, je pourrais presque commencer ma lettre, comme Goethe son Werther : Ô le meilleur de mes amis, qu'est-ce donc que le cœur de l'homme? Je t'ai quitté, toi que j'aime, toi dont j'étais inséparable! Je t'ai quitté, et j'éprouve du plaisir ! » (p. 44)

C'est la mort finalement qui le délivre de son tourment. Une mort qui le fait glisser dans l'oubli aux yeux de l'ami tant chéri. Le livre se clôt sur cette fermeture du regard, ce douloureux oubli : « Et il oublia sur la table la lettre de la mère, la lettre mouillée de larmes ; il oublia parmi les miettes de pain et les taches vineuses de la nappe l'agonie de son ami. » (p. 337)

Il y a dans cette vision de l'amour grec beaucoup de passion retenue, de piété exaltée et d'infinie tristesse. Comme si se disait là une souffrance qui n'avait pu s'exprimer nulle part ailleurs.

■ Le disciple aimé, Abel Hermant (1895), Éditions Paul Ollendorff, 1895

Ce roman d'Abel Hermant, "Le disciple aimé", est initialement paru en 1885 sous le titre "La mission de Jean-Baptiste Cruchod".


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Du même auteur : Le cycle de Lord Chelsea - Camille aux cheveux courts

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