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Ce à quoi je prétends : l'inédit par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves

« …j’écris sur la chemise de carton le mot de ce à quoi je prétends, ce n'est pas le mot Art, ce n'est pas le mot Succès, ce n'est pas le mot Amour, ce n'est pas le mot Révolution, c'est le mot Inédit, et je souris, parce que j'ai l'intuition que tous ici, nés en 1970, tous ici nous prétendons à ça, l'Inédit.


Je sors du cinéma avec Vincent […] Vincent me demande de lui parler […] Alors je lui parle de l'Inédit. Il m'écoute tandis que nous regagnons Le Braz, il ne m'interrompt pas, je choisis mes mots, j'avance dans la crainte, exprimer ma pensée est un défi périlleux, je bégaie, et Vincent m'aide, il me demande de préciser, il le demande avec bienveillance.

- Et, excuse-moi d'insister Christophe mais, quelle est la différence entre révolution et inédit ?


- Il me semble que dans le mot révolution, ce qui est visé, c'est avant tout le pouvoir non, qu'il s'agit de s'emparer d'un pouvoir, d'inverser des valeurs, de conformer la réalité à une idée qu'on en aurait, plus juste, ou plus logique, ou nouvelle tout simplement... Mon truc d'inédit n'a rien à voir avec le pouvoir. Pour te dire ça autrement, je ne prétends pas à prendre le pouvoir à la place de quelqu'un, et ce sentiment de ne pas vouloir le pouvoir, je t'assure, je le sens très partagé chez les gens de mon âge, le pouvoir n'est pas la cible... […]


- Ce n'est pas imaginaire... l'idée, c'est de créer une chose qui n'existait pas avant... Mais une chose concrète.


- Et pourquoi les gens de ta génération...


- Je ne sais pas si c'est une question de génération ou une question d'âge...


- Bon, disons les gens de ton âge, pourquoi voudraient-ils par-dessus tout créer un truc qui n'existait pas avant eux ?



Je m'arrête un instant, Vincent me regarde […] j'ai envie de répondre que c'est par désespoir, que prétendre à l'inédit est une manière absurde de ne rien faire, que précisément nous, savons depuis toujours, que rien ne peut advenir, que sans talent, sans révolte, et tant aimés, nous sommes promis secrètement par nos parents à faire moins bien qu'eux, sauf si, par miracle, nous nous réinventons, mais je sens que ces mots auraient une emphase qui n'est pas juste, alors je hausse les épaules […] »



Christophe Honoré, Le Livre pour enfants, Editions de L'Olivier, 26 août 2005, ISBN : 2879295033, pages 63-65

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Littérature jeunesse par Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves

« Dans un entretien pour un mensuel de littérature, j'avais déclaré des conneries auxquelles je croyais. J'avais dit, il y a deux sortes d'écrivains pour enfants, les parents d'élèves et les célibataires – je pensais les parents d'élèves et les narrateurs homosexuels.


J'avais divisé en deux la littérature pour enfants, l'une était projetée, écrite pour, bienveillante, l'autre était introspective, écrite sans, mauvaise. Je penchais pour la mauvaise bien sûr, je m'en croyais une des élites, reconnaissant secrètement que mes écrivains préférés faisaient partie de l'autre, la bonne.

J'avais dit aussi que le seul tabou en littérature jeunesse, c'était l'intime, parler de soi, qu'aucun parent au monde ne voulait que son gamin lise un adulte qui parlait de lui, qu'un livre pour enfants idéal c'était un livre de rédaction immaculée, sans écrivain derrière, une histoire de lapin. Heureusement les parents sont fainéants, ils ne prennent pas le temps de jeter un œil aux livres de leurs gamins, il leur suffit de s'enthousiasmer sur le nombre de livres lus.

J'avais dit que la littérature pour enfants exigeait une lutte de chaque instant, un militantisme, des combats, des trahisons, des martyrs et que je me sentais trop faible, vulnérable, sans assise, sans clan, que je voyais si peu de bons écrivains, et que ces écrivains étaient si peu reconnus pour de bonnes raisons, j'avais dit les lapins ont gagné.

Et tirant les conséquences, j'avais proclamé mes adieux à la littérature jeunesse, j'avais dit à trente ans j'arrête. Mais avant, j'écrirai un ultime livre, qui serait l'impossible de la littérature jeunesse, une autobiographie de mes dix ans. Durant des mois, je me suis agité, élaborant des plans, notant des idées, construisant et déconstruisant ce récit, une exaltation.



J'en voulais alors à Chris Donner d'avoir utilisé ce titre admirable que je jalousais. "Mon Dernier Livre pour enfants", je me disais : comment a-t-il pu résister à écrire le livre que ce titre ordonnait ? (Chris Donner. Christophe Donner. Laissez-moi apprécier un instant la gaieté de citer ici Christophe Donner.)

Puis je me suis mis à l'écrire, écriture interminable étalée sur quatre années, et cette confession transgressive, ce tour de force, ce monument annoncé est devenu ça, «Dix ans», épave minable de douze pages, à l'apparence d'un champ d'été maigre comme en hiver, fourrure avare, mitée, d'un animal presque mort, ou plutôt complètement mort et dans un tel état de décomposition qu'il n'est pas exagéré d'affirmer que c'est devenu une charogne.

Si je ne craignais pas d'être gênant envers vous, je m'autoriserais des pages pour décrire la tristesse que cette défaite bâtit en moi. Mais depuis ce matin, la douceur s'est substituée à la tristesse. Non, pas la douceur, la douceur est un scalpel, elle entaille, s'accompagne d'un désir d'autopsie, de fouille, décoller délicatement la peau des os, elle est un zoom infini, non là rien ne s'approche, ni ne menace, il s'agit de bonté.

Il m'aura donc fallu cinq ans puis une actrice, une déperdition, un collège japonais, «un dansons de là», le silence d'une attachée de presse enfin pour que j'ose relire ça, et que j'admette que j'appartiens à ça plus qu'au reste, que de tout ce que je possède, je ne peux considérer que ça comme véritablement à moi, que là je me tiens exactement, dans ces lignes avares, mitées et pleines, dans cet inachèvement. »


Christophe Honoré, Le Livre pour enfants, Editions de L'Olivier, 26 août 2005, ISBN : 2879295033, pages 48-51

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Prick Up Your Ears, un film de Stephen Frears (1987)

Publié le par Jean-Yves

Evocation de la vie du célèbre auteur dramatique anglais Joe Orton, assassiné le 9 août 1967 par son ami et amant Kenneth Halliwell, qui à son tour se donna la mort en avalant une forte dose de barbituriques. C'est en venant identifier les cadavres que l'agent littéraire Peggy Ramsay découvre le journal intime de Joe Orton...


Prick Up Your Ears s'ouvre sur l'issue fatale des amours de Joe Orton et de Kenneth. En commençant par la fin, en se débarrassant d'emblée de la mort, Stephen Frears peut ensuite éviter judicieusement une possible tentation de la tragédie permanente, qui aurait été en absolue contradiction avec la nature même du caractère de Joe.



Prick Up Your Ears apparaît, en réalité, plutôt comme la chronique dédramatisée d'un fait divers tragique dont la longue genèse a beaucoup plus les accents de la tragi-comédie. Avec raison, Stephen Frears n'a jamais surévalué l'intervention d'un inéluctable destin, même si peu à peu on s'aperçoit que ce couple terrible devait craquer un jour ou l'autre, car le succès de Joe renvoie inévitablement Kenneth à sa propre impuissance, interdit tout partage du succès, donc entame son désir de reconnaissance et hypothèque même jusqu'à son identité soudain rejetée dans l'ombre. A ce titre, le film pourrait être une moitié de tragédie : Kenneth seul ressent ce sentiment de tragique.


Cette dédramatisation du drame se traduit par un ton souvent très drôle, imprégné de la personnalité énergique, enjouée et jouisseuse de Joe. Tout ce qui est pour Joe occasion de jubiler est une souffrance pour son ami, sans qu'il en mesure d'ailleurs réellement la portée. Ces deux pôles de sensibilité ne cessent de se répondre tout au long du film, et trois scènes en particulier suffisent à illustrer cette situation insoluble :


- celle où Joe drague un homme qu'il suit jusque chez lui et à qui il impose la participation de Kenneth


- celle de la drague dans la pissotière où Kenneth, traîné là par Joe et emperruqué, est frustré de son plaisir d'une aventure furtive par l'arrivée intempestive des flics (notons au passage comment un lieu présenté souvent sous un aspect sordide peut changer de couleur quand Stephen Frears en fait le décor d'un épisode plus allègre)


- la scène enfin de l'évasion dans un Maroc présenté par Frears comme une gâterie de clichés homos, comme une parodie fantasmatique d'un lieu privilégié de la mythologie gaie



Dans les trois cas, ce qui est vécu par Joe avec spontanéité, optimisme et sens du plaisir provoque toujours chez Kenneth un sentiment de malaise, de frustration, voire de désespoir.


Après "My Beautiful Laundrette", qui s'attachait à montrer la construction d'un couple homosexuel dans un contexte hostile, "Prick Up Your Ears" renverse ici les données en montrant la destruction d'un couple séparé par trop d'incompatibilités fondamentales, dans un milieu pourtant, a priori plus libre, et moins en butte au tabou. Manière pour Stephen Frears de boucler, provisoirement, la boucle.


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L'après-mai des faunes : préface de Gilles Deleuze (3/4)

Publié le par Jean-Yves Alt

Personne ne peut y échapper, ni l’auteur du livre, ni l’éditeur, ni le préfacier, la vraie victime, bien qu'il n'y ait nul besoin de préface. C'est un gai livre. Il aurait pu s'appeler : Comment des doutes naquirent sur l'existence de l'homosexualité ou bien personne ne peut dire « Je suis homosexuel».

Signé Hocquenghem

Troisième volution. On croyait Hocquenghem en train de se fixer, de creuser sa place dans la marge. Mais qu'est-ce que c'est, cette marge ? Qu'est-ce que c'est, cette spécificité du désir homosexuel, et ces contr'énoncés d'homosexualité ? Un autre Hocquenghem, à un autre niveau de la spirale, dénonce d'homosexualité comme un mot. Nominalisme de l'homosexualité. Et vraiment il n'y a pas de pouvoir des mots, mais seulement des mots au service du pouvoir : le langage n'est pas information ou communication, mais prescription, ordonnance et commandement. Tu seras dans la marge. C'est le central qui fait le marginal. « Ce découpage abstrait du désir qui permet de régenter même ceux qui échappent, cette mise dans la loi de ce qui est hors la Loi. La catégorie en question, et le mot lui-même, sont une invention relativement récente. L'impérialisme croissant d'une société qui veut donner un statut social à tout l'inclassable a créé cette particularisation du déséquilibre... Découpant pour mieux régner, la pensée pseudo-scientifique de la psychiatrie a transformé l'intolérance barbare en intolérance civilisée. » Mais voilà ce qui se passe de bizarre : moins l'homosexulité est un état de chose, plus l'homosexualité est un mot, plus il faut la prendre au mot, assumer sa position comme spécifique, ses énoncés comme irréductibles, et faire comme si…

Par défi. Par presque-devoir. Par moment dialectiquement nécessaire. Par passage et par progrès. Nous ferons les folles puisque vous le voulez. Nous déborderons vos pièges. Nous vous prendrons au mot : « C'est en rendant la honte plus honteuse qu'on progresse. Nous revendiquons notre féminité, celle-là même que les femmes rejettent, en même temps que nous déclarons que ces rôles n'ont aucun sens... La forme concrète de cette lutte, on ne peut pas y échapper, c'est le passage par l'homosexualité. » Encore un masque, encore une traîtrise, Hocquenghem se retrouve hégélien - le moment nécessaire par lequel il faut passer - Hocquenghem se retrouve marxiste : le pédé comme prolétaire d'Éros (« c'est précisément parce qu'il vit en l'acceptant la situation la plus particulière que ce qu'il pense a valeur universelle »). Le lecteur s'étonne. Hommage à la dialectique, à l'École normale supérieure ? Homohégélianisme-marxisme ? Mais Hocquenghem est déjà ailleurs, à un autre endroit de sa spirale, et dit ce qu'il avait dans la tête ou dans le cœur, et qui ne se sépare pas d'une espèce d'évolution. Qui d'entre nous n'a pas à faire mourir Hegel et Marx en lui-même, et l'infâme dialectique ?

L’après-mai des faunes de Guy Hocquenghem, préface de Gilles Deleuze, Grasset, collection Enjeux, 1974, ISBN : 2246000807

Lire la partie 2/4 - Lire la suite

 

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Querelle de Brest, Jean Genet (1947)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le héros du livre, Georges Querelle a déjà tué plusieurs fois sans être inquiété. Matelot ("mataf" comme il le dit lui-même), il provoque par sa beauté virile le désir des hommes qu'il rencontre.

Le lieutenant Seblon, dont il est l'ordonnance, l'aime en secret. Le "Vengeur", son bateau, est à quai à Brest, "ville dure, solide". Il y rencontre Robert, son frère, qui est l'amant de Madame Lysiane, la patronne de "La Féria", bordel brestois célèbre à travers le monde. Il se donne à Norbert, le tenancier, à Mario, inspecteur de police, et se prend d'une amitié amoureuse pour Gil, un jeune meurtrier aux abois.

« Toute sa jeunesse il avait fréquenté les dockers et les marins de la marine marchande. Il était à son aise dans leur jeu. »

Pouvoir de sa sensualité qu'il sait mettre au profit de ses intérêts. Georges Querelle, violence et tendresse intimement liées, attire vers lui ces hommes que l'homosexualité horrifie. Au-delà des étiquettes que la société impose à la sexualité, il investit la pureté dans ses rapports avec ces hommes rudes mais fragiles, et jusque dans le meurtre, rituel artistique et cynique.

« Ce regard sévère parfois presque soupçonneux, de justicier même, que le pédéraste attarde sur un beau jeune homme qu'il rencontre, c'est une brève mais intense méditation sur sa propre solitude ».

Jeu qu'il assume avec nonchalance mais non sans gravité, le rapport sexuel (d'où tout sentiment est banni) est pour Georges Querelle le moyen de s'élever à une noblesse intime. Personnage solitaire comparable à l'ange de l'Apocalypse dont les pieds reposent sur la mer, il atteint à une beauté secrète, qui fait fi du jugement commun.

Avec lyrisme, Jean Genet développe, dans Querelle de Brest (publié pour la première fois en 1947), un thème majeur de son œuvre : la dialectique, sinon la poétique, du péché et de la grâce. Il le fait ici, dans cet univers viril des marins qui lui est familier - l'idée de meurtre évoque souvent l'idée de mer, de marins -, avec une force et un talent transfigurés par la beauté de son écriture.

■ Querelle de Brest, Jean Genet (1947), Gallimard, L'imaginaire, 1981, ISBN : 2070263290


Lire aussi sur ce blog : Querelle, un film de Rainer Werner Fassbinder (1978)


Du même auteur : Elle - Un chant d'amour, film de Jean Genet (1950)

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