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Le cœur supplicié d'Arthur Rimbaud

Publié le par Jean-Yves Alt

Mon triste cœur bave à la poupe...
Mon cœur couvert de caporal :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quolibets de la troupe
Qui lance un rire général,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur couvert de caporal !

Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !
A la vesprée ils font des fresques
Ithyphalliques et pioupiesques
O flots abracadabrantesques,
Prenez mon cœur, qu'il soit sauvé :
Ithyphalliques et pioupiesques
Leurs insultes l'ont dépravé !

Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?
Ce seront des refrains bachiques
Quand ils auront tari leurs chiques ;
J'aurai des sursauts stomachiques
Si mon cœur triste est ravalé :
Quand ils auront tari leurs chiques,
Comment agir, ô cœur volé ?

ARTHUR RIMBAUD

On a beaucoup glosé sur ce poème de Rimbaud «Le Cœur supplicié», en supposant qu’il reflétait la violence qu'il aurait subie à 16 ans.

Philippe Besson, dans son roman « Les jours fragiles » prend partie. L’allégresse d’une gentille beuverie entre camarades a tourné à l’agression sexuelle.

« Et tout à coup, ça a basculé… Ils étaient plusieurs et il était tout seul. Ils étaient excités et il ne les avait pas repoussés. Ils éprouvaient du désir et il était disponible. Ils ont pris sa croupe et ses 16 ans, dans l’ivresse. Ils ont pris sa virginité, dans un rire général. »

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1933 : Marinus Van der Lubbe et l'incendie du Reichtag

Publié le par Jean-Yves Alt

Marinus, qui vient de la mer. Tel était le prénom de van der Lubbe, ce jeune Hollandais accusé en 1933 d'avoir mis le feu au Reichstag, date essentielle aux historiens pour l'instauration du régime nazi.

« Etrange Marinus. Poupée ballottée entre des intérêts contradictoires qui le dépassent : provocateur nazi, disent les communistes, provocateur communiste, affirmèrent alors les nazis. Encore aujourd'hui (en 1979), le beau Marinus est la figure même du louche provocateur, qui a permis le démarrage de la chasse anticommuniste en Allemagne.

Or, van der Lubbe est homosexuel. Il est le lieu de toutes les contradictions d'une époque, qu'on le prenne comme un solitaire couvert d'insultes ou comme un gigolo vendu au diable.

Van der Lubbe à Berlin, lors de son procès

Avec van der Lubbe et sa tête de Radiguet rêveur, toutes les contradictions se nouent. Trop beau, ange prolétarien pour les anarchistes, balle folle des échanges entre communistes et nazis, van der Lubbe est un personnage ambigu, pris dans la surenchère entre démocraties, totalitarismes nazi et soviétique. Son geste fut d'abord celui d'un antiparlementaire radical. Il met le feu au parlement allemand (d'ailleurs déjà soumis corps et âme à Hitler) en faisant une mèche de ses propres vêtements imbibés d'essence. Etonnante symbolique du sacrifice, torche humaine dans la poudrière des totalitarismes en formation.

Accusé, sans preuves d'ailleurs, d'être à la solde des nazis, van der Lubbe n'a aucun droit sur son propre geste. Lui aussi, il subit la loi de l'échange entre les propagandes dont les homosexuels sont à l'époque victimes : agent du complot bolchevique dans la presse nazie, il est un trouble homosexuel, tenu par d'obscurs chantages, aux yeux des communistes et démocrates. Van der Lubbe est un provocateur «objectif», certainement pas volontaire, puisque la police nazie ne réussira jamais à lui tirer la moindre déclaration compromettant une force politique opposée. Il est resté l'archétype du «manipulé», de l'irresponsable historique, de celui qui ne maîtrise pas le sens de ses actes.

Héros négatif d'une Histoire où ne s'affrontent que les monstres d'acier des grands Etats d'avant- guerre, broyé par l'entrechoc du nazisme et du communisme, Lubbe est le signe du destin homosexuel du temps, victime incompréhensible, sans avocat, annonçant un massacre sans réparations. »

Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 134-135


Lire aussi :

Marinus Van der Lubbe : Carnets de route de l’incendiaire du Reichstag, Documents traduits du néerlandais par Hélène Papot, présentés et annotés par Yves Pagès et Charles Reeve, Editions Verticales, 2003, ISBN : 2843351731

Il y a 70 ans : Le Reichtag en flammes ou de la réhabilitation de Marinus Van Der Lubbe, militant révolutionnaire injustement calomnié.

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Le corps des anges, Mathieu Riboulet

Publié le par Jean-Yves Alt

Mathieu Riboulet vit dans le Limousin et tire de cette terre des romans très écrits, très exigeants. Des romans qui se méritent et d'où le lecteur ressort enrichi de mots, d'images, de sensations qui ont la vie longue dans sa mémoire.

Le corps des anges est la rencontre de deux êtres, par hasard. Deux hommes jeunes, Rémi et Gabriel.

- Le premier, Rémi, vit à la campagne. Fils de paysans, il est doué d’une « lenteur native obstinée » et inaccessible à l’affection de ses proches. Un peu bancal, un peu fruste, de ceux dont on faisait autrefois l'idiot du village. Il aime les oiseaux et rêve d'ailleurs. Il a l’habitude, avec sa mobylette, de se jeter furieusement dans les fossés, afin de se blesser.

- Le second, Gabriel, vient de Paris, ses parents sont morts, il est indépendant, connaît ses envies, les assouvit. Il porte un tatouage de serpent dans le dos et une cicatrice sur le ventre qu'il ne laisse jamais se refermer : il recherche le salut - la voix de ses parents disparus - dans cette automutilation.

Quand les deux se croisent, le drame éclate. De ceux qui alimentent la chronique des faits divers. Quand Rémi décharge le fusil paternel sur ses deux parents, le monde se déchire et les parents de Gabriel, morts accidentellement, "ressurgissent".

« — Qui est ce garçon étendu là avec du sang sur les mains ?

— Un qui n'a pas attendu que ses parents meurent pour être orphelin. Un garçon de pierre qui se jette sur les routes pour s'effriter, en vain, qui s'est mis un beau jour à m'attendre, moi que nul n'a jamais attendu, moi qui t'attendais tant que j'en suis parti. C'est un garçon perdu auquel je te confie.

Sans doute Anne-Marie (la mère de Gabriel, décédée dans un accident de voiture) avait-elle rêvé d'une autre destinée, mais, définitivement aphone, elle s'était vidée jusqu'à la dernière goutte, au ventre de son fils ne perlait plus qu'un peu de sueur. » (page 97)

Mathieu Riboulet dit les corps étendus, le sang, la déraison. Mais laisse à chacun la liberté de trouver son explication. Peut-être une histoire de désir longtemps contraint qui, au lieu d'éclater dans le plaisir, s'exprime dans la mort ? Un magnifique et étrange poème où se mêlent terre et sang.

■ Le corps des anges, Mathieu Riboulet, Editions Gallimard, 2005, ISBN : 2070774198


Du même auteur : Un sentiment océanique

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Les marques de l'amour

Publié le par Jean-Yves

« Confier sa nudité, avouer son corps ensommeillé dans la nuit, confier son nom et raconter son secret, telles sont les quatre marques de l’amour. »


Pascal Quignard.

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"L'homosexuel, une création si fragile" par Guy Hocquenghem (1/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Racontons la naissance du mot. Nous sommes en 1860. L'Allemagne est proche de l'unité autour de la monarchie prussienne. Et tous les Etats qui vont former l'Empire allemand sont en train d'adopter un code pénal unique, importante étape de la construction de l'Etat allemand moderne et centralisé.

Or ce nouveau code pénal introduit, en son paragraphe 175, la punition par la justice des « actes contre nature » entre hommes (jusqu'au nazisme, les femmes ne seront pas concernées. Disons tout de suite que cet article 175 restera en vigueur, à travers la République de Weimar, le IIIe Reich, et l'Allemagne fédérale contemporaine, jusque dans les années soixante).

Un docteur (en réalité il était journaliste et écrivain, mais non pas médecin) hongrois, Karoly Maria Benkert, écrit au ministre de la Justice prussien, instigateur de cette unification répressive. Benkert tente, en vain d'ailleurs, de s'opposer à l'adoption du nouveau texte.

Benkert défend bien sûr sa propre cause mais... il trouve sous sa plume un terme nouveau (en 1869), pour désigner les victimes du projet législatif. C'est le mot « homosexuel ».

Le premier « militant » homosexuel est aussi l'inventeur du nom, et cette nouvelle approche, « scientifique » pour ne pas être répressive, marque toute l'orientation des mouvements à venir.

Un peu d'étymologie : pour nous, le mot « homosexuel » ne pose plus de question. Pourtant, ce nom-là, auquel seul un siècle de popularisation psychiatrique a pu donner le poids de l'évidence par une naïve intériorisation, est, à l'origine, un étrange conglomérat. Fabriquer un nom scientifique, en 1860, c'est le charger d'intentions, et on ne peut voir une simple coïncidence dans les barbares à-peu-près qui composent l'invention de Benkert (lequel devait évidemment connaître latin et grec). Jusque-là, on n'avait jamais souligné aussi fortement, en l'amant de garçons, l'identité entre le sujet et l'objet (le pédéraste, comme le Berdache classique, ne sont pas « homosexuels », puisque leur partenaire sexuel est au contraire désigné comme étant essentiellement différent d'eux par l'âge, ou la virilité...). Cette clôture au sein du même sexe désormais considérée comme trait discriminant, c'est bien sûr le préfixe grec « homo » qui la donne. Reste que « sexis », en grec, cela n'a jamais voulu dire le sexe, mais la séparation (section, disséquer...). Le « concept » n'est que discriminatoire, vide de tout sens concret - la séparation des mêmes, regroupés entre eux - ou bien le « sexuel » (sexus latin, au prix du fameux barbarisme) ne s'y manifeste que comme discrimination. Benkert écrit à l'aurore de cette notion moderne de « sexe » (où d'ailleurs l'homosexualité joue un rôle pionnier).

Il nous faut renoncer à croire que ce nom-là est la forme enfin trouvée d'une réalité simple et isolable. Il faut s'interroger sur ce nom, parce qu'il nous « fait », d'une certaine manière, qu'il crée par collages la fausse simplicité d'un truisme vital. Que Benkert ait cru « libérer » les pédés en les baptisant ainsi, qu'il ait cru nécessaire de passer par ce néologisme pour permettre l'émancipation d'un peuple jusque-là innommé et soumis, est d'extrême conséquence. Que ceux qui doutent de l'effet du nom sur la chose elle-même considèrent l'immense importance, à tous moments, pour « celui-là », d'être découvert et nommé.

race-d-ep-un-siecle-d-images-de-homosexualite-guy-hocquenghem-1979.jpgDans l'histoire personnelle de chacun, le moment essentiel par lequel « on le devient », plus encore que le premier acte, c'est l'aveu du nom. Ce moment craint et espéré où l'on déclare : « je suis homosexuel ». Passage de l'insu au su, qui à lui seul cerne tout le problème de cette étrange minorité. L'homosexuel, plus que tout autre type social, n'existe pas vraiment avant de s'être lui-même « véridiquement » nommé.

Il est un peu trop facile de dire : « C'est la société qui vous force à vous donner un nom », ou encore, de réduire la naissance de la catégorie « homosexuel » à l'acte par lequel un pouvoir décide de « psychiatriser » une partie de sa population arbitrairement délimitée. Cet « arbitraire » de la signification homosexuelle, qu'indique la formation du mot, ne prend son poids de vécu que parce qu'il s'enracine dans la propre volonté du mouvement homosexuel naissant de se donner forme et nom, de se bâtir une identité à caractère médical. »

Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 20-23

Kertbeny Károly Mária - ou de son nom original Karl Maria Benkert - est né à Vienne le 28 février en 1824 - selon ses notes autobiographiques - "comme un fils de parents hongrois". Il s'est déplacé en Hongrie avec sa famille en 1826 et a changé son nom de Benkert à Kertbeny en 1847. Entre 1846 et 1875 il a parcouru l'Europe et il est retourné en Hongrie en 1875. Il est mort le 23 janvier en 1882 à Budapest.

Lire la seconde partie


Lire aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault

- Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral : 1ère partie - seconde partie


De Guy Hocquenghem : L'amour en relief - Les petits garçons - L'âme atomique (avec René Schérer) - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory) - La colère de l'Agneau - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - Le désir homosexuel - La dérive homosexuelle

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