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Querelle de Brest, Jean Genet (1947)

Publié le par Jean-Yves Alt

Le héros du livre, Georges Querelle a déjà tué plusieurs fois sans être inquiété. Matelot ("mataf" comme il le dit lui-même), il provoque par sa beauté virile le désir des hommes qu'il rencontre.

Le lieutenant Seblon, dont il est l'ordonnance, l'aime en secret. Le "Vengeur", son bateau, est à quai à Brest, "ville dure, solide". Il y rencontre Robert, son frère, qui est l'amant de Madame Lysiane, la patronne de "La Féria", bordel brestois célèbre à travers le monde. Il se donne à Norbert, le tenancier, à Mario, inspecteur de police, et se prend d'une amitié amoureuse pour Gil, un jeune meurtrier aux abois.

« Toute sa jeunesse il avait fréquenté les dockers et les marins de la marine marchande. Il était à son aise dans leur jeu. »

Pouvoir de sa sensualité qu'il sait mettre au profit de ses intérêts. Georges Querelle, violence et tendresse intimement liées, attire vers lui ces hommes que l'homosexualité horrifie. Au-delà des étiquettes que la société impose à la sexualité, il investit la pureté dans ses rapports avec ces hommes rudes mais fragiles, et jusque dans le meurtre, rituel artistique et cynique.

« Ce regard sévère parfois presque soupçonneux, de justicier même, que le pédéraste attarde sur un beau jeune homme qu'il rencontre, c'est une brève mais intense méditation sur sa propre solitude ».

Jeu qu'il assume avec nonchalance mais non sans gravité, le rapport sexuel (d'où tout sentiment est banni) est pour Georges Querelle le moyen de s'élever à une noblesse intime. Personnage solitaire comparable à l'ange de l'Apocalypse dont les pieds reposent sur la mer, il atteint à une beauté secrète, qui fait fi du jugement commun.

Avec lyrisme, Jean Genet développe, dans Querelle de Brest (publié pour la première fois en 1947), un thème majeur de son œuvre : la dialectique, sinon la poétique, du péché et de la grâce. Il le fait ici, dans cet univers viril des marins qui lui est familier - l'idée de meurtre évoque souvent l'idée de mer, de marins -, avec une force et un talent transfigurés par la beauté de son écriture.

■ Querelle de Brest, Jean Genet (1947), Gallimard, L'imaginaire, 1981, ISBN : 2070263290


Lire aussi sur ce blog : Querelle, un film de Rainer Werner Fassbinder (1978)


Du même auteur : Elle - Un chant d'amour, film de Jean Genet (1950)

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8 juin 1918 : une éphémère étoile de la victoire

Publié le par Jean-Yves

Au soir du mardi 8 juin 1918, toutes les étoiles brillaient dans un ciel de lune nouvelle. Au plus profond des tranchées, les soldats alliés et allemands savaient qu'ils devaient redoubler d'attention tant ce type de soirée était favorable aux coups de mains des « nettoyeurs ».


En regardant vers les lignes allemandes, à l'Est, les Poilus virent rapidement se lever la merveilleuse étoile baptisée Altaïr (Alpha de l'Aigle). Surprise ! A son côté, apparut un deuxième astre encore plus brillant. Vérifications faites, selon les cartes de l'Almanach Hachette de 1918, aucune étoile ne devait se trouver au côté d'Altaïr ? C'était à ne pas en croire ses yeux.


Le nouvel astre atteignit son maximum d'éclat le jour de son apparition. Vers 23 heures, il était aussi étincelant que Sirius, l'étoile la plus brillante du ciel. André Danjon, alors soldat (qui sera plus tard directeur des observatoires de Strasbourg puis de Paris), observa directement le phénomène :

« C'était simplement l'apparition soudaine d'une nova très brillante, une étoile qui venait d'exploser. »

A chaud, il expliqua à ses supérieurs que cette nova allait perdre de son intensité lumineuse. Effectivement, dès le lendemain, elle commença à baisser.

Le soir du 8 juin 1918, de partout sur le front, des messages furent envoyés à l'état-major des armées françaises à Chantilly. La majorité des soldats pensaient qu'il s'agissait d'une intervention divine indiquant clairement une prochaine victoire des armées alliées face à la barbarie.

Pourtant, le ministère de la Guerre soumit la presse française à une censure rigoureuse. A ses yeux, le fait que cette étoile nouvelle ait apparu côté allemand et dans la constellation de l'Aigle était fâcheux, puisqu'on pouvait tout aussi bien penser que Dieu avait choisi le camp de l'aigle impérial allemand.


D’après un article du quotidien régional "La Montagne" du 11 novembre 2005

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Les désarrois de l'élève Törless, Robert Musil (1906)

Publié le par Jean-Yves Alt

Roman exemplaire, il faut rappeler "Les désarrois de l'élève Törless" de Robert Musil, qui, en 1957 (pour la traduction française), apparut comme une bombe dans la littérature. Musil décrit l'attirance fatidique, la sexualité dévorante d'un adolescent (bien campé sur la morale) pour le jeune Basini, homosexuel précoce qui subit les tortures de deux autres élèves.

Scènes de sadisme perpétrées par deux adolescents sur un troisième, sous les yeux d'un témoin, Törless, qui sexuellement bouleversé finit par accepter les avances de la victime mais lui refuse son amour.

Cruauté, violence, sensualité victorieuse, Robert Musil ose l'impossible et aborde enfin cette réalité : l'intensité refoulée de la sexualité adolescente.

« Törless, au supplice, repoussait de son bras tendu l'épaule de Basini. Mais la brûlante proximité de cette peau douce qui n'était pas la sienne l'obsédait, le cernait, l'étouffait. (...) Il continuait à repousser de ses deux bras le corps de Basini ; mais il y avait sur eux comme une chaleur pesante, humide ; ses muscles se relâchèrent ; il les oublia... Il fallut qu'un autre mot étincelât pour le réveiller, parce qu'il sentit soudain, comme une réalité terriblement insaisissable, que ses mains, dans une sorte de rêve, avaient attiré Basini plus près. (...) Alors Törless renonça à chercher des mots. La sensualité qui s'était lentement insinuée en lui à chaque accès de désespoir avait pris maintenant toute sa force. Elle était couchée nue à côté de lui et lui couvrait la tête de son souple manteau noir. Elle lui soufflait à l'oreille de tendres conseils de résignation, elle écartait de ses doigts brûlants, comme inutiles, toutes questions et tous devoirs. Elle murmurait : dans la solitude, tout est permis. »

Les désarrois de l'élève Törless, Robert Musil (1906), Éditions du Seuil, Collection Points, 1995 (réédition), ISBN : 2020238136


LIRE aussi :

Complément sur "Les désarrois de l'élève Törless"

A l'école, quand un élève perd le droit d'être un homme par Robert Musil


Lire encore la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Lire, dans les commentaires, l'article de Raymond Leduc paru dans le numéro 84 de la revue Arcadie (décembre 1960).

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L'avenir, c'est...

Publié le par Jean-Yves

« Je me considère un peu comme une feuille qui tombe de l'arbre pour faire du terreau dépendra. La qualité du terreau dépendra de celle des feuilles. Je veux parler de la jeunesse française, en qui je mets tout mon espoir. »


Jacques Decour (1910-1942) dans une lettre avant de mourir fusillé


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Lois antiracistes, c'est raté

Publié le par Jean-Yves

S'il y a des lois qui semblent avoir complètement manqué leur but, ce sont bien celles qui interdisent les propos racistes. Depuis leur introduction dans le droit français, en 1972, l'extrême droite n'a cessé de croître et enlaidir, jusqu'à se présenter au second tour de l'élection présidentielle, ce fatidique 21 avril 2002.

 

Ce n'est cependant peut-être pas le plus grave. Cette législation, de par sa seule existence, semble avoir eu des effets que l'on peut bien qualifier de «pervers» sur l'ensemble de la classe politique. Lavés de tout soupçon de racisme par le fait que celui-ci s'exprimerait dans les mots et serait vaillamment traqué par les tribunaux, certains élus ont pu conduire des politiques d'exclusion asymptotiquement proches de celles que prônaient les doctrines honnies, sans ressentir le moindre état d'âme.

 

Il en est ainsi des politiques en matière d'immigration et de droit d'asile, ou de la loi qui interdit le port du foulard à l'école. Certes, on pourra toujours contester la connotation raciste que d'aucuns trouvent dans ces lois, mais la question n'est pas là, précisément. Remarquons plutôt que l'ensemble des individus victimes de ces mesures auraient sans doute largement préféré lire des propos racistes dans les journaux à la place d'être reconduits à la frontière (où ils ne pourront rien lire ou entendre de ce qui se dit de si édifiant en France), voire exclus des écoles de la République s'ils ne renient pas leurs croyances.

 

Pourtant, le but de la législation antiraciste est d'éviter, grâce à la seule police du langage, que ne se reproduisent les politiques discriminatoires de sinistre mémoire. Le langage n'est vu que comme une préparation aux actes. On pense que le mal commence dans la bouche pour terminer dans le meurtre, bref que les mots sont la racine de tous les maux. Certes ce projet est fort critiquable en soi, car les lois ne peuvent pas, même si elles s'y acharnent, policer les pensées. Les dictatures les plus sanglantes et les plus inquisitoriales n'ont pu empêcher que les individus qui y ont vécu pensent et ressentent les choses comme ils le souhaitent ou le peuvent. Mais, quoi qu'il en soit de la pertinence même de leur inspiration, il s'avère que l'amour de la langue dont ces lois font preuve a produit de toutes manières un effet inverse. On s'est fixé sur les mots et non pas sur les actes, sur les discours et non pas sur les mesures racistes, une fois de plus, donc, sur les symboles et non pas sur la réalité.

 

La loi qui a ajouté à la liste des choses à ne pas dire les expressions homophobes illustre bien ces effets pervers. Au lieu de donner aux couples homosexuels le droit de se marier et de faire des enfants, on leur a offert en oblation un interdit de parole en plus ; on pouvait dès lors leur refuser ces droits la conscience tranquille. Qui reprocherait à un gouvernement qui fait des lois pour punir les homophobes de ne pas aimer les homosexuels ?

 

Peut-être est-ce ainsi qu'il faut comprendre, à l'inverse, la violente réaction suscitée par l'emploi insistant du mot «racaille» par le ministre de l'Intérieur chez ceux qu'il désignait (un peu trop vaguement sans doute). « Passe encore que monsieur Sarkozy applique sa politique de la chaussure à clous et de la matraque : qu'au moins il reste poli ! », semblent dire ces émeutiers. Il est vrai qu'on peut aussi se dire, en voyant ces événements, que la police du langage arrive bien mal à faire oublier l'autre police, celle qui s'adresse à une partie de la population comme condamnée à la délinquance, à la récidive, dont le seul destin serait d'être «neutralisée», pas plus qu'elle n'arrive à masquer la réalité sociale qu'elle euphémise...

 

Mais à ces effets pervers s'ajoutent d'autres, plus immédiats : les restrictions que cette législation a imposées à la liberté d'expression dans des cas parfois rocambolesques. Ainsi, en 1997, la Cour de cassation a donné raison à la cour d'appel qui avait condamné l'humoriste Patrick Sébastien pour avoir fait un pastiche de Jean-Marie Le Pen, pourtant plein de bonnes intentions antiracistes. Jugeant ses propos pas drôles du tout, les magistrats l'ont condamné pour avoir trop bien fait son imitation du président du Front national. Inversement, ceux qui ont tenu des propos douteux et ont été relaxés par la justice peuvent se pavaner et faire la leçon aux autres, moins chanceux, avec ce présupposé improbable : si les juges m'ont blanchi, c'est que je suis blanc.

 

Pourtant, la qualification d'un propos comme raciste relève d'appréciations bien subjectives, du fait du caractère ouvert de la signification linguistique, et celle des juges l'est tout autant.

 

Et si on laissait les racistes s'exprimer comme ils le souhaitent ? Il y aurait bien des avantages. Non seulement on pourrait plus facilement les identifier, mais de surcroît ceux qui se croient à tort vierges de tout racisme pourraient aussi se reconnaître dans le discours de ces «autres» décomplexés, et se sentir obligés, de ce fait, de changer d'idées, voire de comportement, pour le plus grand bien de tout le monde.

 

Surtout, la possibilité de comprendre qu'on a tort ou raison sans la contrainte des pistolets ou des juges, n'est-ce pas l'avantage le plus précieux qu'ont les sociétés démocratiques sur les dictatures ?

 

Libération, Marcela IACUB, mardi 8 novembre 2005

 

 

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