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L'angoisse par Lacan (2/3)

Publié le par Jean-Yves

« L'angoisse à laquelle votre névrosé a affaire, l'angoisse comme énergie, est une angoisse qu'il a l'habitude d'aller chercher à la louche à droite et à gauche chez tel ou tel des autres auxquels il a affaire ; elle est tout aussi valable, tout aussi utilisable pour lui que celle de son cru. »

Gilles Leroy, Champsecret, Editions Mercure de France, 2005, ISBN : 2715225091, page 235


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Champsecret, Gilles Leroy

Publié le par Jean-Yves

Ce roman est le journal fictionnel de l'auteur qui éclaire son quotidien depuis la colline de Champsecret où il s’est retiré avec sa chienne Zazie. Le narrateur-auteur y déploie sa grande propension à la mélancolie. Il passe son temps à écrire et à s'occuper de son jardin potager.

 

Mais sa vie n'est pas totalement recluse et se veut bien plus qu'une simple introspection.

 

Gilles Leroy ne tombe pas dans le cliché de l'écrivain qui recherche l'isolement pour mener à bien son travail d'écriture. Son quotidien est aussi fait des garçons qu'il ramène régulièrement, "trouvés" dans des bars de la région. Parmi eux, Zacharie, une "petite" racaille tatouée de la banlieue parisienne, qui ne refuse jamais un joint, qui sort tout juste de Fleury-Mérogis et que ses parents ont jugé bon de mettre "au vert" afin qu'il n'y retourne pas. Il n'est pas l'unique amant du narrateur mais en représente sans doute l'essence. Cet amant, qui n'a pas la culture de celui qui "l'admire", reste très lucide sur son monde à lui. Il sait qu'un jour il se "rangera" avec une jeune femme qui attrapera très vite un air éteint dès sa première maternité.

 

« Arrête de te faire un film, Gilles, tu ne m’aimes pas… Pour m’aimer, il faudrait que tu t’intéresses à moi… Pour s’intéresser à moi, il faudrait être fou. Ou carrément perdu. » (page 238)

 

L'empathie, sans artifice, du narrateur, est toujours à maxima, comme en contre-poids de toutes les pertes affectives subies.

 

Gilles Leroy mêle ses confidences de nombreuses citations de Pasolini, Gisèle Sapiro, Henri Michaux, Sandro Penna, Umberto Saba, François Mauriac, Lacandans le but de parfaire son travail littéraire,

 

« Il s'agit de comprendre pourquoi, à tel moment, des écrivains ont choisi tel camp plutôt que tel autre, à partir d'un certain nombre de variables. Pour aller vite, on peut dire que plus les gens sont reconnus par leurs pairs, donc riches en capital spécifique, et plus ils sont portés à résister ; à l'inverse, plus ils sont hétéronomes dans leurs pratiques proprement littéraires, c'est-à-dire attirés par le commercial, plus ils sont enclins à collaborer. » (Gisèle Sapiro, pages 148-149)

 

mais aussi pour montrer que tout se joue dans le choix de ses mots pour exprimer le fait d'être homme.

 

« Seule, la fiction ne ment pas, elle entrouvre sur la vie d'un homme une porte dérobée par où se glisse, en dehors de tout contrôle, son âme inconnue. » (François Mauriac, page 162)

 

Le narrateur va aussi régulièrement dans les lycées ou les prisons pour animer un atelier d'écriture où il rencontre parfois une âme sensible. Que cherche-t-il dans ces lieux clos ? Un refuge ?

 

Gilles Leroy sait bien que le seul qu’il ait trouvé, depuis plusieurs années, se nomme "littérature". Avec ce dernier livre, il a réinventé, pour mon plus grand plaisir, le journal d'écrivain.

 

■ Mercure de France, 22 août 2005, ISBN : 2715225091

 


Lire un autre extrait - encore un autre extrait


Du même auteur : Maman est morte - Les derniers seront les premiers - Madame X

 

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L'angoisse par Lacan (1/3)

Publié le par Jean-Yves

« Si la fonction de signal de l'angoisse nous avertit de quelque chose de très important en clinique psychanalytique, c'est que l'angoisse à laquelle vos sujets sont ouverts n'est pas du tout et uniquement, comme on vous l'enseigne, une angoisse dont la seule source serait à lui interne ; le propre du névrosé est d'être un vase communicant. »


Gilles Leroy, Champsecret, Editions Mercure de France, 2005, ISBN : 2715225091, page 234

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"L'homosexuel, une création si fragile" par Guy Hocquenghem (2/2)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Contrairement aux "grands fous" d'hôpital, enfermés par la science, les "petits malades mentaux", c'est-à-dire ces pervers en liberté dont les homosexuels sont le paradigme, sont largement eux-mêmes les auteurs de leur mise à part.

En se dévoilant ou en s'inventant, l'homosexuel fonde une nouvelle problématique autour du comportement personnel.

D'abord, pour "s'en expliquer", de son homosexualité, et s'en innocenter ; et en participant, à titre d'expérimentateur sur sa propre personne, à la mise en place d'une psychiatrie sociale du sexe.

Jean Danet a montré que cette psychiatrisation des débuts de l'homosexualité correspond à une lutte entre pouvoir médicalisant et pouvoir juridique. La médecine veut arracher à la justice les "petits mentaux", comme elle lui a déjà dérobé les fous d'asile.

Si les pédés sont des malades, il faut les soigner, pas les punir, c'est connu. Ce qui l'est moins, c'est l'indécision qui règne, aux frontières de la pratique médicale et du militantisme, entre le "soigner" et le "faire s'accepter", seule thérapeutique recommandée par Hirschfeld, par exemple. Krafft-Ebing, créateur de la "psychopathia sexualis", de la psychopathologie sexuelle, est au contraire pour d'énergiques "guérisons". Cela ne l'empêche nullement de signer la pétition allemande pour l'abrogation du paragraphe 175, d'être en relation avec les leaders médico-politiques du mouvement homosexuel. Guérir ou pas, cela restera une querelle interne au corps médical, où Hirschfeld sera largement minoritaire, pour ne pas dire isolé. Mais l'important, à l'époque, c'est que, dégénéré selon Krafft-Ebing, épileptique, hérédo-syphilitique, alcoolique, en tout cas l'homosexuel ne doit plus être considéré en pécheur ou en criminel. Cesare Lombroso, l'un des fondateurs de la criminologie moderne, propose en Italie la décriminalisation de l'homosexualité, partiellement obtenue en 1889 ; on n'a pas à les tenir responsables, quel que soit le jugement qu'on porte sur l'étiologie du mal. Or, de Lombroso à Havelock Ellis, lui-même collaborateur de Symonds, militant homosexuel anglais, il y a un fil continu.

Autrement dit, si le combat pour la "légalisation" de l'homosexualité s'engage bien, c'est au prix d'une énorme ambiguïté : viendra un jour où la répression pénale "rattrapera" le savoir médical, par le jeu des experts psychiatriques, et plus encore par les nouvelles lois nazies ou soviétiques, fondées sur une "science" médico-sociale marxiste ou eugéniste. D'avoir accepté l'emprise de la médecine sur l'homosexualité, en dehors même du plus ou moins grand "libéralisme" de cette dernière, fut lourd de conséquences.

Mais cette histoire d'homosexuels reste unique par un trait :

ce rôle inaugurateur que les sujets concernés ont joué dans l'évolution des répressions. En faisant don de leur propre cas et corps à une science qu'ils fondaient, en se transformant en machine à symptômes, se décrivant eux-mêmes à leurs contemporains, ils n'ont pas uniquement anticipé dans leur coin un mouvement général de psychiatrisation de la société. Sans leur concours actif, cette révolution sociale si discrète et si profonde n'aurait pu se produire ; puisqu'ils étaient les premiers non-fous, du moins en apparence, à réclamer le bénéfice de l'inventaire psychiatrique, ouvrant ainsi le chemin à l'intériorisation généralisée par la population des "concepts" sexuels.

Et si vous ne me croyez pas, regardez encore aujourd'hui autour de vous, s'il n'est pas vrai que l'arrivée d'un homosexuel "psychiatrise" le comportement, les attitudes, les confidences, la certitude d'avoir un rôle sexuel, chez ceux qui l'entourent.

Donc, les homosexuels ont tissé eux-mêmes leur camisole morale ; ils sont souvent les découvreurs de l'instrument psychiatrique dans lequel ils ont cru trouver leur indépendance. Benkert est médecin (en réalité il était journaliste et écrivain, mais non pas médecin), mais Hirschfeld aussi, qui est le grand penseur de l'homosexualité militante allemande, par rapport auquel Freud se définira à son tour. J.A. Symonds, fondateur du mouvement homosexuel anglais, est fils de médecin ; avec Havelock Ellis, il crée la psycho-sexologie moderne (avec le très classique Sexual Inversion}, Tous ces médecins, ces scientifiques homosexuels sont organisés en comités et sociétés à caractère médical (comme la «Society for the Study of Sex Psychology», à Londres, présidée par le successeur de Symonds, Carpenter, dans les années vingt).

Ce ne sont pas les mouvements homosexuels qui se cachent derrière des organisations pseudo-scientifiques. Non, ces ligues et ces conférences sont la forme de la sociabilité militante homosexuelle de l'époque. Sa manière de se dire et de se vivre. Réciproquement, toute la science médicale moderne du sexe s'alimente et se développe à partir de ces cercles.»

Extrait de Race d’Ep : Un siècle d'images de l'homosexualité de Guy Hocquenghem, avec la collaboration iconographique de Lionel Soukaz, Paris, Éditions Libres/Hallier, collection Illustrations, 1979, ISBN 2862970301, pages 24-26

Lire la première partie


LIRE aussi sur ce blog :

- L’invention de l’homosexualité par Michel Foucault

- Michel Foucault et la sexualité : du comportement sexuel comme enjeu moral : 1ère partie - seconde partie


De Guy Hocquenghem : L'amour en relief - Les petits garçons - L'âme atomique (avec René Schérer) - Comment nous appelez-vous déjà ? (avec Jean-Louis Bory) - La colère de l'Agneau - Les voyages et aventures extraordinaires du frère Angelo - Le désir homosexuel - La dérive homosexuelle

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Malédiction, une nouvelle de Tennessee Williams

Publié le par Jean-Yves Alt

« Quand un petit homme cherche, angoissé, un endroit où vivre dans une ville inconnue, il se Trouve brusquement privé des défenses que le savoir dresse contre les emprises de la magie. [...] Il regarde moins les maisons que les maisons ne le regardent. »

Ainsi commence cette courte nouvelle - trente pages - qui cherche à nous faire partager le destin tragique de Lucio, un ouvrier qui supporte de moins en moins son travail à l'usine et d'une chatte Nitchevo qui, sous la plume de Tennessee Williams, est bien le centre du récit.

Innocente, Nitchevo, incarne l'idéal de pureté qui fascine tant l'auteur. Le monde dans lequel il vit est illustré par l'opposition entre la logeuse - maîtresse occasionnelle de Lucio - et la chatte qui partage, elle, son existence.

A mesure qu'on avance, tout s'accélère. Le destin accomplit son œuvre. Lucio perd son travail et sa logeuse le congédie. Nitchevo, sans logis, disparaît. Lucio la retrouve enfin blessée à mort. A l'image d'un certain bonheur succède le désespoir.

 

« Ils disparurent l'un et l'autre dans la rivière, loin de la ville, comme la fumée que le vent emporte loin des cheminées. »

Lucio n'avait pas voulu lui survivre.

Tennessee Williams a mis dans ses nouvelles tellement de lui-même qu'il s'agit presque d'une autobiographie transposée et fragmentaire. Sa sensibilité exacerbée donne de son univers une vision poétique. Mais on sent derrière les personnages la réalité de leur malaise ou de leurs douleurs. Presque tous sont aussi désarmés dans la vie que Williams a pu l'être. Tous sont aussi seuls, aussi fragiles. Leur vraisemblance psychologique donne aux nouvelles un relief inattendu. L'écriture est si juste, les émotions si profondes que le plaisir de la lecture est pratiquement constant.

■ in "Le boxeur manchot", Editions 10/18, 1996, ISBN : 2264004045, (pages 49 à 80)


Lire aussi sur ce blog :

- Le masseur noir

- La nuit où l'on prit un iguane

- La statue mutilée

- Sucre d'orge

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