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Jouissances pénales par Marcela Iacub

Publié le par Jean-Yves Alt

Que protège la législation sur le viol ? En principe, notre liberté de dire «non» à un rapport sexuel. On trouvera bien peu de gens pour s'en plaindre. Il est vrai que Sade y voyait une loi liberticide, mais il était aussi favorable à ce que chacun défende sa vie à la pointe de sa dague. Il est improbable que même le goujat le plus pressé d'insister sur les ambiguïtés de la rhétorique amoureuse soit prêt à adhérer, avec toutes ses conséquences, à cette conception machiavélienne de la «vertu». Pourtant, les évaluations divergent sur la nature des sanctions à appliquer. Ainsi, tandis qu'en Finlande, le viol simple est puni d'une peine de travaux d'intérêt général, en France, les criminels sexuels sont plus lourdement punis aux assises que les meurtriers, comme si le droit à refuser un rapport sexuel était plus important que celui de vivre.

A ceux qui s'interrogent sur le sens et la valeur d'une telle dérive punitive, il arrive qu'on apporte des réponses surprenantes. Ainsi, dans une tribune parue dans Libération le 29 juillet, la sociologue Janine Mossuz-Lavau, constatant que la femme violée «dans la majorité des cas (...) n'éprouve plus et souvent pour très longtemps ni désir ni plaisir», croit avoir trouvé l'antidote à nos scrupules : «Y a-t-il vraiment, demande-t-elle, des sanctions trop fortes pour quiconque s'est rendu responsable d'un tel désastre ?» Le but de ces interdits serait donc de préserver la capacité de jouissance des femmes et les peines prévues pour ces infractions se doivent d'être proportionnelles au caractère terrible de tout ce qui y attente c'est-à-dire illimitées. Etrange destin que celui du sexe qui, de plaisir clandestin, péniblement ou malicieusement arraché aux carcans supposés de la morale de jadis, est devenu, par la magie de la libération sexuelle, la plus haute valeur qu'un Etat moderne se doive de protéger. Celui-ci montrera d'autant mieux sa ferme volonté de n'être qu'un instrument au service de l'épanouissement des citoyens qu'il réprimera plus bruyamment les fauteurs de frigidité. Grandeur de la France qui, un peu comme Saint-Just en plein cœur de la Terreur, déclarerait fièrement à travers sa législation exceptionnellement répressive : «Le bonheur sexuel est une idée neuve en Europe.» Etant un bien maximal, n'est-il pas normal qu'il n'y ait pas de peine assez forte pour le protéger ?

Mais quoi ? Pour combattre ces criminels, ne devrait-on pas rétablir la peine de mort ? Que dis-je, la roue, le bûcher, toutes ces peines ingénieuses que nos ancêtres avaient prévues pour les régicides. On se souvient de Damiens, dernier régicide illégal (et inefficace d'ailleurs), qui fut brûlé vivant, membre après membre, puis écartelé par quatre chevaux. Cette surenchère théâtrale dans le supplice montrait qu'on tenait au roi de France plus qu'à tout. Tandis que laisser les violeurs croupir calmement dans une prison avec la possibilité de sortir un jour, certes eux-mêmes violés et maltraités, mais néanmoins saufs, ne semble montrer qu'un attachement limité à la jouissance féminine.

De plus, un Etat vraiment soucieux de notre capacité orgasmique devrait criminaliser d'autres comportements tout aussi néfastes pour l'épanouissement sexuel, à commencer par ceux des parents, qu'ils se montrent trop stricts, bien sûr, mais aussi trop permissifs. L'idée n'est point si mauvaise. Nous pourrions enfin parler de nos mères comme des «criminelles sexuelles», les envoyer en prison même lorsqu'elles auront 80 ans, compte tenu des délais de prescription prévus pour ces crimes, après qu'une longue thérapie nous ait montré les liens entre leurs comportements et nos inhibitions. Nous pourrions entamer des campagnes pour «briser la loi du silence» et les dénoncer publiquement. Lorsqu'elles seront derrière les barreaux, nous pourrions peut-être commencer à guérir à force de les voir souffrir pour ce qu'elles nous ont fait subir.

Mais sans doute, si l'on doit retrouver les noms de tous ceux qui, au long de nos vies, ont provoqué en nous des inhibitions sexuelles, notre savante auteure pourrait se voir elle-même incriminée pour ses simples descriptions qui tissent un lien de causalité automatique entre les agressions sexuelles et la frigidité. Nous savons bien comment ces phrases qu'on lit innocemment se transforment, à force d'être répétées et érigées en scénario «normal», en des prophéties auto-réalisées pouvant provoquer elles aussi de «véritables désastres». Les conditions de la jouissance sexuelle sont si profondément mêlées aux caprices de la vie psychique ! Il est même certains psychanalystes, comme Reich mais aussi Freud en personne, qui sont allés jusqu'à suggérer qu'on ne pouvait expliquer les cruautés exquises inventées par les hommes pour punir leurs semblables que par un déplacement de l'excitation sexuelle, qui ne serait jamais plus intense que devant le spectacle de sa propre répression.

Est-ce cette jouissance-là que les peines sexuelles ont pour fonction non pas de protéger, mais bien de nous procurer ? Si c'est le cas, nous n'aurions rien à redire. Car que ne ferait-on pas pour permettre à certaines femmes de jouir ?

Libération, Marcela Iacub, mardi 7 septembre 2004

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