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Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo

Publié le par Jean-Yves Alt

« Dans la cave intérieure / de mon Aimé j’ai bu », écrivait saint Jean de la Croix.

« Un vin qui nous a enivré / avant la création de la vigne », disait le poète Ibn El Farid.

Ces deux exergues ouvrent parfaitement « Les vertus de l'oiseau solitaire ».

Ce livre est un superbe poème en prose, surréaliste, mystique et érotique, dont les échos se réverbèrent des chants soufis à la « nuit obscure » de Jean de la Croix, des chambres noires où se célèbre l'amour physique aux « lieux doux » que sont tour à tour un sauna parisien, une station thermale où s'assemblent des réfugiés, voire un asile psychiatrique illuminé de visions.

Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo

Mais qui sont les mystérieux protagonistes, amants, poètes et persécutés ?

On voit passer, mis au féminin, l'Archimandrite en grands falbalas et aux « gros mollets poilus », le séminariste aux jarretières roses, son « accompagnant » qui expie du « fléau que nul ne nomme » et un jeune professeur d'arabe nommé Ben Sida.

Tous, portés par une narration simultanéiste aux méandres ophidiens, conjoignent les amours les plus sulfureuses et les terreurs modernes – nucléaire, fascisme, maladie inguérissable – aux extases de la fusion avec le Divin, analogues chez le saint espagnol et le derviche tourneur d'Islam.

■ Les vertus de l'oiseau solitaire, Juan Goytisolo, traduit par Aline Schulman, Editions Fayard, 195 pages, 1990, ISBN : 978-2213024912

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Go fish, un film de Rose Troche et Guinevere Turner (1995)

Publié le par Jean-Yves Alt

Il y a Camille, alias Max, écrivains en herbe en quête du grand amour, qui ne cesse de rebattre les oreilles de ses condisciples avec son célibat, particulièrement celles de Kia, sa colocataire.

Il y a Kia, enseignante, qui sort depuis trois mois avec Evy, infirmière récemment divorcée.

Il y a Evy qui habite chez sa mère tout en essayant de se débarrasser une bonne fois pour toutes de son ex-mari.

Il y a Daria, la tombeuse de la ville, qui brise en moyenne un cœur par semaine. C'est facile : elle travaille dans un bar de filles.

Enfin il y a Ely, assistante vétérinaire, dont la copine habite dans une autre ville, qui vit avec Daria.

Est-ce que Daria et Ely couchent ensemble ? Non. Mais tout le monde le croit.

Résumons : si Kia et Evy sont ensemble, Daria avec tout le monde, Ely avec ses appels longues distances et Max en tête à tête avec sa solitude, quelles sont les probabilités pour que Max et Ely sortent ensemble, sachant que les trois autres conjuguent tous leurs efforts pour qu'elles y parviennent ?

Go fish, un film de Rose Troche et Guinevere Turner (1995)

Ce film repose sur la drague et le désir, l'amour et l'amitié, l'humour et la dérision. C'est une chronique du quotidien, avec ses petits problèmes, ses coups de gueule, ses angoisses et ses grands éclats de rire.

Une simplicité qui n'est en rien la preuve d'un manque d'imagination des auteures. Leur manière d'appréhender les personnages, remarquablement interprétés, chacun étant parfaitement ancré dans son rôle, le déroulement presque en huis clos de l'action, mâtiné d'un certain suspens, montre à l'inverse une parfaite maîtrise du sujet.

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Tout fout le camp !, Dan Kavanagh

Publié le par Jean-Yves Alt

Dan Kavanagh est un pseudo de Julian Barnes. « Tout fout le camp ! » amène le privé londonien, Duffy, à s'offrir une partie de campagne toute professionnelle à Braunscombe Hall, superbe résidence de Vic Crowther, financier douteux à la retraite.

La satire des années Thatcher est féroce : le « châtelain », ironique modèle du « self-made man », a épousé une star du porno chic et choc, et vit entouré de parasites impécunieux et névrosés : fille accrochée à la cocaïne, fils attardé à sa maman et ex-gangster se piquant de sociologie...

Cette faune branchée, souvent drôle, est peu sympathique et même Nicki, la gamine de Vic, est détestable !

Tout fout le camp !, Dan Kavanagh

Kavanagh brosse également deux portraits d'homosexuels odieux, peu susceptibles d'attirer la sympathie du lecteur.

« Tout fout le camp ! » confirme cependant que la sexualité, lorsqu'elle est décriée sinon criminalisée, peut déboucher sur la psychose et le crime.

■ Tout fout le camp ! (Going to the Dogs) de Dan Kavanagh, Editions du Seuil, Points Policiers, 216 pages, 1982, ISBN : 978-2020198592

Quatrième de couverture : Il se passe des choses bizarres à Braunscombe Hall. Et le jour où on y découvre un "cadavre" dans la bibliothèque, le maître de maison charge Duffy – le privé cher à Kavanagh – de les élucider. Voici donc notre Duffy, ex-flic prolétaire et londonien, bisexuel de surcroît, condamné à mener la vie de château au milieu d’une bande de rupins qui lui paraissent aussi étranges que l’air insupportablement vierge de toute senteur urbaine. Son apparente naïveté face aux mœurs d’une semi-haute société de parvenus ne nuira en rien au succès de son enquête, et de cette confrontation naît une série délectable de portraits où un humour sarcastique se teinte aussi de tendresse.


Du même auteur : La nuit est sale - Arrêt de Jeu

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Beauté plastique et engagement social par Paul Strand

Publié le par Jean-Yves Alt

« Quand la France se met en colère, le monde se met en mouvement. »

Telles sont les premières lignes qui accompagnent cette image culte de Paul Strand (1890-1976), encore trop souvent montrée hors contexte.

Publiée en 1952 dans la « France de profil », puissante radiographie en images et en textes de la France des années 1950 conçue en collaboration avec l'écrivain Claude Roy – et en forme d'hommage à Atget –, cette photographie d'un troublant jeune homme au regard révolté condense tout l'art de Paul Strand : beauté plastique et engagement social.

Beauté plastique et engagement social par Paul Strand

Paul Strand – Young Boy – Gondeville, Charente, France, 1951

Des États-Unis au Ghana, de l'Italie aux Nouvelles-Hébrides, le globe-trotter américain, exilé pour cause de maccarthysme, aura passé des décennies à décrire ce qui est constitutif d'une terre : ses hommes et ses paysages.

Formé par Lewis Hine puis proche d'Alfred Stieglitz, Strand a vite abandonné la veine pictorialiste puis abstraite de ses débuts pour verser dans cette image de rue documentaire, humaniste et engagée – il sera notamment le photographe officiel du gouvernement révolutionnaire mexicain (1933).

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Henry V, un film de Kenneth Branagh (1989)

Publié le par Jean-Yves Alt

Henri V fait partie de ce grand cycle des chroniques historiques shakespeariennes, dont les titres portent les noms des rois qu'elles évoquent (Richard II, Henri IV, V, VI, Richard III, etc.). Schématiquement, elles embrassent la lutte pour la couronne d'Angleterre, de la fin du XIVe siècle aux dernières années du XVe.

Dans cet épisode-ci comme dans tous les autres, ce qui est montré, à l'état pur, de façon absolument charnelle, c'est le pouvoir : le pouvoir, ici, a des yeux pour pleurer de rage ou de honte, des mains pour frapper, étreindre, des paroles sculptées, dans le vers élisabéthain pour galvaniser, séduire, bannir, flatter.

C'est cela qui est fascinant et bien restitué, dans ce film qui n'appartient à aucun genre préétabli (ce n'est ni du théâtre filmé, ni un « grand spectacle », ni une tragédie version cinéma) : cette matérialisation, dans le verbe, de la volonté de puissance, du désir de souveraineté.

Kenneth Brannagh (un des interprètes de Another Country, aux côtés de Rupert Everett) l'a compris, en adaptant ce drame au cinéma, sans toucher au « livret » et en incarnant lui-même le rôle du jeune monarque britannique. Gérard Depardieu sans doute également, en assurant le doublage du rôle-titre, et en s'assurant d'être convenablement entouré pour la version française.

Le foisonnement et la somptuosité de la langue trouvent leur équivalent visuel dans des images aux tons ocrés, dilués, comme sous les feux d'une rampe imaginaire, qui serait, en quelque sorte, l'éclairage onirique de la légende.

Henry V, un film  de Kenneth Branagh (1989)

Même pour raconter la bataille d'Azincourt revisitée par le génie shakespearien, il n'est pas facile d'être épique pendant plus de deux heures sans jamais sacrifier aux effets pompiers ou aux morceaux de bravoure « trompettes et confettis ». C'est pourtant ce à quoi parvient Kenneth Brannagh, préférant les plans rapprochés aux panoramiques, les anatomies aux foules et, dans les scènes de bataille, immobilisant les mouvements comme sur les « grandes machines » de la peinture classique, dans des ralentis extrêmement denses.

Cette stylisation, qui fait écho au maniérisme de la langue, est servie par le jeu très structuré de tous les protagonistes. L'action ne renvoie au plateau de la scène qu'à travers les intermittentes apparitions du narrateur (Derek Jacobi) dans le clair-obscur des coulisses d'un théâtre élisabéthain, propulsant l'imagination du spectateur, précisément, vers ce lointain « théâtre des événements ».

Reste à dire, pour finir, que le film « Henri V » est une pièce très belliqueuse, très mâle, un drame entre hommes et pour les hommes. Et, cela aussi, sans ostentation, Kenneth Brannagh l'a fort bien compris.

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