Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Le garçon écorché, Robert Quatrepoint

Publié le par Jean-Yves Alt

Quand une famille quitte la maison pour une semaine, laissant à l'ombre du soleil d'été un jeune garçon de treize ans, Nat, et sa gouvernante allemande, Elizabeth, il faut avouer qu'elle tente le diable. Quel diable de dix-neuf ans, passionné d'anatomie de surcroît, ne serait tenté par ce garçon si mince, si beau, qui ne demande qu'à apprendre ?

C'est en allant jouer, au grenier, à « se déguiser », que tout commence. La diablesse de gouvernante a choisi de porter le costume marin d'Edwin, le frère aîné de Nat, mort noyé dans le Grand Canal de Venise.

Pour Nat le trouble ne fait que s'amorcer, son frère soudain ressuscité a la jambe douce, les hanches mystérieusement arrondies. De troubles en ambiguïtés, il choisit quant à lui un simple cache-sexe de fourrure, costume de Mowgli de ses récents jeux d'enfants. La jeune fille ainsi travestie et l'adolescent quasi nu s'installent dans la gondole du grenier, souvenir morbide d'Edwin.

Le soir descend peu à peu, et Elizabeth parle, parle, tandis que Nat fait jouer son doigt sur le lacet qui retient, tendu sur l'os de la hanche, le cache-sexe. L'ôtera ? L'ôtera pas ? Crac ! Le déguisement tombe et le garçon s'étire, libre, nu, superbe dans la lueur mandarine du soir :

« Il se renversa, il fit sortir tous les os qui le peuvent, il ouvrit son ossature, sa douce musculature et son intimité, face à la femme aveugle, en offrande à sa vie et en offrande à sa mort, parce qu'elles n'étaient plus séparables et constituaient un seul monstre à deux faces. »

La gouvernante y met la main, puis travaille en experte à suivre le modèle de ce jeune corps parfait.

Quel remarquable modèle d'étude il ferait : un écorché transparent. Mais si le plaisir qu'elle donne et celui qu'il reçoit semblent les rapprocher, leurs pensées ne cheminent pas ensemble :

« Une vénération sans limite l'attachait maintenant à mademoiselle Fischer, qui était une personne incomparable. Elle l'avait accompagné jusqu'au bout de la peur, jusqu'au bout de son désir. »

Le lendemain, puis les jours suivants, ils poursuivent les jeux. Interdits ? L'autorité grandissante de Mademoiselle légitime tout. Dangereux ? Certes, mais Nat obéit, jusqu'à la fin.

Sans une once de gaudriole, Robert Quatrepoint donne à lire un roman grave et beau dont le style limpide et élégant traduit le cheminement tortueux et toujours tourmenté du désir.

■ Le garçon écorché, Robert Quatrepoint, Éditions Ramsay, 1986, ISBN : 2859565108

Voir les commentaires

Drôle d'épreuve pour Nestor Burma, Léo Malet

Publié le par Jean-Yves Alt

Écrit à la fin des années cinquante, et publié en 1968, ce roman conserve une indiscutable actualité pour tous ceux dont la sexualité n'est pas encore totalement admise socialement.

On tue dans « Drôle d'épreuve... » pour une série de photos cochonnes et une bobine de film X. La carrière d'une vedette est en jeu.

Nestor Burma traque la photo polissonne, mais ne s'en émeut guère : il préfère des joies simples, comme la vue d'une paire de « bas bien tirés à la couture rectiligne ». Aussi pourrait-on croire le détective comblé lorsque l'assassin, « remontant sa robe d'un mouvement pervers » va « se refaire une beauté, rouge à lèvres et tout le toutim... » parce que « ses bas s'étaient mis en vrille ». Eh non, jamais content Nestor Burma : « Détraqué sexuel et exhibitionniste total ! », s'exclame-t-il, quelque peu dépassé par les événements...

MALET DROLE EPREUVE BURMAIl faut préciser que le tueur est en réalité un homme, cinéphile, assassin et fétichiste. On comprend qu'il parvienne à brouiller les pistes et à égarer aussi bien la police, officielle et privée, que le lecteur qui aperçoit le coupable à plusieurs reprises sans l'identifier, et pour cause.

La morale de « Drôle d'épreuve pour Nestor Burma » est tirée par le privé, professoral en diable : « Il ne faut pas partager l'erreur du populo intellectuellement sous-développé... pour qui tout type qui "chiffonne" est une tante... »

Léo Malet se pique d'avoir des lettres et cite « Herr Doktor Magnus Hirschfeld » pour conclure que le travesti ne « traduit aucun penchant pour l'homosexualité. Au contraire ».

De tels propos amènent à s'interroger sur l'image d'un Léo Malet, vieil anar sympa : le mépris des « tantes » et du « populo » associés dans un même mouvement de rejet, était-il un indice de progressisme ?

■ Drôle d'épreuve pour Nestor Burma, Léo Malet, Éditions 10/18, 1993, ISBN : 226401315X

Voir les commentaires

Poésies ?, Christophe Rafahel

Publié le par Jean-Yves Alt

« Que serons-nous ? Du vent entre deux paumes jointes. » (p. 18)

Ce vers extrait d'un poème de Christophe Rafahel, je l'écrirais dans un florilège à la gloire des poètes. Car il préserve la parole essentielle, hors du temps.

Je n'ai jamais – comme l'auteur – bourlingué dans les « Pays de la Soie ». Pourtant, je partage, avec lui cette présentation de ses poèmes : « on explore moins la planète que soi-même » (p. 27).

On devine dans quels paysages d'enfance, sous quelle âpre solitude et porté par quelle exaltation de l'errance, Christophe Rafahel sonde l'univers poétique. Se révèle ici un écrivain original, laboureur aérien des mots, guetteur impitoyable du désespoir.

« J'aurais aimé aimer Seigneur ce qu’on appelle aimer / Dans mes jours vers la mort où trouver l'âme jointe. » (p. 40)

Au dernier mot de ce recueil se crée une approche de l'éternel voyage quand l'homme se cogne aux évidences pour mieux retrouver « nos cœurs et nos corps sans défense / devant l'amour comme un miroir » (p. 6). Langage simple, dur comme un corps attendu, lavé de toutes les fioritures pour atteindre la vérité du poète : « Je ne sais rien que ce besoin d'aimer / Qu'entre nos doigts ouverts tu m'abandonnes. » (p. 7)

Les mots ciselés, jusqu'à la limite extrême du frisson, me bouleversent parce que dirigés sur l'exacte souffrance que je partage. Sensuel et poignant, l'auteur rêve d'une « épaule humaine » (p. 41) qui ne se résume pas à la seule satisfaction des petits bonheurs – certes immenses – offerts par le désir : « Je jouis que tu aies pris feu / Sous ma main impatiente et douce / Puis d'abondance ensemencée. / Pourtant c'est ton cœur que je veux, / Geoffroy – non ces plaisirs glacés / De hussard prompt à la détrousse. » (p. 8)

Poésies ? est une plaquette découpée en trois parties : Un avent amoureux, Prières et Papiers de soi. Les mots sont les magiciens d'une incantation des thèmes éternels : l'amour, les aspirations humaines, la mort. Ces textes courts qui se rient de la rime, sont majestueusement construits. Chaque mot choisi et dorloté appelle, dans l'incandescence de l'imaginaire, son frère éloigné qui soudain paraît jumeau :

« Vous, incertains Seigneurs, décideriez-vous seuls / De nous jeter dans l'existence provisoire ? / Je ne veux pas mourir. Ne m'auriez vous fait naître / Par jeu que pour me condamner à disparaître ? » (p. 14)

« Vous m'aviez fabriqué insoumis au chagrin / Et tout autant aux joies qui atteignent les âmes / J'aurais aimé aimer Seigneur ce qu'on appelle aimer / Dans mes jours vers la mort où trouver l'âme jointe » (p. 40)

Christophe Rafahel honore la poésie dans son désir d'atteindre la musique profonde de l'être face à son destin, dans le dénuement de l'errance.

■ Poésies ?, Christophe Rafahel, éditions À hélice & Éoliennes, 2011, ISBN : 978-2909984100, 11€


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse

Voir les commentaires

Mon cœur, de ton visage n'a pu oublier la douceur, Pierre Fuzel (nouvelles)

Publié le par Jean-Yves Alt

Années 40/50 : les protagonistes, âgés de dix à quinze ans, de ces cinq nouvelles, brûlent d’amour ; chacun avec sa propre sensibilité et parfois avec la simplicité de l'ignorance… Certains n'ont pas encore été confrontés aux interdits sociaux.

Des enfants, des justes, finalement, sur lesquels l'auteur pose un regard d'une humanité bouleversante. Le titre de ce recueil, inspiré d'un poème d'André Chénier, en résume l'atmosphère tendre et tragique.

Le narrateur de la nouvelle « La balustrade », qui a neuf ans, désire profondément être ami avec Fernand. Pour lui, cela passe naturellement et sincèrement par vouloir embrasser son ami. Ce baiser, a lieu pour la première fois, dans la cour de l'institution religieuse où sont scolarisés les deux enfants… à proximité d'une balustrade. Des filles qui passent par là sont témoins de cet élan. Elles sont pour sûr choquées et s'empressent d'aller le répéter. Pourtant à aucun moment, les protagonistes du baiser et les témoins imaginent de l'amour derrière cet acte. Les deux garçons ont seulement mis en place un mode de relations inédites, ce que les autres ne peuvent tolérer. Si quelques enfants de l'école sont ulcérés par ce baiser, c'est qu'ils imaginent que derrière cet acte se cache une moquerie épouvantable qui serait attachée à une différence de religion entre Fernand et le narrateur (on pense bien évidemment au baiser de Judas à Jésus).

Le narrateur ne comprend pas l'interdit que lui rappelle l'institutrice :

« Je venais d'apprendre en quelques heures qu'il pouvait être merveilleux et hautement désirable d'embrasser un autre garçon, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose, et en même temps que cela provoquait la colère, l'horreur, au mieux l'incompréhension des autres. » (p. 20)

Il ne comprend pas que d'autres puissent s'opposer à la réalisation de désirs irrépressibles, « dont la puissance était telle que le souffle en était coupé, que l'estomac se transformait en boule douloureuse incapable de recevoir la nourriture, qu'on était pris de vertige, et dont l'accomplissement conduisait à un paradis de bonheur et de douceur » (p. 20).

Les deux garçons, lors d'une explication, découvre qu'ils partagent la même joie à embrasser ou être embrassé. Ce qui est beau entre ces deux garçons, c'est ce besoin de réciprocité. Pour le narrateur, c'est évidemment de penser : toi que j'ai embrassé, tu seras, dès cette nuit, dans mon paradis. Baisers sans artifice, baisers de la nature dont le narrateur imagine qu'il n'y aura point de satiété ; toujours il aura soif de baisers…

Une autre qualité de cette nouvelle est dans la langue simple et riche à la fois, assez répétitive quand il le faut – comme celle des enfants – pour être étrange et prenante.

Dans la nouvelle « Intrusion », qui commence avec la description de Monsieur Linz, professeur de lettres classiques totalement « dévoué à la cause pédagogique » (p. 65), le lecteur se dit que Gilles, tout jeune lycéen « déraciné par une migration familiale » (p. 65) va pouvoir s'épanouir. Au cours des congés d'hiver, il fait la connaissance de Roger, lycéen plus âgé, scolarisé dans le même établissement. Gilles est d'abord stupéfait puis sensible à l'amitié que ce « grand » lui porte. Les deux garçons s'intéressent aux sciences et techniques, à l'électronique, notamment à la radio. Les vacances terminées, au lycée, Gilles retrouve Roger ainsi qu'un ami de ce dernier, Martinet, dévoué corps et âme à celui-ci.

Un jour, sans que Gilles comprenne quoi que ce soit, Roger le rabroue et le traite avec mépris. Que s'est-il passé ? La fin de la nouvelle répondra à cette question et montrera un monsieur Linz chargé de stéréotypes, encombré de clichés moraux… Entre temps, Gilles aura découvert avec Laurent, un petit lycéen, ce que voulait lui faire comprendre Martinet, sur « ce que ça veut dire "aimer" » (p. 83).

Cette nouvelle dévoile ce mal qui transforme les toutes jeunes libertés : ce rôle de censeur que trop souvent les êtres empruntent à tous ceux qui, pendant si longtemps, les ont recouverts de l'opprobre. Étrange retournement des choses : il faut se méfier de s'emparer de cela même contre quoi chaque protagoniste a si longtemps lutté.

Dans la nouvelle « En sursis », le lecteur découvre la joie et la peur de Serge lors de l'arrivée de Pierre, dans sa chambre au pensionnat. Pierre souhaite se rapprocher de Serge mais ce dernier a parfois des attitudes contradictoires comme s'il craignait quelque chose :

« Nous [c'est Pierre qui parle] on est amis parce que... on s'entend bien. Ça arrive aussi que tu aimes très fort — en Pierre, revient une expérience vécue : une passion secrète pour un camarade de classe — si fort que ça fait mal ! Et, l'autre s'en moque.

Serge se retourne violemment.

— Il ne s'en moque pas ! C'est parce qu'il a peur ! À cause des autres ! […]

— Il ne faut plus parler de ça parce que — sa voix se casse — parce que... parce que... » (p. 158)

Parce que Serge perçoit, dans une dimension érotique, la lumière intense du désir, il sait aussi pourquoi il doit y résister. Contrairement à Pierre, il a compris les conventions morales et sociales, encadrée de ses interdits, qui règlent les relations aux autres.

« […] les grandes personnes qui font des choses pareilles, on les met en prison, ou dans un asile d'aliénés. Il [un surveillant] a parlé de maladies, et d'un tas de trucs qui m'ont fait croire qu'on était vraiment des exceptions, des anormaux. » (p. 170)

Dans cette nouvelle, récit d'une enfance et d'une adolescence enfermée dans les interdits, Serge sauvera sa peau grâce à Pierre, par un retournement de ses croyances passées…

« Tu as beau être naïf, tu es toujours dans le vrai ! » (p. 172), lui répond Serge.

Ces nouvelles rappellent qu'il est toujours très important de connaître, de comprendre les contingences historiques des choses, voir comment et pourquoi les situations sont devenues ce qu'elles sont, et, qu'il ne faut pas s'effaroucher de la sexualité enfantine, parce que les corps ont besoin du plaisir.

Un recueil où les enfants pourraient chanter : « J'suis trop petit pour me prendre au sérieux / trop sérieux pour faire le jeu des grands / assez grand pour affronter la vie / trop petit pour être malheureux. » (Jacques Higelin, La croisade des enfants).

■ Mon cœur, de ton visage n'a pu oublier la douceur, Pierre Fuzel (nouvelles), Éditions Quintes-Feuilles, août 2011, ISBN : 978-2953288551

Voir les commentaires

Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges

Publié le par Jean-Yves Alt

Un roman par lettres, anodin en apparence, qui empoigne le lecteur et ne le lâche plus.

Nous sommes en 1903, dans un petit village du Sud-Ouest de la France. Deux jeunes femmes, Marie et Marguerite, mariées se rencontrent. Elles s'aiment, elles s'écrivent.

Marie Salat a réellement existé ; des cartes postales ont été retrouvées. Qu'importe d'ailleurs.

Lentement ces deux femmes s'approchent, se cherchent, se trouvent, connaissent le plaisir, l'intensité d'un amour que l'homme, dans le milieu social très modeste où elles évoluent (l'une était couturière, l'autre ouvrière), ne peut, ou ne sait pas, donner.

C'est un livre superbe d'authenticité, de liberté.

Et c'est surtout, plus loin que cette histoire d'amour caché, sans que cela ne soit jamais expliqué, une vision exacte et volontairement tranquille de la vie des ouvriers, des humbles au début du XXe siècle.

Tranquille oui, pour ces deux femmes qui, pendant un an vont connaître – rien à voir avec les Nathalie Barney, Liane de Pougy et autres amazones – la splendeur de la passion et vont en accepter la brûlure.

C'était en 1903-1904.

Il faut lire ces lettres pour écouter, sur le chemin désert, les pas de Marie et de Marguerite qui se rejoignent pour l'ivresse du corps.

■ Pour l'amour de Marie Salat, Régine Deforges, Éditions Le Livre de Poche, 2003, ISBN : 2253045063


de Régine Deforges : La bicyclette bleue

Voir les commentaires