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Le petit galopin de nos corps, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Griffe et patine d'un intimiste pour ce roman d'Yves Navarre.

Par le biais d'un cahier-puzzle dans lequel Roland juxtapose les écrits laissés par son ami, Joseph, mort, ses notes personnelles et quelques souvenirs, le lecteur pénètre dans l'intimité / amour de deux hommes pendant près de trente ans : « Deux œuvres incomplètes... pour faire une œuvre à deux. »

Une forte sensibilité, une violence intérieure, une subtilité des sentiments peignent ces deux hommes dans leur quête du plus fort, du plus loin, du plus vrai.

Toute une vie de parfaite osmose où des événements tels que la mort d'un pêcheur, la venue d'un chat, le passage d'un enfant, le mariage (ils épousent deux sœurs) et enfin la mort de Joseph, seront vécus comme autant d'épreuves pour atteindre à l'union parfaite d'un amour qui peut prétendre à sa place au soleil.

Une écriture émouvante, sobre, sur ses gardes : tout est dit !, rien n'est dit ?, comme dans la vie, fait de ce roman, un véritable roman d'amour, riche, sain sans appel à l'attirail des poncifs.

Une pureté et une gravité à faire envie...

■ Le petit galopin de nos corps, Yves Navarre, Éditions Robert Laffont, 1977 ou Éditions H & O (1), 2005, ISBN : 2845471092


Lire un extrait


(1) Dans sa préface, Serge Hefez, l'un des rares amis intime de l'auteur, évoque ainsi le livre :

« Biographique ou romanesque, l'histoire du "Petit galopin de nos corps" est grave, et mêle étonnamment, impudeur et pureté. Au moment où la description des exploits sexuels tient souvent lieu de littérature, et après les années de plomb de l'épidémie, la réédition de ce texte nous fait mesurer le formidable pouvoir d'inspiration du lien charnel, et la puissance libératrice de la sensualité amoureuse. »


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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Jeunes filles en uniforme, un film de Géza von Radványi (1958)

Publié le par Jean-Yves Alt

À la mort de sa mère, la jeune Manuela von Meinhardis (jouée par Romy Schneider) est envoyée, à Potsdam, dans un pensionnat. La discipline, menée par une redoutable directrice, est un choc abrupt pour la jeune fille dès le premier jour de son arrivée.

Dans l'établissement, Manuela s'attache très vite à la délicieuse et généreuse Mademoiselle Élisabeth von Bernburg, une professeure. Après une première phase de soutien, Manuela va porter à cette femme une affection de plus en plus grande jusqu'à lui vouer un profond amour.

Ce film est un remake du film allemand « Mädchen in Uniform » de Leontine Sagan (1931).

Jeunes filles en uniforme, un film de Géza von Radványi (1958)

En 1958 encore, l'intrigue de ce film restait osée (le lesbianisme), mais il me semble que l'intérêt du film se trouve aussi ailleurs : au cours d'une fête, Manuela, qui a trop bu, déclare devant tout le parterre du pensionnat qu'elle est amoureuse de sa professeure. Cette dernière devra alors démissionner et face à la tentative ratée de suicide de la jeune fille, la directrice reverra sa conception de la discipline.

Discipline fondée sur la place du devoir que chacun doit avoir vis-à-vis de la société. Aucune place pour autre chose que le devoir : il faut être tenu, obligé, contraint de. Filmer du bonheur en ce début de XXe siècle (le film se déroule en 1910) aurait été anachronique. Ce film suggère plutôt une forme d'opposition aux institutions militaires.

Le jeu de Romy Schneider, évalué à l'aune de la découverte par une jeune fille de son premier amour, est exceptionnel, tout comme celui de Therese Giehse (la directrice du pensionnat) est passionnant dans son cheminement : de l'autoritarisme à des interrogations sur les façons de diriger un établissement.

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Noël, c'est couic !, Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves Alt

Pour Anton, un gamin, à la fois rageur et attachant, c'est un réveillon à haut risque qui s'annonce : il a promis à son père – pour les fêtes – une conduite exemplaire chez sa mémère bretonne. Sinon, Noël, ce sera « Couic ! »

Christophe Honoré maîtrise l'art de renverser les situations de départ, pour faire réfléchir ses lecteurs sur l'opposition entre d'un côté, la complexité réelle des relations et, de l'autre, sa négation apparente devant les enfants qui seraient – eux seuls – les uniques troublions potentiels :

le père deviendra rapidement le perturbateur et, Anton, le fils, le perturbé.

Comme dans toutes les familles, des conflits familiaux sont toujours prêts à remonter à la surface. Présentement, Mémère ne se réjouit pas de voir arriver, Ferdinand, le compagnon de son fils… Un fils plus que passablement énervé, qui ne se retient plus et qui explose devant sa mère parce qu'elle n'accepte pas son homosexualité.

Anton se dit que la colère des adultes est si terrible qu’il n’y a plus rien à comprendre et plus rien à faire. Mais son père n'en reste pas là ; il attrape son fils par le bras et tous les deux quittent la maison de mémère avant l'arrivée des autres membres de la famille.

Il faudra une grosse tempête de neige, des routes verglacées, un arrêt obligé dans un village perdu… et manquer tenir le rôle de l'âne dans une crèche vivante pour faire prendre conscience au père d'Anton, la stupidité de sa conduite. Tous deux regagnent alors le foyer de mémère qui les accueille – heureuse – de pouvoir rassembler sa famille au complet. La magie de Noël peut alors s'amorcer.

Un magnifique petit roman qui montre les tensions entre les adultes, leurs non-dits et surtout les craintes d'un enfant tourmenté face à un différend familial.

Des émotions finement analysées, une histoire prodigieusement racontée, pour obtenir – in fine – un beau Noël pourtant si mal commencé.

Aux lecteurs de retenir que la tendresse est bien plus sacrée que toutes les fêtes du monde… même si ce sont ces dernières qui permettent souvent de la retrouver.

■ Noël, c'est couic !, Christophe Honoré, illustrations de Gwen Le Gac, Editions Ecole des Loisirs/Mouche, 2005, ISBN : 2211081479


Du même auteur : Tout contre Léo - Mon cœur bouleversé - Je ne suis pas une fille à Papa - Le livre pour enfants


Lire aussi l'analyse de Lionel Labosse

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Douce nuit, une nouvelle de Jean-Yves Alt

Publié le par Jean-Yves Alt

Il n’est pas encore minuit. Ils se promènent. Ils marchent sur le bas-côté. Ils croisent des phares blancs sans jamais savoir qui ils viennent de manquer. Ce sont des cris d’enfants qu’ils entendent au loin. Ils aperçoivent des lueurs comme celles qu’apporte un groupe porteur de bougies. Ils n’en ont pas allumé, eux. IL a refusé. LUI souhaitait. Ils parlent. Ils parlent de la nuit, des étoiles qu’ils ne voient pas. Ont-ils envie de faire l’amour ? IL déboutonne le haut de son manteau. LUI dénoue sa grande écharpe. Ils s’enserrent en marchant côte à côte.
Quelques phares balaient quelques feuilles. Puis c’est le noir. Ils ne cessent de se tenir de très près. Un conducteur roule si vite qu’il ne les a probablement pas aperçus. IL veut s’enfoncer dans la forêt qui longe la route. LUI a peur des esprits qui pourraient y régner. IL a peur. IL le dit. IL a peur peut-être de LUI. IL l’embrasse. Un camion passe. Ils se jettent plus loin dans le bas-côté ; ils sont invisibles. Ils glissent. Ils sont à terre. LUI a trop peur : ils reviennent à la route.
Ils entendent un crissement, c’est une bécane. Elle va dans la direction où ils entendaient les cris d’enfants. Le cycliste semble pressé. Ils devinent qu’il est attendu, qu’il va rejoindre sa famille.
Ils imaginent qu’à son arrivée, il sera entouré, qu’il sera inséré dans un ordre qu’ils ne connaissent pas.
Eux, ils se touchent, ils se caressent, ils s’aiment dans cette particulière nuit d’hiver. LUI s’indigne en riant. IL répond par un sourire en l’embrassant à nouveau.
Plus tôt, dans l’après-midi. C’est autour d’un téléphone public, accroché dans une cabine dévastée. IL murmure. LUI tente d’écouter cette conversation téléphonique qui ne le concerne peut-être pas. LUI attend, exaspéré, remuant. IL continue à parler dans le combiné.
Quelques semaines avant, en début de soirée, ils sont dans une église. Des statues de plâtre ceignent la nef, des fleurs pourrissent dans les vases. LUI a peur des morts. Ils passent près de la corde qui permet d’actionner la cloche. Ils évoquent des histoires de morts, ils ne précisent pas. Ils retiennent leurs gestes. En sortant, dans le cimetière, sur une plaque, en épitaphe, ils lisent « Je suis toujours là ».
Debout, enlacés, au bord de la route, ils entendent de mieux en mieux les voix des familles, les rires qui viennent du loin. Le froid glacial de cette nuit brûle leurs joues. Ils voient la lune dans une flaque d’eau. Ils épiloguent, imaginent : LUI surtout, une histoire, eux au bord de l’eau. Ils sont seuls et voient de mieux en mieux les lueurs du lointain. IL a un visage éclatant et son sourire est total. LUI assombrit sa face, il abhorre les joies familiales.
IL : J’ai dit « non » tout à l’heure. Je voulais être avec toi, seulement avec toi.
LUI demande où aller. IL indique un chemin escarpé sur la colline. LUI rouspète contre cette escalade mais ils montent. Ils s’embrassent et marchent.
Dans une cabane, ils se déshabillent complètement. On voit deux corps et les gestes de l’amour.
Depuis cette première nuit, on peut les voir dans un train, un bus, une barque, une voiture, sous un pont, au bord d’un lac, dans un champ de fleurs, dans l’eau d’un torrent, dans un magasin de jouets, dans un café. On peut les voir écrire, manger, se regarder, se parler, se toucher, s’embrasser. On peut les voir dans une maison. Leur maison.
Cette première nuit, c’était la nuit de Noël.

Cette nouvelle est parue dans le recueil : Un cadeau de Noël pour Le Refuge (Volume Sven de Rennes), collectif, éditions Textes Gais, novembre 2014, ISBN : 979-1029400001


Cette nouvelle est traduite en espéranto sur le site : Gejaj rakontoj en Esperanto par Ĵeromo Tanguy sous le titre : Milddolĉa nokto.

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Sur Noël par Thomas Hardy et les personnages de Linda Newbery

Publié le par Jean-Yves Alt

— J'ai lu ça dans le Times l'année dernière, avant de te connaître, lui avait dit Alex. Je crois que tu vas aimer.

Le poème, intitulé The Oxen, « Les Bœufs », était de la plume du romancier Thomas Hardy :

Veillée de Noël, minuit à l'horloge. « Ils sont tous à genoux maintenant », Dit un ancien, parlant à notre bande blottie Près de l'âtre où rougeoient les braises. Et nous d'imaginer ces humbles, ces douces créatures Chez elles, dans leur enclos de paille, Personne ne doutant Qu'à genoux, en cette minute, elles le fussent en effet. Rares sont ceux, de nos jours, qui broderaient De pareilles fantaisies ! Pourtant, Si quelqu'un me disait la nuit de Noël: « Viens là-bas à la grange voir les bœufs à genoux Dans la vallée perdue De notre enfance », Je l'accompagnerais dans l'obscurité En songeant : « Pourvu que ce soit vrai. »

La première fois qu'il avait déplié ce billet, sachant qu'Alex l'observait dans l'attente de sa réaction, Edmund avait lu le poème trois fois : pour lui-même, pour Alex, pour l'Alex qui avait souhaité le lui faire partager. Il essaya de ne pas s'attarder sur un léger pincement d'amertume : si Alex lui donnait le poème de Hardy, c'était pour lui montrer ce qu'était le vrai travail d'un poète, pour pointer l'insuffisance de ses propres vers.

— Oui, c'est très beau, approuva-t-il. Pourquoi l'aimes-tu à ce point ?

Ils étaient à la popote des tranchées, appuyés au parapet dans l'aube grise et froide. Quelque part, or, faisait frire du bacon.

— Parce que Thomas Hardy, c'est évident, a sur Dieu la même opinion que moi.

Alex se frappait les côtes pour ne pas perdre sa chaleur.

— Il ne peut pas croire vraiment en lui, mais il accepterait de bon cœur une preuve si elle se présentait. Tu sais quoi ? La première fois que j'ai lu ces lignes, j'en avais des frissons dans le dos.

Edmund le regardait.

— Des frissons de peur ?

— Non. D'envie.

— Tu as envie de croire, comme lui ? Qu'en dirait Karl Marx ?

— Ça, c'était la première fois que j'ai lu le poème. Plus maintenant. Rares sont ceux, de nos jours, qui broderaient / De pareilles fantaisies ! Thomas Hardy voulait sûrement parler de tout ça... – Alex remua sa main gantée en direction du no man's land : ... aussi bien que des progrès en matière de connaissance scientifique. À cause de la guerre, croire est devenu impossible, même pour ceux qui croyaient avant. Il n'y a pas de Dieu. Il n'y a que des hommes, et ce qu'ils se font les uns aux autres.

— Sauf quand tu tombes à minuit sur des bœufs à genoux dans une étable. On devrait peut-être essayer de les voir cette nuit. Ça te convaincrait ?

Nativite Campin boeuf

Robert Campin - Nativité (détail)- vers 1425 (Musée Beaux Arts, Dijon)

— Au front, la pause de Noël, on ne sait pas ce que c'est. Malheureusement.

— D'accord, mais si...

— Si on trouvait une étable, et s'il y avait là des bœufs agenouillés dans la paille ? Non. Ça ne me convaincrait pas. Je me dirais qu'ils ruminent, voilà tout. C'est un conte de fées, comme le suggère Hardy. Un joli conte, mais un conte. Il me faudrait d'autres preuves que celle-là.

in « Graveney Hall », Linda Newbery, traduit de l'anglais par Joseph Antoine, Le Livre de Poche, janvier 2014, ISBN : 978-2253178088, pp. 252-255

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