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Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce recueil de poèmes montre une nouvelle fois – si besoin était – que la poésie n'est pas morte. Robert Vigneau – avec ses « Ritournelles : Chats, lunes, fleurs… » le prouve magistralement en se nourrissant aux sources essentielles de l'inspiration, sans tapage ni artifices.

L'auteur possède le pouvoir de traduire une vision complexe de l'univers des hommes en des vers d'une étonnante simplicité. Ses poèmes semblent couler de source, mais leur musique est le résultat d'une alchimie subtile : poésie du regard intérieur et du temps saisi dans l'infini de notre monde, à la fois banal et tourmenté.

Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau

Ses « Ritournelles » condensent les instants de beauté, comme la note prolongée d'un piano magique :

« Si tu tends bien ton oreille, / La musique de cristal / De la lune t'émerveille : / Tu partages le régal / Des ânons et des lapins / Dont les pavillons s'étirent / Pour capter les baratins / Des contes à debout dormir… / Vite, allonge ton oreille / Vers la lune du sommeil ! » (Lune pour s'endormir, page 49).

Robert Vigneau, à qui nous devons les superbes encres sur papier : Eros au potager, est un grand poète. Dans ses « Ritournelles », il réunit de superbes poèmes écrits dans la marge solitaire d'une méditation dégagée des scories de la philosophie.

L'homme s'absente à lui-même pour mieux saisir l'ampleur triviale et dramatique du monde.

■ Ritournelles (Chats, lunes, fleurs…), Robert Vigneau, Editions La Timbale, décembre 2016


Du même auteur : Une vendange d'innocents, Planches d'anatomie d'innocents

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Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Publié le par Jean-Yves Alt

Poète lui-même, les recueils de Claude-Michel Cluny étaient l'occasion intime d'un retour profond à la source du langage, une terre des mots où le corps et l'intelligence retrouvent leur première légèreté qui n'est que notre appartenance à la fusion de l'homme et de l'univers.

Poèmes du fond de l'œil se divise en trois parties :

Les Ossolètes

« Les Ossolètes n'ont pas de ville pour les morts. Ils ignorent la beauté des stèles, des cippes... Leur monde est lisse, comme la peau du ciel, l'innocence, l'eau du temps qui passe... Ils vivent sans passé ni mémoire, et croient leur race neuve comme l'aurore. »

D'ici, les voit-on bien ?

De très beaux textes : Les Restreints, L'Ignoble, Le Refusé...

« Il laisse vide la main qu'à soi-même il se tend. Inutile, refusé. Refusé. »

D'autres planètes 

« Pour eux, mous et laiteux, l'univers est tout en creux. Couloirs, puits, vagins, corridors qu'ils rongent, qu'ils forent. »

Poèmes du fond de l'œil, Claude Michel Cluny

Le recueil se termine par une magnifique lettre d'Erasme au noble Thomas Grey. Écrite de Padoue, elle prend pour thème les songes. Mais pour qui sait qu'Erasme fut suspecté d'homosexualité (1), cette longue poésie est aussi lettre d'amour. Lettre en français vibrante de savoir, de sagesse et de subtiles déclarations :

« Tout d'abord, à quoi veux-tu jauger l'aune de tes rêves ? Sont-ils seulement délicieux ? Tu n'en dis rien, et me prives ainsi de cette autre part de toi où j'aimerais tant que ma félicité repose. Et voilà que je rêve à ton ombre ensoleillée, en changeant ainsi la pensée attique qui veut que ce que j'ai perdu embellisse ce qui me reste. »

■ Poèmes du fond de l'œil, de Claude Michel Cluny, Editions Gallimard, 112 pages, 1989, ISBN : 9782070716227

(1) « Il s'éprit si fortement que le mentor des jeunes gens, un lourd Écossais, s'opposa à grand bruit à leurs relations » (A. L. Rowse, « Les homosexuels célèbres, Albin Michel, 1980)


Du même auteur : Disparition d'Orphée de Girodet d'après Arman - L'été jaune

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Saül, André Gide (1903 - Théâtre)

Publié le par Jean-Yves Alt

Saül, roi des Juifs, déraisonne. Son épouse croit astucieux de lui procurer la compagnie d'un berger de dix-sept ans, beau et fort, qui le soulagera en lui jouant de la harpe : David, de Bethléem. A sa vue, le roi s'écrie : « Ah ! c'est qu'il est terriblement beau » et l'attache à sa personne. Gide suit le Livre de Samuel : « Et Saül l'aima fort et il en fit son écuyer ». Mais Jonathan, fils du roi, éphèbe frêle et tendre, se prend lui aussi d'amour pour David et s'exclame : « Que tu es beau, David ! » Et voudrait « reposer près de sa force ». Le berger acquiesce avec des « sanglots d'amour », consolant dans ses bras le faible adolescent. La Bible : « Jonathan aimait David autant que son âme. »

Le roi Saül souffre de n'être pas préféré et, se traînant comme fou, hurle : « Et moi alors ? » et, à son fils qui défaille, il demande : « Est-ce d'aimer David qui te pâlit ? ». Le vieil homme, voulant séduire le berger, se fait couper la barbe qui le vieillissait et le rendait trop respectable. Aux dires de son barbier, le voilà méconnaissable, rajeuni de dix ans.

Peine perdue. D'une sorcière, il implore une réponse : « Quelqu'un t'a dit qui j'aimais ? Oui... Tu sais tout... David ! » Et la réplique de suivre, impérieuse : « Tout ce qui t'est charmant t'est hostile. Délivre-toi, Saül ! ».

Hélas, David ne répond pas à des avances séniles. Il ne veut voir en Saül qu'un roi, avec ou sans barbe. Le monarque s'exaspère : « Oiseau sauvage, rien ne peut dont t'apprivoiser ! »

Il ne hait pas David comme la Bible le laisse croire, mais il est rongé par la plus atroce des jalousies. Il presse de questions le premier échanson venu : « David, Jonathan, ils sont ensemble n'est-ce pas ? Qu'est-ce qu'ils font ? Qu'est-ce qu'ils disent ? »

Et il s'enfonce dans un monologue halluciné : « Ce que j'aime surtout en lui, c'est sa force. La souplesse de ses reins est admirable ». Et de gémir : « Trouverai-je autre que sa satisfaction, quelque remède à mon désir ? »

André Gide ne paraphrase la Bible qu'à demi-mots. Mais tout homosexuel âgé, que les étreintes de deux garçons proches de lui frustrent du plaisir des sens, ne peut manquer de s'y reconnaître.

« Avec quoi l'homme se consolera-t-il d'un déchéance ? Sinon avec ce qui l'a déchu. »

■ Saül, André Gide, Théâtre, Mercure de France, 1903

Présentation de l'éditeur : Écrit en 1897-1898 à la suite des Nourritures terrestres – « en matière d'antidote ou de contrepoids » –, Saül est le premier texte important composé pour la scène par André Gide. Si le texte fut publié en 1903 au Mercure de France, la pièce ne fut créée qu'en juin 1922 par Jacques Copeau, au Vieux-Colombier. Gide attendait ce moment avec fébrilité. La lecture assez libre qu'il y donne de l'épisode biblique de la succession de Saül, mettant en scène son fils Jonathan et le jeune David, provoquerait un scandale sans égal, dans le prolongement duquel il envisageait de publier la première édition « commerciale » de Corydon (NRF, 1924), son essai sur l'homosexualité. Ces deux textes, d'époque distincte, portaient, sur des registres singuliers, l'une des clés morales de son œuvre, ce dialogue rare entre abandon de soi et intégrité personnelle, rigueur morale et libres mœurs. Aussi Gide vécut-il comme un échec personnel l'incompréhension du thème central de la pièce, son manque d'impact réel sur le public et le détournement de sens qui put résulter de la mise en scène lors de sa création. Mais l'expérience, toute manquée qu'elle pût être, fut inaugurale (même si, de fait, celle du Roi Candaule l'avait précédée) ; elle faisait dire à Gide en 1929 : « Si Saül avait réussi, qui sait ! je ne me serais peut-être plus occupé que de théâtre. » Voilà qui engage à redécouvrir un drame puissant, profondément ancré dans l'ensemble de l'œuvre gidienne.


Du même auteur : Amyntas - Le Prométhée mal enchaîné - Le retour de l'enfant prodigue - Isabelle - Corydon

Lire aussi : Hommage à André Gide - Gide : le contemporain capital par Eric Deschodt

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Le cahier vert / Journal 1961-1989, Jocelyne François

Publié le par Jean-Yves Alt

Vingt-neuf ans d'une vie : les livres, un mariage illusoire, trois enfants, la passion pour une femme, Claire Pichaud, peintre, quelques amis, la maladie, le temps qui passe, le vieillissement, la mort...

Ce qui est exceptionnel dans ce journal, c'est le choix d'une centaine de jours dans une existence de presque trente ans. Des années entières sont absentes, inutiles, perdues dans l'oubli de la mémoire. Les instants captés par l'écriture sont ici les témoins absolus – dans la brièveté des annotations – de l'essentiel d'une vie.

Jocelyne François et son amie ne se sont installées à Paris qu'en 1985. Ces années à la campagne sont majeures. Jocelyne François ne succombera pas aux mirages parisiens. Son journal d'une très grande beauté d'écriture ne refuse pas le vertige de la vérité, mais la lucidité, les moments de doute, l'horreur de la maladie et de la mort n'entachent jamais la recherche fondamentale d'une sagesse, une tentative pudique de cohérence et d'unité :

« J'ai toujours, toujours retiré une grande tristesse, un désarroi des moments de non-accord entre mon désir et ma vie. »

Le cahier vert / Journal 1961-1989, Jocelyne François

L'économie de mots, les grandes ellipses de temps donnent aux instants relatés une intensité poignante.

Ce qui domine tout le journal c'est l'amour de deux femmes.

« Certes j'ai misé toute ma vie sur une passion... », écrit Jocelyne François qui dit aussi : « Vivre auprès de Claire en tant que femme et que peintre, c'est le miracle. »

Un amour qui traverse les épreuves sans tiédeur, sans négligences, attentif à se garder intact et vibrant dans un constant échange culturel et spirituel :

« Merveilleux amour de Claire me disant hier de ne pas me préoccuper de l'aboutissement, d'écrire seulement. Librement. »

Une histoire intime vers la sérénité et l'amour.

■ Le cahier vert/ Journal 1961-1989 de Jocelyne François, Mercure de France, 194 pages, 1990, ISBN : 978-2715216594


Du même auteur : Histoire de Volubilis - Le sel

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Correspondance, de Sigmund Freud et Stefan Zweig

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est à propos de l'audacieux récit d'une passion homosexuelle « La confusion des sentiments », que le psychanalyste Freud, en 1927, écrit à Zweig :

« Pourquoi l'homme ne peut-il pas accepter l'amour physique de l'homme, même lorsqu'il se sent très fortement lié à lui sur le plan psychique ? Ce ne serait pas contre la nature de l'Eros qui, avec le dépassement de la rivalité naturelle entre hommes (attitude de jalousie), connaîtrait un triomphe remarquable... Il n'est pas non plus contre la "nature" humaine, car celle-ci est bisexuelle ; plus encore, cette incapacité n'a pas toujours existé, elle semble exister uniquement pour nous aujourd'hui… Qu'est-ce qui fonde cette répulsion apparemment élémentaire, et qui pourtant ne peut pas s'expliquer par les éléments ? »

Aucun des deux hommes, cependant, n'a le « mauvais » penchant. C'est dire, alors, la qualité de la relation, dont leur correspondance, peut, comme dans cet extrait, témoigner : relation forgée au feu de l'exigence, de la hardiesse et de la probité intellectuelles, mais aussi de la sincérité, de la confiance, du respect et de l'admiration.

Correspondance, de Sigmund Freud et Stefan Zweig

Ces authentiques stoïciens, si fort soucieux de ne jamais se montrer humainement vulgaires, se sont ainsi écrits de 1908 à 1939, régulièrement, leur amitié, comme les plus belles amours, triomphant au fil du temps de l'accumulation de tous ses petits orages...

Roland Jaccard, dans sa préface, souligne qu'un même « courage d'approcher sans peur et sans fausse honte la partie la plus extrême et la plus intime du sentiment..., et d'avancer dans la compréhension de l'inquiétante immensité » avait fait d'eux mieux qu'un maître et un disciple : un vrai père et un vrai fils !

Mais le déploiement des ténèbres fascistes sur l'Europe aura raison jusque dans leur exil de l'éblouissante lumière par eux dégagée, comme de phares monumentaux : ils s'anéantissent en 1939 et 1942, Freud à quatre-vingt-trois ans en Grande-Bretagne, Zweig à soixante et un ans au Brésil : il venait de rappeler qu'on avait « toujours traité (Freud) de pessimiste parce qu'il avait nié le pouvoir de la culture sur les instincts ; (mais) maintenant, il voyait confirmée de la façon la plus terrible son opinion que la barbarie, l'instinct élémentaire de destruction, ne pouvait pas être extirpée de l'âme humaine... ».

■ Correspondance : Stefan Zweig et Sigmun Freud, traduit de l'allemand par Didier Plassard et Gisella Hauer, préface de Roland Jaccard, Editions Rivages/Petite Bibliothèque, 160 pages, 2013, ISBN : 978-2743624583

Quatrième de couverture : A lire la correspondance que les deux hommes échangèrent pendant plus de trente ans, on se dit que Zweig est vraiment le fils que Freud aurait aimé avoir : il apprécie en lui sa "modestie intérieure", tout en étant séduit par l'écrivain, si proche à bien des égards d'Arthur Schnitzler qu'il considérait comme son "frère jumeau".

A Zweig, Freud confie ce brevet de ressemblance : « Votre type est celui de l'observateur, de celui qui écoute et lutte de manière bienveillante et avec tendresse, afin d'avancer dans la compréhension de l'inquiétante immensité. » De son côté, Zweig sera l'un des rares écrivains viennois, le seul peut-être à discerner d'emblée le génie de Freud, à le proclamer et à le situer dans la lignée de Proust, Joyce et Lawrence. « J'appartiens, lui écrit-il, à cette génération d'esprits qui n'est redevable presque à personne autant qu'à vous en matière de connaissance. »

Roland Jaccard

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