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Au bonheur des voleurs d'âmes

Publié le par Jean-Yves

Chacun sait que les gens ne sont pas vraiment libres, que nous sommes influencés les uns par les autres, de l'éducation que nous recevons de nos parents jusqu'aux doctrines que nous apprenons, sans parfois nous en rendre compte, des églises officielles. Même les romans exercent, semble-t-il, des effets décisifs sur la vie des gens, poussant ainsi don Quichotte à se livrer à des combats contre des moulins à vent. On sait aussi que ces «presque choix» nous amènent à faire quelques bêtises qu'on regrette plus tard, comme se marier avec une personne qui ne nous convient pas ou suivre des études qui nous déplaisent afin de contenter nos parents.

 

Mais on dit également, peut-être seulement pour se consoler, que ces bêtises sont aussi des leçons, qu'elles nous révèlent bien des choses sur nous-même, ne serait-ce que l'ampleur de notre naïveté. De plus, parmi ces «presque choix», tout un chacun sait distinguer entre être obligé de donner son sac à un voleur qui vous menace d'un revolver, et s'endetter chez Cartier afin de satisfaire les désirs de diamants d'un beau danseur.

 

On dit que, dans le premier cas, on ne choisit guère, tandis que dans le second on choisit bel et bien, en dépit des regrets que nous pouvons avoir par la suite. Ces dettes-là sont le prix de notre liberté et nous ne voudrions pour rien au monde que Cartier ne vende plus de bijoux à ceux qui s'endettent pour les acheter. Or il semble que, de nos jours, le fait d'entrer dans une secte ou devenir le patient d'un escroc autoproclamé psychothérapeute ne relève plus de cette bêtise ordinaire ou de ces «presque choix», mais de phénomènes bien plus inquiétants. C'est pour cela que l'Etat s'est senti obligé de réagir dès lors qu'une personne regrette de tels choix.

 

En 2001 fut créée une nouvelle infraction visant à les faire passer pour des non-choix, afin de punir ceux qui ont poussé à les faire. Cet état de non-liberté est défini par la nouvelle loi comme une «sujétion psychologique» résultant de l'exercice de «pressions graves ou réitérées» ou de «techniques propres à altérer» notre jugement, pour nous conduire à un acte ou à une abstention qui sont «gravement préjudiciables» (art. 223-15-2 du code pénal).

 

En 2004, une loi visant à réorganiser les psychothérapies s'est inspirée aussi de cette idée de «sujétion psychique» à la suite du controversé amendement Accoyer, même si l'on attend encore les décrets d'application qui rendront compte de sa véritable portée.

 

Si l'on veut comprendre ce que veut dire cette idée de «sujétion psychologique», il faut prendre la peine de lire Sortir d'une secte de Tobie Nathan et Jean-Luc Swertvaegher, les Empêcheurs de penser en rond (2003). Produit d'un travail au sein du centre Georges-Devereux à Paris-VIII, ces auteurs soutiennent qu'aussi bien l'affiliation sectaire que le fait de suivre des psychothérapeutes charlatans est le résultat d'un phénomène qu'ils qualifient de «vol d'âme» :

 

«De nos jours, dans une société du contrat social, liant les individus singuliers, que l'on cherche à rendre des "sujets éclairés", des personnes sont capturées au su et vu de leurs familles et des autorités. [...] c'est leur âme qui est objet de convoitise. Leur âme ; ce qui les anime, ce qui en fait des êtres autonomes, mus par leur propre volonté ­ c'est de la capture de cette âme que des organismes aux intentions malveillantes attendent des bénéfices.» Ceci se passe sans qu'«aucune pression psychique, aucune violence susceptible de poursuites judiciaires ne s'exerce sur l'adepte pour obtenir sa conversion. Cela va de soi car ce qu'il faut obtenir de lui c'est son consentement, son désir [...]. Le contraste entre l'assujettissement que perçoivent les proches et la participation à un contrat librement consenti que présente l'adepte constitue l'une des spécificités de ce type de problème.»


Un lecteur naïf pourrait penser que ceux qui partent avec une secte à la recherche de leur «jumeau cosmique» dans une lointaine ville du Mexique, quittant enfants en bas âge, conjoint et travail, ont probablement quelques petits soucis. Mais non ! pensent ces auteurs. Ceci n'est qu'un préjugé de psychanalyste voué à rendre les victimes responsables de leur malheur, disent-ils, leur faisant croire que si elles ont emprunté ces voies, c'est qu'elles «ont des problèmes», et donc qu'à leur manière elles sont responsables de leurs choix. Faux ! Ceci peut arriver à n'importe qui, car la puissance qui s'exerce sur les victimes n'est rien d'autre que de la «sorcellerie», les victimes étant bel et bien possédées. Leur plume ne tremble pas en écrivant cela, bien au contraire. Ils ont le courage que donnent la vérité et la lutte pour la justice. On est donc conduit à se poser la question : pour répondre à cette insécurité psychique grandissante, doit-on espérer que les fameux décrets que l'on attend afin de réorganiser la santé mentale transforment enfin les psychanalystes en exorcistes ?

 

Qui sait ? Peut-être au moment même d'écrire ces lignes, suis-je complice d'une puissance maléfique. N'est-ce pas ce qu'on disait jadis, aux temps de la chasse aux sorcières, de ceux qui se moquaient des «diableries» ? La vérité sur cela, en tout cas, vous ne la saurez jamais, car il est bien connu que le diable est un sacré menteur.

   

Libération, Marcela IACUB, mardi 22 février 2005

 

 

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The celluloïd closet, les homosexuels (re)vus par Hollywood (1995)

Publié le par Jean-Yves

Un cliché peut en cacher un autre. Comment fonctionne la machine à fabriquer des idées reçues, si utiles, mais tellement redoutables ? [...]



[…] L'influence des médias sur notre perception de la sexualité est un autre bel exemple de perpétuation des stéréotypes. Nous reproduisons, même sans nous en rendre compte, les attitudes et comportements véhiculés sur le sujet par la pub, la télé, le cinéma ou Internet […]


Une autre minorité est la cible des clichés en tout genre. Ce sont les gays et les lesbiennes. L'histoire de leur représentation dans le cinéma illustre bien ce phénomène. «En cent ans de cinéma, l'homosexualité n'est apparue que rarement à l'écran. Et toujours comme une chose risible, pitoyable ou parfois même effrayante», peut-on lire dans le livre, intitulé «The celluloid closet», que consacre au sujet Vito Russo.




En résumé, entre 1890 et les années 30, le cinéma hollywoodien dépeignait l'homosexualité comme un objet ridicule, un élément comique.
Le personnage de l'homo efféminé était populaire et n'avait rien de menaçant à l'époque. Des années 30 aux années 50, des groupes de femmes et d'associations religieuses ont accusé l'industrie du cinéma d'immoralité. Pour se protéger, Hollywood a pratiqué l'autocensure, préférant purement et simplement bannir la figure de l'homosexuel pendant cette période.





L'avènement des mouvements féministes et des groupes de revendications homosexuels dans les années 60 et 70 va permettre de relâcher la pression. Gays et lesbiennes vont refaire leur apparition à l'écran, mais le plus souvent dans la peau de personnages dangereux ou violents. L'homophobie laisse des traces... Ce n'est qu'à partir de 1990 que la situation va peu à peu s'améliorer. Les personnages homosexuels apparaissent plus nuancés et se rapprochent de la représentation des hétéros. Le succès de films comme «Philadelphia», «Gazon maudit» ou «In & out» contribuera à ce mouvement. […]


La culture du cliché ne date pas d'hier. Et pour cause, elle renvoie à la question plus fondamentale de l'identité, qui se pose dès qu'un Autre existe. […]


par Laurent RAPHAËL, La Libre Belgique, 21 août 2003



À voir : - THE CELLULOID CLOSET, DVD, ARTE Editions, 2003

À lire :

- L'homosexualité à l'écran, Bertrand Philbert, Editions Henri Veyrier, 1984, ISBN : 2851993364 (cet ouvrage date un peu, mais constitue une excellente présentation au sujet)

- Cinémas homosexuels, collectif sous la direction de Jean François Garsi, Editions Papyrus, collection CinemAction, 1983, ISBN : 286541048X


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Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 - 1939, Florence Tamagne

Publié le par Jean-Yves Alt

Le sous-titre circonscrit l'espace des trois villes et les vingt ans que couvre cette chronique, juste avant la répression allemande traitée dans la 3ème partie de l'ouvrage - chapitre VIII. Tolérance presque amusée en France, subversion de l'ordre victorien en Angleterre et revendication culturelle allemande, autant de mouvements éteints qui ont repris vie dans les années 1980.

Selon Foucault, il n'y a pas de "vérité" de l'homosexualité. on peut cependant tenter d'en cerner les modes de vie, les revendications, les représentations populaires à un moment donné. C'est ce que fait l'historienne Florence Tamagne dans une magistrale étude comparative entre l'Allemagne, la France et l'Angleterre des années 1919 à 1939. Son "Histoire de l'homosexualité en Europe" permet de dégager quelques grandes tendances : l'homosexualité se vivait sur un mode plutôt communautaire à Berlin, individualiste à Paris, quasi "sociétal", du moins pour les élites, à Londres. L'auteur distingue trois périodes : celle d'une relative libération dans l'immédiate après-guerre, d'un durcissement au tournant des années 30 et d'une persécution qui connut son paroxysme durant la seconde guerre mondiale ... Du libéral groupe de Bloomsbury aux réactionnaires Männerbund en passant par le Paris lesbien, l'historienne dresse une cartographie extrêmement détaillée de la diversité - et des convergences - des modes de vie homosexuels ou "homoérotiques". Surtout, l'historienne apporte une contribution essentielle à la compréhension des enjeux liés à l'homosexualité aujourd'hui, en démontrant qu'ils s'inscrivent dans une histoire contemporaine qui, contrairement à ce que l'on croit trop souvent, ne débute pas au tournant des années 70.

Le Monde des Livres, Eric Lamien, 23 juin 2000

Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 - 1939, de Florence Tamagne, Éditeur : Seuil, 2000, Collection : L'univers historique, ISBN : 2020348845


Lire aussi sur ce blog :

- Télévision : Un amour à taire un téléfilm de Christian Faure

- Cinéma « Paragraphe 175 » : La déportation des homosexuels pendant la Seconde Guerre Mondiale

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel pendant la Seconde Guerre Mondiale

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux

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Jean Fautrier à Martigny (Suisse)

Publié le par Jean-Yves

Fin décembre 2004, j'ai pu visiter à la Fondation Pierre Gianadda, l'exposition-rétrospective sur Jean Fautrier qui commémore le 40e anniversaire de sa disparition...


En mai 1945, Jean Fautrier expose à Paris, à la galerie René Drouin, une série de peintures et de sculptures d'une quarantaine de pièces intitulées «OTAGES», en hommage aux civils exécutés par les Nazis.


Rompant avec toute narration, ces représentations de victimes défigurées innovent tant par leur technique que par leur force expressive. Ce sont ces oeuvres qui m'ont particulièrement marquées (parmi d'autres présentées : des nus, des natures mortes.)



Les visages de ces personnes se dérobent à l'identification, aucune suggestion du sang, couleurs plombées pour rappeler la mort qu'elles vont bientôt rejoindre : on dirait qu'elles ressemblent déjà à ce qu'elles vont devenir après leur décomposition ; retour aux éléments naturels auquelles ces figures sont rendues.


Fautrier invente une représentation déchirée pour figurer le désastre, qui se distingue d'autres tableaux de massacres réalisés au cours de la guerre, notamment chez les surréalistes naguère dominants en France. Ses amis écrivains témoignent du choc esthétique éprouvé à la contemplation de cette série plastique et y lisent les éléments d'une figuration nouvelle, porteuse d'une promesse communautaire.


André Malraux a préfacé le catalogue de l'exposition de 1945 en parlant d'«hiéroglyphie de la douleur» et d'«idéogrammes pathétiques».



Les portes de la Fondation Gianadda à Martigny à peine franchies, l'univers ambigu, enragé, malaisé à cerner de Fautrier saute au visage. Toiles, sanguines, sculptures et lithographies, voici 126 oeuvres chargées de colère contenue ou d'apaisement fragile, échelonnées de 1925 à 1963. Soit le parcours complet d'un artiste sans cesse à la marge. Plonger dans les travaux du début, antérieurs aux fameux «Otages» de 1943-1944, est précieux. Jamais vus depuis vingt ans, ils permettent de mesurer la cohérence d'un oeuvre qui se construit et s'approfondit de volte-face en volte-face, en traitant des thèmes récurrents : nus et visages, natures mortes et objets, végétaux et paysages. La violence n'est pas exprimée par un chromatisme oppressé ni par une distorsion des formes. Elle explose à travers les tortures infligées à la matière, aux hautes pâtes travaillées comme une chair vivante, qui fascineront Dubuffet. Elle se ressent sans se laisser voir. Seul le poète Francis Ponge comprendra alors la démarche du peintre.


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Salutaire vengeance

Publié le par Jean-Yves

L'Odyssée raconte la naissance du droit, fondée sur une philosophie tout à fait inédite. On ne trouve ni concept ni jargon dans le récit des aventures d'Ulysse. Mais une idée simple : un homme bafoué rentre chez lui après dix ans d'errance et trouve sa maison occupée par des prétendants, tenue par une épouse (Pénélope) qui n'a rien de la vertueuse que la légende s'empressera de décrire.


Il se venge et fonde ainsi un ordre nouveau, fait d'assemblées et de lois, où le pauvre sera protégé contre le fort, où la parole réglera les conflits.


C'est sur fond d'histoires merveilleuses qu'Homère raconte la naissance des institutions politiques.


Lorsque Ulysse rentre à Ithaque, sous les traits d'un mendiant, il assiste à la querelle des prétendants, aux tentatives de son fils Télémaque pour repousser ces derniers, aux disputes quant à la légitimité du futur roi... bref, à un condensé de la vie politique de son temps. Il décide de se venger.


La vengeance d’Ulysse n'est jamais gratuite et n'est pas non plus inspirée par les dieux : elle dépend seulement de lui, afin qu’il se réalise et se réconcilie avec lui-même comme avec le monde. Elle allège sa douleur de victime en même temps qu'elle fonde son honneur.


La vengeance d’Ulysse fondera ainsi jusqu'à la royauté retrouvée. Car il tire de sa trop longue absence la conclusion suivante : le système politique en vigueur à son départ ne peut assurer durablement la survie et le bonheur d'une population encline aux honneurs et à l'argent.


Après avoir massacré les prétendants et retrouver sa légitimité, il réorganise Ithaque en un système où il est possible de repérer les traces des premières règles juridiques du monde occidental : les articulations du pouvoir (l'assemblée et le conseil), la distinction entre sphère publique et sphère privée, le système judiciaire mis en place (du pardon à l'exécution)...


La vengeance, tel serait, en dernière instance, le ressort de la démocratie.


La démocratie ne serait pas ainsi une expérience tirée de savants traités philosophiques, mais, au contraire, une nécessité métaphysique ressentie par un homme bafoué.



À LIRE : Ithaque : Héros, femmes et pouvoir entre vengeance et droit, Eva Cantarella, Albin Michel, Collection : Bibliothèque Albin Michel Histoire, 2003, ISBN : 2226136800 Pendant qu'Ulysse baguenaudait loin de son royaume, à Ithaque demeurait Pénélope dans son palais mis à sac. D'où le renversement méthodologique, étonnamment fécond, qui sert de ligne directrice à cet essai et qui consiste à se demander ce qu'il se passait à Ithaque en l'absence d'Ulysse. S'ordonnent ainsi les trois parties du livre : Ithaque sans Ulysse, Ulysse vers Ithaque et Ithaque avec Ulysse.

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