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Zapinette chez les Belges, Albert Russo

Publié le par Jean-Yves

Voici Zapinette propulsée en Belgique avec son loufoque tonton homosexuel ("mots sessuels") dénommé Albéric et surnommé par l'infernale gamine "Tintin Bins".. Elle aurait préféré le club de Los Schtroumpfos sur la Costa Brava, mais les aventures qu'elle y vivra seront plus rocambolesques et fantasques que jamais. Son tonton, est à la recherche d'un trésor que lui aurait légué son arrière-grand-père, Popol.


Zapinette est guidée dans cette chasse au trésor par un Esprit qui a choisi d'entrer en communication avec elle. Et lorsque son tonton Albéric disparaît mystérieusement dans une galerie d'africaniste, Zapinette ira jusqu'à se mettre en rapport avec le fantôme de leur ancêtre et fera appel à un sorcier congolais. Elle devra même consulter un masque afin de pouvoir obtenir la libération de son oncle.


Ce voyage, drôle et insolite, est aussi une balade instructive : le lecteur parcourt un petit pays au grand cœur et aux insolubles problèmes linguistiques, en découvre les particularismes et l'histoire au centre d'un récit où le rire et le mystérieux ont décidé de se donner la main pour une nouvelle aventure de Zapinette.


Zapinette est une drôle de petite fille, une sorte d'ouragan de la famille de Zazie de Raymond Queneau. Un rêve d'écrivain ! Un personnage trublion qui, du haut de ses douze ans, nous décrit le monde dans lequel, sérieux et naphtalines dans nos conventions, nous évoluons.


Zapinette, les conventions, elle les dynamite ! Avec toute la justesse de vue des enfants et cette logique qui nous paraît bizarre parce qu 'absolue, sans concession. En fait, c'est nous qui l'avons perdue de vue, la logique. Malgré notre rationalisme, nos maximes et nos règles de vie (qui s 'y conforme réellement, totalement ?). Zapinette observe nos entorses, nos grands-écarts, nos contorsions pour tâcher de retomber sur nos pieds, oublier qu 'une fois déplus, nous venons de nous trahir. De trahir l'enfant qui est en nous et que nous ne voulons plus connaître. Au nom de notre statut d'adulte. Zapinette possède des armes. Un jugement foudroyant, une intelligence des gens, une capacité d'indignation et de colère qui pulvérise l'adversaire. Et quand l'énergie est trop forte, qu'elle est au bord de l'implosion, elle se tourne vers son paratonnerre : Tonton.



Ah, son Tonton ! Comme elle l'aime ! Tout en illustrant avec constance le proverbe : "Qui aime bien châtie bien". Car il en voit de toutes les couleurs, le brave homme. C'est qu 'il n 'est pas habitué aux enfants, il n 'en a pas. Et qu 'il a beau représenter le monde des adultes, il est depuis toujours dans la marge, dans la lune, hors de tout. Et puis, lui aussi, il l'aime, sa Zapinette. On peut même dire que, sans en avoir l'air, il lui donnerait quelque chose qui ressemble à une éducation. Une éducation solide, faite de liberté, de fantaisie et de culture. Qu 'il comblerait le vide de ces papas que maman n'arrive pas à garder. Ou ne veut pas garder. Zapinette le sait bien, même si la "féministe " qu 'elle est le houspille souvent... Albert Russo nous offre un personnage jubilatoire, avec un cœur énorme (à la mesure de ses colères, et elles sont nombreuses). Avec talent, il nous le montre à travers les yeux sans complaisance d'une enfant. Et c 'est une réussite. Car le regard est bien celui, recréé, d'une gamine qui ne comprend pas toujours ce qui se passe. Ce n 'est pas de son âge, dans le sens où ça ne fait pas partie de ses préoccupations. Et pourtant, se dessinent devant nous des portraits d'une grande finesse, des personnages riches... Et puis, il y a le langage. Du grand art. Albert Russo joue des mots en virtuose. Comme pour dénoncer, avec humour, les travers de notre société. Elle ose tout. Tord le vocabulaire, invente des mots. Mais jamais de manière gratuite. C'est qu 'elle traque leur "substantifique moelle ". Avec une créativité bouillonnante. Les aventures de Zapinette sont censées être écrites pour des lecteurs de 10 à 14 ans. Franchement, c 'est tellement drôle, tellement bien écrit, avec plusieurs degrés de lecture, qu 'on peut s'en régaler à tout âge. Ce serait vraiment dommage de s'en priver. Jubilatoire !


Ed. Hors Commerce, Collection Hors bleu, 2002, ISBN : 2910599965



Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Du même auteur : Sang mêlé ou ton fils Léopold


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Socrate : « Connais-toi, toi-même »

Publié le par Jean-Yves Alt

On assimile souvent Socrate à cette célèbre formule de Delphes qu’il a faite sienne.

Mais cette seule formule contient aussi une autre signification : se connaître soi-même signifie aussi savoir discerner ce qui est bien de ce qui est mal, et c’est en cela que Socrate s’oppose aux sophistes à qui on le compare souvent, puisque sa recherche a pour but exclusif le domaine moral.

Socrate passait le plus clair de son temps à discuter avec les gens à Athènes, dans la rue ou sur la place du marché. Son enseignement reposait tout entier sur l'idée que les concepts sur la nature humaine en général et l’être humain en particulier pouvaient être compris de façon purement objective : Socrate était donc à la recherche de la définition des grandes notions morales comme la justice, la piété, le bien , le courage, la tyrannie, la tempérance, l’amitié… Nous sommes tous en mesure de donner des exemples de cas d'actes ou de gestes justes et injustes, courageux, amicaux ou amoureux.
 

Mais ce ne sont pas des exemples illustrant ces actes, qui intéressaient Socrate. Il était à la recherche de définitions quant à la nature propre de chacune des vertus. Cette recherche de définition des concepts est au cœur même de sa façon de faire de la philosophie.

Il pensait que tout vice provient de l'ignorance et que nul n'est délibérément mauvais. En conséquence, la vertu était la connaissance , et de la connaissance du bien découlait la bonne conduite. D’où son travail d’argumentation rationnelle et la recherche de définitions générales, comme l'attestent les dialogues (lire le «Ménon») de son jeune contemporain et élève, Platon.

À la lecture de l'un ou l'autre de ces «dialogues socratiques», on en sort pour ainsi dire «plus intelligent» ou plus réflexif , qu'avant, plus «critique». Même s'ils paraissent ne pas aboutir, ces dialogues demeurent des modèles de réflexion critique. C'est d'ailleurs ce qui explique qu'on lit les textes de Platon depuis plus de deux mille ans. Ce sont des chefs-d’œuvre d'écriture littéraire et philosophique.

Pour Socrate, la vérité n'était pas empirique mais entièrement «réflexive», une exigence de conformité de la pensée avec elle-même et l'existence. C'est ce qui explique d'ailleurs qu'il prétendait n'avoir rien à enseigner aux autres, mais seulement à tenter de leur faire entrevoir, par la parole dialectique, à quel point ils croyaient savoir ce que, en réalité, ils ignoraient. Si la vérité ne se trouve que dans le langage, elle renvoie forcément à une idéalité, laquelle ne peut être qu'une et absolue : c'est la logique, ainsi, qui fonde l'aventure spéculative de Socrate, l'existence de l'âme et son immortalité.

Socrate était un pessimiste qui savait que le désir est, par définition, toujours malheureux et du fait de son ambivalence, ne peut échapper à la déception.

Il savait aussi que le principe majoritaire ne menait pas inéluctablement, et loin de là même, à la vérité, ce qui fait qu'un philosophe ne pouvait décemment pas, à ses yeux, participer au monde, et surtout politique.

Puisque la vie est un non-sens et que nous ne savons pas ce que nous réserve la mort, faisons l'hypothèse de la vérité. Que cette dernière s'avère - et qui pourrait nous en assurer ? - vraie ou fausse, la vérité est la seule à pouvoir nous aider à accepter, malgré tout, l'existence. Socrate relèverait ainsi, d'une «logique de l'espérance».

À LIRE :

Bref traité du désenchantement, Pierre Grimaldi, réédité en Livre de poche Biblio Essais, 2004, ISBN : 2253130702

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Beautiful thing, un film de Hettie MacDonald (1996)

Publié le par Jean-Yves

Au sud de Londres, dans la cité de Thamesmead en plein été, trois adolescents se morfondent. Jamie est rejeté par ses camarades de classe et sèche les cours, Ste se fait battre par son père alcoolique et son frère. Leah, renvoyée du lycée, vit dans le monde de la musique de Mama Cass.


Sandra, la mère de Jamie, battante, généreuse et enjouée, essaie de comprendre son fils et se bat pour obtenir une promotion. Elle essaie de maintenir sa relation avec son amant baba cool Tony. Un soir, Sandra ramène Ste couvert de bleus chez elle. Ste trouve à partir de là de plus en plus en souvent refuge chez eux, où il partage la chambre de Jamie. Les deux garçons se confient l'un à l'autre et leur amitié se transforme en sentiment amoureux.


MON COMMENTAIRE : Adapté de la pièce de Jonathan Harvey, ce film révèle fraîcheur et spontanéité. A découvrir absolument sans être gay pour autant... Ce film a beaucoup de charme et d’émotion sans jamais tomber dans le pathos. C’est une histoire simple, gentille, attendrissante qui parle de la puissance de l’amour avec une vivacité et des couleurs inhabituelles d'autant plus que l'action se situe dans une banlieue ouvrière londonienne. Elle prend sa source dans une foi en l’esprit humain.


Beautiful Thing défend la tolérance et la différence avec du charme et de l'humour tout en évitant de tomber dans les stéréotypes homosexuels. Par exemple, la scène où la mère de Jamie, initialement honteuse de révéler la «chose» à sa meilleure amie, lui fait savoir que son fils est homosexuel en lui disant seulement : «Tu sais, je ne serai jamais grand-mère». Bien que les choses semblent ne jamais vraiment vouloir s'améliorer pour les héros du film, on peut tout de même prévoir le happy end final du film : conclusion prévisible car après tout, n'est-ce pas un conte de fées qui nous est montré là ?


On a reproché à la réalisatrice sa vision un peu idéaliste du coming-out des deux garçons, surtout la scène finale où ils dansent un slow devant les habitants médusés de la cité. Hettie MacDonald défend son parti pris. Elle a voulu faire un film sans prétention, aux antipodes de «La cage aux folles» Elle a doublement réussi son pari, en réalisant un très beau film qui a rencontré un succès en France, où il est pourtant difficile de sortir un long métrage sur l'homosexualité qui ne soit pas «Pédale douce» ou «Gazon maudit».


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Pourquoi toujours tout voir ? (2/3)

Publié le par Jean-Yves


Tout d'abord, reconnaissons qu'il y a une émotion à découvrir, au fond d'une église perdue, un Caravage abîmé de partout. Il y a aussi quelque chose de mystérieux qui peut émaner d'un Caravage mal éclairé, lequel recèle sans doute autant de raccourcis virtuoses que de feux d'artifice insoupçonnés.


Tout cela ne peut d'ailleurs qu'aviver notre désir d'en savoir plus sur le tableau, d'en déguster davantage les sous-parties, et de le regarder encore. Or si la vidéo donne à voir l'œuvre dans tous ses détails, il n'y a plus d'émotion à la dénicher ni de désir à la scruter. Et son mystère peut s'en trouver amoindri...



Ma réponse est radicale : ce type d'émotion, de désir et de mystère a fort peu à faire avec l'art. L'émotion propre à l’œuvre ne provient pas de ce qu'elle ne soit pas reproduite dans les livres ou les guides mais - les grands mots ayant été brandis, je me vois obligé de faire de même - l'émotion provient de sa beauté. Le mystère d'une œuvre ne provient pas de ce qu'elle soit mal éclairée mais que, bien éclairée, elle continue de rester mystérieuse. Et le désir qu'elle suscite ne devrait pas venir de ce qu'il soit nécessaire de s'abîmer les yeux ou se tordre la nuque pour la voir tout entière, mais de ce que sa beauté continue de nous surprendre à toutes les échelles où elle est regardée.


En un mot comme en cent, si le mystère de l'œuvre d'art disparaît parce qu'on la voit bien, et parce qu'on en voit tout, alors ce n'est pas une bonne œuvre.


Quant aux noirs de la peinture qui seraient blanchis par un éclairage artificiel, ils ne prouvent que la mauvaise qualité d'un tel éclairage. De même qu'on ne saurait confondre le mystère d'une œuvre avec le secret dont on peut l'entourer (en l'éclairant mal, par exemple), on ne saurait confondre la figuration de l'obscurité (dans la moitié haute des Ménines dont les subtils détails nourrissent l'espace et permettent d'en deviner l'étendue) avec la noirceur de la toile que l'ombre et la crasse ont rendu opaque.


Quant à la question polémique de savoir si je ne cherche dans la vidéo qu'un instrument de pouvoir sur la peinture en général, art dont je me croirais le seul à connaître la jouissance, mon tour est maintenant venu de répondre, sur le même ton, à ce procès d'intention :

« Toute votre antipathie pour la vidéo, les éclairages et toutes les machineries qui améliorent la vision et la diffusion des œuvres, n'est-elle pas due au fait quelle porte atteinte à la perfection de l'exemplaire Voyage en Italie que, sur les traces de Stendhal, vous aviez eu le privilège d'effectuer ? Ce qui vous agace dans l'accessibilité à tous les détails de l’œuvre, n’est-ce pas votre paresse à ne pas chercher tous les sous-tableaux qui font l'art de la peinture, que le peintre soit célèbre ou pas ? Tâche ardue à laquelle vous préférez les difficultés du périple dont chaque étape est un grand nom d'artiste répertorié dans votre guide ! Ce qui vous scandalise, c'est que vous n'auriez peut-être rien vu, à mon sens, des tableaux que pourtant vous avez vu, de ces tableaux si mal éclairés et si peu visibles qui vous ont fait vous écrier, en sortant de l'église perdue des Alpilles, "je l'ai vu !" »

Plus sérieusement, j'évoquais le mois dernier les nombreux défauts d'une œuvre auxquels un filmage en élévation pourrait faire croire alors que sa composition, faite pour être regardée en vision naturelle, était en réalité sans défauts. Plus discutables les uns que les autres, ces exemples de disproportion « intelligente », calculée par le peintre pour s'adapter au regard du spectateur en totale contre-plongée devant une fresque monumentale, sont des exceptions.


Dans leur enthousiasme à prêter du génie à n'importe quel défaut d'une œuvre (« si c'est disproportionné, c'est pour compenser les effets de parallaxe »), les historiens d'art devraient alors faire reproduire leurs grands formats par des photos prises en contre-plongée - ce qu'ils ne font jamais - et devraient alors dénoncer comme des « erreurs » les proportions trop justes des anatomies irréprochables qu'on voit sur les grands tableaux-ce qu'ils ne font pas davantage. Mais sur le plan théorique, l'objection demeure : c'est l'intention de l'artiste qui est trahie par des conditions de visibilité optimales dont il n'avait pas idée. Cette fois encore, il me faudra être radical.


L’ ŒIL n°562, HECTOR OBALK, octobre 2004


Relire : Pourquoi toujours tout voir ? (1/3)

Lire : Pourquoi toujours tout voir ? (3/3)


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Réflexion sur le pouvoir avec Michel Foucault

Publié le par Jean-Yves

Le philosophe et le pouvoir

Foucault n’a pas toujours parlé du pouvoir. Au début, il refusait même d’affronter ce genre de question : psychiatrie, savoir constituaient son seul univers. Il faudra attendre quelques années pour que son discours s’inverse et qu’il ne parle plus que de cela : montrant que le pouvoir est « l’autre côté » du savoir.


Son séjour à Tunis, pendant deux années, où il donnera des cours, sera un déclencheur qui lui permettra de penser à la question politique. Foucault est vite confronté aux durs événements de la politique - 1967 est une année de grands troubles : affrontements, arrestations, « pogrom » (la question palestinienne enflammait déjà les esprits). A plusieurs reprises, il aidera les étudiants, non sans être malmené à plusieurs reprises par les autorités tunisiennes.


Enseigner autrement : le piège de l’Université de Vincennes

De retour en France, on lui propose d’enseigner à Vincennes, université aux « nouvelles méthodes d’enseignement». Cette université libre - où il serait possible d’enseigner ce qu’il veut - se révèle au bout du compte une vraie tromperie. 1969 : Vincennes fonctionne comme une poudrière. D’autres universités s’enflamment. Les cours continuent pourtant. Mais le 15 janvier 1970, Olivier Guichard, alors ministre de l’Education dénonce le caractère « marxiste-léniniste » des enseignements et supprime « l’habilitation nationale » des diplômes décernés en philosophie dans cette université. Vincennes était un piège : loin de vouloir leur laisser un espace de liberté, les autorités ont voulu « prendre » la pensée militante dans des filets. Vincennes, en définitive : une prison. Pour Foucault, il n’y a jamais eu qu’une illusion de liberté : la surveillance continue du pouvoir, (dont il va parler bientôt dans « Surveiller et Punir » en 1976) ne cessera de le hanter jusqu’à sa mort.


Le philosophe contre le pouvoir

La véritable opposition, la lutte contre le pouvoir commence avec la création du Groupe d’Intervention des Prisons (GIP). L’action du G.I.P. est très concrète : visites fréquentes auprès des détenus ; enquêtes sur les conditions d’incarcération ; manifestations de protestations en faveur des détenus ; aides aux détenus (dont la parole donnée n’est pas des moindres) ; aide à la préparation politique des procès des emprisonnés. Un manifeste brûlant, offensif, sera même diffusé à la chapelle Saint-Bernard de Montparnasse, le 8 février 1971. Foucault doit comparaître devant un tribunal pour impression de tracts sans mention d’imprimerie. Foucault découvre ce qu’est au fond le pouvoir par la lutte des prisons. Il est donc naturel que Foucault consacre un livre à la question des prisons. La prison est un phénomène récent. Il naît à peu près au même moment que l’hôpital. C’est dans « Surveiller et Punir » qu’il décrit cette expérience et surtout comment la prison a changé la condition du criminel. La détention remplace l’exécution, la cellule, le supplice. Il ne s’agit plus de tuer, mais de punir. Foucault décrit comment cette machine à punir est en fait le monstre le plus redoutable du pouvoir moderne, que rien ne peut justifier, sinon ceux qui croient aux vertus du pouvoir. Foucault veut analyser cliniquement ce modèle de vertu qu’est soi disant la prison.


La logique profonde du pouvoir ?

Le propre du pouvoir est d'exercer une surveillance continue sur l’individu. Ce qui caractérise le pouvoir moderne, ce n’est pas d’agir par intermittence, comme le roi jadis sur ses sujets, mais c’est un contrôle en permanence. La question n’est plus qui tient les rênes du pouvoir : le président, les juges, les capitalistes. Mais comment s’exerce le pouvoir qui touche chacun de nous que nous soyons simple cuisinier ou que nous soyons le Président. Le pouvoir est omniprésent et universel. Personne n’échappe à son emprise. C’est notamment dans « Surveiller et punir » et « La Volonté de Savoir », écrits respectivement en 1975 et 1976, que Foucault déploie cette logique du pouvoir. Le pouvoir se profile comme un « réseau de forces », plutôt que comme l’action d’une classe, ou d’un appareil d’Etat. L’expérience du G.I.P révèle à Foucault combien le pouvoir est partout dans la société et continuel : le détenu n’est pas soumis à la force au moment où il est intercepté après son crime jusqu’à sa mise en détention. Derrière les murs de la prison, il est obligé de suivre des ordres, il est soumis à une surveillance nuit et jour, 24 heures sur 24. Malgré lui le détenu voit progressivement que le monde carcéral est un monde, certes, en retrait de la société des autres hommes, mais en même temps purement utopique. C’est un non-lieu, le lieu même de la Loi. Tout geste est contrôlé, interprété. Le pouvoir s’exerce aussi hors les murs de la prison. Partout : à l’armée, à l’école, dans le foyer familial. Le but : établir un contrôle du corps du détenu, du soldat, de l’écolier, de l’enfant, de l’homme d’entreprise. Le pouvoir contrôle tout dès notre naissance : ne naissons-nous pas dans les hôpitaux ? Les sciences de l’homme s’imposent à l’individu . Elles sont devenue le « discours du pouvoir ». Il n’y a qu’à voir les ministres invoquant leurs experts techniciens en droit, économie, santé…pour en avoir la preuve sous les yeux. Elles sont devenues des stratégies du pouvoir. Le discours de l’homme, de ses droits surtout (qu’on pense à l’impact très grand que peut avoir pour tout un chacun la déclaration des droits de l’homme) ont servi, en quelque sorte, d’écran pour faire passer la pilule. Foucault approfondit ainsi sa critique de l’humanisme, qui à tout vent sort les arguments du droit, de la souffrance. Mais quel droit (le droit à toutes les sauces : droit de vote, droit des femmes, droit des homosexuels, droit à la différence) ?, quelle souffrance ? Tout est normalisé. Ainsi, de nos jours, les « corps » deviennent l’élément sur lequel s’appliquent les forces du pouvoir, tandis qu’elles impriment à l’esprit le discours de l’homme. Le pouvoir est comme une ruche où chaque abeille est au service de la Reine, sans que celle-ci finalement y soit pour quelque chose : tous, des « automates spirituels » ! En conséquence, l’opposition au pouvoir sera aussi « locale », en situation : elle ne peut être contre l’Etat de toute façon, car elle doit s’exercer au niveau même de la société. Foucault cherche dès lors dans ses Cours au Collège de France, notamment dans « Il faut défendre la société », des moyens de contrer ce Discours envahissant et ce Pouvoir qui lui colle à la peau. Des contre-discours peuvent exister, tentant d’ébrécher un peu ces monuments glorieux du pouvoir qui chantent les victoires des rois, des vainqueurs. Mais, le pouvoir essaie aussi de les récupérer au risque qu’ils deviennent des discours actifs de ce même pouvoir. Si bien que Foucault a l’impression qu’il faut changer de stratégie combative. Reculer pour mieux avancer. Si chaque fois que je lutte contre un pouvoir, je ne rencontre que la face hideuse du pouvoir, il faut que je puisse détourner le regard de la méduse. Foucault va donc ménager sa conception du pouvoir, sans pour autant la supprimer.



Le philosophe et le pouvoir pastoral

Le pouvoir n’est plus seulement ce qui normalise la société à la façon de rapports de forces qui l’articulent à tel ou tel discours, comme pour le pouvoir moderne, le discours des sciences de l’homme. Le pouvoir est maintenant conçu comme « un guide », c’est lui qui « conduit » l’individu à ce discours psychologisant. Il est un processus qui façonne l’individu lui-même. Le pastorat apparaît au 19ème siècle lorsque l’Etat se demande comment gérer le flux de natalité, des migrations. Le pouvoir se mue alors en pastorat : il devient un guide, qui se dote d’une police, de mutuelles d’assurances, d’hôpitaux. Son but est de «conduire» une population selon ses intérêts. Assurances, hôpital, police : tout est fait pour le salut de l’individu. L’Etat-providence, la sécurité sociale sont des inventions de ce « bio-pouvoir ». Le pouvoir pastoral guide la vie des individus : c’est pourquoi c’est un « bio » - (vie en grec) pouvoir. Alors qu’auparavant, à l’époque de la monarchie, c’était le droit de vie et de mort qui prévalait, aujourd’hui, l’Etat veut protéger ses citoyens. On dira que c’est bien, tel n’est pas l’avis de Foucault. Là où on voit un progrès dans « l’expérience de l’hôpital », voire dans la « sécurité sociale », Foucault ne voit que la ruse du pouvoir. Une façon pour le pouvoir de mieux cerner l’individu dans sa vie. Bref de le « surveiller », de le « contrôler ». Plus nous nous abandonnons au pouvoir, plus nous nous laissons prendre en charge (cela va du RMI au sacrifice obligatoire des « appelés » à la guerre), moins nous sommes libres, c’est-à-dire résistant au modelage de nous-mêmes. Le pouvoir est un « œil » qui cherche à regarder en nous et nous oblige à voir ce que lui veut que nous voyons : sa survie, sa perpétuation. Le pouvoir ne cherche pas à ce que nous voyons notre asservissement. Plus l’individu se pose la question de son identité, et plus il se soumet au pouvoir. Ainsi, ce qui d’abord (à l’époque de la Bible) ne s’appliquait qu’aux âmes pour leur salut, en vue de glorifier Dieu, s’applique aujourd’hui au niveau des corps pour leur santé, en vue de glorifier le pouvoir lui-même. Préserver l’individu - et la « population » - c’est pour le pouvoir moderne, une façon de se protéger lui-même. En agissant pour l’individu, le pouvoir agit pour lui. A la limite, à toute époque, c’est le pouvoir qui cherchait à se conserver : tantôt en arborant le discours de la religion, tantôt d’autres discours comme celui de l’homme.


Le pouvoir est donc un pasteur et nous sommes des moutons. Foucault serait-il alors, en critiquant le pouvoir, une brebis galeuse ?


BIBLIOGRAPHIE : Pour en savoir plus

- Surveiller et Punir, Gallimard, coll. Tel, 1993, ISBN : ISBN : 2070729680

- Histoire de la sexualité tome 1 : La volonté de savoir, Gallimard, coll. Tel, 1994, ISBN : 2070740706

- Il faut défendre la société, Seuil, coll. Hautes Etudes, 1997, ISBN : 2020231697

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