Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

SIDA : se protéger de la morale

Publié le par Jean-Yves

La confirmation de la condamnation à six ans de prison d'un homme qui avait transmis le sida à deux de ses partenaires a été l'occasion d'étayer une curieuse théorie de la «prévention par la répression». Le Pr Claude Got a le mérite de mettre au jour les présupposés, en termes de politique de prévention, de cette tendance à la pénalisation, et de montrer qu'il s'agit non pas d'un complément mais d'une rupture radicale avec les choix à mon avis très raisonnables du début de l'épidémie. Le raisonnement statistique du Pr Got est le suivant : il y a environ 100.000 séropositifs en France, et, dit-il curieusement, «une bonne trentaine de millions de partenaires possibles». Face à ce risque «faible», il serait justifié de ne pas se protéger. La faute reviendrait au partenaire, celui-ci devant non pas tant mettre un préservatif que carrément avouer son état sérologique, comme le prône aussi Barbara Wagner, de l'association des Femmes positives («la responsabilité ne peut être partagée qu'à partir du moment où l'on a connaissance de la sérologie de l'autre», le Monde, 6 janvier).

On notera d'abord que ce raisonnement, si on le prend au sérieux, oblige à appliquer un critère différent pour les relations hétéro et homosexuelles. Car on estime en France à environ un pour dix le nombre d'hommes homosexuels contaminés, sans doute plus dans la capitale. Mais surtout, si on inverse la fiction que les politiques de gestion de l'épidémie avaient jusque-là tenté de faire admettre, qu'on ne préjuge plus que tout le monde est virtuellement contaminé, mais au contraire que personne ne l'est, il est clair que, étant donné qu'on peut très bien être séropositif sans avoir développé les symptômes de la maladie, beaucoup de personnes convaincues d'avoir eu des rapports sexuels non contaminants seront les relais passifs et innocents du virus. Ou faudra-t-il considérer comme coupable aussi celui qui a eu des «comportements à risque» et a continué sa vie sexuelle dissolue ?.... Quoi qu'il en soit, on voit qu'avec un tel raisonnement, la priorité des politiques publiques ne serait plus de dramatiser le risque et de convaincre qu'il existe un moyen bien simple de protéger du sida non seulement soi-même mais aussi ses partenaires présents et futurs qui est de mettre systématiquement un préservatif. On tournerait le dos à la seule méthode de prévention à la fois commune à tous, sûre et respectueuse des libertés publiques. Il semble au contraire urgent, sachant qu'aujourd'hui 73 % des nouvelles contaminations ont lieu lors d'un rapport hétérosexuel, de tout faire pour ne pas accréditer l'idée très répandue chez les hétérosexuels que le risque est faible. Car cette idée même ne peut conduire qu'à le faire enfler progressivement. On arrivera dès lors à une situation dans laquelle il ne sera ni justifié ni raisonnable, ni même moral, de ne pas se protéger mais au prix d'un grand nombre de nouvelles contaminations. N'est-il pas souhaitable de s'éviter cette leçon macabre ? Si maintenant on écarte le raisonnement statistique et qu'on s'en tient à l'argument moral de M. Got, les comparaisons qu'il fait n'apparaissent pas plus convaincantes. Il n'existe pour les automobilistes, hélas, aucun moyen sûr, comparable au préservatif, de se protéger de l'imprudence d'autrui. La situation serait plutôt analogue à celle d'un conducteur qui prendrait le risque de contourner une barrière ferroviaire pour traverser une ligne où les trains ne passent que très rarement, et qui, en cas d'accident, en ferait porter la responsabilité à la SNCF...

On ne peut pas plus la comparer avec l'acte d'un producteur alimentaire qui vendrait des lots qu'il sait pertinemment toxiques, voire même à celui d'un pharmacien qui vendrait des produits empoisonnés. La relation sexuelle ne peut pas être comparée à la vente ou à la fourniture de sperme ou de muqueuses dans un marché : il ne s'agit ni d'un contrat ni d'un service.

On voit par là combien est déplacée l'idée du Pr Got, selon laquelle la répression pénale serait un moyen de faire comprendre aux séropositifs qu'ils ont des responsabilités morales à l'égard d'autrui, qu'ils ne peuvent préférer leur plaisir d'un instant à la souffrance qu'ils infligent, qu'ils doivent adhérer aux valeurs d'amour du prochain et de solidarité... Car on ne peut aimer et se montrer généreux que dans la mesure où on n'y est pas obligé juridiquement. On n'est pas généreux quand on paye ses impôts, mais quand on donne quelque chose à quelqu'un qui n'est pas en droit de nous le réclamer. Si l'on pénalisait les contaminations sexuelles, on sortirait du domaine de la morale : l'Etat se porterait garant de nos déclarations sur notre état sérologique. Point de confiance non plus, car le propre de cette chose précieuse est précisément de pouvoir être trahie sans aucune sanction judiciaire. On peut bien juger moralement lamentable ceux qui prennent sciemment le risque de contaminer autrui. Mais il est plus moral de ne pas confondre le droit (en particulier pénal) avec la morale. Ces procès auraient dû être une bonne occasion de rappeler que le risque est réel et qu'il existe un moyen simple et sûr de s'en protéger.

 

LIBÉRATION, Marcela IACUB, mardi 11 janvier 2005

 

 

Voir les commentaires

L.I.E. (Long Island Expressway) un film de Michael Cuesta (2001)

Publié le par Jean-Yves

À quinze ans, Howie est bien seul. Sa mère vient de mourir d’un accident de voiture sur la Long Island Expressway, son père est un architecte véreux sans égards pour lui. Howie n’a pas d’autres distractions à Long Island que de cambrioler des maisons avec sa bande de copains, tous aussi désabusés que lui. Lors d’un vol avec son meilleur ami Gary, sa route va croiser celle de Big John, un homme étrange d’une cinquantaine d’années, qui semble entretenir avec Gary une relation des plus intimes. Howie, intrigué, va développer des rapports complexes et dérangeants avec Big John.


MON COMMENTAIRE : Un film cerné au départ par l’idée de mort mais qui développe rapidement un autre thème, l’initiation à la vie. Portraits d’adolescences à la dérive, sans lois ni marques, L.I.E. est finalement un bouleversant récit initiatique qui nous dit aussi que rien n’est jamais perdu.La force du film tient en cette relation ambiguë, jamais foncièrement malsaine, entre Big John (Brian Cox aussi subtil qu’émouvant et la chose ne s’avérait pas aisée) et son « élève ». Tous deux sont conscients réciproquement de leurs propres faiblesses et l’on a la sensation de voir évoluer un duo intelligent et sensible qui joue cependant avec le feu. Le spectateur est aussi tendu que l’atmosphère faussement calme qui règne dans le film. Touchés par ces destins fragiles, on a en tous cas la sensation d’avoir affaire à un réalisateur réellement indépendant et réellement intelligent. Libre à chacun d’interpréter la relation entre le pédophile et le jeune adolescent. Vu la tournure onirique que prennent les dernières scènes, on est singulièrement tenté de comparer Big John à un ogre moderne. Alors qu’en société, l’homme est aimable et semble accordé avec le monde, il se révèle être en fait une personne différente dans le privé. Certains pourront voir en cet homme une image parfaite de ce que prétend dénoncer Michael Cuesta : une Amérique a priori policée, sage en apparence, mais qui cache en profondeur des secrets immondes. Or le cinéaste ne semble pas condamner la pédophilie, de la même manière qu’il ne juge pas ses personnages. Au contraire, il essaye de les comprendre et de rendre les choses moins simples qu’elles ne le sont.


Père de substitution pour Howie, Big John offrira autant au jeune homme la vérité sur la vie (acte pédophile auquel il le confronte via une cassette vidéo) que celle sur l’âme (vers poétiques qu’ils déclament ensemble).


Indiscutablement, Michael Cuesta déteste le politiquement correct et semble aimer court-circuiter les conventions du genre. Il annihile les archétypes et met l’accent sur la complexité des rapports humains. En sortant de là, de cet univers sombre et glauque, l’expérience peut indisposer les âmes les plus sensibles. De la même manière qu’on peut se demander où le cinéaste veut en venir. Mais cela fait partie de l’ambiguïté de ce film qui ne révèle pas sa richesse immédiatement. Dépourvu de racolage, L.I.E. sait être impressionnant en évitant constamment les pièges du concentré voyeuriste.


Voir les commentaires

Les homosexuels, Gonzague de Larocque

Publié le par Jean-Yves

Longtemps mis au ban de la société, les homosexuels ont été l’objet de nombreux fantasmes et préjugés. Avec l’irruption sur la scène publique de l’affirmation gay au cours de ces dernières décennies, les idées reçues ont continué de proliférer.




Les idées reçues abordées :


La collection "Idées reçues" s'attache à pointer ces idées dans un domaine précis pour en démonter la construction, en dénoncer les préjugés et approfondir les questions qu'elles posent.


-- "Les origines de l'homosexualité" : "L'homosexualité n'est pas normale." ; "Les homosexuels choisissent d'être comme ça." ; "Les gays sont efféminés." ; "Ce sont des pervers." ; "C'est génétique." ; "L'homosexualité, c'est la faute de la mère." ; "L'homosexualité, ça se soigne."


-- "Communauté et sexualité" : "Les homos font la Gay Pride pour provoquer." ; "Ils vivent en ghetto." ; "Le lobby gay est très puissant." ; "La sodomie est contre nature." ; "Les homos ont une sexualité débridée." ; "Le sida est une maladie d'homosexuels."


-- "Religion et société" : "C'est un vice interdit par les religions." ; "Avoir un fils homosexuel, c'est une catastrophe !" ; "Le Pacs a été inventé pour que les homos puissent se marier." ; "Les enfants ont besoin d'un papa et d'une maman pour s'épanouir." ; "Les homos qui veulent des enfants sont des pédophiles." ; "S'il n'y avait que des homos, ce serait la fin de notre civilisation."


"Proposer la rédaction des Idées Reçues sur les homosexuels à un sexologue est particulièrement audacieux. En effet, l’homosexualité s’inscrit davantage dans la rhétorique psychanalytique, sociologique et anthropologique. Nous l’avons constaté, lors des grands débats de société autour du Pacs ou de l’homoparentalité, les sexologues étaient absents. Sans doute est-il temps qu’ils reprennent leur place dans les réflexions concernant l’homosexualité."


"Pour ne pas réactualiser les anciennes conceptions théoriques et pathologisantes qui ont nourri les idées reçues et contribué ainsi à développer l’homophobie, il faut nous appuyer sur la réalité des homosexualités et penser en dehors du domaine de la lutte. L’orientation homosexuelle n’est ni le reflet déformé et infériorisé de l’hétérosexualité, ni une valeur opposée à l’hétérosexualité. Travailler sur les idées reçues permet de dépasser ces clivages."


Un regret tout de même sur l’interprétation de certains préjugés. Par deux fois, le développement ne correspond pas totalement au préjugé : «Avoir un fils homosexuel est une catastrophe» répondrait plus au questionnement de savoir comment les homosexuels se placent dans la cellule familiale, vis-à-vis de leurs parents - le paragraphe n’en est pas moins intéressant... Pour le dernier d’entre eux, il est dommage que l’auteur en ait fait une interprétation trop littérale : il serait absurde de penser que notre civilisation pourrait, en peu de temps, voir toute sa population devenir homosexuelle. Par conséquent, le préjugé selon lequel «S’il n’y avait que des homos, ce serait la fin de notre civilisation» était à prendre dans un sens plus littéral, y voyant la crainte d’une prépondérance des homosexuels par rapport aux hétéros, non une hégémonie totale. Plus que la stérilité mainte fois mise en avant dans ce paragraphe, ce préjugé se rapporte plus à ceux traités dans le reste du livre.


Gonzague de Larocque, Le cavalier bleu, coll. Idées reçues, novembre 2003, ISBN : 2846700680


Voir les commentaires

Epicure à contre-courant

Publié le par Jean-Yves

Épicure (341-vers 270 avant J.-C.) fut contemporain d'Alexandre le Grand. Pourtant, sa grande affaire ne fut pas la politique, mais l'amour. Et donc la mort.

Car on n'aime pleinement qu'à condition de savoir que le temps nous est compté. Politiquement, Épicure apparaît comme l'anti-Aristote : il prône le retrait du monde. Le sage, rappelle-t-il, doit vivre en marge des affaires de la cité.


Une véritable révolution, à l'époque ! Car tout, dans la Grèce du IVème siècle, prend sens à partir du rapport de l'homme à l'Etat. [L'épicurisme n'est possible, qu'à cause de la bataille de Chéronée - victoire de Philippe de Macédoine sur les Athéniens- , grande fracture dans la belle totalité grecque : soudain, la cité grecque perd son autonomie et le salut doit se trouver ailleurs.]


Le parallèle est frappant entre l'époque d'Épicure et la nôtre : la foi en la politique a disparu, rejoignant dans les limbes la foi en nos dieux. Le salut, pour nous, doit désormais se chercher ailleurs que dans la vie politique.


Mais où ?


A cette question, Épicure apportait une réponse que nous devrions méditer.


Le salut, nous dit Épicure, se trouve dans l'absence de crainte (l'ataraxie). Ainsi convient-il de rechercher l'état qui permet à chacun de vivre sans douleur et sans peurs. Le but de la vie est déjà ce que les Américains théoriseront sous le nom de «poursuite du bonheur».


Encore faut-il s'entendre sur le sens de ce mot. Le bonheur n'est pas le confort, encore moins la possession de biens, et surtout pas les honneurs ou les babioles qui accompagnent la reconnaissance sociale. Non, le vrai bonheur consiste à vivre débarrassé des superstitions :


- Au premier rang d'entre elles, LA CROYANCE EN L’INTERVENTION DIVINE. Rien à voir avec l'athéisme. Simplement, explique Épicure, les dieux vivent en des sphères qui nous éloignent d'eux à jamais. Il est dans leur nature divine de ne pas s'occuper des mortels ; ce serait déchoir de leur rang que de veiller sur nous.


- Autre croyance néfaste: LA PEUR DE LA MORT. «Familiarise-toi avec l'idée que la mort n'est rien pour nous », ose écrire Épicure. Si la mort n'est rien pour nous, c'est qu'elle est absente lorsque nous sommes en vie et n'apparaît qu'au moment où nous ne sommes plus là : il ne peut donc jamais y avoir coïncidence entre nous-même et notre propre mort. Ainsi, imaginer le moment de notre mort est absurde : si on ne peut se représenter la mort, la craindre est vain. Cette crainte est le produit de l'imagination, de la superstition. Épicure ajoute à cet argument logique un argument « physique » : la mort, écrit-il, représente la dispersion des atomes dont nous sommes composés ; or, ces atomes sont éternels, remis à la disposition de l'univers pour se reformer en d'autres corps. Cette idée suppose qu'à travers notre mort se met en place une immortalité qui n'est plus celle de l'âme (comme ce le fut pour Platon et Aristote et comme ce le sera pour les penseurs chrétiens), mais celle des atomes.


Refuser les dogmes et les superstitions permet au sage de se tenir à l'écart de la douleur.


Reste les DOULEURS LIEES AUX PASSIONS. Pour les éviter, Épicure invite à distinguer les plaisirs : tous ne se valent pas. Ainsi l'épicurien choisit les plaisirs "naturels et raisonnables". Il prend peu, et uniquement ce qui conduit à la paix du cœur. S'il aime, s'il vit intensément, c'est parce qu'il sait qu'il va mourir, que le présent est le seul temps du bonheur.


Cette morale de l'urgence est aussi une éthique de l'instant. Pour le temps présent.


Voir les commentaires

Marcela Iacub : Qu'avez-vous fait de la libération sexuelle ?

Publié le par Jean-Yves

Marcela Iacub tord à bien des égards le cou aux interprétations juridiques faciles dont les médias et les propos de comptoirs sont coutumiers. Ils rendent au droit sa substance, son essence même, et feront le régal des juristes agacés par les dérives pseudo-juridiques plus motivées par la volonté de normaliser les rapports sociaux que de comprendre ce que le droit en dit véritablement.  

Quatrième de couverture : Louise Tugènes, héroïne de cette enquête insolite, nous livre les résultats de ses investigations sur ce que l'on appelle le « nouvel ordre sexuel ». Liberté sexuelle ? Elle n'en est plus tout à fait sûre quand elle constate que le quart de la population carcérale en France est poursuivie pour crime sexuel et que l'on cherche à abolir la prostitution et la pornographie... Elle interroge des féministes convaincues auprès desquelles elle passe pour un suppôt du patriarcat ; elle évoque avec une certaine admiration son amie d'enfance Angèle qui s'est prostituée pour financer ses études : elle apprend médusée que Sabine a été violée sans s'en rendre compte, ce qui ne l'a pas empêchée de se sentir psychiquement morte...

Une vive satire des prétendues avant-gardes sexuelles qui veulent nous libérer par plus de violence policière, et de la bêtise des « intellectuels » d'aujourd'hui qui confondent raisonnement et culture du préjugé. Un travail de vulgarisation original par une spécialiste qui ne manque ni d'humour ni de courage.

"Qu'avez-vous fait de la révolution sexuelle?" est en quelque sorte une version vulgarisée de son livre précédant (Le crime était presque sexuel). Qui dit vulgarisation, dit simplification. Il faut donc le lire avec un a priori positif qui consiste à essayer de comprendre sa manière de penser et son féminisme, et en ne s'arrêtant pas à certaines généralisations abusives, à ses provocations à l'égard d'autres courants féministes et à son discours assez subversif. Marcela Iacub, unique en son genre, rejetant le féminisme français "maternaliste", qui ne voit dans la femme, selon elle, qu'une victime ou une génitrice, la juriste dénigre les lois sur la parité ou le harcèlement sexuel.

 

Marcela Iacub estime que la libération sexuelle est en soi une bonne chose et que les femmes doivent donc y avoir accès comme les hommes. Pour elle, actuellement, la liberté sexuelle de référence est la liberté des hommes. Leur but est d'ôter toutes les barrières psychologiques, culturelles, éducatives, sociétales, etc., qui entravent la liberté sexuelle des femmes pour les amener au même niveau de liberté des hommes en mettant en avant d’une part la capacité des femmes à donner un consentement valable (quand on peut dire "oui" ou "non" et que les autres respectent ce "oui" et ce "non", on est libre ; le consentement est donc une condition sine qua non de la liberté) et d’autre part la libre disposition pour les femmes de leur corps et de leur sexe. Marcela Iacub prend donc position pour une réglementation de la prostitution libre, la production de la pornographie féminine etc.

 

Flammarion, 2002, ISBN : 2082102270


 

 

Voir les commentaires