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Intergénération : si on VOUS demandait d'évoquer votre ancêtre préféré ?

Publié le par Jean-Yves

13 personnalités [les écrivains Noëlle Chatelet, Madeleine Chapsal, Irène Frain, Pierre Assouline, Jean Chalon, Jérôme Pellisier, le professeur Christian Cabrol, le philosophe Alain Etchegoyen, l'historienne Hélène Carrère d'Encausse, l'illustratrice Nicole Lambert (les Triplés), le généticien Albert Jacquard, le chef cuisinier Marc Meneau, le réalisateur José Giovanni] ainsi que 4 adolescents parlent d'un « ancien » (parfois bien plus jeune que l'auteur !) qu'ils ont aimé ou aiment.


Cela donne un petit livre souple très émouvant, « TRAIT D’UNION » coédité par Bayard et la Fondation Eisai (entreprise japonaise spécialisée dans les traitements contre la maladie d'Alzheimer). Il est distribué gratuitement (contre remboursement des frais d'envoi : un chèque de 3 € par ouvrage à l'ordre de Greenwich) à l'adresse suivante : (sans oublier d'indiquer l'adresse de livraison de l'ouvrage !)


APAJH - Opération Trait d'Union


86/90 rue Edouard Vaillant


92300 LEVALLOIS PERRET


Un extrait... pages 101 à 103


ALEXANDRE, LE JEUNE PHILOSOPHE par ALBERT JACQUARD *


L’an dernier, j’ai découvert un livre intitulé Eloge de la faiblesse [1]. Cela m’a rappelé un de mes livres, Éloge de la différence [2]. J’ai ensuite découvert que ce même auteur avait écrit un autre ouvrage. Le Métier d’homme [3], un si beau titre, j’en étais jaloux. J’ai alors eu envie de rencontrer l’auteur. Nos titres nous ont rapprochés, c’est ainsi que j’ai fait la connaissance d’Alexandre.


Il a été décidé de faire une série de cinq émissions Sur France Culture avec lui. Ces émissions ont bouleversé les auditeurs. Voilà pourquoi. Alexandre est né avec son cordon ombilical autour du cou, il était tout noir, étranglé, les médecins allaient abréger ses souffrances quand sa mère a poussé un cri pour qu’on tente une réanimation et c’est ainsi qu'Alexandre est venu au monde. Il a passé dix-sept ans dans une maison de rééducation, sa vie est une vraie conquête pour ne pas dire un triomphe. Pour lui, arriver à se laver les dents est l’aboutissement d'une grande bataille. Il habite près de Lausanne, a fait des études de philosophie. Comme tout enfant, il a d'abord marché à quatre pattes, mais dans son cas, cela a duré bien plus longtemps. Dans l’institution où il vivait, il avait un camarade qui était aussi handicapé que lui, mais qui ne pouvait même pas essayer de marcher. Quand il voyait Alexandre essayer de tenir debout, il riait en le voyant tomber et se casser la gueule. Mais, quand Alexandre a réussi tant bien que mal à se tenir debout et à avancer, son rire a été encore plus joyeux. C’était la joie du bonheur de l’autre.


C’est Alexandre qui m’a raconté cela. Dans cette institution, il n’a jamais souffert des autres enfants, mais j’ai senti qu’il n'avait pas un bon souvenir des adultes. Il se retient d’en dire du mal, mais j’ai remarqué qu’il avait du mal à leur pardonner. Son handicap l’a obligé à vivre loin de ses parents, séparé d’eux et cela lui a beaucoup manqué.


Pour Alexandre, boire de l’eau dans un verre est un exploit. Parler a aussi été une bataille, il a une voix particulière. Tous ses gestes sont très personnels car il a dû inventer un moyen pour les accomplir. Il n’est pas conforme au critère classique de beauté, il est tordu mais, lors des émissions de radio, ses propos ont été entendus, ses regards sur les gens et les choses ont été compris. Pour enregistrer les cinq émissions de France Culture, on ne savait pas vraiment combien de temps cela allait mettre, mais il lui a suffit d'une matinée, sa parole était claire, la conversation s’est déroulée tout naturellement ; les techniciens étaient éberlués. Quand on pense au chemin parcouru depuis le cri de sa mère pour le sauver, cela est extraordinaire.


On le regarde et on se dit : « Mais de quoi se plaint-on ?» La leçon qu’il me donne, c’est la capacité à être joyeux quand on a besoin de courage. Lui, il pratique la joie dans la lutte, et sa lutte n’est qu'une lutte contre soi-même et non contre les autres. Il nous fait sentir qu’il n'est pas bon d’abandonner, dès qu’on abandonne, qu’on baisse la garde, on s’enfonce plus profondément. Lui a accumulé les raisons de se battre. À son contact, j’ai senti que l’important dans la vie, ce sont les combats que l’on gagne contre soi-même. Une vie d’homme, c’est une succession de rencontres avec soi-même et les autres. Alexandre m’a marqué, il fait partie de ma panoplie intérieure.


Ses réflexions sur lui-même l’ont naturellement porté vers la philosophie et il est actuellement en train de passer son doctorat. « Qu'est-ce que je fais là au milieu de tous ? » est une question qu’il a dû se poser de façon précoce.


L’autre réflexion qui me réjouit au contact d’Alexandre, c’est qu’il n’est absolument pas compétitif. Cela rejoint mes préoccupations sur cette illusoire nécessité, pour ne pas dire ce mal, d’être le meilleur à tout prix, d’écraser les autres, alors qu’Alexandre ne cherche qu’à se dépasser lui-même. La notion d’âge n'a pas de sens pour lui, il a bien plus que son âge à cause et grâce à tout ce qu’il a dû vaincre. J’aime m’apercevoir que le temps ne s’écoule pas de la même manière pour tout le monde, même pour moi. Entre 10 ans et 11 ans, j'ai eu l’impression que c’était très long. Entre 60 ans et 66 ans, ce fût très court.


Dans les deux cas, j'ai augmenté mon âge de 10. Le véritable âge qu’on a intériorisé, c’est le logarithme de son nombre d'années.


Pour certains, un handicap peut se transformer en moteur pour la vie. Il y a, bien sûr, quantité de batailles perdues mais certaines sont des réussites. Qu’est-ce qu'il m'apporte ? Une force extraordinaire et quelques mots simples. Quand on lit ses livres, il apparaît surtout que son combat est joyeux, joyeux car il sait que ça le mène vers la victoire.

Albert Jacquard



[1] Eloge de la faiblesse, de Alexandre Jollien, Éditeur : Le Cerf, 1999, ISBN : 2204063843

[2] Eloge de la différence : La génétique et les hommes de Albert Jacquard, 1981, ISBN : 202005972X

[3] Le Métier d'homme de Alexandre Jollien, Michel Onfray (Préface), Seuil, 2002, ISBN : 2020526069


* ALBERT JACQUARD : BIOLOGISTE, SPÉCIALISTE DE LA GÉNÉTIQUE MATHÉMATIQUE, ÉCRIVAIN, AUTEUR D'UNE TRENTAINE D'ESSAIS ET D'OUVRAGES DE VULGARISATION SUR LES SCIENCES ET LA GÉNÉTIQUE. FERVENT DÉFENSEUR DU DROIT À LA DIFFÉRENCE. IL A ÉCRIT NOTAMMENT AVEC HUGUETTE PLANÉS PETITE PHILOSOPHIE À L'USAGE DES NON-PHILOSOPHES, ET AUSSI AVEC CRISTIANA SPINEDI DE L'ANGOISSE À L'ESPOIR : LEÇONS D'ÉCOLOGIE HUMAINE.


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Quand la puissance de dire OUI est plus efficace que le pouvoir de dire NON

Publié le par Jean-Yves

Dans son livre Le rythme de la vie (1), le philosophe Michel Maffesoli nous invite à faire confiance à "la force des choses" et à "penser sans colère ni haine" (dommage qu'il confonde à certains moments les deux).




Exemples de ce qu'il propose : Poser des questions plutôt que de donner des solutions, valoriser "l'homme pluriel du quotidien" au lieu de lui imposer un universalisme abstrait, s'éloigner de la vision d'un sujet maître du monde pour comprendre qu'il ne fait plus qu'un avec l'univers, ne pas mépriser la "versatilité des masses" mais y lire le signe de leur capacité à ruser, voir dans l'engouement pour Internet une alliance inédite entre archaïsme et technique, comprendre que le succès des émissions de téléréalité témoigne de la vitalité des archétypes...


Bref,, "il ne s'agit plus de critiquer, mais de réconcilier. Être tant bien que mal, chez soi dans le monde."


Aimer le monde pour mieux le transformer.


A condition de comprendre que l'acceptation ne se confond pas avec la résignation.


(1) Le rythme de la vie : variations sur l'imaginaire postmoderne, Michel Maffesoli, Editions La Table Ronde, Collection Contretemps, 2004, ISBN : 2710327309



Présentation de l'éditeur : D'un côté, le reflux du politique, la disparition du peuple, la déroute des savoirs et des intellectuels. De l'autre, l'avènement de la Toile, le retour des tribus, le règne de la télé-réalité, des parades, des corps tatoués, percés. Une nouvelle barbarie ? Non, répond Michel Maffesoli. Au contraire. Par-delà ses excès, ce renversement nous invite à retrouver le rythme de la vie au plus profond de nos vies. Car l'effondrement des idolâtries de la Raison, de l'Histoire, du Progrès nous rouvre à l'altérité, au quotidien, à l'anomie. Car, en unissant l'archaïque à la technique, notre imaginaire renoue avec la sensibilité. Car notre Moi, rompant avec les illusions binaires du public et du privé, des racines et du nomadisme, de la nation et du cosmopolitisme, se redécouvre multiple. Comment penser, dans l'entre-deux, notre identité ? Décryptant les idéologies anciennes et les censures contemporaines comme les paradoxes postmodernes, convoquant Platon ou Nietzsche comme les sagesses d'hier et les mythes d'aujourd'hui ; c'est une leçon dionysiaque de gai savoir que donne ici Michel Maffesoli. A rebours du pessimisme ambiant, un maître livre pour enfin comprendre et vivre notre monde tel qu'il va.



Biographie de l'auteur : Professeur à la Sorbonne, directeur du Centre d'études sur l'actuel et le quotidien (Paris-V), directeur du Centre de recherche sur l'imaginaire (MSH), Michel Maffesoli est l'auteur du Temps des tribus, du Nomadisme, de La Part du diable, entre autres ouvrages, qui l'ont consacré comme l'un des grands philosophes et sociologues contemporains, en France comme à l'étranger.

Michel Maffesoli, 60 ans, sociologue ès raves et grand manitou des tribus sociales. L'ex-directeur de thèse d'Elisabeth Teissier se retrouve théoricien involontaire de Sarkozy.


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Leçons de ténèbres, un film de Vincent Dieutre (2000)

Publié le par Jean-Yves

Avant « Mon voyage d’hiver » son dernier long métrage, Vincent Dieutre nous avait déjà fait partager - en trois leçons - le voyage d'un homme amoureux. Filmé en plusieurs supports (DV, Super 8 et 35 mm) et dans trois villes (Utrecht, Naples et Rome), les «Leçons de ténèbres» livrent par notes successives, avec une grande puissance visuelle mais sans voyeurisme, une réflexion sur la beauté, l’amour et ses manques, le voyage et le déracinement.


Le film de Vincent Dieutre confronte l’érotique picturale des tableaux du Caravage avec la représentation actuelle de l'érotique gay. Deux histoires d'amour guident ce drame baroque où l’émotion surgit aussi bien du clair-obscur des corps amoureux que des superbes plans de paysages urbains et des tableaux.


Trois villes, la nuit : Utrecht, Naples et Rome. Et un homme seul, homosexuel, qui les sillonne en quête désespérée de sensations et d'énergie. Autoportrait, journal intime filmé ? Un peu des deux sans doute, puisque le cinéaste en personne incarne cet homme sans nom, rôdeur mal rasé à la dérive, qui confesse en voix off, douce psalmodie, ses dragues furtives, sa relation avec un compagnon stable, sa désaffection pour le monde.


MON COMMENTAIRE : Un voyage musical et pictural, nocturnes et urbains


« Leçons de Ténèbres » est un film rare, difficile, exigeant. À la limite de la vidéo d’art contemporain et du cinéma expérimental, le second long-métrage de Vincent Dieutre sollicite du spectateur un regard décalé et nouveau…nouveau quant au fond (donner une autre image de l'homosexualité) et nouveau quant à la forme (plans sombres, « bougés » et subjectifs, utilisation du super-huit et de la DV).


« Leçons de Ténèbres » (titre tiré de certaines compositions musicales du 17ème Siècle) suit les déambulations nocturnes d'un quadragénaire (Vincent Dieutre dans son propre rôle) à travers trois villes : Utrecht, Naples et Rome. En ces trois cités, Vincent Dieutre nous fait part de sa passion pour la peinture du Caravage et de ses rencontres amoureuses. Sans scénario, sans acteur ni véritable mise en scène, le film est une sorte de journal intime accompagné d'une voix off qui crée une distance avec les évènements vécus. Les ténèbres, ici, s'avèrent le chemin indispensable vers la lumière et la vie. Vincent Dieutre tend à montrer qu’à la source de celle-ci se trouvent la mort et l’obscur (maladie, drogue, rupture, etc..).


Malgré une grande part d'improvisation et de hasard, le film est extrêmement structuré : divisé en trois blocs ou leçons qui correspondent aux trois villes, il utilise encore trois formats (Super-huit, DV, 35 mm) et fonctionne (grâce à la voix off utilisant le « tu ») selon une triangulation cinéaste-film-spectateur ayant pour but de faire circuler, entre ces entités, affects, formes et sensations.


La bande-son, toujours en décalage avec l’action, intervient à la manière d'un contre-point ou d'un élément parasitant toute tendance vers la fiction ou la narration. Plus généralement le film est rythmé par des coupures (plans « cut ») et des ruptures abruptes : Dieutre intercale notamment de nombreux plans sur les tableaux du Caravage et de ses disciples, ou encore des plans fixes sur un mur lépreux, une ruelle aveugle. Il offre au spectateur une véritable expérience de cinéma et de vision, à l'instar du Caravage qui, en son temps, faisait table rase du maniérisme en vogue pour aborder la réalité et la trivialité des corps. Si Vincent Dieutre s’essaye à de nouvelles formes et à de nouveaux dispositifs, c’est en effet pour capter le réel épars et fuyant des hommes et des villes, trop étouffé aujourd'hui par un regard dominant esthétique et uniforme. Rien n’empêche de voir ce film comme un journal imaginaire, une échappée fictive qui viendrait combler un manque profond.


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Les jours fragiles, Philippe Besson

Publié le par Jean-Yves Alt

Un hommage à Isabelle Rimbaud

En mai 1891, Arthur Rimbaud, surdoué scandaleux, après avoir brûlé sa vie en Afrique, est de retour chez lui, dans ses Ardennes natales, en mille morceaux - amputé d’une jambe, malade, gangrené, saignant de son moignon purulent, à bout de forces - après plus de dix ans d'exil en Afrique.

Il ne lui reste que six mois à vivre. Contre toute attente, il choisit de les passer aux côtés d'Isabelle, sa sœur cadette, âgée de trente ans qui le soigne tout en occultant les « horreurs » (homosexualité, drogues, athéisme...) qu'il lui raconte et que ses chastes oreilles de « vieille fille » ne sauraient entendre s'il n'était pas condamné. Leur mère est présente, impitoyable, indéchiffrable, irréconciliable avec son fils : un monument de froideur et d'insensibilité. Au bout de trente jours exactement - du 23 juillet au 23 août 1891 - il redescend à Marseille avec l'idée de repartir en Afrique retrouver la vie et le dernier amour qu'il a laissé là-bas, un jeune homme dénommé Djami. Il y mourra dans des souffrances inouïes, mais croyant encore embarquer le lendemain. C'est ce séjour qui fait la matière du roman, chronique des derniers jours de Rimbaud, sous forme du Journal apocryphe qu'aurait tenu Isabelle.

Mon extrait :

Mardi 15 septembre,

C'est affreux, il ne se débarrasse pas de ses obsessions. Celle de regagner Aden ne le lâche pas, ne lui laisse aucun répit. Même dans son sommeil, il parle de ça, le retour à Aden.

Aujourd'hui, dans son délire, il a évoqué un nom : Djami. Il l'a répété plusieurs fois. Il a lancé : «Je dois retrouver Djami, là-bas, à Aden. » Une fois qu'il a recouvré ses esprits, je porte à sa connaissance les mots qu'il a prononcés tandis qu'il dormait. Il me confie que Djami est un jeune Abyssinien, vingt ans, silencieux, la peau brune, les yeux clairs. Il l'a rencontré au pied de l'affreux roc, au cœur de la fournaise.

Alors il est en mesure de me raconter l'histoire : «Avant lui, j'ignorais qu'un sentiment pouvait s'insinuer. Je croyais que c'était là, un jour, posé devant soi, comme une évidence indiscutable. Avec lui, c'est venu lentement, sans que je m'en rende compte. Je le croisais chaque jour, je le regardais à peine, rien ne me portait vers lui. Et, un matin, j'ai compris. Compris que sa présence était devenue un baume, que son absence était une brûlure. Un matin, à force de l'avoir à mes côtés, j'ai pris conscience que je ne serais plus capable de me passer de lui.

« II y a des hommes qui mettent une vie à devenir ce qu'ils sont : je suis de ceux-là. «Je m'étais pourtant juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Tu n'imagines pas les résistances que j'ai dû vaincre, les inhibitions qu'il m'a fallu surmonter, les illusions que j'ai été contraint d'abandonner pour seulement m'accepter en amoureux.

« Non, Isabelle, je t'en prie, ne baisse pas les yeux, ne te compose pas cette mine dégoûtée. Tu dois m'écouter. Tu dois m'écouter maintenant. Je sais que notre mère t'a mise en garde contre « mes disgrâces », comme elle les appelle. Qu'elle m'a condamné pour m'être détourné de « ce qui n'est pas autorisé, approuvé par de bons et honnêtes parents », ainsi qu'elle l'a écrit à Verlaine. Mais il faut que tu comprennes que ce que je te raconte, c'est une histoire d'amour. « Et si toi, qui as été élevée dans une ferme, avec la bonne odeur de foin et la boue qui colle aux chaussures ; toi, qui as été jetée vers Dieu comme on précipite une portée de chiots morts à la rivière, dans un sac ; toi, qu'on a maintenue dans l'ignorance et la bigoterie; si toi tu consens à admettre une aventure humaine comme celle-ci, alors il existe des raisons de ne pas désespérer tout à fait.

« Voudras-tu me laisser un peu d'espoir ?

«Je t'assure que je croyais sincèrement en avoir terminé avec le désir, avec la chair, avec la douleur. Je n'espérais plus qu'en l'effort. J'avais annoncé mon intention de me marier, déjà.

Djami a fait exploser ce bel ordonnancement.

«Avec lui, j'ai redécouvert la ferveur, la fièvre, les incendies intérieurs. Et, dans le même mouvement, le grain merveilleux de sa peau, son sourire rare et fatigué, son attention apaisante, ses gestes économes, sa présence tranquille m'ont rassuré au-delà de ce que j'ai jamais recherché.

« Il était là alors qu'il n'y avait plus personne. Il a tout obtenu parce qu'il n'a rien demandé. Il a veillé sur moi comme un frère. Il a partagé ma couche.

« Apprends que, dans une ville qu'on appelle Le Caire, il m'a sauvé la vie. Sa patience infinie et une affection de tous les instants m'ont convaincu de ne pas mettre fin à mes jours. J'avais les cheveux absolument gris et il m'a redonné la jeunesse.

« Si je tiens tant à retourner en Afrique, c'est pour lui. Pour reprendre, là où je l'ai laissé, le regard qu'il m'adressait tandis que les porteurs me hissaient sur une civière, dans le but de me conduire à Aden d'où j'ai pris le bateau pour Marseille. Pour être vivant, une dernière fois. »

Vivant, une dernière fois.

En prenant la place d’Isabelle Rimbaud, la sœur du poète, Philippe Besson réalise un journal apocryphe intime où il restitue à merveille son rapport au monde, sa psychologie, son regard féminin.
Dans une époque dominée par l’égocentrisme et où les écrivains se ruent sur les thèmes les plus racoleurs, on peut reconnaître à Philippe Besson le courage de se mettre à la place d’une femme, en ayant par surcroît les moyens de le faire.

Le choix du journal intime permet à Philippe Besson de ne pas se focaliser sur Arthur Rimbaud, le poète - il s'agit aussi d'un roman - et donc ne pas jouer la carte de l’érudition (d’ailleurs, sa sœur ne connaissait presque rien des œuvres de son frère, avant sa mort), mais de susciter une émotion.

Philippe Besson nous montre une femme littéralement agenouillée devant un génie, bousculée jusque dans ses certitudes mais en même temps, elle ne peut accepter qu’il « entre souillé dans l'Histoire » Car Isabelle, « vieille fille » selon les normes du 19ème siècle accepte d'entendre les horreurs proférées par Arthur, son athéisme, son homosexualité seulement parce qu'il va mourir et que personne n'aura accès à ce journal.

Le regard de compréhension, qu’elle lui porte, va permettre à ce surdoué scandaleux de dire enfin sa vérité intime : sa jeunesse, l'écriture, les hommes dans sa vie. (lire les très belle pages où le poète immobilisé sur un fauteuil voit venir à lui un adolescent inconnu, pages 85-86 et celles décrivant l’amour entre Djami et Arthur, pages 149-151, (lire Mon extrait ci-dessus) En filigrane, Philippe Besson trace aussi le portrait de la mère austère, dissuasive, contre laquelle le fils a toujours buté. Ainsi que celui du père, fantôme évanescent, clé possible de toutes les errances du fils, toujours parti et qui un jour n'est plus revenu. Philippe Besson trouve la langue juste pour dire la douleur d'une femme à qui la vie n'a rien offert d'autre qu'un quotidien sans homme ni horizon, et qui n'est pas armée pour comprendre un frère si inintelligible. Et pourtant, l'empathie d'Isabelle, sa sensibilité ont raison de son dénuement devant tant d'étrangeté.

■ Editions Julliard, 2004, ISBN : 2260016413


Du même auteur : Un instant d'abandon - La trahison de Thomas Spencer

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De collectionner les timbres, Håkan Lindquist

Publié le par Jean-Yves

Apprenant le décès brutal de son ami d'enfance Samuel, Mattias, la quarantaine, se remémore: il avait douze ans, Samuel cinquante; le premier cherchait un camarade, le second vivait dans le souvenir de Vilhelm, son unique amour, un jeune marin rencontré à l'aube de sa majorité. Les obsèques de Samuel sont l'occasion pour Mattias de retrouver le coffret que Samuel et lui avaient caché dans le clocher d'une église. Il y découvre une lettre du défunt où celui-ci divulgue le secret que jamais il n'avait voulu révéler.

 

Car pourquoi Samuel était-il si nostalgique, si triste au point de consacrer sa vie à sa seule collection de timbres, de laisser filer les plaisirs de l'existence, de rêver à un ailleurs au lieu de voyager ? Parce que Vilhelm qui préférait la mer, les voyages, n'était pas resté auprès de lui ? Parce que lui-même avait renoncé à l'amour ? Ou pour une autre raison inavouable ?

 

Håkan Lindquist livre une nouvelle fois un récit à l'écriture aérienne et poétique, où hier et aujourd'hui s'entremêlent au rythme des souvenirs du personnage.

 

MES EXTRAITS

page 129 :

 

« (Mattias s’adressant à sa mère) - Savais-tu... les gens de ton âge, de l'âge de Samuel, comprenaient-ils qu'il était homosexuel ? Je veux dire, quand vous étiez jeunes.

(La mère de Mattias) - Je ne sais pas. Je crois que oui, même si je ne... je ne savais pas vraiment de quoi il s'agissait. Pas plus que je n'avais vraiment de mots pour le dire, peut-être. En fait, je ne le connaissais pas personnellement, je te l'ai déjà dit. Mais évidemment, dans une petite ville, tout le monde se connaît plus ou moins. Ou croit se connaître. »

 

Chapitre 14 - page 195-196 :

 

«Après le petit-déjeuner, je m'assois à mon bureau avec un expresso. J'allume l'ordinateur et regarde par la fenêtre. Il pleut à nouveau, la pluie s'abat en rafales contre la vitre, formant des cascades intermittentes. Je prends une gorgée de café et ouvre le document intitulé Lettres de Samuel afin de poursuivre la tâche que je me suis fixée, à savoir taper les photocopies des textes du coffret trouvé dans le clocher. L'écran se couvre de signes, les signes s'assemblent en mots et en phrases - sous forme de sémèmes et de syntaxe. Ce sont les mots et les phrases de Samuel, les rêves et les désirs de Samuel. Je les lis, et le son de sa voix fait écho à mes pensées.



« Mes rêves et mes désirs se sont modifiés avec les années, j'en suis tout à fait conscient. Quand j'étais jeune, je n'avais finalement qu'un seul rêve : rencontrer un autre jeune homme, quelqu'un qui veuille partager son temps, son amour et sa chaleur avec moi. J'ai rencontré Vilhelm "Willam" Sand le marin lorsque j'avais dix-sept ans. Jamais jusqu'alors je n'avais ressenti un désir aussi violent, jamais jusqu'alors je n'avais eu aussi peur de perdre quelqu'un. Et je l'ai perdu. En réalité, ma vie aurait tout aussi bien pu s'arrêter là, le jour où il m'a quitté. De fait, elle s'est arrêtée là. Et à présent... Mon compagnon depuis l'adolescence, Vilhelm Ekelund, est à travers ses poèmes aussi bien un réconfort qu'un tourment. "Je voyage vers un soir qui tombe lentement, sans ami aucun." C'est ainsi. Et le fait de ne pas être le seul à éprouver un tel sentiment, est un réconfort. Mais j'aurais voulu qu'il en soit autrement. Et c'est un tourment de tous les instants. »

 

« J'ai compris ce jour-là qu'il ne resterait jamais avec moi, qu'il repartirait toujours. Peut-être que jusqu'à ce jour, j'avais espéré qu'il changerait, qu'il se poserait quelque part. Qu'il trouverait le repos. Avec moi. C'était ça, mon rêve. C'était ce que je voulais. J'étais... trop fragile, seul. J'avais besoin de lui. Ou de quelqu'un comme lui. »

 

Je passe en revue le texte déjà tapé et retrouve un autre passage, quelques phrases d'une lettre du coffret, écrite juste après la première rencontre de Samuel et Willam.

 

« Il est toute ma vie, il est le noyau dur autour duquel ma vie a un sens. Il est aussi le seul, excepté maman, qui connaisse mon secret. Je ne voudrais pas vivre un seul jour sans lui. Je ne pourrais pas vivre un seul jour sans lui. Pas maintenant que je sais. Tout ce que ma vie a de triste et de pénible est contrebalancé par ce que j'ai pu vivre avec Willam jusqu'à présent. Il est l'explication de tout, la lumière de ma vie. J'ose presque penser que je l'aime. Je ne crois pas que cela puisse être plus fort que ce que je ressens maintenant. Je ne crois pas qu'un autre être humain puisse me toucher à ce point. »

 

Chapitre 15 - page 213 :

 

…C'est une histoire effroyable, Mattias, et une vérité effroyable. Je l'ai portée beaucoup trop longtemps. Mais ce n'était qu'un accident, même s'il méritait... Non, je ne sais pas si je peux encore dire une telle chose. Il était monstrueux. Toute ma vie j'ai associé les mots « méchanceté » et « violence » à l'homme qui était mon père. Il est mort un soir, alors que je n'avais que dix ans, mais il ne m'a jamais laissé en paix. Ça a été mon châtiment. Il existe des secrets de toutes sortes. Certains sont trop lourds à porter, et ne peuvent avoir qu'un effet dévastateur. Tu trouves peut-être qu'il est inutile que je te raconte tout cela. Mais j'y tiens. Tu sais tellement d'autres choses sur moi et sur ma vie. Et je crois que ça explique beaucoup de choses, des choses que tu t'es peut-être demandées. Car quoi qu'on dise, tout ce qui arrive dans la vie d'une personne dépend de ce qui s'est passé auparavant. Ou, comme disait Carolina quand j'étais petit : tout est lié. Ça peut paraître étrange, mais je me plais à penser que tu es le seul, hormis Willam, que j'ai osé aimer.

 

Ton ami

 

Samuel

 

L'AUTEUR : Håkan Lindquist est né en 1958 dans une petite ville du Småland, sur la côte est de la Suède. II vit à Stockholm depuis l'âge de dix-neuf ans, où il a travaillé auprès des enfants puis dans une librairie et un magasin de disques. L'écriture l'accompagne depuis son plus jeune âge mais il ne publie son premier roman « Mon frère et son frère » qu'en 1993. Autodidacte et curieux de tout, Håkan Lindquist offre une place de choix dans sa vie à l'art, sous toutes ses formes: musique, sculpture, peinture, littérature.

 

Editions GAÏA (Taille Unique), 2004, ISBN : 2847200304

 


Du même auteur : Mon frère et son frère

 

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