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Corfou, Robert Dessaix

Publié le par Jean-Yves

« Corfou » est l'histoire d'une fuite. Le narrateur fuit la personne qu'il aime ou croit aimer. Tous deux d'Adélaïde, ils s'étaient rencontrés à Londres. Lui était comédien, l'autre décorateur. Lui venait de divorcer et se posait une foule de questions, l'autre paraissait léger et plein d'allégresse. Il tente donc d'échapper aux souvenirs d'amours effilochées et à peine consommées avec cet autre dont on ne sait s'il était naïf ou arriviste.


C'est ce temps-là qui se déroule en arabesques de souvenirs doux-amers et d'expériences théâtrales dans les quartiers bohèmes de Londres, et se confond aussi au séjour à "Corfou" du narrateur. Le narrateur loue la maison de Kester Berwick, un vieil acteur et piètre romancier australien, qui était venu chercher en Grèce la spiritualité et la beauté des garçons. La vie passée de Berwick l’intrigue et cherche à découvrir qui est vraiment ce propriétaire qu'il n'a jamais vu. Mais cette volonté de savoir ne serait-elle pas avant tout une quête de soi, un écho de sa propre existence ?


Rapidement adoubé par les déracinés locaux, le narrateur explore l'île, les traces des occupations vénitienne et turque, le château pompier qui a été, un temps, celui de l'impératrice Sissi, ou encore les traditions du vendredi saint, avec ses lancers de cruches, qui le rendent perplexe.

Au hasard des sentiers et des rencontres, il se laisse gagner par ce qu'il tente d'oublier - les représentations londoniennes de Tchekhov et des sentiments à sens unique.


Robert Dessaix a l'art d'enchevêtrer les anecdotes, les conversations, les sentiments. Ses digressions sont de délicieux chemins de traverse.


Il faut lire Dessaix comme on se promène, sans but, pour le plaisir de rencontrer l'Oncle Vania, Sappho, Ulysse, Daphnis et Chloé... et peut-être bien pour se retrouver soi-même. Ce roman faussement nonchalant, bourré d'humour et de promenades littéraires, est un dédale d'intelligence et d'émoi.


Traduit de l'anglais (Australie) par N. Boothroyd, Le Livre de poche, 2004, ISBN : 2253072702


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Avec la philosophe Simone Weil : témoigner de ce qu'on est et de ce qu'on vit. Et pas de ce qu'on proclame.

Publié le par Jean-Yves

Il est aujourd’hui de plus en plus question de valeurs morale, et pas seulement en Amérique ! Notons ce paradoxe : nous sommes attentifs à la morale, mais exaspérés par les moralisateurs. Toujours. D'où qu'ils viennent. Le moralisateur, par définition, c'est celui qui se drape dans le «bien» (le sien) pour dénoncer le «mal» (chez l'autre).


En Europe, nous sommes aussi constamment assiégés par des professeurs de vertu au verbe haut, de l'extrême gauche à l'extrême droite, chez les croyants comme chez les athées, avec une propension claironnante au manichéisme : "branchés contre ringards", "modernes contre archaïques", "puritains contre libertins", etc.


Dans « La Pesanteur et la Grâce », la philosophe Simone Weil (1909 – 1943) parlait à ce propos de « l'égarement des contraires». «Le bien comme contraire du mal lui est équivalent en un sens, comme tous les contraires. » Dès lors qu'elle prétend s'ériger en absolu, la référence - moralisatrice - au mal n'est rien d'autre que l'image inversée de celui-ci. « Pourquoi la volonté de combattre un préjugé est-elle le signe certain qu'on en est imprégné ? Elle procède nécessairement d'une obsession. Elle constitue un effort tout à fait stérile pour s'en débarrasser. La lumière de l'attention en pareille affaire est seule efficace, et elle n'est pas compatible avec une intention polémique. » (page 62, édition de 1948)




On ne saurait mieux définir la vanité et même la sottise - qui imprègne le manichéisme contemporain.


En réalité, la résistance au mal, la préoccupation morale, l'affirmation éthique : tout cela exige une modestie fondamentale.


Je n'ai aucune raison de « jouer les malins » quand il s'agit du mal, parce que ce dernier m'habite moi aussi. La seule leçon qui vaille est celle qui consiste à témoigner de ce qu'on est et de ce qu'on vit. Et sûrement pas de ce qu'on proclame.





- La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil, préface de Gustave Thibon, Paris, Plon, 1948 (existe aussi en poche : Éditeur : Pocket, Collection Agora, 1993, ISBN : 2266045962)


Lire aussi sur ce blog : Simone Weil et son autobiographie spirituelle : une vitalité du désir de penser


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Les petits fils, un film de Ilan Duran Cohen (2004)

Publié le par Jean-Yves

Guillaume (24 ans) cherche à s'émanciper de l'amour de deux femmes : sa mère, récemment décédée d’un cancer du sein à l’âge de 47 ans, et sa grand-mère paternelle, Régine, 84 ans, qui l’a élevé. Mais les cendres de la belle-fille reposent dans une urne placée sur le balcon de la grand-mère, qui a pris l’habitude de lui parler tous les jours. Aujourd’hui, tous se sont habitués à l’urne. Personne n’est capable de s’en séparer. L’arrivée de Maxime, un jeune homme de ménage, les pousseront à entreprendre le chemin du deuil, jusque-là évité…


MON COMMENTAIRE : Etude drôle et touchante sur une relation plutôt conflictuelle entre le vrai petit-fils, sa grand-mère et les différents personnages composés uniquement d’hommes, petits-fils fictifs, mais essentiels à la dynamique de l’auteur.


Ilan Duran Cohen fait preuve d’une grande sensibilité. On est ainsi sidérés, amusés, conquis par les rapports si proches et intimes entre Régine et Guillaume, joués par des amateurs, par cette complicité qui pousse la vieille dame à tenter de retenir l’ex-amant de son rejeton, ou à pousser dans ses bras son gentil homme de ménage gay… Un film libre, tendre et au charme fou.


À 24 ans, Guillaume ne parvient pas à faire le deuil de sa mère, qui l'a abandonné à deux ans, et reste dans les jupes de sa grand-mère. Paradoxalement, le personnage principal est presque antipathique et trop mystérieux pour être vraiment attachant. Ilan Duran Cohen aborde le thème du deuil avec réalisme et s'applique à reproduire la vie quotidienne, grâce à des dialogues simples et un film en DV, invitant le spectateur au cœur de l'histoire.


Le personnage de la grand-mère, jouée par Reine Ferrato est le plus jouissif d’entre tous : placide et inébranlable, elle ne s’arrête jamais de cuisiner, ranger, faire le ménage, et surtout parler. Elle parle à son petits-fils (qui l’envoie balader), au copain de son petit-fils, à l’étudiant qui lui fait son ménage, à l’urne où se trouvent les cendres de sa belle-fille… Dans son grand âge, au milieu de tous ces " petits-fils " réel ou symboliques, elle nous rappelle, malgré les conflits, les drames, les engueulades, qu’on ne vit que par et pour les autres. Le son, l’image sont parfois imparfaits, comme le sont tous ces personnages aux blessures à vif, mais au charme irrésistible. On croirait presque regarder un film de famille : d’une famille que l’on aimerait soi-même rejoindre, tant elle est drôle et attachante…


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Parlons Travail, Milan Kundera : entretien avec Philip Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

QUESTIONNER : « Je me méfie des mots pessimisme et optimisme. Le roman n'affirme rien, il cherche, il pose des questions. Je ne sais pas si mon pays va périr et je ne sais pas non plus lequel de mes personnages a raison. Moi, j'invente les histoires, je les confronte, et c'est ma manière de poser des questions. La bêtise des hommes vient de ce qu'ils ont réponse à tout. (pp. 119-120)

La sagesse du roman, c'est d'avoir question à tout. Quand don Quichotte est sorti affronter le monde, ce monde lui a paru un mystère. Tel est le legs du premier roman européen à toute l'histoire qui le suivra. Le romancier apprend au lecteur à appréhender le monde comme question. Il y a de la sagesse et de la tolérance dans cette attitude. Dans un monde construit sur des certitudes sacro-saintes, le roman est mort. Le monde totalitaire, qu'il ait pour base Marx ou l'islam, ou n'importe quoi d'autre, est un monde de réponse plutôt que de questions. Le roman n'y a pas sa place. En tout cas, il me semble qu'à travers le monde les gens préfèrent aujourd'hui juger plutôt que comprendre, répondre plutôt que demander, si bien que la voix du roman peine à se faire entendre dans le fracas imbécile des certitudes humaines. »

Editions Gallimard, collection Du Monde entier, 2004, ISBN : 2070764672

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Un tableau exceptionnel de Mantegna en l'église Notre Dame d'Aigueperse (Puy de Dôme)

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme dans la force de l'âge, nu, lié par des cordes à la colonne d'un portique romain, et bardé de flèches, paisible et fort dans sa position d'extrême faiblesse. Chacun aura reconnu saint Sébastien, l'une des figures les plus représentées de notre tradition iconographique.

Les yeux levés vers le ciel, le martyr n'a plus, comme le Christ en croix dont il revit la passion, qu'un linge attaché autour de la taille, qui ne cache rien de la beauté de son corps. Les flèches qui le trouent de part en part évoquent aussi Cupidon, dieu de l'Amour. Comme tous les martyrs, Sébastien meurt d'amour.

C'est sa peau qu'il offre aux coups, dans sa perméabilité et sa tendresse. Une peau aussi douce et chaude que la colonne à laquelle il est attaché apparaît dure et froide. Sébastien meurt de la main des hommes, pour le Christ et comme lui, sans un mot, sans un mouvement de révolte.

Originaire de Narbonne et citoyen de Milan, Sébastien est un soldat, proche des empereurs Maximien et Dioclétien qu'il a servis fidèlement tant que ce service n'était pas contraire à celui du Christ. Mais l'Empire, en cette fin du IIIe siècle, est déjà en train de se lézarder, la splendeur romaine s'effondre sous le poids de sa propre mégalomanie. Le système politique de Dioclétien se transforme en un État totalitaire et policier. Le culte de l'Empereur atteint son apogée. Les chrétiens, refusant d'adorer le souverain à l'égal d'un dieu, sont poursuivis. Pour l'administration centrale, un seul mot d'ordre : avoir leur peau...

À la fin du XVe siècle, Mantegna redécouvre, comme toute sa génération, l'héritage antique qui le fascine. Il reprend à son compte le thème du martyr de saint Sébastien, ici représenté comme le véritable soutien du temple en ruines auquel il est attaché.

C'est lui qui, dans son martyr, est devenu la véritable colonne porteuse de la civilisation, de ces villes accrochées aux rochers (en arrière-plan), qui montent toujours plus haut à l'assaut du ciel avec qui Sébastien semble en dialogue.

Paradoxalement, c'est la confession de la foi chrétienne dans sa plus évidente faiblesse, qui assure la renaissance d'une civilisation en ruines.

Andrea MANTEGNA, Le martyre de Saint Sébastien

Original au Musée du Louvre

Copie en l’Eglise d’Aigueperse [Puy de Dôme – 63]

Matériaux : Tempera sur toile, Peinture à l'huile sur toile, Dimensions : 1,40 m x 2,55 m, vers 1480


Histoire du tableau : Andrea Mantegna peignit ce saint Sébastien à la demande de Chiara Gonzaga qui en fit don, à l'occasion de son mariage avec le comte Gilbert de Bourbon-Montpensier (1481), à l'église Notre Dame d'Aigueperse dans le Puy de Dôme [Montpensier étant aujourd'hui, un hameau de la commune d'Aigueperse]. Quand le musée du Louvre prendra le tableau pour ses collections, il fera faire une copie pour l'église d'Aigueperse : copie toujours visible.

Symbolique de cette représentation : Saint Sébastien, il n'y a que lui parmi tous les saints représentés, qui est facilement reconnaissable dans les milliers de tableaux dont se parent les églises. Depuis le XVe siècle, il est le saint que le dévot prie pour échapper à la peste avec au cœur un désir de guérison. Sans aucun doute possible c'est une image religieuse qu'il contemple, même si, dès le XVIe siècle, cette représentation du saint fut aussi perçue comme une image érotique. En témoignent les cris d'orfraie du prédicateur Savonarole, des zélateurs de la Contre-Réforme et les mésaventures du saint Sébastien de Fra Bartolomeo, nu si parfait qu'il en troublait les consciences et qu'on le retira bien vite de l'église où il trônait pour le donner au roi de France. Pourtant les intentions des peintres de l'époque étaient pures, motivées par le souci de répondre efficacement à la demande dévote. Mais dès lors que les regards se firent moins angoissés, moins pieux les représentations, de saint Sébastien se mirent à produire d'autres effets. Aujourd’hui, l'iconographie de saint Sébastien n'a même pas besoin d'être détournée : il suffit de la reproduire pour que seules ses potentialités érotiques (principalement homo-érotiques pour être plus précis) agissent. Le souci de représenter un beau jeune homme gracile, une insistance sur le sexe ou le tissu censé le cacher, les liens, un abandon sincère aux flèches comme aux regards suffisent-ils à expliquer ce nouvel horizon d’attente ?

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