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La peur des morts continue même dans les sociétés modernes

Publié le par Jean-Yves

Dans les sociétés laïcisées et rationalisées, la mort fait toujours appel à des précautions et des rites particuliers, dont la bonne observance vise à solenniser cet événement. Ce qui n’empêche pas les professionnels d’entretenir avec les défunts des rapports à la fois très techniques et très directs, tout emprunts de rigueur et aussi, penserait-on, d'indifférence émotionnelle.


L'enquête menée par deux ethnologues, Pascale Trompette et Sandrine Caroly, montre cependant que la peur des morts n'est jamais très loin.


- Il y a d'abord celle que les infirmiers, porteurs et embaumeurs ne manquent pas d'éprouver en début de carrière face au cadavre à relever ou à traiter, par exemple après un accident ou un suicide.


- Mais il y a surtout un autre stigmate qui ne les quitte jamais complètement et dépend en fait du regard des autres :


«Pour oser côtoyer quotidiennement le cadavre, les pompes funèbres appartiennent à ces métiers privés d'une forme quelconque de grandeur sociale.»


Ainsi, la profession est mal nommée : le croque-mort est littéralement celui qui se nourrit du commerce des morts et vit du malheur d'autrui. Aussi la plupart des travailleurs du funèbre maintiennent une barrière aussi étanche que possible entre leur profession et leur vie de famille.


Certains rites de passage sont destinés à traiter la pollution de la mort : souvent, la compagne ou l'épouse de l'employé funéraire impose à son conjoint un traitement contre la souillure, par exemple se doucher avant tout contact avec la famille, ou encore de prendre seul son repas chaque fois qu'il a procédé à une mise en bière.


Enfin, il y a les amis, auxquels on parle le moins possible de son métier, «parce que cela les fait rire» (ce qui est une autre manière de dire sa gêne). Au bout du compte, il est fréquent que les travailleurs de la mort se regroupent, à la ville comme au jardin, pour partager leurs loisirs.


Dernière remarque, et non des moindres : les professions funèbres restent masculines à 99%, comme si, effectivement, un puissant effet d'allergie symbolique existait entre les soins donnés aux morts et le fait de donner la vie.




Référence bibliographique : Pascale Trompette et Sandrine Caroly, En aparté avec les morts... Peur, larmes et rire au travail : les métiers du funéraire, in Revue Terrain, n° 43, dossier « Peurs et menaces », Éditeur : Maison des Sciences de l'Homme, septembre 2004, ISBN : 2735110443

Garçons d'amphithéâtre, croque-morts en tout genre, embaumeurs modernes (thanatopracteurs), ils forment la trame professionnelle de la longue chaîne de production des services au défunt. Pour ces multiples métiers qui peuplent l'espace séparant les vivants et les morts, la vie de travail ne saurait composer avec la fragilité. Leur place dans l'arène des émotions autour du défunt s'énonce comme celle de professionnels accoutumés à la mort et aux débordements affectifs qu'elle suscite. Derrière cette rigueur professionnelle qui semble affranchie de tout engagement de soi dans l'activité, on découvre pourtant au fil de l'observation les manifestations à peine visibles de l'embarras, du choc, de la peur, et des jeux rituels composant avec l'assaut des émotions. Face à la peur, les compagnons des morts ont ainsi inventé leur propre genre professionnel, dans une partition où se conjugue le déni et la ruse, l'honneur viril et la maîtrise professionnelle, la réponse communautaire et l'échappée dans le rire.

Mots clés : peur, mort, funéraire, émotion, travail, corps, métier.


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Penser la mort


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Dans la Rome des Césars de Gilles Chaillet

Publié le par Jean-Yves

Gilles Chaillet est un grand connaisseur de Rome, un véritable chercheur animé d'une ferveur épatante. Il a réuni le travail d'une vie « Dans la Rome des Césars », un magnifique album agrémenté de plans minutieusement dessinés de la cité au début du IVe siècle.


Le livre représente l'aboutissement d'un patient et minutieux travail de reconstitution du plan de la capitale de l'Empire romain. Sa publication est accompagnée par un magnifique portfolio « Un voyage dans la Rome des Césars », où l'on peut découvrir l’ensemble des planches représentant le plan de la ville.


Cinq mille heures de dessins, auxquelles il faut ajouter les trois mille heures de mise en couleur par sa femme, pour réaliser le grand plan de Rome (3,25 x 2 m). Pour les besoins de lisibilité de son ouvrage, Gilles Chaillet a découpé ce plan en plusieurs planches. L'artiste a choisi de représenter Rome à une date aussi précise que symbolique : 314 après Jésus-Christ. Soit un an après la signature, par Constantin, premier empereur chrétien, de l'édit de Milan accordant la liberté religieuse dans l'Empire (notamment aux chrétiens). Si la ville perd son statut de capitale de l'empire au profit de Byzance, rebaptisée Constantinople, elle reste un symbole que les empereurs ont pris soin de continuer à embellir. Et en 314, la cité antique a presque atteint son apogée. Dès l'année suivante, sa physionomie commence à changer, avec la destruction du cirque de Caligula, dans lequel périrent des milliers de chrétiens, qui laisse la place à la première basilique Saint-Pierre.


Pour nous faire vivre la cité de l'intérieur, Gilles Chaillet a inventé le personnage de Flavien. Arrivant d'Orient par le port de Brindisium (l'actuelle Brindisi), le jeune homme est chargé d'une mission dans Rome. L'occasion de remonter avec lui la via Appia, puis de parcourir la ville en tout sens. Du forum, lieu de naissance de la République, jamais en panne de débats publics, aux bas-fonds de Subure, un quartier surpeuplé où bat le cœur de Rome. En passant par les gigantesques entrepôts de l'Emperium, le ventre de la célèbre ville, au bord du Tibre.


« Dans la Rome des Césars » fourmille d'histoires et d'anecdotes. Impressions visuelles, bruits, odeurs... rien n'a échappé à Gilles Chaillet. Son récit et ses dessins nous donnent à sentir une métropole effervescente, bigarrée, bruyante et dure, mais somptueuse et unique, qu'on venait déjà admirer de tout l'Empire.


Et les historiens, qu'en pensent-ils ? L'accueil a été favorable. L'un d'eux, Bertrand Lançon, Maître de conférences en histoire romaine à l'université de Brest, auteur d'une « Vie quotidienne à Rome », a même signé les préfaces des deux ouvrages.


■ Dans la Rome des Césars, Gilles Chaillet, Editions Glénat, 200 pages, 2004, ISBN : 2723440508

■ Un voyage dans la Rome des Césars (Portfolio), Gilles Chaillet, Editions Glénat, 210 pages, 2004, ISBN : 2723442535




Rome en quelques chiffres :

En l'an 314, Rome comptait entre 800.000 et un million d'habitants alors que Lyon, à la même époque, en compte 40.000 au grand maximum. La ville s'enorgueillissait de 11 forums, 967 bains publics, 11 grands thermes, 1350 fontaines (alimentées par 19 aqueducs), 9 ponts, 12 basiliques, 43 arcs de triomphe en marbre, 28 bibliothèques, 2 amphithéâtres, 5 cirques, 2 naumachies (cirques où l'on reconstituait les combats navals), 3 théâtres, 1 odéon et 1 stade. Sans oublier 200 temples, 11 colonnes commémoratives, 22 statues équestres dorées et plus de 3.000 en pied. Désertée par le pouvoir, envahie par les Goths en 410 et soumise aux aléas de l'Histoire, elle va péricliter. Au XIVe siècle, Rome ne comptera plus que 15.000 habitants.


Cet article est également publié sur le site de Castalie


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L'anar chic : Marcela Iacub rêve d'un monde qui déconnecterait la maternité de la procréation

Publié le par Jean-Yves

Théoricienne roublarde et brillante d'un posthumanisme très libéré, l'Argentine Marcela Iacub a réussi en quelques années à mettre un grand boxon dans la galaxie féministe française. Intellectuelle d'un nouveau type, l'auteur de «l'Empire du ventre» ne représente peut-être qu'elle-même. Mais elle le fait super bien.  

Qui est Marcela Iacub ? Une libérale sauvage, favorable à la prostitution et à la location d'utérus ? Une fille « fébrile » tentée par la « lesbophobie », comme semble le penser le magazine gay Têtu avec qui les ponts sont aujourd'hui rompus après deux années d'idylle ? Une antiféministe, dont la hargne à dénoncer « la synthèse que le mouvement féministe français a réussi à opérer entre ses propres revendications et les convictions du Vatican » ferait d'elle une « kapo de l'ordre patriarcal », selon les termes de la sociologue Christine Delphy ? A la voir sortir de chez Da Mimmo, la trattoria chicos du boulevard Magenta, « confuse » d'être en retard au rendez-vous, on n'a pourtant pas l'impression de voire débarquer le diable. Mais à l'entendre, une fois installée sous les lambris de son bel appartement haussmannien, on réalise qu'elle n'a pas usurpé la sulfureuse légende qu'elle construit à coups de bouquins décoiffants, de chroniques tranchantes dans Libé et d'interventions scandaleuses, telle sa défense aux côtés de Catherine Millet de la liberté de prostitution. Car si les thèses corrosives de Marcela restent corsetées dans ses textes par une langue classique, semée de pointes d'ironie, l'oral l'autorise à un style beaucoup plus... lâché. Ce qui lui permet de tirer avec jubilation sur tout ce qui bouge. Les féministes « officielles » - ces « intellectuelles organiques quasi bolcheviques » - en prendront ainsi plein la poire pendant cet entretien chaperonné par son perroquet Dragonella, qui vole sous les moulures en posant parfois ses griffes sur nos épaules, illustration des dangers du journalisme d'investigation.

 

MÈRE PORTEUSE, UN MÉTIER D'AVENIR ?

Avec son nouveau livre, l'Empire du ventre, Marcela Iacub ajoute une pierre à la brillante entreprise de déconstruction inaugurée par Le crime était presque sexuel (2002). Constatant la montée du « tout biologique » dans la filiation (aujourd'hui, il n'y a de vraie mère que celle qui a effectivement accouché), elle vient, comme à son habitude, enrayer la belle mécanique du droit en affirmant que la filiation n'a pas toujours résulté de l'engendrement par le ventre maternel. Car le code Napoléon, dit-elle, autorisait largement les filiations fictives et permettait ainsi à des couples inféconds d'avoir des enfants. Dans son argumentation, Marcela réserve une place particulière aux procès en « substitution » d'enfants intentés au XIXe siècle. Ce remplacement d'un enfant, par exemple mort-né, par un autre à la naissance est un délit pénal. Constatant qu'il était, dans les faits, rarement poursuivi, Marcela en conclue que la circulation des enfants entre procréateurs « biologiques » et couples stériles était finalement tolérée par le droit. Comme toute déconstruction du passé visant à en dévoiler le caractère plus sophistiqué que ce qu'en dit le présent, la thèse est séduisante. Pour la juriste, l'objectif est clair : s'élever contre la marginalisation des filiations adoptives et contre l'interdiction des mères porteuses, qu'elle impute au triomphe d'un féminisme maternaliste glorifiant la fonction procréatrice des femmes. « Sur cette question des locations d'utérus, écrit-elle, se jouent non seulement la définition de la maternité mais aussi la construction d'un nouveau féminisme en France. » Mais qui trop embrasse mal étreint. Stimulante, la démonstration pèche parfois par excès de généralisation, quand ça n'est pas par des contrevérités. D'abord, les affaires racontées sont-elles suffisamment nombreuses pour refléter une politique juridique générale ? En 2003, un fumeur de joints a été relaxé parce qu'il en faisait un usage thérapeutique : n'importe quel fumeur de bédo moyen qui tomberait sur une prose publiée en 2150 pour expliquer, décision à l'appui, que la France de Raffarin tolérait largement le haschich l'aurait sans doute un peu mauvaise.

 

BASES ERRONÉES

II y a plus gênant : Iacub répète qu'avant la loi de 1972, l'enfant dont la paternité était contestée par son père légitime se voyait, par ricochet, également privé de sa filiation maternelle. Point capital qui lui permet d'affirmer que cet « interdit barbare » était compensé par des « libertés aujourd'hui inouïes », comme « la possibilité qu'avait une femme mariée d'établir un lien de filiation avec un enfant dont elle n'avait pas accouché ». L'ennui, c'est que cette proposition est... fausse : contrairement à ce qu'elle affirme, l'enfant désavoué par son père conservait une filiation à l'égard de sa mère). Apparemment anodins, ces détails fragilisent les constructions intellectuelles de Marcela Iacub. Et déroutent de la part d'une intellectuelle revendiquant sa qualité de juriste, espèce bizarre que le pékin moyen crédite tout de même d'une certaine rigueur. Dura lex, sed lex. Ces échafaudages conceptuels ont pourtant la beauté des séductions étranges. Ils donnent envie de suivre cette quadra à la beauté volcanique — élevée en Argentine dans un milieu bourgeois avant d'atterrir en France en 1989 — dans la trame de sa réflexion pour « une autre histoire de la maternité » et la condamnation de cette « mort sociale qu'est la maternité sans emploi, sans autre projet que la précarité future ». Condition désespérément féminine contre laquelle elle s’insurge en rêvant d'un monde qui déconnecterait la maternité de la procréation et verrait « la disparition juridique des hommes et des femmes » car « le genre doit rester une question privée » ; un monde où l'engendrement serait assuré par des professionnelles — « un métier comme un autre » — dont les « exclus de l'ordre procréatif » loueraient les services : stériles, ménopausées, couples de garçons, femmes préférant s'éviter le désagrément d'une grossesse. Certaines y voient un « ultralibéralisme individualiste, comme si il n'y avait pas de rapports de pouvoirs dans notre société » (Christine Delphy), un anarchisme chic, qui ne serait pas à la portée de toutes les bourses.

 

«UN FÉMINISME MINORITAIRE»

Pourtant, cette position perpétuellement « off shore » vaut à Marcela Iacub une certaine admiration : François Cusset, l'auteur de French Theory, — un essai sur l'influence de la pensée 68 sur les campus américains — salue « son courage à déconstruire les discours pseudo transgressifs » et y voit un « geste foucaldien apte à dénoncer le conformisme des non-conformistes ». Autrement dit, l'Argentine importe un produit rare sur le marché français des idées, mais familier de la scène intello US : le penseur éructant contre un Grand Capital dont il tire par ailleurs de substantiels revenus, tel Noam Chomsky, linguiste plus ou moins marxisant, professeur au prestigieux MIT de Boston.

 

«JE VOULAIS INTRODUIRE LE RIRE DANS LA SEXUALITE. MAIS ON NE ME L'A PAS PARDONNE.»

A se demander ce que cherche, au fond, Marcela Iacub, on se surprend à l'imaginer comme une petite fille défonçant de ses talons rageurs un beau château de sable : à cause de cette jouissance enfantine à démolir les savantes constructions du droit des adultes, de ce rire accompagnant les mea culpa rétrospectifs qu'elle concède sur certaines « plaisanteries un peu lourdes » passées ou de l'explication qu'elle donne à l'indiscipline de son perroquet - « H est bête, il a une tête trop petite. C'est une bête bête. » Elle se défend pourtant de ce qui pourrait alors passer pour de l'irresponsabilité, comme à propos de son précédent livre, Qu'avez-vous fait de la révolution sexuelle ?, dont elle prétend ne pas comprendre qu'il ait foutu le boxon dans la galaxie féministe : « Je voulais seulement introduire le rire dans la sexualité, à cette époque du gouvernement Jospin qui était tellement pathétique. Mais on ne m'a pas pardonné ce bouquin, parce que les gens aiment bien que l'on prenne un ton doctoral pour parler. » Rattrapée de justesse par la publication du Fausse Route d'Elisabeth Badinter, qui entonne le même chant de dénonciation de la posture victimaire, elle reste aujourd'hui dans une position dangereuse, sur la défensive, mais toujours prête à dégainer. « Le problème, dit-elle, est que je représente un féminisme minoritaire en France. » « Elle ne représente qu'elle-même », rétorquent plus crûment certaines.

 

DÉCLARATION DES DROITS DES ANIMAUX

Le meilleur des mondes selon Marcela ? Débarrassé de la notion de sexe - « II faut supprimer cette référence de la loi qui a remplacé la distinction entre le normal et l'anormal » -, débarrassé aussi de cette vieillerie que serait la notion de « personne » en droit (seuls les êtres humains sont des sujets de droit), qu'elle dézingue comme « une catégorie normative qui ne recouvre aucun phénomène empirique ». Affirmation théorique discutée mais qu'elle présente comme une évidence, et qui pourrait aboutir à ce que son perroquet soit aussi reconnu comme une personne titulaire de droit : ce qui nous promet d'autre livres à scandales, dans la lignée des théories anti-spécistes favorables à une déclaration des droits des animaux. Et qui donnera encore du fil à retordre aux gardiens déboussolés d'une pensée humaniste aujourd'hui mal en point. Posthumain, quand tu nous tiens...

 

« L'Empire du ventre : Pour une autre histoire de la maternité », Editions Fayard, 365 pages

 

TECHNIKART n°87, Cyrille Ouvert, novembre 2004

 

 

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Paragraphe 175 : La déportation des homosexuels, un film de Rob Epstein et Jeffrey Friedman (1999)

Publié le par Jean-Yves Alt

Film événement, Paragraphe 175 lève le voile sur les histoires occultées de milliers d'homosexuels allemands internés dans les camps de concentration de l'Allemagne nazie. Des documents originaux uniques alternent avec les témoignages de survivants, évoquant avec amertume et ironie les traques, les persécutions et les crimes subis.

Avec à l’appui des photos, des vieux films et surtout huit témoignages poignants, Rob Epstein et Jeffery Friedman nous racontent, depuis les persécutions nazies contre les homosexuels jusqu’à leur déportation dans les camps de concentration, un chapitre caché de l’Histoire du troisième Reich. Et c’est au nom du paragraphe 175 du code pénal allemand datant de 1871 que le régime hitlérien arrêta entre 1833 et 1945, 100.000 hommes pour homosexualité et en envoya plus de 10.000 vers des camps. Seulement 4.000 d’entre eux survécurent.

LE PARAGRAPHE 175 : « Un acte sexuel contre nature entre des personnes de sexe masculin ou entre des êtres humains et des animaux est punissable d'emprisonnement ; la perte des droits civils peut aussi être imposée. » Code pénal allemand 1871

Entre 1933 et 1945, selon les archives des Nazis 100.000 hommes furent arrêtés pour homosexualité. Plus de 10.000 d'entre eux furent envoyés dans des camps de concentration. Le taux de mortalité des homosexuels prisonniers dans les camps est estimé à soixante pour cent. À peine 4000 d'entre eux survécurent. "Peu" ont été envoyés dans les chambres de la mort. Esclaves des camps, victimes de tortures physiques, castrés ou cobayes pour des expérimentations médicales, ils devaient tous arborer le triangle rose. Le fait que les homosexuels furent emprisonnés dans les camps de concentration est relativement connu aujourd'hui. En revanche on ignore généralement que beaucoup d'entre eux ont continué à subir des persécutions dans l'Allemagne de l'après-guerre. Le Paragraphe 175 n'a été aboli en Allemagne de l'Ouest qu'en 1969, et nombre d'homosexuels emprisonnés pendant la guerre sont restés en détention après la libération.

Ils n'eurent pas droit à des réparations de la part du gouvernement allemand et tout le temps qu'ils passèrent dans des camps fut déduit de leur retraite. Dans les années 50 et 60, le nombre de condamnations pour homosexualité en RFA ont été aussi importantes qu'à l'époque des Nazis.

Aucune mention de ces crimes ne fut faite au procès de Nuremberg en 1946. Le travail de recherche, les monuments aux morts et les musées passent sous silence le sort des déportés homosexuels dans les camps de concentration Nazis. Dans les années 90, des chercheurs ont commencé à se documenter sur les histoires personnelles de ces hommes qui portaient le triangle rose. Le premier organisme à prendre en compte la persécution des homosexuels par les Nazis fut le Musée pour la Commémoration de l'Holocauste à Washington ; il encouragea des survivants à sortir de leur silence. En 1995, huit survivants ont publié une déclaration collective pour réclamer la reconnaissance de leur persécution.

LES TEMOIGNAGES

PIERRE SEEL : Quand l'Alsace-Lorraine fut annexée en 1940 les Nazis ont systématiquement commencé à éliminer les éléments antisociaux. Ils ont donné l'ordre à la police française d'établir les tristement célèbres "Listes roses" pour suivre la trace des homosexuels. Pierre Seel qui avait alors 17 ans fut une de leurs victimes. Il fut interrogé sur sa sexualité et sur son engagement supposé dans la résistance avant d'être incarcéré dans les camps de Schirmeck et de Struthof. À la fin de l'année 1941 il fut forcé comme des milliers d’Alsaciens de rejoindre l'armée allemande. Libéré par les soviétiques il fut autorisé à rentrer dans sa famille en acceptant la condition de ne jamais divulguer les circonstances de son arrestation.

GAD BECK : Il est né en 1923 dans une famille juive et chrétienne. Il fut étiqueté comme "demi-juif "en 1933. Pour éviter l'intolérable acharnement dont il était la cible, il réussit à convaincre ses parents de l'envoyer dans une école juive de garçons à partir de 1935. En 1941 il rejoint un groupe de résistants juifs dont la tâche était de trouver des cachettes et de la nourriture pour les juifs. Arrêté peu avant la libération, il émigre en Palestine en 1947. De retour en Allemagne en 1979, il devient l'un des responsables de la communauté juive de Berlin.

HEINZ DSRMER : Heinz Dšrmer est né en 1912. Après avoir été scout il fut contraint d'adhérer au mouvement de la jeunesse hitlérienne. Il s'en fit exclure en 1935 à cause de son homosexualité. Incarcéré à plusieurs reprises, il a passé presque dix années de son existence en prison ou dans des camps de concentration. Après la guerre il fut de nouveau arrêté en 1949, 1951 et 1959 pour violation du paragraphe 175 et passa 8 années supplémentaires en prison. Après sa dernière libération en 1963 il retourna vivre à Berlin avec son père. En 1982, il demanda des réparations au gouvernement allemand. Sa demande fut rejetée.

HEINZ F. : Heinz F. (né en 1905) a vécu dans le milieu de la bohème homosexuelle des années 20 et 30 à Berlin et à Munich. A partir de 1935, il fut interné pendant près de neuf ans dans des camps nazis. Au départ, Heinz F. voulait apparaître masqué puis la force de son témoignage l'a emporté, il a parlé à visage découvert.

ALBRECHT BECKER : Le photographe allemand Albrecht Becker est mort le 22 avril 2002. Né en 1906, il fut l'un des rescapés de la répression engagée par le régime nazi contre les homosexuels à partir de 1933, au nom du sinistre paragraphe 175. Arrêté en 1935 pour homosexualité, Becker fut emprisonné pendant trois ans à Nuremberg. Il raconte, dans le film (Paragraph 175, par Epstein et Friedmann, sorti en 2000), que, en rentrant chez lui, l'absence des hommes partis à la guerre ou en prison l'incita à s'engager dans l'armée allemande pour partir vers le front russe. C'est là qu'il se mit à faire des photographies. «Pendant la guerre, j'ai été blessé au bras, ce qui m'a sauvé, mais ma ville, Hambourg, a été entièrement détruite». Entre 1957 et 1988, Albrecht Becker gagne sa vie en tant que chef décorateur, notamment pour des comédies musicales filmées. Mais depuis 1943, pratiquant sur lui-même le tatouage et le piercing, c'est la totalité de son propre corps que Becker a décorée, en modifiant peu à peu son apparence et en photographiant ses transformations. En 1999, le photographe français Hervé Joseph Lebrun présentait en France les images d'Albrecht Becker.


Lire aussi sur ce blog :

- Télévision : Un amour à taire un film de Christian Faure

- Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel

- Histoire de l'homosexualité en Europe : Berlin, Londres, Paris, 1919 – 1939

- Les oubliés de la mémoire de Jean Le Bitoux


Lire aussi sur le web : STRUTHOF-NATZWILLER

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Lettre à Dieu de Jacques Lanzmann

Publié le par Jean-Yves

Présentation de l'éditeur : Cent lettres à Dieu, de femmes et d'hommes, se trouvent rassemblées dans ce recueil. Les auteurs sont religieux ou laïques : archevêques, cheikhs, imams, moines, prêtres, rabbins ou bouddhistes, écrivains, intellectuels, journalistes, philosophes ou scientifiques originaires d'Europe, d'Afrique ou d'Orient, tous témoins d'un dialogue plus que jamais nécessaire. Ils expriment, dans ce livre, leur foi, leur doute, leur révolte, leurs interrogations les plus intimes, leurs espoirs et leur désespoir.


Qu'ils soient pathétiques, violents, poétiques, lumineux, ces messages forment une mosaïque singulière de la quête des hommes.


Jacques LANZMANN : Né en 1927 à Bois-Colombes (Hauts-de-Seine), Jacques Lanzmann commence une carrière de peintre (groupe de l'Ecole de Paris) qu'il abandonne pour voyager autour du monde. Il gagnera sa vie comme ouvrier dans une mine de cuivre au Chili, joueur professionnel, contrebandier, homme de ménage, camionneur, peintre en bâtiment et rapportera de ses expéditions des romans-reportages pleins de verve et de couleur. Principaux livres : La Glace est rompue (1954), Le Rat d'Amérique (1956), Cuir de Russie (1957), Les Passagers du Sidi-Brahim (1958), Un Tyran sur le sable (1959), Viva Castro (1959), Qui vive! (1965), Le Têtard (1976), Les Transsibériennes (1978), ... Critique dramatique aux Lettres françaises de 1955 à 1958, fondateur avec Daniel Filipacchi du magazine Lui (1963-1969) et d'Edition spéciale avec Jean-Claude Lattès (1968-1973), il a écrit divers scénarios pour le cinéma et la plupart des chansons de Jacques Dutronc.




Lettres à Dieu, Collectif, René Guitton (préface), 2004, Calmann-Lévy, ISBN :2702134467


Pérusson, novembre 2002

Mon Très Cher Inconnu


Il faut choisir : ou bien croire en l'homme, ou bien croire en Toi.


Et comment croire en Toi lorsque Tu imposes à l'homme souffrances, pauvreté, massacres et atrocités de toutes sortes ? L'homme Te fait souffrir ? Non, il T'adore, il T'adule, il se soumet à Tes lois, à Tes dogmes. Là est l'injustice. Tu es une invention de l'homme. Et l'homme ne se souvient plus qu'il T'a créé. Laisse-moi Te le dire en toute simplicité : je ne crois pas en Toi. Mon Dieu à moi, c'est l'Univers, la Terre, les planètes, les trous noirs, les forêts, les océans, les déserts, les tempêtes, les neuves, les signes, l'angoisse, le désespoir, l'espérance, le doute, la grâce, la magnificence. C'est aussi l'horizon, l'infini, les peuples rares, le courage, la générosité.


Un jour, si Tu le veux bien, je T'expliquerai les vertus de l'athéisme. Laisse-moi donc écrire cette Bible de l'incroyance à l'usage des croyants. C'est un gros travail. Bien sûr, je ne T'oublierai pas. Tu seras présent dans tous les chapitres, dans tous les versets. Certes, ma démarche peut Te paraître primaire, mon jugement imbécile et irrespectueux.


Oserai-je Te dire que j'ai dépassé la religion ? Oui, peut-être. Et pour ce faire. Tu m'as bien aidé en infligeant aux hommes, un peu partout dans le monde, des fléaux, des horreurs commises en Ton Nom. Il reste tout de même un mystère sur lequel réfléchir : parfois, quand Tu ordonnes un génocide, une guerre sainte, quand Tu sèmes la mort, la terreur et les dévastations, je me dis que Tu es peut-être. Toi aussi, de chair et d'os, de misère et de désolation, parmi ceux qu'on assassine?


Une réponse de Ta part me ferait du bien...


Jacques Lanzmann


écrivain


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