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Ce qui est raciste, c'est de rester indifférent à la persécution des gays jamaïcains par Peter Tatchell

Publié le par Jean-Yves

« Je me réveille le matin, ne sachant pas si aujourd'hui je vais vivre ou mourir », m'a raconté un gay Jamaïcain.


Jusqu'à il y a encore 3 ans, presque personne ne connaissait, ou ne s'occupait, de ce genre de terreur. Maintenant le monde entier est au courant des souffrances des gays jamaïcains. A la demande de ceux-ci le groupe « Outrage ! » travaillant pour les droits des gays [...] a organisé une campagne de solidarité internationale.


Elle cible huit chanteurs dont les chansons encouragent les auditeurs à abattre, à brûler, à poignarder et à noyer les gays : Beenie Man. Bounty Killer, Buju Banton Capleton, Sizzla, TOK, Elephant Man et Vybz Kartel. La semaine dernière, nous avons demandé aux organisateurs des Prix Mobo (Mobo Awards) de supprimer les nominations des deux derniers interprètes de la liste. Ces artistes ont le dort de critiquer l'homosexualité mais la parole libre n'inclut pas le droit de commettre le délit criminel d’incitation au meurtre.


Nous sommes déjà parvenus à faire annuler une douzaine de concerts. Les immenses pertes financières subies, avec la menace de poursuites judiciaires, ont forcé les producteurs jamaïcains à envisager l’abandon des paroles homophobes meurtrières. Ces succès montrent que nos tactiques étaient les bonnes.


Nous sommes maintenant accusés de racisme par une partie de la communauté noire et de la Gauche. Mais je me pose la question suivante : comment cela peut-il être raciste de soutenir les victimes noires de l’homophobie et de s'opposer à la violence homophobe dans l'industrie musicale ? Le vrai racisme n'est pas notre campagne contre la musique meurtrière, mais l'indifférence d'une majorité des gens face à la persécution des gays jamaïcains. Personne ne pourrait tolérer de tels abus contre les personnes blanches en Grande Bretagne ; c’est du racisme de les tolérer lorsque ces abus concernent des personnes noires dans un autre pays. Certains de nos détracteurs ne sont pas d'accord. Ils disent que le peuple noir est une minorité opprimée et par conséquent toute critique des aspects de la culture noire est de facto raciste. Mais depuis quand être opprimé donne-t-il le d'opprimer d'autres personnes? Ou celui d'être à l'abri des réprimandes ? Des personnes qui souffrent de l'injustice sont autorisées à contre-attaquer face à leurs persécuteurs, peu importe qui ils sont. Je refuse de tolérer le racisme dans la communauté gay.


Et pourquoi quelques personnes excusent-elles la musique noire homophobe ? Elles disent que c’est de « l'impérialisme culturel » que de protéger les droits des gays en Jamaïque. Je ne me rappelle personne qui m’ait accusé d'impérialisme culturel lorsque je soutenais la lutte d'ANC contre l'apartheid. A cette époque, nous appelions cela de la solidarité internationale. Certains défendent violemment la musique reggae contre les gays prétextant que l’homophobie «fait partie de la culture jamaïcaine ». Le racisme faisait partie de la culture des Afrikaners en Afrique du Sud de l’apartheid, mais cela ne le rendait pas juste pour autant. Avec cette logique, nous devons aussi accepter des traditions culturelles telles que les pogroms, l'excision, les lynchages et les crimes d'honneurs. Dans aucun cas, l'homophobie ne fait partie de la culture jamaïcaine authentique. Elle a été imposée au peuple de la Jamaïque au 19ème siècle par les colonisateurs britanniques et leurs alliés les missionnaires chrétiens. Rien ne prouve que les Africains amenés en Jamaïque comme esclaves étaient homophobes. Au contraire, l'homosexualité était tout à fait banale dans certaines sociétés de l'Afrique de l'Ouest d'où ils étaient originaires. Cela devenait plus ou moins accepté parmi de nombreux esclaves dans leur exil aux Caraïbes, surtout lorsque la vie familiale traditionnelle a été perturbée par le système de l'esclavage. Les préjugés et les lois contre l’homosexualité ont été imposés par les Britanniques. Pourtant, la plupart des Jamaïcains prétendent maintenant que l’homophobie fait partie de leur propre culture dérivée d'Afrique. Ils sont dans une énorme dénégation.


La conversion ultérieure au christianisme a provoqué une grande culpabilité et une haine de soi, qui est toujours présente dans l'homophobie violente de la Jamaïque moderne. Les descendants de ces esclaves prient aujourd'hui dans des églises qui les encouragent à haïr leurs frères et sœurs noirs gay - les mêmes églises qui, dans le passé, soutenaient la mise en esclavage de leurs ancêtres africains.


Comment un Jamaïcain avec un peu d'amour-propre peut-il endosser un christianisme fondamentaliste qui donnait son consentement au plus grand crime contre l'humanité de tous les temps - l'esclavage - et qui prêche aujourd'hui la division et l'ordre, montant les Jamaïcains hétérosexuels contre les gays ? La Jamaïque a gagné son indépendance en 1962, mais l'esprit du Premier Ministre P.J. Patterson reste colonisé par les valeurs homophobes de l'Empire britannique du XIXème siècle. Il est en Jamaïque le plus grand défenseur des lois anti-gays imposées par les Britanniques, qui continuent à prévoir 10 ans de travaux forcés pour les relations homosexuelles.


Mais voilà des héros de la libération noire comme Nelson Mandela et Monseigneur Desmond Tutu soutiennent la lutte pour les droits fondamentaux des gays, Tutu considérant même l'homophobie comme « en tout point aussi injuste que l'apartheid ». Hallelujah !


Peter Tatchell (OutRage !)


[tribune parue dans The Guardian le mardi 31 août 2004]


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Art éphémère : Christo et Jeanne-Claude m'emballent et m'ouvrent leurs portes...

Publié le par Jean-Yves

Les œuvres de Christo et de Jeanne-Claude sont comme les fleurs : elles sont sans pourquoi. Elles sont là, éphémères et pourtant elles restent dans ma mémoire...


Vingt-six ans qu'ils en rêvaient ! À New York, le 12 février, Central Park se réveillait parcouru par 7500 portiques tendus de toile safran. Un véritable chemin lumineux.



"The Gates" est le dix-neuvième projet de Christo.



Trente-sept autres n'ont pu être réalisés, faute de permission. Le point commun de toutes ces installations est l'éphémère. D'habitude, l'œuvre reste en place quatorze jours. A New York, il y aura deux jours de plus, "parce que c'est notre ville", dit Jeanne-Claude, et que cela permet d'avoir un week-end supplémentaire.


La première et la seule fois que j'ai vu - en vrai - une œuvres de Christo et Jeanne-Claude c'était à Paris en 1985 quand ils avaient emballé le Pont-Neuf. Depuis, je suis régulièrement le travail qu'ils mènent dans les quatre coins du monde.


Les deux artistes habitent le quartier de Soho à New-York. Jeanne-Claude, la Française, née Jeanne-Claude Denat de Guillebon, le 13 juin 1935 à Casablanca, et Christo Javacheff, le Bulgare, né à la même heure que sa femme, le même jour, la même année, à Gabrovo, sont tous deux naturalisés citoyens américains.


Avec du tissu, ils créent des œuvres éphémères, jetant leur dévolu tantôt sur un paysage (1983, les îles de la baie de Biscayne, en Floride, entourées de polypropylène rose), sur un pont (1985, le Pont-Neuf, à Paris), ou encore un monument (1995, le Reichstag, à Berlin) et en février dernier un parc. À Central Park, au cœur de Manhattan, du 12 février dernier et pendant seize jours, a été présenté « The Gates », un parcours de 37 kilomètres ponctué de portiques tendus de toile safran.


Les œuvres qu'ils construisent, doivent demander sans doute beaucoup de patience et relèvent aussi de la passion car ils doivent souvent « se battre » contre les hommes pour faire accepter leurs projets. Les deux artistes ne s'intéressent jamais deux fois à un même lieu. L'œuvre, le lieu et l'image sont toujours uniques. Leurs projets sont toujours entièrement autofinancés par la vente des dessins préparatoires, des photographies, les expositions sur les dessins préparatoires (permettant d'attirer les collectionneurs), les catalogues de leurs œuvres : «Les réalisations destinées à l'extérieur sont signées par Christo et Jeanne-Claude, les dessins par Christo »


« Le terme « Gates » fait référence aux ouvertures dans le mur qui entoure Central Park. Conçu et dessiné par Frederick Law Olmsted et Calvert Vaux, ce parc public, entièrement artificiel, devait initialement être fermé la nuit par des portails forgés, illustrant des thèmes épiques.



Les projets n'ont pas plu à Olmsted et ces portails n'ont jamais été réalisés. Les ouvertures ont gardé leurs noms, comme « The Gates of Emigrants » ou « The Gates of Ail Saints ». C'est en souvenir de cette histoire que nous avons nommé notre installation « The Gates ». Chaque poteau de nos portiques était rectangulaire et représentait la grille des blocs d'immeubles qui entourent Central Park. C'était pour être en harmonie avec le dessin sinueux des chemins du parc que nous avons choisi de suspendre une toile suffisamment longue et souple, qui puisse onduler dans le vent et créer une sorte de rivière lumineuse, ce qui nous a amenés à choisir cette couleur safran. »


Le projet du Reichstag a été refusé trois fois et «The Gates» a été présenté à la ville, pour la première fois, en 1979 : il y a vingt-six ans ! À ses débuts, cette idée a déclenché les foudres de la Central Park Conservancy, un conseil de citoyens chargé d'administrer le parc. Aujourd'hui, si « The Gates » voit le jour, c'est grâce à la complicité du maire, Michael Bloomberg.



À Central Park, le compte à rebours a commencé le 1er décembre dernier. Ce jour-là, à bord de 380 camions venus de l'usine du Queens, ont été livrées les bases d'acier servant de support aux portiques, entreposées sur des voies sans issue, dans le parc. Le 3 janvier, des ouvriers ont disposé ces 15 000 socles de métal - 5000 tonnes au total, soit les deux tiers de l'acier utilisé pour construire la tour Eiffel - sur les emplacements prévus à cet effet, marqués au sol par des dessins de feuilles d'érable, emblèmes de Central Park.


Le 7 février, la météo le permettant (un élément toujours capital dans leurs installations), 600 manutentionnaires, habillés avec de grandes tuniques « The Gates », ont élèvé les 7500 portiques de vinyle, hauts d'environ cinq mètres et placés à quatre mètres d'intervalle. Le 12 février, grâce au temps clément, les toiles de nylon orange ont pu être déployées.


« C'était une sorte de chemin lumineux. Lorsque le soleil brillait derrière les toiles, elles étaientt d'un jaune doré. Les parties à l'ombre devenant presque rouges. »



Une fois l'installation terminée, comme à chaque fois, l'œuvre a échappé aux deux artistes. Pendant seize jours, ce fut alors au tour des New-Yorkais et des visiteurs de saisir la magie d'instants éphémères. Comme j'aurais aimé être là-bas...


Le monde entier emballé


1935. Naissance de Christo Javacheff à Gabrovo (Bulgarie).

1952-1956. Christo étudie aux Beaux-Arts de Sofia. Il est chargé d'aménager les abords du train Orient-Express afin de donner aux passagers occidentaux une image riante de la Bulgarie. Ce travail de propagande sur le paysage est déterminant pour la suite de son œuvre.


1958. Arrivée à Paris. Rencontre sa femme, Jeanne-Claude.

1961. Entassement de fûts dans le port de Cologne.

1962. Barricade à Paris, constituée de 200 barils vides. L'œuvre s'intitule Rideau de fer (ci-contre à gauche).

1968. La Kunsthalle de Berne est emballée.

1972. Une vallée du Colorado barrée d'un rideau rouge (ci-contre à droite).


1983. Onze îlots de Floride cernés de robes fuchsia.

1985. Le Pont-Neuf emballé à Paris.

1995. Le Reichstag emballé à Berlin.

1998. Les arbres de la Fondation Beyeler emballés à Bâle.




Et après ?... habiller la rivière Arkansas

Le prochain projet du couple a déjà un nom "Over the River". Il consistera à recouvrir la rivière Arkansas, dans le Colorado, sur 10 km. Le tissu formera une sorte de toit temporaire sous lequel pourront passer les embarcations. Christo et Jeanne-Claude ont commencé à repérer les lieux alors qu'ils travaillaient au projet à Berlin, en 1995. Ils ont cherché longtemps un lieu dont les rives sont suffisamment hautes pour pouvoir accrocher les câbles qui soutiendront le tissu. Le permis n'a pas encore été obtenu, mais les artistes espèrent pouvoir monter le projet en 2008 ou 2009.


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Atlas des géographes d'Orbæ, François Place

Publié le par Jean-Yves

Explorateurs en herbe ? Candidats au voyage ? François Place vous propose le plus palpitant des périples à travers 26 destinations et 26 cartes pour vous guider.


Cet Atlas des géographes d'Orbæ (en 3 volumes) est né d’une curiosité pour les cartes anciennes et la littérature de voyage. Du pays des Amazones jusqu’au pays des Zizotls, François Place vous raconte, de A à Z, vingt-six pays imaginaires illustrés par des cartes merveilleusement imprécises, belles comme des enluminures, produisant une troublante nostalgie d'un monde, aux frontières du fantastique. La cartographie est le lieu de tous les récits : nommer un lieu, quel qu’il soit dans le monde, c'est avant tout se raconter une histoire.



Les illustrations sont à l'échelle de la miniature persane. Aussi deviendrez-vous les Gullivers étonnés et ravis de ces mondes lilliputiens. Vous pourrez certes mettre un nom de notre mappemonde sur chacune des contrées parcourues, mais très vite des détails insolites vous jetteront un doute : ce qui vous donnera l’attrait de l'incertain à votre découverte soudain troublée. Chaque exploration a son point de départ plausible, son héros, sa quête que les rencontres infléchiront vers un inconnu qui surprendra votre imagination, même riche de lectures de toute sorte. Mais cet inconnu gardera toujours la force du réel : François Place a simplement inventé des aberrations parfaitement véridiques. Il n’a pas créé un monde fermé, fini. Le pays de la Mandragore est sur la route du pays de Jade mais certains endroits peuvent se situer n'importe où. Vous serez libre de vous promener à votre guise, dans l’ordre qui vous plaira. Quand vous visitez un pays, vous n'en faites jamais le tour. Heureusement, il reste toujours quelque chose à découvrir. Vous pouvez toujours y revenir avec la certitude d’y faire de nouvelles découvertes. Eh bien, pour cet atlas, c'est pareil !



Vous trouverez toutes sortes de mots dans ces récits, certains nous emmèneront vraiment « loin », comme ceux qui parlent de la politesse des pieds, ceux qui désignent le si beau et si étrange douroucouli mélancolique. Vous y apprendrez aussi que la bienséance dans les auberges du pays des Lotus préconise que l'on ne vide pas son verre d'un trait, par respect pour le Roi des Eaux ; ou encore que les lueurs vertes des tours de veille dans les montagnes de la Mandragore sont le moyen pour les guerriers inhumés de protéger leur territoire. Les détails insolites des coutumes de chaque peuple sont ainsi mentionnés dans des lexiques méticuleusement annotés et illustrés par l'auteur. Forêts, lacs, rivières, plantes et animaux sont dépeints avec un réalisme étonnant avec les habits, les mœurs, les coutumes, les croyances et les religions de leurs habitants.



Adultes, adolescents et enfants, vous êtes cordialement invités à ces voyages.

« Orbæ est une île, une couronne posée sur la mer, vaste comme un royaume. Des falaises blanches, rectilignes, infranchissables. Un seul accès, une seule ville, un seul port, ouvert aux seuls vaisseaux étrangers. Des terres intérieures immenses qui n'ont pas encore délivré leur secret. Un anneau de brouillard, infranchissable sans l'aide de la guilde des Aveugles, tourne entre les Terres Intérieures et la couronne des falaises. Ce sont les Fleuves de Brume, qui se gonflent et s'affaissent du lever au coucher du soleil : le souffle d’Orbæ visible, paraît-il, de très loin sur la mer, les marins superstitieux parlent de son "haleine". » (page 94, tome II)



■ Du pays des Amazones aux îles Indigo. Atlas des géographes d'Orbæ, Casterman / Gallimard, 1996, ISBN : 2203142448

■ Du pays de Jade à l'île Quinookta. Atlas des géographes d'Orbæ, Casterman / Gallimard, 1998, ISBN : 2203142642

■ De la rivière rouge au pays des Zizotls. Atlas des géographes d'Orbæ, Casterman / Gallimard, 2000, ISBN : 2203142790



Cet article est également publié sur le site de Castalie


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Foucault et Manet, une passion

Publié le par Jean-Yves

Foucault, l'homme qui nous dessille les yeux. Foucault, l'homme qui débrouille les pistes. Foucault, l'homme qui, dans sa volonté de savoir, ne cesse de changer son regard, de se remettre en question, de nous remettre en question. « À front renversé. » disait-il souvent.


En 1971, à Tunis, Michel Foucault prononce une importance conférence, La peinture de Manet, sous la forme d'un commentaire de 13 tableaux. Ce livre contient la transcription de celle-ci et seul vestige subsistant du projet d'un grand livre sur Manet : "Le noir et la couleur" où Foucault devait aborder la peinture comme une nouvelle configuration du savoir.


« Il y a des trucs qui me fascinent, qui m'intriguent absolument, comme Manet. Tout me scie chez lui. »


Dans cette conférence tunisienne, Foucault a choisi d’explorer l’univers de Manet non pas d’une manière générale ou exclusivement biographique, mais en se basant sur une série de tableaux, commentés et détaillés, qui permettent à Foucault d’ouvrir la voie à une étude de la peinture moderne, dont Manet serait un des précurseurs. Peinture moderne qui donnera naissance à l’art contemporain. C’est dire alors, en respectant l’hypothèse de Foucault, à quel point Manet joue un rôle important dans cette aventure artistique !


Le philosophe y décortique autant la composition, la perspective, que les jeux de regard entre les personnages peints et le spectateur :


- I. La manière dont Manet a traité l'espace même de la toile, comment il a fait jouer les propriétés matérielles de la toile, la superficie, la hauteur, la largeur ; de quelle manière il a fait jouer les propriétés spatiales de la toile dans ce qu'il représentait sur cette toile.


- II. Comment Manet a traité le problème de l'éclairage, comment il a utilisé, non pas une lumière représentée qui éclairerait de l'intérieur du tableau, mais la lumière extérieure réelle.


- III. Comment Manet a fait jouer la place du spectateur par rapport au tableau.



11ème tableau présenté lors de la conférence : Olympia (1863) Musée d'Orsay.

L'audace de Manet, selon Foucault, est en effet de prendre à témoin le spectateur du tableau pour lui prouver que les personnages regardent ailleurs, vers un point aveugle qui ne figure pas sur la toile. Elle réside encore dans cet éclairage particulier de la célèbre « Olympia ». Une lumière qui provient essentiellement de celui qui regarde et devient ainsi complice du scandale provoqué lors de l'exposition de ces tableaux.


12ème tableau présenté lors de la conférence : Le balcon (1868-1869). Musée d'Orsay.

En analysant le tableau « Le Balcon » il expliquait que les trois personnages regardaient avec intensité quelque chose que ceux qui regardaient ne pouvaient voir.


« Nous, nous ne voyons rien. »


Comment voir en effet ? Comment disséquer sous les discours les enjeux du pouvoir, comment comprendre le langage derrière le texte ?


Il est assez simple, nous dit Foucault, de désigner ce qui, dans la peinture de Manet, a rendu possible l’impressionnisme : «Nouvelles techniques de la couleur, utilisation de couleurs sinon tout à fait pures, du moins relativement pures, utilisation de certaines formes d’éclairage et de luminosité qui n’étaient point connues dans la peinture précédente.»


Mais il est beaucoup plus difficile de connaître et de situer les modifications apportées par Manet et qui rendraient possible, «au-delà de l’impressionnisme, en quelque sorte par-dessus l’impressionnisme», la peinture qui allait venir par la suite.

Pour les résumer d’une phrase, Foucault souligne que Manet est celui qui, «pour la première fois dans l’art occidental, au moins depuis la Renaissance, au moins depuis le Quattrocento, s’est permis d’utiliser à l’intérieur même de ses tableaux, à l’intérieur même de ce qu’ils représentaient, les propriétés matérielles de l’espace sur lequel il peignait». Alors que, depuis le XVème siècle, il s’agissait de faire oublier le support sur lequel on peignait, avec Manet il s’agit au contraire de faire «resurgir ces propriétés, ces qualités ou ces limitations matérielles de la toile».


Cette conférence est à la fois très célèbre et fort peu connue. Rappelons-en ici simplement la conclusion de ce livre :

« Manet n'a certainement pas inventé la peinture non représentative, puisque tout chez Manet est représentatif, mais il a fait jouer dans la représentation les éléments matériels fondamentaux de la toile. Il était donc en train d'inventer si vous voulez le tableau-objet, la peinture-objet, et c'était là sans doute la condition fondamentale pour que finalement, un jour, on se débarrasse de la représentation elle-même et on laisse jouer l'espace avec ses propriétés pures et simples, ses propriétés matérielles elles-mêmes. »


Très compréhensible et claire, cette conférence est intéressante à plus d’un titre : d’abord parce qu’elle apporte un regard différent sur l’œuvre de Manet, ensuite parce qu’on y retrouve la force et l’émotion de Foucault, ce qui n’est pas rien, et enfin parce qu’elle nous oblige à considérer les notions d’espace et de représentation autrement.


Deux autres tableaux commentés par Michel Foucault lors de sa conférence à Tunis en 1971 :



8ème tableau présenté lors de la conférence : Gare Saint Lazare (1872-73) National Art Gallery DC.


Le spectateur se trouve en quelque sorte forcé à tourner autour de la toile, le spectacle est invisible au dessus des épaules des personnages.



13ème tableau présenté lors de la conférence : Bar aux Folies Bergères (1881) London Courtland Institute


Le reflet du miroir est infidèle, il y a distorsion entre ce qui est représenté dans le miroir et ce qui devrait y être. Trois systèmes d'incompatibilités :

1. Le peintre doit être ici et là.


2. Il doit y avoir quelqu'un et personne.


3. Il y a un regard descendant et ascendant.


Il est impossible de savoir où le peintre s'est placé et où nous placer nous-mêmes, rupture avec la peinture classique qui fixe un lieu précis pour le peintre et le spectateur. Il s'agit là de la toute dernière technique de Manet : la propriété du tableau d'être non pas un espace normatif mais un espace par rapport auquel on peut se déplacer. Le spectateur est mobile devant le tableau que la lumière frappe de plein fouet, les verticales et horizontales sont perpétuellement redoublées, la profondeur est supprimée.


Manet n'a pas inventé la peinture non-représentative mais la peinture-objet dans ses éléments matériels.


En savoir plus : La peinture de Manet, sous la direction de Maryvonne Saison, Seuil, Collection "Traces écrites", 2004, 182 p., ISBN : 2020585375, 20€


■ Lire aussi : Edouard Manet un peintre moderne...


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Tout contre Léo, Christophe Honoré

Publié le par Jean-Yves

La douleur du mensonge P'tit Marcel a dix ans et doit son surnom tenace à son rang de benjamin au sein d'une famille soudée, complice et très contemporaine.


Trois grands frères : Tristan Grandes Dents, Pierrot Rigolo, Léo Le Plus Beau, bien plus fragiles que Marcel lorsque le drame s'abat sur la maisonnée : Léo, dont la beauté « fait partie de l'orgueil de la famille », annonce un soir qu'il a le sida. Le mal-être des grands n'est rien à côté de la rage du plus jeune, tenu hors de la confidence qu'il a néanmoins surprise.


Au malheur s'ajoute le mensonge, lâcheté protectrice qui blesse sans préserver. Marcel se révoltera, exigera l'aveu de la vérité, le partage avec ce grand frère qui échappe aux conventions des adultes. « Léo, tu n'es qu'un petit révolutionnaire réactionnaire », lui lançait son père déstabilisé. C'était avant que tout ne vole en éclats, comme les vitres de la médiathèque, brisées dans un élan rageur. Comme une chrysalide qu'il faut éventrer pour accoucher de sa maturité. Grâce à Léo, tout contre Léo, pour un jour savoir qu'on a pu réussir «à grandir sans lui». Lorsque les deux frères sont réunis à Paris, l'échéance fatale du sida est un temps occultée par l'observation du génie de la Bastille. « Ça a dû lui faire drôle au gamin, quand, d'en bas, il s'est vu en haut de cette colonne. » Un livre formidable, poignant et juste, qui réussit le miracle de dire le « je » d'un enfant de dix ans. Avec des sautes d'humeur et de registre, qui rendent la vivacité comme la nécessité de l'interrogation de l'enfant sur le monde.


Le Monde des Livres, PHILIPPE-JEAN CATINCHI, 3 mai 1996


« Tout contre Léo » n’est pas un livre sur le sida, mais sur la responsabilité qui n’est pas prise dans la famille pour gérer un drame annoncé.


Ecole des Loisirs, Collection Neuf, 1996, ISBN : 221103778X



Lire aussi sur ce blog, l'adaptation cinématographique du livre « Tout contre Léo » par Christophe Honoré lui-même.


Ce livre a pour suite : « Mon cœur bouleversé ».


Du même auteur : Noël, c'est couic ! - Je ne suis pas une fille à Papa - Le livre pour enfants


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


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