Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Va, vis et deviens, un film de Radu Mihaileanu (2004)

Publié le par Jean-Yves

Le sujet peut sembler lointain. Qui se souvient encore des Falashas, des Éthiopiens juifs accueillis par Israël en 1984 ? C’est le sujet de ce film raconté à travers l’histoire d’un enfant noir, Schlomo, que sa mère chrétienne confie à une mère juive éthiopienne, avant qu'il ne soit adopté par une troisième mère, israélienne : un long voyage, géographique, et plus encore psychique, un périple éprouvant qui démarre en Ethiopie, se poursuit en Israël, passe par la France et s'achève dans un camp de réfugiés au Soudan. Schlomo doit mentir pour survivre : taire sa religion chrétienne, se dire juif et orphelin.


C'est au prix de ce terrible déchirement, qu'il est adopté par une famille israélienne. Schlomo grandira obsédé par ce pays où il a pourtant promis de ne jamais revenir. Il n'aura de cesse de retrouver sa mère restée dans un camp de réfugiés.



L'histoire, touffue, peut paraître complexe, d'autant qu'elle brasse mille et une questions passionnantes sur l'identité juive, la singularité d'Israël, terre d'accueil et d'exclusion, sans oublier le délicat problème de l'intégration des Falashas qui pourrait être qualifiée d’« imposture positive »... Imposture qui permet à Schlomo de survivre. Une question essentielle reste : à quel moment l'adaptation, processus normal, devient trahison de soi et de l'autre ?



Radu Mihaileanu (un cinéaste français d'origine roumaine) ne discourt pas, ne théorise pas, il conte le lien universel entre une mère et son enfant. Il filme des êtres de chair et de sang, des personnes riches et attachantes. Schlomo, l'étranger, le lointain, devient proche. Ce n'est pas là le moindre des miracles de ce grand film bouleversant. Voilà longtemps que je n’avais pas pleuré ainsi au cinéma.


■ Avec : Yaël Abecassis (Yaël), Roschdy Zem (Yoram), Moshe Agazai (Schlomo enfant)



Cet article est également publié sur le site de Castalie

Voir les commentaires

Pasolini une rencontre, Davide Toffolo

Publié le par Jean-Yves

Rencontre du troisième type avec Pier Paolo Pasolini : l'artiste du réel et son double virtuel


«Mon indépendance, qui est ma force, induit une solitude qui est … ma faiblesse.»


Étrange rencontre à laquelle nous convie le dessinateur italien Davide Toffolo. Se mettant lui-même en scène, il nous propose, en effet, une interview en plusieurs étapes avec un mystérieux M. Pasolini. Celui-ci présente une ressemblance physique troublante avec son homonyme cinéaste, poète et romancier disparu tragiquement en 1975.


Là ne s'arrête pas le rapprochement entre les deux hommes. M. Pasolini ponctue son propos d'emprunts à l'auteur de «Théorème.» Quant au narrateur, il recueille précieusement ces réflexions sous l’œil attentif de son interlocuteur. Davide Toffolo a imaginé que Pasolini avait encore à dire, notamment à la jeune génération, un ultime message pour mettre en garde la jeunesse : enfermée dans le « ghetto » du consumérisme, elle serait menacée de « régression conformiste ». Seule issue face à l'abrutissement général, la toute-puissance de la poésie : « La poésie n'est pas produite à la chaîne, autrement dit, ce n'est pas un produit. Et un lecteur pourra lire un poème un million de fois sans jamais le consommer. »



« Pasolini, une rencontre », de Davide TOFFOLO, Traduction de Émilie SAADA, (Bande dessinée) Casterman, collections "Ecritures", 2004, ISBN : 2203396075



Lire aussi Pier Paolo Pasolini de Nico Naldini et Pasolini - Pig, Pig, Pig, une BD de Jean Dufaux et Massimo Rotundo


De Pier Paolo Pasolini : Actes impurs suivi de Amado mio - L'odeur de l'Inde - Les ragazzi - Descriptions de descriptions - Comizi d'Amore : enquête sur la sexualité (film documentaire)


Voir les commentaires

Une loi ou des droits ? Contre une loi punissant les propos homophobes par Didier Eribon

Publié le par Jean-Yves

1- Je ne suis pas un chaud partisan d'une loi réprimant l'injure homophobe et l'incitation à la discrimination.


2- Oh, certes ! je ne verserais pas de larmes si ceux qui brandissaient des pancartes ordurières devant la mairie de Bègles le 5 juin dernier étaient condamnés par un tribunal. Mais je me demande si le combat que mènent actuellement les associations gay et lesbiennes ne risque pas de s'avérer contre-productif.


3- C'est que la notion d'injure ne se laisse pas aisément définir. On ne peut pas la circonscrire aux propos les plus haineux ou les plus insultants à l'encontre des gays et des lesbiennes en tant que groupe (la question ne se pose pas quand il s'agit d'un individu, puisque dans ce cas cela tombe sous le coup de la loi existante sur l'injure publique). Ce serait une vision beaucoup trop restrictive. Car, si l'insulte fonctionne comme un mécanisme d'intériorisation (il s'agit de dire ou de rappeler à une personne ou à une catégorie de personnes qu'elles sont inférieures), il est nécessaire d'y inclure l'ensemble des discours qui ont le même objectif. Tout propos qui vise à priver les gays et les lesbiennes de droits, tout propos qui promeut ou justifie la discrimination relève donc à mes yeux de l'injure homophobe.


4- Cela signifie que relèvent de la profération injurieuse aussi bien le discours des évêques que celui des psychanalystes (c'est d'ailleurs le même), ou celui des «experts» s'alarmant du danger que les revendications homosexuelles représentent pour la «survie de la société» (formule employée récemment par une juriste), ou encore les diatribes d'un ancien Premier ministre socialiste, qui affirme s'opposer au mariage homosexuel et à l'homoparentalité pour permettre à l'humanité de se perpétuer.


5- Mais va-t-on poursuivre tous ces gens en justice? C'est impossible. Et impensable. D'une part, la liberté d'expression est une valeur fondamentale et nous aurions grand tort de contribuer à la mettre à mal. D'autre part, même si une association avait l'idée d'engager des poursuites contre les auteurs de ces propos, aucun tribunal ne les condamnerait.


6- C'est plutôt l'inverse qui se produira : quand l'homophobie constituera un délit, il sera impossible de dire de quelqu'un qu'il est homophobe, sous peine d'être poursuivi en diffamation.


7- Ainsi, dès lors qu'il y aura une loi, et que de nombreux propos discriminatoires seront placés hors de son champ d'application, le résultat sera tout simplement que se trouvera institué un vaste espace discursif ouvert à une homophobie acceptable. Une homophobie légalisée, en quelque sorte.


8- Je sais ce qu'on va m'objecter: puisque les injures racistes ou antisémites sont pénalisées, ne pas pénaliser les injures homophobes revient à les considérer comme moins graves. On me fera le crédit de ne pas avoir en tête une telle hiérarchie. Mais ces lois sont en place depuis fort longtemps. L'on peut d'ailleurs s'interroger sur leur bien-fondé, et surtout sur leur efficacité. Il est de toute façon peu probable qu'elles soient abrogées. La question n'est pas là. Mais plutôt : est-il vraiment impossible pour le mouvement gay et lesbien d'imaginer d'autres stratégies de lutte contre l'homophobie ?


9- Je veux bien admettre que quelques procès pourraient avoir une grande valeur symbolique. Mais n'est-il pas plus efficace d'exposer publiquement l'ordure homophobe ? Un exemple : Noël Mamère a reçu des centaines de lettres dans lesquelles une violence inouïe se donnait libre cours. Chaque pièce de cette production épistolaire avait pour fonction de salir, de blesser. Mais lorsque Libération a rassemblé quelques échantillons de cette prose pour la faire lire le plus largement possible, la signification en a été transformée. Cela se retournait contre les auteurs, qui apparaissaient comme de pitoyables imbéciles, ou des malades mentaux.


10- Je crois surtout que les batailles pour obtenir de nouveaux droits, que ce soit pour les couples (en union libre, en concubinage, pacsés ou qui souhaitent se marier) ou pour les célibataires (adoption, accès à la procréation médicalement assistée...), sont beaucoup plus urgentes que toutes ces mobilisations dont le but se résume finalement à empêcher tel journal d'extrême droite de publier une caricature immonde, ou tel député de répéter les horreurs qu'il avait prononcées pendant les débats sur le Pacs. D'ailleurs, si presque tous les partis politiques affirment aujourd'hui qu'il est nécessaire de légiférer contre l'homophobie, ils sont moins nombreux à se préoccuper d'accorder des droits. Ils sont tous d'accord quand il s'agit de réprimer, mais lorsque se pose la question des droits nouveaux ils se réfugient bien souvent derrière des arguments qui devraient logiquement tomber sous le coup de cette loi qu'ils nous disent vouloir voter. Sommes-nous donc obligés d'adapter nos demandes à leur conservatisme, pour ne pas trop les gêner?


Magazine, TÊTU n°93, Didier Eribon, octobre 2004



BIBLIOGRAPHIE :


■ Didier Eribon, Sur cet instant fragile... : carnets janvier-août 2004, Fayard (2004)

Le livre retrace au jour le jour le combat qui a permis le 5 juin 2004 le mariage en mairie de Bègles de deux homosexuels. Une première en France qui fût néanmoins invalidée par la suite en raison de son illégalité. Propose également une série de réflexions historiques, théoriques et politiques sur le rapport des homosexuels au mariage.

■ Didier Eribon, Michel Foucault et ses contemporains, Fayard (2005)

Une synthèse systématique des rapports que M. Foucault entretint avec les grands esprits et les principaux courants intellectuels de son temps : Dumézil, Sartre, Lacan, Barthes, Althusser, Habermas...

■ Didier Eribon, Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes, Larousse (avril 2003)

Dictionnaire illustré et international consacré aux cultures gays et lesbiennes contemporaines depuis la fin du XIXe siècle. Contient 570 articles et 50 dossiers thématiques.

■ Didier Eribon, Une morale du minoritaire : variations sur un thème de Jean Genet, Fayard (novembre 2001)

Essai sur l’œuvre de l'écrivain Jean Genet. Ce dernier, tout au long de ses livres, analyse ce que signifie être un minoritaire. Il inventorie les mille et une manières qu'a imaginé l'ordre social pour imprimer la honte dans le cœur des gens qui ne sont pas comme les autres, et invite paradoxalement les déviants à revendiquer ce sentiment.

■ Didier Eribon (dir.), L'infréquentable Michel Foucault : renouveaux de la pensée critique, EPEL (2001)

Une synthèse systématique des rapports que M. Foucault entretint avec les grands esprits et les principaux courants intellectuels de son temps : Dumézil, Sartre, Lacan, Barthes, Althusser, Habermas...


Voir les commentaires

Être le fils d'Oscar Wilde

Publié le par Jean-Yves

Dans une interview parue dans le Point le 6 mai, le psychologue Aldo Naouri compare les souffrances psychiques des enfants qui vivent avec des parents homosexuels à celles qu'ils ressentent lorsqu'ils sont victimes d'un viol ou d'un inceste. «Pourquoi diable veulent-ils un enfant alors qu'ils ont choisi ou assumé une sexualité qui ne le permet pas ?», demande-t-il, reprenant dans son langage rustique une idée qui s'est imposée chez beaucoup de philosophes et de psychologues. Nombreux sont ceux qui vitupèrent depuis des années contre la médecine de la procréation en appelant les gens stériles à se «résigner», car ils voient dans l'idée d'un «droit à l'enfant» une horrible manière de réduire ces pauvres créatures à des «produits» : la venue au monde d'un être humain ne saurait dépendre de la décision d'un autre, car alors il se sentirait totalement aliéné. Seule l'acceptation d'une certaine «fatalité» dans la procréation permettrait d'éviter que les enfants soient comme des machines à laver à usage de leurs parents.

 

Cependant, ce que ces «experts» font n'est rien d'autre que de justifier le droit absolu à devenir parents dont disposent ceux qui ont les capacités corporelles pour procréer. Etre parent devient affaire de performance. Si on la réussit, l'Etat n'aura rien à dire, même si vous êtes Jack l'éventreur, Klaus Barbie ou Ben Laden. Tandis que si vous ne réussissez pas, l'Etat a toutes sortes de droits pour vous dire que les enfants ne seront pas avec vous en sécurité, ne prendront pas des bons exemples, ou que vous pourriez faire, comme dit Aldo Naouri, un «prosélytisme inadmissible» en faveur de l'homosexualité.

 

Ce critère n'a pourtant rien à voir avec le bien-être des enfants, mais porte uniquement sur la capacité corporelle des parents. Sans s'en rendre compte, ces consciences vigilantes ne font rien d'autre qu'appliquer à la procréation les règles du droit de propriété. Les enfants sont assimilés à des sortes de propriétés dérivées d'une autre, celle que l'on a sur son propre corps. Ainsi, si nous avons un terrain avec des arbres, les fruits qu'ils donnent nous appartiennent, de même que les moutons qui naissent des moutons dont nous sommes les propriétaires. De même tout comme on devient propriétaire des choses qui ont été construites sur son terrain, les femmes enceintes ont un droit sur les embryons qui passent par leur ventre, même s'ils ont été conçus avec l'ovule d'une autre. De même que l'Etat ne peut pas mettre en question le fait que votre tête ou vos jambes font partie de «votre» corps, il ne saurait contredire une filiation fondée sur «vos» liquides corporels.

 

Il est vrai que l'apparition des procréations médicalement assistées a rendu plus difficile l'application de ces beaux principes. Le plus bel exemple en est l'affaire, jugée en 1993 par la Cour suprême de Californie, qui opposa une mère porteuse, Anna Johnson, à Mark et Crispine Calvert, qui lui avaient confié leur embryon pour qu'elle le porte et en accouche. Anna Johnson voulut garder l'enfant, arguant qu'elle était la mère véritable. Selon le code civil de la Californie, l'une et l'autre étaient considérées comme les mères de l'enfant : l'une par la grossesse et l'autre par l'ovule. La Cour dut donc inventer un critère différent de ceux qui venaient du corps : la «conception mentale» de l'enfant. Par le test dit de l'«intention», la mère sera celle qui a choisi de faire venir au monde un enfant, celle sans qui il n'aurait pas été conçu. Les juges ont fait dériver le droit d'être parent non pas d'un droit sur son corps, mais de la volonté de faire naître, les éléments corporels n'étant pas ce qui rend quelqu'un parent, mais des «moyens» pour faire venir au monde un enfant. Par la suite, d'autres décisions n'ont même pas exigé que la mère commanditaire donne son ovule, se contentant du seul test de l'«intention».

 

Quitte à avoir un critère, ne peut-on penser que ces nouvelles règles pour devenir parent sont préférables ? Car fonder un droit sur les seules puissances corporelles semble, quand on y songe, un peu brutal. La preuve est que si l'on faisait la même chose avec les autres droits, on nous qualifierait de barbares. Ainsi, par exemple, si l'on conditionnait le droit à la vie à des performances vitales, on se mettrait à «euthanasier» les vieux, les malades, les handicapés : il se peut que, alors, d'autres pays utilisent le droit d'ingérence pour nous apprendre d'autres manières. Ne se plaint-on pas chaque jour du sort réservé à certaines personnes dans des pays lointains, comme être lapidées ou brûlées du seul fait d'avoir un corps de femme ? On peut penser qu'en matière de filiation notre société raisonne d'une manière analogue en confondant le bien-être des enfants avec les formes par lesquelles ils sont fabriqués. Car si c'est le bien-être des enfants que l'on cherche, on ne peut pas considérer qu'il est mieux d'être le fils de Saddam Hussein que d'Oscar Wilde. Mais qui sait ? Il est fort possible que si l'on pose la question à Aldo Naouri, il répondra que, lui, il aurait préféré apprendre à être un homme dans les geôles de Bagdad, que devenir dégénéré à Londres, en lisant les lettres d'amour que son efféminé de père adressait à un jeune amant.

 

Libération, Marcela IACUB, mardi 18 mai 2004

 

 

Voir les commentaires

You I Love [Ja Lublju Tebja] [Je t'aime toi] un film de Dmitri Troitsky et Olga Stolpovskaya (2004)

Publié le par Jean-Yves

Comédie d’amour sur la vie des jeunes gens à Moscou aujourd’hui. Vera, qui travaille comme speakerine à la télévision, fait la connaissance de Timofey, un jeune homme séduisant, employé dans une agence publicitaire. Elle tombe amoureuse de lui et par chance, ses sentiments sont payés de retour.


Timofey est lui aussi amoureux de Vera. Ils ont beaucoup de points communs :ils touchent tous deux un salaire de misère, ils travaillent comme des bêtes et ils sont stressés. En ce qui concerne le stress, leur liaison a un effet optimal sur Vera et Timofey. Rien d’étonnant à ce que leur amour réciproque devienne de jour en jour plus fort. Et puis vient le jour où ils fêtent le premier anniversaire de leur rencontre. Heureuse et de bonne humeur, Vera rentre à la maison pour y trouver Timofey au lit avec Uloomji, un jeune Kalmouk. À partir de là, le contrôle de la suite des événements semble totalement échapper à nos deux héros …


COMPLEMENTS :


Il ne faut surtout pas s’attendre, en découvrant "Je t’aime toi", à voir un film militant. Le premier film gay russe est tout sauf cela puisque ses réalisateurs ont voulu avant tout signer une comédie mode et moderne, rapide et un peu clinquante, propre à séduire le grand public hétéro comme les homos, bref les spectateurs les plus occidentalisés des villes à qui elle tend un miroir très aimable : son petit succès dans la quinzaine de villes où le film est sorti prouve qu’ils ont d’ailleurs touché leur cible. Deux des héros de ce triangle amoureux inédit, la très jolie Vera et le fringant Timofey, font partie de cette élite de nouveaux riches sans complexe vivant des médias et habitant de beaux appartements dans de beaux quartiers d’un Moscou qui pourrait être New York ou Paris (avec ses fêtes pédés, sa tolérance chic, ses fringues élégantes…). Ils tombent vite amoureux l’un de l’autre, bien qu’il lui ait parlé de son homosexualité. Et voilà que surgit la troisième pointe du trio, la plus originale, la plus intrigante, la plus novatrice : Uloomji, jeune Kalmouk (la seule peuplade bouddhiste de la fédération russe) débarqué de sa province lointaine pour travailler au zoo. Uloomji est un naïf qui a toujours vécu à l’écart de la modernité : son effarement face aux distributeurs de billets dit assez à quel point Moscou n’est pas la Russie profonde ! Sûr, dès leur première rencontre (un accident…), de ce qu’il éprouve pour Timofey, Uloomji ne va jamais hésiter dans son amour : et même les manœuvres de sa famille qui le fait interner n’y changeront rien. Toute la force du film tient dans l’obstination têtue et lumineuse de ce personnage sans complexes, sans freins moraux, sans préjugés, pour qui l’amour ne se discute pas. Il est la lueur d’espoir de ce conte de fées qui se termine, comme de bien entendu, autour d’un berceau sur lequel sont penchés les trois parents du nouveau né.


DIFFICULTES RENCONTREES


Oui, il y a une scène gay en Russie. Enfin, à Moscou plutôt, et dans quelques grands centres urbains. Car pour ce qui est de l’immensité de l’ex-empire soviétique, c’est peu dire que l’homosexualité n’y est pas à la mode et que l’homophobie primaire y a pignon sur rue. Le cas de la capitale est donc à part… L’héritage communiste pèse lourdement sur la société russe et la répression dont furent victimes les homosexuels a laissé des traces : stigmatisés par la propagande, passibles de lourdes peines de prison, considérés comme des malades mentaux ou comme des symptômes de la décadence occidentale, il leur a fallu attendre la fin des années 80 avec la "perestroïka" puis la fin du régime soviétique pour voir le carcan législatif se desserrer. Mais la loi n’est pas tout, loin de là, et ce sont surtout les mentalités qu’il s’agit désormais de faire évoluer… C’est un des buts que ce sont fixés Olga Stolpovskaya et Dimitry Troitsky, les réalisateurs de "Je t’aime toi" dont le prochain projet porte sur un couple de femmes dans l’URSS des années 70. "Bien sûr, "Je t’aime toi" est le premier film gay russe mais, au-delà de ça, c’est d’abord le portrait d’une société complexe, celui d’une nouvelle société en pleine transformation où, avec de nombreuses contradictions, tout est en évolution : le travail, la consommation, les mœurs, le désir." Ils n’ont pas tort, en tout cas si on en croit des sondages qui montrent, à propos des homosexuels, des progrès notables quant à leur acceptation : là où, en 1989, 33 % des Russes disaient qu’il fallait "les liquider", 30 % "les isoler" et 6 % les soigner (seuls 10 % proposant de "les laisser vivre en paix"), ils sont désormais 41 % à considérer les homos comme "plus ou moins normaux" et le total de ceux qui préconisent de les isoler ou de les soigner est tombé à 48 % ! On est certes toujours très loin du compte mais il semble qu’il ne faille plus totalement désespérer du pays de Vladimir Poutine. Les multiples embûches rencontrées par les auteurs de "Je t’aime toi" viennent rappeler cette situation.



"Pour le financement, nous avons cherché des fonds pendant quatre ans, discuté avec un nombre inimaginable de producteurs et avons été beaucoup critiqués. Finalement, cela nous a aidés. Nous voulions absolument tourner ce film alors nous en sommes devenus les producteurs. Nous voulons d’ailleurs remercier les distributeurs venus de partout - et notamment tout le personnel de Media Luna entrecroisement et Antiprod en France - qui nous ont aidé à mener à bien ce projet. Le film n’aurait pas vu le jour sans l’aide et le soutien de nos amis."


Mais l’argent n’est pas tout, et une fois les 300 000 dollars réunis, les difficultés étaient loin d’être terminées.

"Quel cauchemar de trouver un jeune acteur russe prêt à jouer un rôle bisexuel ! Et ce fut encore plus dur de trouver une personne d’origine asiatique pour interpréter un personnage gay."

La vraie spécificité de "Je t’aime toi" est en effet de ne pas se cantonner aux nouveaux riches occidentalisés des grandes villes pour qui la sexualité n’est pas vraiment un problème mais bien d’introduire un personnage homo venu d’une province reculée de la Russie et de le confronter tant à son désir qu’à l’homophobie ambiante, celle de sa famille notamment. En cela, cette comédie de mœurs est un sacré pas en avant.



Biographie des rélisateurs :


Olga Stolpovskaya : née en 1969 à Moscou, elle y termine ses études artistiques en 1996 et est diplômée de cinéma en 1997. Cinéaste indépendante, réalise de nombreux courts métrages en vidéo et des installations multimédiales qui sont aussi présentées lors de festivals à l’ouest. « SUD NADBRUNEROM », la vidéo qu’elle produit en 1998, est achetée par le MoMA de New-York.


Dmitri Troitsky : né en 1971 à Moscou. Etudie à l’université jusqu’en 1993 puis termine lui aussi ses études par un diplôme de cinéma en 1997.Travaille comme artiste sur divers médias. Cinéaste indépendant et réalisateur de clips. À produit cet hiver à Berlin un reality-show (traduction du titre : La Faim) pour la télévision russe.


JA LUBLJU TEBJA est le premier long métrage de fiction de ces deux cinéastes.


Voir les commentaires