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La nuit du Moyen âge par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Qui ne s'entiche, aujourd'hui, du Moyen âge ? La mode s'y porte, à coups d'engouements, de snobismes. Et pourtant, Messeigneurs, que de bûchers ardents ! Eussions-nous vécu en ces tristes temps qu'on nous eût consumés, comme une quelconque Jeanne d'Arc.
Il fallait être au moins haut dignitaire ecclésiastique pour échapper à pareil sort.
Je n'en citerai qu'un double exemple, assez connu : Jean, évêque d'Orléans et son frère Raoul, évêque de Tours qui, sur le soir du XIe siècle, organisaient en leur privé, avec diacres et sous-diacres, avec clergeons et thurifaires, certaines petites réunions apparemment peu catholiques. Saint Yves, évêque de Chartres, et franc Tartuffe avant la lettre, en fit l'objet, pour le pape Urbain II, d'un long rapport très ampoulé dont la lecture, aujourd'hui encore, dans le texte latin, demeure piquante. L'évêque Jean, disait en substance le bon apôtre, est surnommé Flora par tous les écoliers de son diocèse, brocardé, chansonné sur les carrefours, telle cette illustre courtisane romaine dont, par la commune renommée, il s'est vu trop justement affubler du sobriquet. Et patati, et patata. Et cætera, et cætera... (Cf. Yves de Chartres, Correspondance, publiée par dom Jean Leclercq, O.S.B. Classiques de l'Histoire de France, éditions des Belles Lettres, 1949).
Heureusement, ce Jean dit Flora et son frère protégeaient la liaison adultère du roi de France Philippe fer et de la belle Bertrade, épouse du comte Foulques le Réchigné, ce qui leur permit d'éviter le pire.
Il n'en fut ainsi que bien rarement. L'immense majorité des « pauvres bougres » (oui, c'est là l'origine du mot, exactement) étaient voués aux flammes sans autre forme de procès. Flagrant délit ? Bons pour le feu. Tel fut le cas, en 1022, pour treize malheureux chanoines orléanais dont nous parlent Adhémar de Chabannes et Raoul Glaber. Ils « se livraient dans l'ombre à des horreurs et à des crimes dont le récit seul serait un péché, tandis qu'en publie ils se donnaient trompeusement pour de véritables chrétiens ». Leur prétendue secte « était d'accord avec celle des Epicuriens pour croire que la débauche n'est pas une faute que sanctionne un châtiment vengeur ».
On les brûla tous ; et, pour faire bon poids, la reine Constance, avec son épingle à cheveux, creva l'œil de l'un d'entre eux : son propre confesseur. Charmante personne ! Elle songeait sans doute, avec horreur, aux comparaisons que l'intéressé devait établir, en son for intime, entre les ébats qu'elle lui déballait et ceux auxquels il s'adonnait... Jalousie bien féminine.
L'art lui-même se trouvait difficilement autorisé à servir de caution pour les « homo-fornications ». (Qu'on veuille bien me pardonner ce barbaro-néologisme !)
Un ornemaniste ayant figuré, sur une corbeille de chapiteau, dans la basilique de Vézelay, au XIIe siècle, Ganymède enlevé par Jupiter, saint Bernard s'emporta, transporté d'ire sacrée, tonna contre un tel sacrilège, mais – fort heureusement – sans obtenir gain de cause. Vous pouvez, chers cousins, admirer encore ce chef-d'œuvre dans la basilique.
Chassés du saint des saints, les sujets « priapiques » se réfugiaient souvent au chevet des églises. Tel est le cas, notamment, à Mauriac (n'en déplaise aux mânes d'un certain François...).
Le choix d'un cul... de four pour y loger quelque attribut phallique n'implique-t-il pas, en soi, de discrètes allusions ?
Parfois, le touriste et l'archéologue, à force d'attention, peuvent discerner de tels motifs dans les hauteurs d'une coupole sur trompe ou pendentifs, comme à Civray.
On en trouve aussi de grandes quantités sur les miséricordes des stalles et sous les... séants des chanoines prébendés.
La littérature du Moyen âge n'est, hélas, pas plus riche que l'art monumental ou mobilier.
Bornons-nous, dans le cadre strict de ce bref exposé, à en fournir deux illustrations, bien différentes : l'une extraite de l'allégorique et lyrique Roman de la Rose (pour sa première partie, due à Guillaume de Lorris, car la seconde n'est déjà plus médiévale dans son esprit), l'autre empruntée à l'une des branches du facétieux Roman de Renart.
Les « commandements d'Amour » qui, dans le Roman de la Rose (vers 2169 et suivants), constituent un véritable « code des bons usages » au temps de saint Louis, disent notamment ceci :
« Cous tes manches, tes cheveux pigne,  
Mes ne te farde ni ne guigne  
Ce n'apartient s'a dames non
Ou à ceux de mauvais renom
Qui amour par male aventure
Ont trouvée contre nature... »
Simples allusions, mais qui prouvent à quel point la chose, alors, se pratiquait couramment. Il semble même que la prostitution masculine était constante, en dépit des tabous, puisque, sur les trottoirs de Paris, au temps du roi saint Louis, certains « mauvais » garçons se fardaient, et guignaient du coin de l'œil les « bons » clients...
Quant au Roman de Renart, voici, dans le manuscrit de Cangé, la horde truculente de paysans burlesques donnant la chasse à l'ours :
« Devant lui vient Hurtevilain
Et Joudoïn Trousseputains
Et Baudoïn Portecivière
Qui fout sa fame par derrières... »
Ce qui démontre, s'il en était besoin, à quel point, même au siècle d'or de la foi la plus rayonnante, au temps des cathédrales et des croisades, les rustres les moins entachés d'afféteries urbaines goûtaient la saveur d'ébats variés.
Maigre gibier, pourtant, que tout cela. Il faut attendre que s'achève la guerre dite « de cent ans » pour que s'ouvre enfin le grand mouvement libéralisateur.
Au cœur de la dévote ville d'Angers, place Sainte-Croix, allez voir la maison du bonhomme Adam, qui date des années 1450. Le maître des lieux – reproduit sur cartes postales – montre son postérieur d'un geste avantageux, et aussi sa triple virilité ce qui me fit écrire, au recto de cette image, pour un ami :
 
 
« Voici cinq siècles qu'à tous ses concitoyens
Le bonhomme Adam, quoi qu'on dise ou fasse,
Démontre qu'il existe, en amour, deux moyens
D'être heureux : côté pile, et côté face. »
Avec le règne de Louis XI – roi cafard, pourtant, s'il en fut en France – le temps des tartufferies pudibondes était fini.
Peste soit de la nuit du Moyen âge !
Votre cousin de Béotie,
Arcadie n°301, Jacques Fréville, janvier 1979

 

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Entre les lignes : Sous la cape de Capet par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

Connaissez-vous Helgaud, le moine Helgaud ? Non ? Eh bien, ma foi, vous êtes excusables.

A vrai dire, sur Helgaud, on ne sait presque rien. Il était religieux bénédictin au couvent de Fleury-sur-Loire (aujourd'hui Saint-Benoît-sur-Loire). On peut seulement fixer la date de sa mort au 27 ou 28 août 1048. Et il a écrit une Vie du roi Robert le Pieux qui est fort intéressante, car, avec les chroniques de Raoul Glaber, d'Adémar de Chabannes, de Liutprand, les homélies (fort indigestes, au demeurant) de l'archevêque Adalbéron et la correspondance du moine Gerbert (futur pape Sylvestre II) cet ouvrage est tout ce qui nous reste pour évoquer l'époque fameuse – encore que fort mal connue – que fut l'an mil.

Je lisais récemment – à chaque fou sa marotte – le récit, fort hagiographique, des faits et gestes du bon Louis le Pieux dans la version d'Helgaud (unique sur le sujet).

Or ceci, cousins, (comme vous le voyez, tous les chemins mènent en Arcadie) m'a permis de découvrir un texte que, tout compte fait, tout bien pesé, je trouve touchant, si touchant même que, ne résistant pas plus longtemps au plaisir de vous en faire part, je vais maintenant vous le livrer tout cru.

Helgaud y parle du roi Hugues Capet, le premier de nos rois de la troisième race, père de son héros, le roi Robert. Et (c'est trop glosé) il en parle ainsi :

« Le père de cet illustre roi distingué par Dieu entre tous accomplit un jour une action mémorable que j'ai trouvée digne de prendre place en mon récit. Les prêtres sincères, les abbés et les moines, qui n'ignorent pas les saintes règles, y trouveront un exemple de vertu qu'ils pourront non seulement imiter, mais encore admirer. Et surtout ils y verront un trait de clémence et de miséricorde digne de tout éloge. Un jour donc, après avoir célébré à Paris la fête de Pâques, le feu roi rentra gaiement le lundi en sa demeure de Saint-Denis et y passa les jours fériés. Cependant, le mardi, à l'heure où il faut louer Dieu pour les siècles des siècles, il se lève et prend le chemin de l'église. Mais voilà qu'il avise devant lui deux malheureux hommes qui, couchés dans un coin, se livraient ensemble à une honteuse occupation. Déplorant leur fragilité, il dégrafe de son cou une cape de fourrure d'un grand prix, et, d'un cœur compatissant, la laisse tomber sur les deux pécheurs. Puis, il entra dans la sainte église pour prier Dieu le Tout-Puissant, et l'implora de ne point laisser périr les coupables. Il fit durer longtemps ses oraisons ; puis espérant avoir ainsi donné le temps de s'en aller à ces malheureux, dont le péché avait tué l'âme, mais qui pourraient, par la pénitence, retrouver la vie en Dieu, il appelle son garde du corps, lui demande avec douceur d'aller lui chercher un manteau du même genre que l'autre et, avec de graves menaces, lui interdit de jamais révéler l'aventure, ni à sa glorieuse épouse, ni à quiconque. Oh ! qu'il est parfait, celui qui couvre ainsi les pécheurs de son propre vêtement ! Quel saint prêtre ! Quel pieux abbé, quel religieux moine !> »

(Hugues Capet était abbé laïque de nombreuses abbayes ; de là son surnom ordinaire de Capet, que son père avait d'ailleurs porté avant lui, et qui veut dire « revêtu de la chape religieuse ») (reprenons notre citation) :

« Quelle droite règle de vertu et de perfection, sur laquelle peut se fonder celui qui désire suivre les sentiers de la justice ! Le père et le chef des moines nous conseille en effet de choisir pour lui confesser nos péchés un pareil homme, qui sache soigner ses blessures et celles des autres, mais non les dévoiler ni les publier. Oh ! bienheureuse clémence, bienheureuse miséricorde, dons de Dieu, qui s'épanouirent ainsi en un tel et si grand homme ! Et ces vertus, notre roi Robert lui aussi les a possédées, comme par héritage paternel. »

Ce texte exige quelques commentaires.

En premier lieu, il convient de signaler que l'historicité du récit n'est pas douteuse. Helgaud a fort bien connu personnellement le roi Robert, qui était un de ses intimes, et c'est fort vraisemblablement de lui qu'il a tenu cette anecdote concernant le roi Hugues.

Il est d'ailleurs curieux de noter que les historiens qui se sont penchés sur ce petit problème – fort peu nombreux au demeurant – se sont trompés en la circonstance. En effet, le texte de Helgaud a été publié pour la première fois dans la Patrologie latine de Migne (Vol. CXLI, colonnes 903 à 936), puis dans la Collection Guizot, tome VIe. Les différents manuscrits de l'ouvrage ont fait l'objet d'un travail de l'éminent paléographe Maurice Prou (Manuel de paléographie, pages 89 sqq.). Or, chacun de ces historiens, jusqu'à maintenant, avait estimé à tort que l'anecdote concernait le roi Robert, alors que le texte, d'une manière fort claire, se rapporte à Hugues Capet. C'est M. Edmond Pognon, de l'Institut, qui, dans des travaux plus récents (L'an Mille, Ed. Gallimard, Collection « Mémoires du passé pour servir au temps présent ») a eu le grand mérite de démontrer qu'il s'agit bien, ici, de Hugues Capet.

D'autre part, il est intéressant de souligner combien ce geste charitable de Hugues est cité en exemple par Helgaud, qui ne s'en scandalise pas le moins du monde bien au contraire. Ceci est fort remarquable pour un temps – le fameux « siècle de fer » – où, à la veille de l'an mil, régnaient de conserve la superstition et la terreur (encore qu'on en ait grossi les aspects).

Mon dernier mot, cousins, sera une simple question : ce texte a été publié dans la collection des « Mémoires du passé pour servir au temps présent ». Ce geste du roi Hugues, décidément, ne resterait-il pas utile, après dix siècles de « progrès » et nécessaire de le rappeler parfois, pour... « servir au temps présent » ? Si oui, laissez que soit heureux de l'avoir fait.

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°176/177, août/septembre 1968



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Henri III, mort pour la France

Publié le par Jean-Yves Alt

Henri III est l'un des rois les plus absents de la mémoire nationale. La réputation sulfureuse de ses mignons n'explique pas tout.

Comment l'assassinat d'Henri III renforça l'unité nationale et la légitimité monarchique.

Le 1er août 1589, Henri III est à Saint-Cloud pour diriger le siège de Paris alors contrôlé par la Ligue catholique. Un moine dominicain exalté, Jacques Clément, se rend auprès de lui sous prétexte de livrer des informations militaires précieuses. Rassuré par l'habit ecclésiastique, le roi se laisse approcher. Il est mortellement poignardé au bas-ventre.

Cet attentat se place à un moment de très grande tension politique et religieuse. Depuis près de trois décennies, les guerres de Religion battent leur plein, aggravées par le massacre de la Saint-Barthélemy en août 1572. Premières victimes, les huguenots développent une théorie politique radicale selon laquelle la souveraineté appartient au peuple, le roi ne gouvernant que par contrat. Surtout, ils justifient le meurtre d'un roi qui ne respecterait pas les commandements divins. Le régicide est, en somme, légitimé. De leur côté, les catholiques durcissent aussi leurs positions afin d'empêcher tout compromis avec les hérétiques. Entre les deux, cependant, émerge un courant composé de protestants et de catholiques que leurs adversaires désignent du nom de politiques, parce qu'ils mettent l'avenir de la nation et le salut de l'État au-dessus des querelles confessionnelles. Nouveauté radicale en un siècle où la grande majorité considère que la vérité religieuse ne peut être qu'unique et doit être défendue par les armes.

La mort en 1584 de l'héritier royal avive les tensions, car, désormais, le successeur légitime d'Henri III n'est autre qu'un protestant, Henri de Navarre (le futur Henri IV). Cette situation est inacceptable pour les catholiques ; leur chef, le duc de Guise, organise une Ligue catholique dont l'objectif est d'empêcher l'arrivée au trône de France d'un hérétique. Le pouvoir des Guise devient si grand qu'Henri III le fait assassiner à Blois en 1588. Ce crime d'État, que le roi revendique au nom d'une raison supérieure inaccessible aux passions religieuses, ouvre une crise sans précédent. L'opposition est désormais totale entre la monarchie et ceux qui furent pendant des siècles son principal soutien: les défenseurs de la foi catholique. Non sans paradoxe, la Ligue est amenée à reprendre à son compte les arguments politiques des huguenots : le peuple est souverain et on peut en son nom tuer un roi tyrannique. Derrière l'argumentaire religieux, c'est aussi un idéal passéiste hostile à l'essor de l'État qui apparaît : refus de la fiscalité royale, apologie des libertés urbaines et des états généraux, retour à la frugalité du passé...

Cette nouvelle situation politique contraint Henri III à se rapprocher d'Henri de Navarre au nom de la défense d'une instance supérieure, l'État royal. Cette reprise de l'argument des politiques est d'autant plus puissante que se diffuse alors en Italie et en France une idée nouvelle, la raison d'État. Celle-ci impose la primauté des intérêts de la République, mais elle affirme aussi que le roi, seul porteur de la raison d'État, peut user de moyens qui ne relèvent pas de la justice ordinaire, par exemple l'assassinat du duc de Guise ou l'alliance avec un hérétique comme Henri de Navarre.

En bref, l'opposition semble irréductible entre ceux qui défendent la religion avant la nation ou l'État et ceux qui se battent, comme les deux Henri, pour la cause de l'État, et non de la religion. Tous se sentent autant investis par la Providence, mais leur vision de ce qui doit former le ciment de là communauté civique est aux antipodes.

Avec cette trahison, Henri III était devenu un tyran aux yeux des ligueurs et Jacques Clément ne fit qu'incarner la volonté divine. Le paradoxe est que ce régicide, loin de favoriser l'avènement d'une monarchie religieuse, renforça Henri de Navarre, car il resta le seul à représenter ce qui paraissait déjà la légitimité la plus forte, celle de l'État monarchique.

Henri III, observe Nicolas Le Roux (1), est l'un des rois les plus absents de la mémoire nationale. C'est que sa mort, c'est-à-dire son effacement du jeu politique, était une étape nécessaire à la réconciliation nationale mais aussi au passage à la monarchie absolue et à la suprématie de l'État. En ce sens, Henri III fut le premier martyr de l'État royal reconstruit.

Libération, Jean-Yves Grenier, jeudi 15 février 2007


(1) Un régicide au nom de Dieu. L'assassinat d'Henri III, 1er août 1589, de Nicolas Le Roux, éditions Gallimard, collection Les journées qui ont fait la France, novembre 2006, ISBN : 207073529X


Lire aussi : Henri III, roi shakespearien de Pierre Chevalier

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Le sémaphore, Jacques Almira

Publié le par Jean-Yves Alt

Du point de vue de l'anecdote, « Le sémaphore » c'est l'histoire d'un jeune auteur connu, Frédéric, qui n'écrit pas lui-même ses propres livres, mais sert en fait d'homme de paille à un écrivain plus âgé, monsieur Kempf. Ce dernier vit complètement dans le secret, parce qu'il se trouve trop gros, trop laid et qu'il ne supporte pas d'affronter les photographes et tout ce que sous-entend le fait d'écrire et de publier des livres.

Les deux hommes sont liés par un contrat qui exclut la possibilité pour Frédéric de divulguer l'existence même de ce contrat. Lorsque commence le roman, Frédéric tombe amoureux d'une jeune fille, à Taormina.

Monsieur Kempf, qui a pour sa doublure des sentiments très mélangés d'amour, d'attirance et d'identification, est immédiatement jaloux. Il propose néanmoins à Frédéric d'inviter la jeune fille au Sémaphore, la maison dans laquelle il habite en permanence en Bretagne. Là, la jeune fille découvre l'existence de monsieur Kempf, qui vit caché au dernier étage de la grande bâtisse, et la nature des liens qui l'unissent à Frédéric.

Ce roman est une allégorie du secret : le désir d'aimer et en même temps une espèce d'incapacité de divulguer le secret de son existence, de se livrer à quelqu'un. Monsieur Kempf a une sorte d'attirance absolue pour ce jeune homme, parce que Frédéric représente ce qu'il aurait aimé être. Monsieur Kempf est très sexuel, sans que ce soit très précis dans ses goûts. Cet homme a une forte tendance à aimer les garçons, ce qui ne l'empêche pas qu'il puisse se prendre d'une passion pour la jeune fille qu'aime Frédéric, puisqu'il s'identifie à lui jusqu'au bout.

Comme dans Tonio Kröger de Thomas Mann, ce roman semble dire que l'écrivain, le créateur en général, ne peut vivre qu'à travers les autres et non par lui-même.

Monsieur Kempf est complètement bloqué depuis son enfance. Il ne peut pas affronter les autres. Il a une sorte d'incapacité de vivre normalement et ça le pousse peu à peu à une retraite absolue, il ne peut exister que dans la solitude. Pour lui, au fond, les autres ne sont que des personnages de romans ; il les utilise, décrit leurs passions, leurs amours, puis considère ensuite qu'ils peuvent mourir. C'est ce qu'il dit à la fin à la jeune fille : Vous m'avez fait rêver, écrire, mais vous pouvez mourir maintenant, je n'ai plus besoin de vous... et il la tue.

Monsieur Kempf est monstrueux. En quelque sorte, il force le bonheur. C'est un personnage très malheureux dans un premier temps, extrêmement écorché, extrêmement seul, mais il rationalise son comportement en sécrétant de la monstruosité. Il a tellement été malheureux qu'il ne l'est plus. Plus rien n'a d'importance, plus rien ne l'affecte. Il a réduit le monde sur la nourriture qui est devenue sa drogue. Manger, s'illusionner sur la possibilité de devenir mince et beau (il entreprend sans cesse, en vain, de nouveaux régimes), alors qu'il ne l'a jamais été.

« M. Kempf le regardait de ses yeux troubles et griffés de sang. Il voulut parler, dire quelque chose mais sa bouche était devenue spongieuse. Un voile de fatigue tomba sur ses traits. Pourtant il se sentait bien parce que Frédéric était là. Sa présence lui suffisait comme elle rassure un chien qui dort aux pieds de son maître. L'amour est sans doute une expérience commune à deux êtres. Qu'elle leur soit commune pourtant ne les rapproche pas. Ils vivent dans des mondes séparés où les joies et les souffrances sont différentes. Lequel des deux est-il le plus enviable ? L'un est prisonnier d'un amour dont il ne jouit pas tandis que l'autre dans sa solitude est soutenu par la force immense que donne l'amour. M. Kempf croyait aimer Frédéric parce qu'il ne supportait pas l'idée que le jeune homme lui échappât. Il faisait même semblant de croire qu'il avait besoin de lui pour se sentir fort comme s'il ne l'eût pas été depuis toujours envers et contre l'amour justement.

L'essentiel, se disait-il, est que je puisse le garder auprès de moi et l'aimer malgré lui. Le reste n'a aucune importance ! Qu'il aime cette fille m'importe peu puisqu'il ne peut m'aimer de toute façon. Si ce n'était elle, ce serait une autre.

Ai-je été bête d'éprouver de la jalousie ! Je tiens Frédéric à ma disposition. Je l'aliène par ses faiblesses, il ne peut m'échapper. Je suis en somme un amant heureux. De quoi donc aurais-je peur ? Il ne peut pas me quitter sans se perdre lui-même. »

Monsieur Kempf n'est pas un romantique, il ne pleure pas sur ce qu'il n'a pas, il compense ! Ce qui lui procure un certain bonheur de vivre.

Frédéric a des facilités à rencontrer des gens, à les séduire. Monsieur Kempf a des facilités par la plume ; quand il écrit, il sait faire tout ça ; mais dans la réalité, il est complètement paralysé.

Frédéric est insouciant. Monsieur Kempf voit peu à peu l'univers autour de lui se geler, avec lequel il ne peut plus entrer en contact. Pour se protéger, il construit autour de lui un cocon qui est une maison, avec comme fortune, de la nourriture. Et puis il y a le reste du monde, auquel il donne des signes, mais sans aucune tendresse, sans aucune communication. C'est un regard sur le monde cruel, sans illusions.

Son seul devoir : décrire le monde comme il est, sans désirer le transformer.

■ Le sémaphore, Jacques Almira, éditions Gallimard, 1988, ISBN : 2070713040


Du même auteur : Terrass Hôtel

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Le supplice d'une queue, François Paul Alibert (1931)

Publié le par Jean-Yves Alt

Deux hommes se rencontrent, se plaisent et s'aiment. L'un fait à l'autre le récit d'une vie érotique sans aucun renoncement. Ils se quittent aussi simplement qu'ils se sont rencontrés, emportant l'un de l'autre une amitié sereine.

Le supplice d'une queue (publié en 1931) est un roman de la solitude du désir. La lourdeur vide d'une nuit d'été, la violence sèche de hanches masculines, la fraîcheur clandestine d'une peau à l'autre au moment où elles se touchent pour la première fois : voilà quelques grands aplats érotiques qui restent après la lecture de ce livre.

Quant au plaisir, il est là aussi impérieux que le désir qui l'appelle, l'un et l'autre magnifiquement évoqués dans la profondeur de leur nuit où la nudité habite toutes les formes. Voici la première fois :

« Chacun, de son côté, avec cette volontaire lenteur qui hésite, tâtonne, s'attarde, recommence, s'irrite et finit par une voluptueuse brutalité, chacun défaisait l'autre, dans un rapprochement de plus en plus étroit, ou Albert sentit peser contre le sien ce membre énorme, splendide, démesuré, droit et rond comme une colonne, déjà parcouru de vibrations insensibles comme un battant de cloche prêt à se mettre en branle, et qui frémissait le long de son ventre et presque à hauteur de sa poitrine, d'une pulsation sourde et saccadée. » (pp. 32-33)

Le supplice d'une queue est un roman de l'amour homosexuel ; il faut en souligner le caractère heureux. Hugo Marsan écrit dans sa préface que « ce roman est audacieux parce qu'il affirme qu'au travers de l'extase sexuelle le bonheur est possible entre deux hommes ». (p. 15)

Alors pourquoi parler de supplice ? A-t-il pour origine les dimensions extraordinaires de « ce sexe monstrueux, où toute la gloire de la terre et du ciel s'enroulait » (p. 28) ?

Vient-il d'une disproportion qui stupéfie mais ne choque pas le narrateur pourtant adorateur de la « perfection totale » lorsque ses dix doigts peuvent « se refermer avec la plus délicate exactitude » sur ce qu'il nomme alors la « queue sacrée » (p. 29) ? En aucun cas, parce que cet adepte du nombre d'or avoue, semblable en cela à tous les partenaires d'Armand :

« Encore, à choisir, préféré-je ton énormité, queue formidable qu'un Centaure envierait, puisque si les couilles sont un des organes nobles de l'homme, c'est de toi du moins, sainte queue, c'est de toi que nous vient, bien que tu ne sois qu'un instrument de transmission, l'invincible, l'indicible volupté. » (p. 29)

Pour quelle raison alors cette monstruosité ne pourrait-elle pas être prétexte à une exubérance capable de renverser toutes les inhibitions ?

Je ne crois pas du tout que le supplice d'Armand soit de ne pouvoir, par trop de moyens, satisfaire totalement ses compagnons, comme cela est suggéré. D'ailleurs, l'auteur n'y croit pas lui-même. Pas plus au fond qu'à « l'horreur de sa propre nature et le désir exacerbé d'appartenir à un autre sexe que le sien » (p. 89) qu'il dit reconnaître comme siens dans le regard de la jeune prostituée de Marseille dont il fera sa femme.

Armand et Albert sont des hommes qui aiment les hommes et je ne crois pas à la justification que l'un et l'autre assurent trouver à leur inversion en constatant :

« Nous sommes tous des femmes manquées et nous ne nous en consolons pas. » (p. 93)

La simulation de la jouissance féminine, pénétrée par les à-coups successifs d'une seule phrase (1), est bouleversante de précision.

Contrairement à la plupart des livres érotiques réductibles à un travail de mise en scène où décors et situations servent à pallier ce qu'on n'a pas, celui-ci commence à partir de ce trop de phallus dont le tragique est d'occuper toute la place, au détriment de la psychologie et même du moindre fantasme. Ce qui implique l'impressionnante nudité du récit et la raison du supplice de cette queue, qui est de devoir assurer le rôle-titre et d'être définitivement seule pour tenir la scène d'un bout à l'autre.

D'où, à mes yeux, la grandeur et l'inquiétante poésie de ce livre, montrant ce que chacun ne veut pas voir. Le voilà, gigantesque, ce sexe qu'on essaye toujours de réduire à sa plus simple expression, en l'affublant de sentiments, en le maquillant de théories, en l'escamotant dans une perspective esthétique. Le voilà, monstrueux, ce sexe qui ne tient pas en place, qui ne tient pas sa place, et surtout qui ne se tient pas à sa place en allant jusqu'à donner des idées. Et le voilà, enfin, son supplice montré en pleine lumière sur la scène hagarde du désir :

« En bien moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout un monde divers me traversait et m'agitait l'esprit. J'oubliais tout, et surtout ma difformité, pour ne penser qu'à une chose, c'est que j'aurais pu être, à ce moment-là, un homme comme les autres, une simple brute, un simple Jacques [...] » (p. 90)

Rien de plus clair : la monstruosité sexuelle commence là, dès qu'on sait qu'on n'est pas et qu'on est la simple brute.

« Cet homme, je le façonnais à mon gré, je lui supposais mes inclinations... Oui, il aimait les hommes, et n'aimait que les hommes ; mais pas plus que les uns et les autres, et qui comptent, hommes et hommes, hommes et femmes, femmes et femmes, qui s'aiment, pouvait-il jamais embrasser l'absolu où il tendait, qu'il cherchait en vain dans tous les corps abîmés dans ses bras et où il s'abîmait à son tour ? » (p. 90)

Voici un sexe, désencombré de presque tout, qui commence à prendre les proportions exorbitantes du désir qui le hante. Et en plus, c'est splendide, ce sexe immense de n'être plus que lui-même.

■ Le supplice d'une queue, François Paul Alibert (1931), Préface d'Hugo Marsan, éditions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1991, ISBN : 2859569065 ou éditions La Musardine, 2002, ISBN : 2842712102

La pagination est celle de l'édition de 1991.


(1) Lire cet extrait

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