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Recherche pour “ jacques de langlade”

La Matriarche, Christian Harrel-Courtès

Publié le par Jean-Yves Alt

Sur fond de guerre d'Espagne et de Front populaire, une famille se déchire. Avec humour et émotion, Christian Harrel-Courtès trace le portrait ravageur de la haute bourgeoisie.

Les Laurent-Savary appartiennent à cette bourgeoisie huppée qui danse sur un volcan à l'aube de la Seconde Guerre mondiale. Jacques, soixante ans, est président d'une banque privée et Isabelle, son épouse de dix ans sa cadette, se consacre à la vie mondaine et aux bonnes œuvres, ainsi qu'il sied à l'époque aux femmes de ce milieu. Ils ont trois enfants : Bernard, diplomate en poste au Chili, Patrice, décorateur à la mode que son homosexualité a éloigné du giron familial et Liliane, mère de famille mariée à un aristocrate versé dans les affaires.

Tout ce « grand » monde mène une existence luxueuse, sans autre souci que le soin d'entretenir son rang et ses relations. .

Mais la façade se lézarde peu à peu. Non contents de devoir supporter – certes de loin – les mœurs, à leurs yeux dépravées, de Patrice qui mène une vie de bohème en compagnie de son petit ami Sergio, le couple Laurent-Savary doit faire face aux incartades de leur fille qui a pris un amant. Le spectre du divorce n'est pas loin et cette perspective hante la vie d'Isabelle, dont les principes religieux et mondains, inextricablement mêlés, ne sauraient s'accommoder d'un tel manque aux convenances. La pauvre femme passe de l'irritation au désespoir quand la crise familiale s'enfle : son mari la quitte et se réconcilie avec le fils prodigue, sa fille n'en fait qu'à sa tête et, comble de l'horreur, elle devient la risée de ses relations.

« [La] sévérité [d'Isabelle] à l'égard des mœurs lui était reprochée comme une austérité exagérée, son maintien irréprochable était considéré comme une arrogance outrée, son sens de la famille était tourné en dérision, elle était une mère possessive, abusive, elle n'avait pas su trouver le chemin du cœur de Patrice, son mari s'était lassé de ses exigences et de ses interdits, elle avait rebuté Liliane par ses sermons. »

« Liliane était tout à la fois conventionnelle et contestataire, sincère et fabulatrice, elle aspirait à la liberté mais elle redoutait le scandale, elle se croyait courageuse alors qu'en fait elle se comportait de manière pusillanime, elle se drapait dans un rôle racinien alors qu'elle jouait les héroïnes du théâtre de boulevard ! »

Christian Harrel-Courtès a su recréer un milieu stéréotypé, enfermé dans des conventions et une rigidité morale aujourd'hui désuètes. Au travers du portrait d'Isabelle, étonnante « Mater Dolorosa », il évoque à la perfection « la bataille de la bourgeoisie triomphante contre les forces de libération à tous crins ». Son roman, qui échappe au vaudeville et à la caricature, déploie toutes ses qualités dans la distance, procédé qui produit une ironie mordante.

Un tableau sans complaisance d'un monde qui s'effondre, roman cruel et tendre, vibrant d'humour et d'émotion.

■ La Matriarche, Christian Harrel-Courtès, Editions Jean-Cyrille Godefroy, 1985, ISBN : 2865530507


Du même auteur : L'arche du paradis

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A ma source gardée, Madeline Roth

Publié le par Jean-Yves Alt

« On est le 18 août, j'aime un garçon qui en aime un autre, j'attends un enfant de lui, et j'ai mis le premier pull que j'ai trouvé dans l'armoire, alors qu'il doit faire vingt-six degrés, parce que cette nuit, en une seconde, j'ai eu peur de continuer la vie, comme ça. » (p. 49)

Jeanne passe toutes ses vacances dans le village de sa grand-mère et y retrouve à chaque fois sa bande d'amis. Cette année-là, Lucas se joint à eux. Jeanne en tombe amoureuse, éperdument. Lui aussi sans doute, mais ils gardent le secret. Ce bonheur l'habite, elle aime tout de lui. L'été suivant alors qu'elle revient par surprise, elle comprend que cet amour n'est pas complètement réciproque, pas comme elle le pensait. C'est le trou noir qui l'absorbe. Il lui faudra du temps pour en parler, pour évoquer cet enfant qu'elle attendait et qu'elle n'aura pas.

Il y a du Jacques le fataliste dans ce très beau roman. Ce qui fascine c'est le monologue magnifique de Jeanne qui dit « sa » vérité sans se soucier du regard d'autrui, sans se soucier de l'image qu'elle donne d'elle-même.

« On s'aimait d'un amour qui n'était qu'à nous. Toi et moi. Il n'y avait pas d'autre place possible. Pour personne. Pour rien. On s'aimait d'un amour qui s'est arrêté ce soir-là et qui ne reviendrait pas. Je te perdais, je perdais Tom, et Baptiste, et Chloé, et Julie, je perdais cet enfant de toi, et je me perdais, moi. » (p. 56) : phrase clé d'un processus de démolition.

A ma source gardée, Madeline Roth

Lentement, dans le cérémonial d'un éternel soliloque, Jeanne ressasse son échec à vivre dont l'expérience décisive fut sa vision de Lucas et Tom : « Je dis tout haut : "Lucas aime Tom". J'ai la bouche sèche et les mots sortent pas. Je répète. "Lucas aime Tom". "Tom aime Lucas". » (p. 30)

« Lucas, il ne ressemblait à aucun des mecs que j'avais connus avant. Bien sûr, j'avais déjà dit ça de Baptiste et Tom, et c'était vrai, ils ne s'habillaient pas comme les autres, ils mataient jamais de matchs de foot, ils lisaient des BD, on parlait de cinéma, de musique... Baptiste et Tom, ils étaient déjà à part, déjà mieux, loin, différents... Mieux. » (pp. 22-23)

Ce vibrant monologue, Jeanne l'empoigne avec fougue, maîtrisant tous les registres, tantôt offensif tantôt sur la défensive : elle parle, avec toute l'énergie du désespoir, de ses envies, de ses peurs, de ses haines et de ses hontes. Elle poétise et philosophe, s'invente dans l'urgence des principes, mais pour en revenir toujours à Lucas, celui qui devrait l'écouter et qu'on ne voit pas :

« Je crois que tu te trompais, Lucas, ce soir-là. On n'aime pas juste pour pas être seul. Tu es dans moi. Pour toute la vie. Et colère ou pas. Et avec ton enfant ou pas. Je t'ai aimé, et je t'ai fait une place dans moi. Au début c'était énorme, maintenant un peu moins. Ça bat. » (pp. 58-59)

■ A ma source gardée, Madeline Roth, Editions Thierry Magnier, 60 pages, 11 février 2015, ISBN : 978-2364745582

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Délit de fuite, Bernard Alliot

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ça me déprimait, ça aussi, de penser que je devrais glisser mon baigneur dans sa chatte... Avec Pedro, au moins, c'était une affaire d'homme. »

Pauv' Riton, contraint, par les us et coutumes de la campagne, d'épouser cette sacrée goulue de Nadine, quand seul lui fait de l'effet le beau Pedro, son ouvrier agricole.

« Je savais que c'était Pedro, qu'il trouverait un truc pour me tirer du lit de Nadine. Je m'étais levé silencieusement et j'avais entrebâillé la porte. La lumière du palier éclairait le visage blafard de mon ex-amant. Il m'avait tendu une feuille du journal en essayant de voir par-dessus mon épaule. Je lui barrai le passage. Discrètement, il avait empoigné ma verge. Cela m'avait fait un autre effet qu'avec ma nunuche de femme et je triquai en regardant ses yeux trop brillants. »

Et voilà, en quatre, cinq pages, Bernard Alliot a concocté un embryon de roman. Poignant et criant de vérité.

Délit de fuite, Bernard Alliot

Et l'auteur passe à un autre, ébauche tout aussi réussie, seulement soucieux d'autopsier par anticipation le corps gangrené de la France de l'an 2000.

Cet ambitieux parti pris de donner voix au chapitre à vingt-sept personnages différents de sept à soixante-dix-sept ans, d'horizons et de points de vue divers, pour leur confier la narration de l'histoire, fait certes penser, par les facéties stylistiques, au Raymond Queneau des « Exercices de style ».

Le sombre univers futuriste où se déroulent les péripéties de cette course poursuite entre deux jeunes révolutionnaires malgré eux et une meute d'exterminateurs plus ou moins miliciens évoque, directement, le « 1984 » de George Orwell et son climat de cauchemar totalitaire.

Chômage, sous-prolétarisation des classes moyennes, abêtissement systématique des masses, atmosphère insurrectionnelle permanente sur fond d'affrontements écolos/extrême droite... Le tableau que l'auteur brosse du futur n'est guère réjouissant ; mais au total, c'est là de la science-fiction convaincante.

■ Délit de fuite, Bernard Alliot, Editions Fleuve Noir, 221 pages, 1996, ISBN : 978-2265059726


Présentation : Quand un veilleur de nuit couvert de cicatrices tue son employeur pour la bonne cause et qu'une assistante sociale refuse de se faire violer par les milices antiparasites sociaux, il n'y a aucune raison pour qu'un grand bourgeois ne se joigne pas à eux dans une France en proie à d'inquiétantes jacqueries urbaines. Pris entre langues de bois et barres de fer, Jo, Anna et Rotfailair vont donc se rendre coupables du dernier délit : la fuite. Mutineries, sabotages, émeutes, désinformation, lynchages : dans un tel climat social, on voit mal comment le désir n'aurait pas son mot à dire.

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Une vendange d'innocents, Robert Vigneau

Publié le par Jean-Yves Alt

Mémoire du cœur, mémoire de l'esprit, Robert Vigneau a écrit dans le silence de la solitude un hommage tendre, un texte amoureux à « ses innocents », c'est-à-dire d'humbles personnes : obscurs passants, modestes inconnus, simples amis (1) ...

Le style elliptique de Robert Vigneau, pourtant empli d'une âpreté qui infuse dans chacun de ses poèmes, ne laisse – de cette vendange de vies – aucune atmosphère de dévastation.

Contre la mort, scrupuleusement, l'auteur rend, d'une manière tendre et modeste, un hommage à la vie.

La maison de poésie éditeur (11 bis, rue Ballu. 75009 Paris), 2009, ISBN : 9782358600019

(1) Parmi lesquels : les poètes Raymond Busquet, Lucienne Desnoues, Arlette Fournier, Bernard Lorraine ; le poète plasticien Paul Quéré ; l'écrivain Jacque Bens ; le peintre Arthur Van Hecke.


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Le poème ci-dessous (ma vendange personnelle) est à hommage à cette vendange de Robert Vigneau. Il a été composé en empruntant un vers à chaque poème de son recueil :

Il prend des gestes de boxeur

Respire en satisfaction

Curieux d'inspecter les étoiles

Sur les traces d'inconnus

Impossible féminité

Cette vie qu'il ne vivait pas

L'air commun manquant d'oxygène

Bien que rasé selon la mode gay d'alors

En démonstration d'anarchiste

Sa robe était noire et ses cheveux blancs

Sans visage et qui pourtant me sourit

Retraite de trois jours de Terre

Pour qui sonne ainsi ce glas ?

Comme cette vie fait mal

Il s'y creuse un joli trou

Que l'estomac goinfré de bonheurs cannibales

À senti l'éternité

Qui m'enflamme cœur et reins

Le grand corps, ils le mirent droit

Sorte de saint silencieux

Calculent-ils ?

Son frère unique aimait un homme

Ainsi pour la gloire de Dieu

Ton pouce, inspecteur de phalanges

En manque de quoi, en quête de qui ?

Pour des précisions évasives

Lui si multiple enfin va seul

Perdit à l'essai les frêles travaux

Rit que les anges se régalent

Il se prostituait aux vieux

Il ne s'est pas massacré seul

Et les jours semblaient ne jamais finir

En demoiselle, il s'est mué

Qu'il s'écrasa d'amour pour elle

Passé simple dur à dire

Je crois, oui, non, mais oui, n'ose plus

Sans toi, difficile à croire

Mes pieds dans tes souliers, je marche pour nous deux

Héros si peu heureux de vivre

Sans pouvoir assembler ferveur ni déchirure

Pour un printemps d'éternité

Entre œuf d'épervier et œil de hibou.


Lire trois poèmes de Vendange d'innocents


Le site de Robert Vigneau


Du même auteur : Planches d'anatomie - Eros au potager (encres sur papier) - Ritournelles - Fariboles à l'écoleOraison

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Lettres d'une vie, François Mauriac

Publié le par Jean-Yves Alt

Les « Lettres d'une vie », publiées par Caroline Mauriac, montrent à quel point François Mauriac – avec sa culpabilité sur le sexe – ne pouvait offrir au public que la littérature qui dans les années 50 faisait les délices de la France profonde en proie aux remords et au drame des familles bourgeoises.

Tout le mérite de ces lettres – à quelques intimes célèbres comme Proust, Gide ou d'autres – est de montrer tout ce que la France catholique du XXe a pu produire comme énormités dans la littérature.

Dans une lettre à son frère, François Mauriac écrit par exemple :

« Heureusement que je suis catholique et convaincu. Cela vous empêche de sombrer dans l'excentricité. »

Ces lettres, qui étaient restées pour la plupart inédites, dessinent un portrait de François Mauriac assez fidèle à ce que l'on pouvait deviner.

Dans les nombreuses lettres à Gide ; on y apprend que Mauriac lit sur un banc des Tuileries (innocemment ?) un matin de juin 1924, le « Corydon » de Gide. Il ne comprend pas qu'un « homme aussi bon » que Gide puisse écrire un tel livre :

« … et puis j'entends mal votre distinction entre homosexuels et invertis... Quand je songe à tous ceux que je connais, je ne vois que des malheureux, des diminués, des êtres déchus, dans la mesure où ils ne luttent pas... Ce qui importe ce n'est pas ce que nous désirons – mais le renoncement à ce que nous désirons... »

François Mauriac n'ignorait pas ses désirs homosexuels et une partie de son admiration pour Gide s'explique par le fait que Gide vivait ses désirs et en parlait. Dans une lettre de 1922, il écrivait à Gide :

« Vous fûtes toujours pour moi ce feu du ciel entre le royaume de Dieu et les nourritures terrestres. Ce feu m'a souvent éclairé jusque dans mes abîmes. Il ne m'a pas perdu. »

À Gide encore : « L'homosexualité est hors la foi. »

Dans une lettre à Jacques Rivière écrite en 1923, frustré, il parle de Gide en ne mâchant pas ses mots :

« Je crois que sa faiblesse est moins manque d'amour pour les femmes que manque de curiosité car, étant femme lui-même, il pourrait mieux les connaître qu'un homme normal. L'impuissance créatrice des homosexuels doit donc avoir une source plus profonde et quasi physiologique. Car par transposition ils peuvent contrôler en eux-mêmes les réactions des deux sexes. Mais ils sont justement incapables de se fixer sur l'objet de leur mépris ou de leur dégoût. »

À Gide, il parle aussi de Proust, chez qui il dénote : « une étrange influence de la bête étudiée sur l'homme qui étudie... »

À Proust, il ne peut s'empêcher de se confesser et de livrer le secret de sa triste existence :

« Vous ignorez ce que c'est quand on n'est pas comme les autres [d'avoir] la vie de tout le monde. L'étrangeté de mes livres vient sans doute de ce que je m'y épanche – ne pouvant me délivrer que là – mais avec prudence et circonspection parce que je suis inséré dans une famille et que j'ai choisi de n'être pas libre. »

Un véritable petit guide du placard.

■ Lettres d'une vie, François Mauriac, Éditions Grasset, 1981, ISBN : 2246242312

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