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Entre Richard Wagner et Louis II de Bavière…

Publié le par Jean-Yves Alt

Entre Richard Wagner et Louis II de Bavière peut se lire une sexualité considérée comme une arme.

C'est que l'irruption inespérée d'un monarque exalté dans la vie du compositeur Richard Wagner fut une solution magique aux énormes problèmes personnels et financiers du musicien.

Amour naïf que celui du jeune roi de Bavière pour le compositeur qu'il considère comme l'Unique :

« Mon seul ami, mon ardemment aimé ! Cet après-midi, à trois heures et demie, je suis revenu d'une magnifique excursion en Suisse. Comme ce pays m'a charmé ! J'ai trouvé là votre chère lettre : mes plus vifs remerciements pour elle. Elle m'a rempli d'un enthousiasme nouveau : je vois que l'aimé marche avec courage et confiance vers l'accomplissement de nos grands et éternels desseins.

Je veux abattre victorieusement tous les obstacles comme un héros. Je veux disperser tous les orages : l'amour a de la force pour tout. Vous êtes l'étoile qui brille dans ma vie, et vous voir me redonne toujours une ardeur nouvelle. Je brûle d'être auprès de vous, ô mon saint ! Mon adoré ! Je me réjouirais infiniment de voir mon ami ici, dans huit jours : nous avons tant de choses à nous dire ! Puissé-je renvoyer dans les ténébreuses profondeurs d'où elle a surgi la malédiction dont vous me parlez. Comme je vous chéris, mon Unique, mon bien suprême ! Soleil de ma vie ! » (1)

Mais si, chez Louis II, la fraîcheur du sentiment est irréprochable, il y a dans l'enthousiasme de Wagner pour le jeune roi des feintes de vieil acteur :

« Ce qu'il y a de prodigieux dans mon destin devient chaque jour plus beau. C'est le ciel qui m'a envoyé ce prince. Par lui, j'existe encore, je puis encore créer. Je l'aime. [...] Et à qui dis-je ces choses ? – A vous, ma chère et noble amie. Vous avez, avec moi, trouvé celui qui continue auprès de moi votre oeuvre d'amour, Celui auquel vous aspiriez avec moi et pour moi. Je sais que mon roi vous a prise, autant que moi-même, en affection. C'est pourquoi, je vous en prie, venez nous rejoindre ici et remerciez-le pour le bonheur qu'il vous a préparé... » (2)

Suscitée par Louis II, l'autobiographie de Wagner, Ma vie, mêle les aveux les plus francs et les dissimulations les plus stratégiques : il ne fallait scandaliser le roi, ni par trop de fidélité aux positions politiques des années de Dresde, ni par trop de détails sur la rencontre avec Cosima.

Dès lors, la sexualité apparaît comme une arme dont il faut savoir user parfois pour obtenir satisfaction. Wagner l'a bien compris qui n'hésite pas à utiliser à son profit les sentiments amoureux d'un roi trop fragile et romantique.


(1) in Un roi wagnérien. Louis II de Bavière, Jacques Bainville, Nouvelle Librairie Nationale, 1911, pp.252-253

(2) Op. cit., pp.35-36


Lire aussi : André Fraigneau, Le Livre de Raison d'un Roi Fou - Louis II de Bavière & Catulle Mendès, Le Roi Vierge

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Entre les lignes : Madame Palatine par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins d'Arcadie,

Parcourons aujourd'hui, s'il vous plait, quelques unes des innombrables lettres de Madame, la deuxième Madame la Palatine.

Il n'est pas sans intérêt, je pense, de connaître son sentiment sur l'Arcadie du Grand Siècle, car cette femme – si elle épousa souvent les préjugés de son temps – porta sur les choses et les gens qu'elle étudia un regard très personnel. Son « franc-parler », nul de vous ne l'ignore, était légendaire. Et sa verdeur est quelquefois plaisante.

1670. Le 30 juin : « Madame se meurt, Madame est morte ». Monsieur est veuf. Il se console avec ses chers « Lorrains ».

« Le goût de Monsieur n'était pas celui des femmes, et il ne s'en cachait même pas; ce même goût lui avait donné le chevalier de Lorraine pour maître et il le demeura toute sa vie... ». Bel exemple d'une rare fidélité... Faisons ici crédit à cette méchante langue de Saint-Simon.

Monsieur, pourtant, était fort vaillant homme. « On a des exemples de son comportement militaire, écrit Hubert Juin ; ils sont remarquables. Il restait sous la mitraille à la tête de ses troupes à cheval quinze heures durant s'il le fallait. Comme il remportait des triomphes sur le front, on l'en éloigna ». Et Monsieur, à Saint-Cloud, retrouva ses « Mignons ».

Novembre 1671 Monsieur épouse la deuxième Madame. C'est la Palatine grande, lourde, hommasse, une Allemande bon teint.

Mal assorti, le couple aura plusieurs enfants. L'un d'eux deviendra le régent de France, à la mort de Louis XIV.

Pendant que Monsieur la trompe avec ses chers « Lorrains », Madame écrit. « Elle écrit, nous dit Hubert Juin, comme elle chasse ou comme elle mange : gloutonnement et à bride abattue ».

Parcourons donc cette énorme correspondance.

20 décembre 1687 : « Tous les jeunes gens et beaucoup de vieux sont tellement entachés de ce vice, que l'on n'entend plus parler d'autre chose ; on tourne en ridicule tout autre galanterie, et il n'y a que les gens du commun qui aiment les femmes... »

26 août 1689 : Il est question (le nommer le marquis d'Effiat, grand écuyer de Monsieur, comme gouverneur de son fils.

« Il est certain, écrit Madame, qu'il n'y a pas de plus grand sodomite en France que lui et ce serait un mauvais début pour un jeune prince comme est mon fils que de commencer sa vie par les plus horribles débauches du monde...» Suivent de piquantes précisions. Le chancelier de Terrat, secrétaire des commandements de Monsieur, intervient, pour convaincre Madame. L'argumentation vaut d'être rapportée :

« Je vous prie, dit-il, de considérer que quoi qu'on n'ait pas toutes les vertus, quand on a de l'esprit comme M. d'Effiat en a, on la peut enseigner à un jeune prince et ne voyez-vous pas souvent les mères les plus débauchées élever à merveille leurs filles, elles savent éviter le mal, l'avant pratiqué... » N'est-ce pas tout bonnement délicieux... et pas si sot ?

24 avril 1698 : Madame commence à nous parler de Guillaume III d'Orange, roi d'Angleterre depuis 1689 :

« Mon fils demanda si Kapel était un homme de mérite.

« Oui, répondit un Anglais, il a le mérite d'avoir dix-sept ans et d'être beau garçon ; voilà comme le roi d'Angleterre le veut ». Et là dessus, ils se mirent à raconter cent infamies et historiettes sur les débauches du roi Guillaume. Il faut avouer que c'est une extravagante nation ».

23 juin 1699 : « Je sais grand gré à nos bons et honnêtes Allemands de ne pas tomber dans l'horrible vice qui est tellement en vogue ici qu'on ne s'en cache plus, car on plaisante les jeunes gens de ce que tel ou tel est amoureux d'eux, comme en Allemagne on plaisante une fille à marier. Il y a pis : les femmes sont amoureuses les unes des autres, ce qui me dégoûte encore plus que tout le reste... »

1701 : Monsieur meurt. Madame hurle... qu'elle ne veut pas aller dans un couvent. On lui laisse Saint-Cloud. Elle y met de l'ordre :

« Si l'on pouvait savoir dans l'autre monde ce qui se passe dans celui-ci, feu Monsieur serait fort content de moi, car j'ai cherché, dans ses bahuts, toutes les lettres que ses mignons lui ont écrites et les ai brûlées sans les lire, afin qu'elles ne tombent pas en d'autres mains... » (30 juin)

12 octobre suivant : « Le roi Guillaume » (c'est toujours Guillaume III) « change souvent de favoris ; il en a un autre, dit-on, à la place d'Albermale. Il n'y a rien d'étonnant à ce que la reine, sa femme, n'ait pas eu de rivales de son vivant. Ceux qui ont ces goûts-là ne se moquent pas mal des femmes. Je suis devenue en France tellement savante sur ce chapitre que je pourrais écrire des livres là-dessus. »

13 décembre : « Ce qu'on dit du roi Guillaume n'est que trop vrai ; mais tous les héros étaient ainsi : Hercule, Thésée, Alexandre, César, tous étaient ainsi et avaient leurs favoris. Ceux qui, tout en croyant aux saintes Ecritures, sont entachés de vice-là, s'imaginent que ce n'était un péché que tant que le monde n'était pas peuplé. Ils s'en cachent tant qu'ils peuvent pour ne pas blesser le vulgaire, mais entre gens de qualité on en parle ouvertement. Ils estiment que c'est une gentilesse et ne font pas faute de dire que depuis Sodome et Gomorrhe notre seigneur Dieu n'a plus puni personne pour ce motif. »

9 avril 1702 : Madame reste équitable et lucide :

« Cela ne m'a pas étonné du tout que le roi Guillaume soit mort avec tant de fermeté. On meurt d'ordinaire comme on a vécu. Mlle de Malause m'écrit que Mylord Albermale a failli, de chagrin, suivre son maître dans la tombe : il était à la mort. Cela me touche grandement : il ne nous a pas été donné de voir pareille amitié lors de la mort de mon mari... »

Bel hommage pour chacun des deux amants Anglais, et précieux sous la plume de « cette si rogue et fière Allemande » comme l'appelait justement Saint-Simon. Elle parlait d'or et en orfèvre.

Mais pour être, par éclairs, lucide, voire sensible, on n'en appartient pas moins à son siècle, on n'en endosse pas moins les préjugés courants. Témoin ceci :

« Il se commet plus d'horreurs à Paris que jamais, il ne s'en est commis chez les gentils, voire même à Sodome et à Gomorrhe (...), les vicieux sont aimés et les gens vertueux, on les hait » (4 janvier 1720). Le comte de Horn assassine-t-il, dans un tripot ? L'explication arrive, toute simple : « C'était un homme bien léger sous tous les rapports, sodomiste au plus haut point, bref il n'y avait de recommandable en lui que sa jolie figure, car la naissance ne doit être comptée pour rien quand la vertu ne vient s'y associer... » (21 avril 1720).

Les années passent ; Madame vieillit. Elle est de moins en moins indulgente : « Tout ce qu'on lit dans la Bible sur la façon dont se passaient les choses avant le déluge, ou à Sodome et à Gomorrhe, n'est rien à côté de la vie qu'on mène à Paris. Sur neuf jeunes gens de qualité qui dînaient il y a quelques jours avec mon petit-fils le duc de Chartres, sept avaient le mal français. N'est-ce pas affreux ? » (26 avril 1721). Car pour Madame, le « mal Florentin », c'est le « mal Français ».

Indulgente, pourtant, Madame sait l'être, pour son fils, le Régent, à qui elle passe tout. Mais elle a, pour le voir, les yeux d'une mère.

N'achevons pas cette lettre, cousins, sur une fâcheuse impression. Voici une lettre de la Palatine, dans laquelle nous trouvons toute la philosophie, un peu épaisse et courte, mais si sage, tout compte fait, tout l'humour un peu lourd et bien en chair de la deuxième Madame ; elle est, cette lettre, du 30 septembre 1705 :

« Je ne peux nier qu'on ne dit guère de bien du collège des Jésuites ; mais là comme ailleurs, il n'y a que ceux qui sont débauchés qui courent des dangers (...). De lire la Bible, cela n'y fait rien. Ruvigny, l'un des anciens du temple de Charenton, était un des pires de la clique ; lui et son frère, La Caillemotte, étaient réformés et lisaient toujours la Bible et ils faisaient pis que n'importe Qui (...). Ils entendaient fort bien raillerie quand on les pfaisautait à ce sujet. »

La voilà bien, la manière de la Palatine ; le voilà bien, son sens de l'observation. Une telle lettre est fort précieuse pour qui sait à quel point cette protestante mal convertie au catholicisme, par raison d'Etat, resta fidèle toute sa vie aux idées de la Réforme. Elle sait bien que, même chez ces réformés dont elle se fit souvent le défenseur intrépide, la nature est toujours la nature.

La leçon de Madame est sans doute là. Quand elle parle de ce fameux « vice français », comme elle l'appelle, elle ne tarit pas de sarcasmes : c'est concession au goût du temps ; c'est aussi rigorisme puritain, souvenir de son éducation.

Mais au-delà de ces cris (Madame s'entendait à hurler comme personne, même dans ses lettres), il y a de certains moments de lucidité, de sensibilité qui se font jour, parfois.

Au roi Guillaume III et à son amant, la Palatine sait rendre hommage ; et sur le fond de la nature humaine, elle sait n'avoir guère illusions....

Seulement, cela, cousins, se lit entre les lignes.

A vous de reprendre et de parfaire une telle lecture.

Votre affectionné cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°147, Jacques Fréville, mars 1966

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Gustave Courbet (1819-1877), incompris jusqu'à nos jours

Publié le par Jean-Yves Alt

Ce jour-là, il fait une chaleur de four à Versailles. Pourtant, on se bouscule dans la salle du tribunal lorsque le président du conseil de guerre, fait entrer les accusés. Le Tout-Paris des arts et de la politique est là et, ce 14 août 1871, il n'a d'yeux que pour un gros homme hagard, aux cheveux blanchis, au teint jaunâtre, aux yeux injectés.

La salle se réjouit de ses tourments. Décidément, il est bien tel que la presse l'a décrit, ce « peintre du laid », socialiste avoué, qui a démoli la colonne Vendôme par vengeance.

C'est de la haine, disproportionnée, qui déborde loin au-delà des cercles parisiens. Mal remise des affres de la Commune, la bourgeoisie a trouvé son bouc émissaire.

Artiste célèbre et provocateur de talent apprécié des élites les mieux averties, Gustave Courbet, à 52 ans, est un homme « arrivé » qui s'est allié à la canaille, aux « rouges » ; il a trahi, on le méprise en proportion.

Lui est abasourdi. Il ne comprend pas ce qu'il fait là. Certes il a participé : la République puis la Commune, c'était la revanche sur les frustrations accumulées depuis 1848, le pouvoir central aboli, la démocratie, la liberté, tous ses rêves enfin réalisés. Il a rêvé. Mais en pacifiste, pas en émeutier. On ne l'a jamais vu sur les barricades et très peu au conseil municipal, dont il s'est retiré au bout d'un mois. Elu président de la fédération des artistes, il a surtout débattu de réformes utopiques comme le remplacement des Beaux-Arts par des écoles techniques...

L'essentiel de son énergie, il l'a employée à remplir la mission officielle que lui avait confiée le gouvernement en septembre 1870, bien avant la Commune, alors que les Prussiens encerclaient Paris : protéger les musées et les objets d'art menacés.

Quant à la fameuse colonne, il a certes publiquement souhaité voir disparaître de la place ce « bloc de canons fondus qui perpétue la tradition de conquêtes, de pillages et de meurtres. » Mais il n'a pas été le premier ni le seul. En 1848 déjà, Auguste Comte avait réclamé la démolition de ce symbole de l'Empire devant lequel les bonapartistes se rassemblaient chaque année. Lorsque, le 12 avril 1871, la Commune a finalement voté la démolition, il n'en était pas membre, et il n'a pas assisté à l'abattage, le 16 mai.

C'est ce qu'il explique calmement au président du conseil de guerre, témoignages à l'appui. L'un des coaccusés, membre de la Commune, prend d'ailleurs complètement sur lui le renversement de la colonne et assure que Courbet n'y est pour rien.

Le tribunal le condamne pourtant à six mois de prison et à une amende de 5 000 francs. Le verdict est « modéré » - deux des inculpés seront exécutés et les autres déportés.

Mais c'est cher payer le rêve pour un peintre épris de nature, innocent et malade de surcroît. « Ils m'ont tué, ces gens-là, je ne ferai plus rien de bon ! », gémit-il à l'hôpital militaire où il a été transporté.

Rares sont les criminels, les hommes politiques à avoir suscité une telle rage. A fortiori les artistes ! Courbet est un cas, et il le sait. À dire vrai, il l'a un peu cherché. Car ce qui l'accable en ce terrible mois d'août 1871, c'est la légende qu'il a lui-même créée. Celle d'une grande gueule anarchiste et anticléricale, disciple de Proudhon, pourfendeur d'institutions, un ogre excessif en tout, buveur, noceur, bagarreur, un « maître peintre » qui fait profession d'inculture parce qu'il a compris, bien avant le marketing, que le scandale fait vendre. Il voulait « épater le bourgeois » : il a réussi, au-delà de toute mesure.

Son œuvre n'a qu'un but : la vérité. Et elle choque : ses campagnes sont dures, ses forêts sombres, ses chasses des carnages, ses curés ont le nez rouge, ses pauvres sont de vrais pauvres, déformés par le labeur, ses nus de vrais nus, sensuels voire érotiques. « Le réalisme, a-t-il expliqué en 1861, n'est que la négation de l'idéal. » En cela, il est révolutionnaire, d'autant plus qu'il entend faire de sa propre libération un modèle. Bien avant les impressionnistes, qui s'engouffreront dans la brèche, Gustave Courbet a ouvert la voie de l'art moderne. Par le choix de ses sujets, par ses méthodes commerciales, par sa peinture même, il a rompu avec tout ce qui l'avait précédé.

En 1851, Courbet a 32 ans, il part dans le Doubs dans son village natal, fait poser tous les habitants et revient au Salon de 1850 avec une toile gigantesque (7 m × 3,50 m) qui fera date dans l'histoire de l'art. C'est le fameux «Enterrement à Ornans.» Un monument à la gloire du réalisme. Le format, panoramique, jusque-là réservé aux sujets nobles, détourné au profit d'une simple cérémonie rurale, la composition inspirée de l'imagerie populaire, le paysage, les couleurs sinistres où le noir domine, les personnages, paysans ou petits bourgeois aussi laids que nature, tout dérange dans ce tableau. C'est le but. Le scandale est énorme, les critiques s'écharpent, la politique s'en mêle. La légende est née. «M. Courbet s'est fait une place dans l'école française à la manière d'un boulet de canon qui vient se loger dans un mur», note, ravi, un écrivain socialiste. Le désormais fameux « peintre du laid », lui, se frotte les mains, sa cote est faite. Il vend enfin, pas à l'Etat, mais, ce qui est mieux, à des collectionneurs, et il n'a qu'une envie : continuer.

C'est un Turc, l'ambassadeur ottoman à Paris, qui, en 1866, commande la toile la plus provocatrice de toutes, « L'Origine du monde », un sexe de femme si « réaliste », si cru, qu'il restera caché jusque dans les années 1950 - y compris par son dernier acquéreur, le psychanalyste Jacques Lacan.

Le procès n'était rien, le pire reste à venir. À peine sorti de prison, il est déjà menacé. La Chambre des députés veut reconstruire la colonne et envisage de saisir ses biens. À Paris, on le surveille ou on l'évite. A Ornans, il trouve son atelier vandalisé.

Sa mère est morte, ses amis d'enfance aussi. Tout le monde profite de son infortune : son ex-logeuse lui a volé deux caisses de tableaux, ses débiteurs - marchands et collectionneurs - font traîner les règlements, ses créanciers exigent au contraire d'être payés de suite, même sa sœur Zoé le berne et renseigne la police. Il s'épuise en procédures.

La peine purgée n'a pas calmé les passions, au contraire. En mai 1873, le maréchal Mac-Mahon, champion de « l'ordre moral », arrive au pouvoir. La Chambre décide aussitôt que Courbet paiera la colonne. La somme reste à fixer, mais elle sera énorme - au final, 330 091,68 francs or, l'équivalent de 800 000 euros. Les biens du peintre sont mis sous séquestre. Faute de payer, il risque encore la prison. Il s'est remis à peindre, il n'a pas le choix, mais comment travailler en sachant que chaque tableau risque d'être confisqué ? Il fait appel, sans illusion.

« Je suis dans un état d'angoisse inexprimable », écrit-il. La réaction, à nouveau, se déchaîne. Un écrivain suggère de « montrer à toute la France le citoyen Courbet, scellé dans une cage de fer sous le socle de la colonne !»

Ne reste que l'exil. Le 22 juillet 1873, il se réfugie en Suisse, où il finit par se fixer à La Tour-de-Peilz, un petit port du canton de Vaud. Là, il produit à la chaîne, mais le cœur n'y est plus. Il a toujours abusé de l'alcool. La dépression aidant, il passe les bornes, se met à l'absinthe, qu'il coupe de vin blanc ! Il espère, vainement, pouvoir regagner la France. Là-bas, ses ennuis continuent. Son appel a été rejeté, ses biens définitivement confisqués ; seul son père continue de le défendre. Il meurt, en 1877, à 56 ans, rongé par la cirrhose et l'hydropisie.

Il y a une dizaine d'années, en 1994, à Besançon, les gendarmes obligent les libraires à retirer un livre (Adorations perpétuelles de Jacques Henric. Roman, collection Fiction et Cie, Seuil, 1994, ISBN : 2020211793) de leurs vitrines.

En couverture, l'auteur avait choisi de reproduire «L'Origine du monde.»


LA POMME de Enis BATUR, Traduit du turc par Ferda Fidan, Actes Sud, janvier 2005, ISBN 2742753087.

Présentation de l'éditeur : Enis Batur étudie ici, en romancier, le grand étonnement causé par l'apparition en Occident de L'Origine du monde, cet incroyable tableau de Courbet.

Il nous conduit auprès de Khalil Chérif Pacha, le commanditaire du tableau, personnage étrange et méconnu, à l'époque ambassadeur de l'Empire ottoman à Paris. Puis, à partir de la liberté de cet Oriental capable d'initier une telle œuvre, et de la complicité qu'il partageait avec Courbet, Enis Batur compose des interprétations ou des suites imaginaires venant éclairer ou réinventer l'histoire de cette toile. En passant par une hypothétique rencontre entre Dostoïevski et Khalil Chérif Pacha, et par l'évocation de Jacques Lacan - qui avait voilé l'œuvre sous une autre - , Enis Batur revisite les représentations de la Genèse et du Paradis dans l'histoire de l'art et, pour finir, élabore une "théorie de la Pomme" ludique et passionnante...

Une couverture du livre qui dévoile et qui cache...

Dès la couverture de "La Pomme", tout est dit. Sur fond rouge se détache une pomme blanche aux reliefs curieux, qui lorsqu'on y prête attention révèlent un sexe de femme, plus précisément un détail de "L'Origine du monde", le fameux tableau de Courbet.

L'auteur : Poète, essayiste, romancier, journaliste, éditeur, Enis Batur est l'une des figures centrales de la littérature turque. Ses livres sont traduits dans de nombreux pays. Amer savoir, premier volet de ce travail sur la fiction, a été publié en 2002 aux éditions Actes Sud.

Source principale : D'après un article de Véronique Maurus paru dans Le Monde du 29 juillet 2003

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Leçons de sagesse : Gérard de Nerval par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Nerval trahit parfois, et comme à son malgré, un goût subtil et délicat des garçons en fleur, aux grâces ambiguës... Et c'est par là, cousins, que je vais finir ma lettre.

Voici d'abord de quelle prenante façon Nerval évoque, page 255, celui qu'il appelle « un compagnon » :

« C'était une voix grave et douce, une voix de jeune homme blond ou de jeune fille brune, d'un timbre frais et pénétrant, résonnant comme un chant de cigale altérée à travers la brume poudreuse d'Égypte. J'avais entrouvert, pour l'entendre mieux, une des fenêtres de la cange (1), dont le grillage doré se découpait, hélas, sur une côte aride... Cette voix, c'était l'annonce lointaine de nouvelles populations, de nouveaux rivages (...) Ce contraste avec la nature monotone et brûlée de l'Égypte m'attirait invinciblement. »

Un janissaire, consulté par le narrateur, répondit :

« La personne qui chante, ce n'est pas grand-chose de bon ; un pauvre diable sans asile, un banian... »

« Nous étions, poursuit Nerval, sortis du bateau, et, du haut de la levée, j'apercevais un jeune homme nonchalamment couché au milieu d'une touffe de roseaux secs. Tourné vers le soleil naissant, qui perçait peu à peu la brume étendue sur les rizières, il continuait sa chanson... Il y a dans certaines langues méridionales un charme syllabique, une grâce d'intonation qui convient aux voix des femmes et des jeunes gens, et qu'on écouterait volontiers des heures entières sans comprendre. Et puis, ce chant langoureux, ces modulations chevrotantes qui rappelaient nos vieilles chansons de campagne, tout cela me charmait avec la puissance du contraste et de l'inattendu ; quelque chose de pastoral et d'amoureusement rêveur jaillissait pour moi de ces mots riches en voyelles et cadencés comme des chants d'oiseaux. C'est peut-être, me disais-je, quelque chant d'un pasteur de Trébizonde ou de la Marmarique. Il me semble entendre des colombes qui roucoulent sur la pointe des ifs ; cela doit se chanter dans des vallons bleuâtres où les eaux douces éclairent de reflets d'argent les sombres rameaux du mélèze, où les roses fleurissent sur de hautes charmilles, où les chèvres se suspendent aux rochers verdoyants comme dans une idylle de Théocrite. »

J'ai tenu, cousins, à vous rapporter toute cette belle page, de la meilleure écriture Nervalienne, car elle évoque un bonheur bucolique de telle qualité que, par-delà la mort, l'auteur du « Voyage en Orient » semble nous dire, comme – dans la toile célèbre de Poussin – le cippe funéraire dit aux pâtres qui le découvrent : « Et in Arcadia ego » : « Moi aussi, j'ai connu le bonheur de vivre en Arcadie. »

Voici, en quelques mots, le portrait du charmant chanteur :

« C'était un beau garçon aux traits Circassiens, à l'œil noir, avec un teint blanc et des cheveux blonds coupés de près, mais non pas rasés selon l'usage des Arabes. » Suit la description de son costume. Nerval, qui n'est pas riche, est obligé de se priver de sa compagnie. Et, philosophe, le beau garçon de dire simplement : « J'attendrai qu'il passe un Anglais. »

« Ce mot, conclut Gérard, me laissa un remords » (255-258).

Trente pages plus loin, l'auteur balance à prendre à son service une femme ou un jeune Arménien. Voici les mérites du dernier :

« Je ne pouvais, dit Nerval, me dissimuler les avantages de l'Arménien. Tout jeune encore, et beau de cette beauté asiatique, aux traits fermes et purs, des races nées au berceau du monde, il donnait l'idée d'une fille charmante qui aurait eu la fantaisie d'un déguisement d'homme ; son costume même, à l'exception de la coiffure, n'ôtait qu'à demi cette illusion. »

(« Notez, cousins, par parenthèse, que l'auteur des « Souvenirs du Valois » est loin de jeter une exclusive contre tous les travestis, et que pour certains d'entre eux, le cœur aidant, il sait trouver, mon Dieu, quelque indulgence...)

Au reste, l'affaire s'arrangea ; car, débonnaire, le magnifique Gérard donna en mariage la femme qui avait été son esclave à l'Arménien qui avait été l'objet... de son hésitation.

« Je me sentais, ajoute l'auteur, grandi par cette pensée. Ainsi, j'aurais délivré une esclave et créé un mariage honnête. »

 Mais alors... coup de théâtre : « L'Arménien leva les bras au ciel, comme étourdi de ma proposition (...) Jamais il n'avait eu la moindre idée des choses que je pensais. Il était si malheureux même d'une telle supposition qu'il se hâta d'en instruire l'esclave et de lui faire donner témoignage de sa sincérité. »

Et, toujours philosophe, Nerval conclut, avec un flegme décidément inaltérable : « Ainsi le capitaine Nicolas m'avait induit en toute sorte de suppositions ridicules... On reconnaît bien là l'esprit astucieux des Grecs. »

Prenez ce mot, cousins, comme vous le voudrez....

Mais, dans la deuxième partie du voyage, au chapitre intitulé « Le matin et le soir », c'est un véritable hymne que Nerval entonne en l'honneur de la virilité orientale. Le voici, cousins, pour clore cette épître :

« Je ne connais rien de plus gauche, de plus mal fait, de moins gracieux, en un mot, qu'un Européen de seize ans. Nous reprochons aux très jeunes filles leurs mains rouges, leurs épaules maigres, leurs gestes anguleux, leur voix criarde ; mais que dira-t-on de l'éphèbe aux contours chétifs qui fait chez nous le désespoir des conseils de révision ? Plus tard seulement les membres se modèlent, le galbe se prononce, les muscles et les chairs se jouent avec puissance sur l'appareil osseux de la jeunesse ; l'homme est formé.

En Orient, les enfants sont moins jolis peut-être que chez nous ; ceux des riches sont bouffis, ceux des pauvres sont maigres avec un ventre énorme, en Egypte surtout ; mais généralement le second âge est beau dans les deux sexes. Les jeunes hommes ont l'air de femmes, et ceux qu'on voit vêtus de longs habits se distinguent à peine de leurs mères et de leurs sœurs ; mais par cela même l'homme n'est séduisant en réalité que quand les années lui ont donné une apparence plus mâle, un caractère de physionomie plus marqué (...)

Et, songes-y bien, après cette époque où les joues se revêtent d'une épaisse toison, il en arrive une autre où l'embonpoint, faisant le corps plus beau sans doute, le rend souverainement inélégant sous les vêtements étriqués de l'Europe, avec lesquels l'Antinoüs lui-même aurait l'air d'un épais campagnard. C'est le moment où les robes flottantes, les vestes brodées, les caleçons à vastes plis et les larges ceintures hérissées d'armes des Levantins leur donnent justement l'aspect le plus majestueux.

Avançons d'un lustre encore ; voici des fils d'argent qui se mêlent à la barbe et qui envahissent la chevelure : cette dernière même s'éclaircit et dès lors l'homme le plus actif, le plus fort, doit renoncer chez nous à tout espoir de devenir jamais un héros de roman. En Orient, c'est le bel instant de la vie ; sous le tarbouch ou le turban, peu importe que la chevelure devienne rare ou grisonnante, le jeune homme lui-même n'a jamais pu prendre avantage de cette parure naturelle ; elle est rasée ; il ignore dès le berceau si la nature lui a fait des cheveux plats ou bouclés. Avec la barbe teinte au moyen d'une mixture persane, l'œil animé d'une légère teinte de bitume, un homme est, jusqu'à soixante ans, sûr de plaire, pour peu qu'il soit capable d'aimer.

Oui, soyons jeunes en Europe tant que nous le pouvons, mais allons vieillir en Orient, le pays des hommes dignes de ce nom, la terre des patriarches. En Europe, où les institutions ont supprimé la force matérielle, la femme est devenue trop forte. Avec toute la puissance de séduction, de ruse, de persévérance, et de persuasion que le ciel lui a départie, la femme de nos pays est socialement légale de l'homme ; c'est plus qu'il n'en faut pour que ce dernier soit toujours à coup sûr vaincu. »

Vous voyez, cousins, par quelles voies bizarres Nerval rejoint certaines idées que tels de vous, dans ces colonnes, ont eu l'occasion d'exprimer déjà plusieurs fois.

Il n'est pas sans intérêt de noter – et c'est bien là, je crois, utile leçon de sagesse – qu'un auteur dont l'inspiration est aussi peu homophile que Gérard de Nerval, sait rendre hommage à la beauté virile, sous toutes ses formes... et à tous âges. Et dire que l'homme est toujours aimable, n'est-ce pas dire qu'il doit – ou qu'il peut – toujours être aimé ? Voilà-t-il pas, Arcadiens, mes cousins, qui coule de source comme eau de roche limpide et... rafraîchissante ?

En tous les cas – et c'est là que je veux achever cette trop longue lettre – je vous exhorte à lire et puis relire encore le texte succulent et multiple du « Voyage » que vous trouverez, je le répète, au tome II de la prestigieuse Pléiade. Vous y verrez par cent indices et à travers mille réticences que souvent notre Gérard côtoya les verdoyantes rives d'Arcadie, et que si, semble-t-il, il se garda (ou se défendit) d'y aborder, il donna du moins à certains de ses horizons les plus séduisants, à défaut de signes de véritable intelligence, des signes, sans doute, de curiosité, des signes, peut-être bien, d'intérêt, des signes, assurément, de coquetterie. Volage Ariel que sa nature légère conduisit, sans que jamais il se fixât ici ni là, de fleur en fleur, de rêve en rêve, de nostalgie en hésitation, le cher Gérard n'était-il pas, précisément, fait de telle pâte que, pour marquer son attachement, il ne pût dire que ses incertitudes ?

Croyez moi donc, cousins, ne l'imitez pas en cela. Sachez toujours ce que voulez. C'est la moitié du bonheur.

L'autre moitié, le ciel vous la donnera, s'il daigne entendre les vœux que lui adresse pour vous, en vous quittant, votre cousin de Béotie.

Jacques Fréville

Arcadie n°120, décembre 1963


Lire l'article complet de Jacques Fréville publié dans Arcadie n°113, 117 et 120 : Leçons de sagesse : Gérard de Nerval, mai, septembre et décembre 1963


(1) Barque à voiles qui servait sur le Nil à transporter les voyageurs.

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Entre les lignes : Le « Gramont » de Hamilton par Jacques Fréville

Publié le par Jean-Yves Alt

Chers cousins et cousines d'Arcadie, (et c'est à vous, cousines, que ce discours, plutôt, s'adresse),

Laissez-moi commencer par un aveu. J'aime sur toutes choses – ou peu s'en faut – le style Régence ; et beaucoup plus encore dans les lettres que dans les arts. Il y avait, sous la régence d'Anne d'Autriche (et aussi sous son prolongement, cette aurore qui précéda le règne personnel du Roi Soleil) toute la bonhomie, toute la verdeur, toute la ronde et chaude truculence du XVIe siècle, et, déjà, toute la sobriété, toute la stricte grandeur du grand siècle. N'est-il pas vrai, Scarron, la Fayette et autres Sorel ? De même, quelque cinquante années plus tard, n'y eut-il pas, chez Hamilton, toute la grandeur, encore, du siècle de Bossuet avec, déjà, toute l'élégance du siècle de Voltaire, Fontenelle et autres Marivaux ? Voilà pourquoi, bonnes gens, (laissez-moi l'avouer tout cru), j'aime avec impénitence le style Régence, en littérature, et je crois que je mourrai au moins dans cette impénitence-là ; voire, par surcroît, en quelques autres...

Cela dit (qu'il fallait que je disse, puisqu'aussi bien j'y ai trouvé quelque plaisir), vous voyez pourquoi et comment j'ai lu, pendant ces toutes récentes vacances, les « Mémoires du comte de Gramont », par Hamilton. Or cette lecture, comme bien souvent, m'a conduit en Arcadie ; tant il est vrai que, comme à Rome, tous les chemins, etc.

Les mémoires de Gramont, racontées avec humeur, avec humour, et même avec l'ombre d'amour, par son admirateur et beau-frère Hamilton (c'était en ce temps où les Anglais apprenaient ce que parler veut dire en France ; il en est d'autres, maintenant... Mais, passons !), Gramont, donc, dit par Hamilton, c'est un fort pertinent festival d'impertinences, je veux dire : un recueil de libertinages rédigé avec rigueur. Et parmi ces impertinences, au sein de cent libertinages : une fleur, chères sœurs des doux rivages Lesbiens, que, ce soir, je tiens à cueillir pour vous. Laissez moi vous l'offrir, et bien entendu, comme on dit : en tout bien, en tout honneur.

Nous sommes – noblesse oblige – à la Cour d'Angleterre. Charles II règne ; et les grâces avec lui. Parmi celles-ci : Hobart. Mais c'est une grâce rétive et singulière.

« Mlle Hobart était d'un caractère aussi nouveau pour lors en Angleterre que sa figure paraissait singulière dans un pays où, d'être jeune, et de n'être pas plus ou moins belle, est un reproche. Elle avait de la taille, quelque chose de fort délibéré dans l'air. Elle avait beaucoup d'esprit, et cet esprit était fort orné, sans être fort discret. Elle avait beaucoup de vivacité dans son imagination peu réglée, et beaucoup de feu dans des yeux peu touchants. Son cœur était tendre ; mais on prétendait que ce n'était qu'en faveur du beau sexe.

Mlle Bagot, qui mérita la première ses soins et ses empressements, y répondit d'abord de bon cœur et de bonne foi ; mais, s'étant aperçue que c'était trop peu de toute son amitié pour toute celle de la Hobart, elle laissa cette conquête à la nièce de la gouvernante, qui s'en trouva fort honorée, comme madame sa tante fut obligée du soin qu'elle avait de la petite fille.

Bientôt, le bruit véritable ou faux de cette singularité se répandit dans la cour. On v était assez grossier pour n'avoir jamais entendu parler de ce raffinement de l'ancienne Grèce sur les goûts de la tendresse, et l'on se mit en tête que l'illustre Hobart, qui paraissait si tendre pour les belles, était quelque chose de plus que ce qu'elle paraissait.

 Les chansons commencèrent à lui faire compliment sur ces nouveaux attributs ; et ses compagnes commencèrent à la craindre sur la foi de ces chansons. La gouvernante, tout alarmée de ces bruits, consulta Mylord Rochester sur le péril où sa nièce paraissait exposée. Elle ne pouvait mieux s'adresser. Il lui conseilla de la retirer des mains de Mlle Hobart ; et fit si bien qu'elle tomba dans les siennes. La duchesse, trop généreuse pour ne pas traiter de vision ce que l'on imputait à cette fille, et trop équitable pour la condamner sur des chansons, l'ôta de la chambre pour la faire servir auprès de sa personne. »

Ce fut de la sorte que Hobart devint fille suivante de la duchesse d'York, belle-sœur du roi Charles II, et femme du futur roi Jacques II d'Angleterre. Suivons-la dans sa nouvelle charge.

« Quoique la figure de Mlle Temple (autre fille de la duchesse d'York) fût toute des plus jolies, elle était effacée par celle de Mlle Jennings » (mêmes fonctions). Elle (Jennings) brillait encore moins auprès d'elle par son esprit. Deux personnes très capables de lui en donner, si ce don était communicable, entreprirent en même temps de lui faire perdre le peu qu'elle en avait. C'était Mylord Rochester et Mlle Hobart. »

Du manège trop galant de Rochester, la duchesse, vite, s'aperçut ; ce qui fit que « Mlle Hobart fut chargée de mettre ordre, le plus discrètement qu'elle pourrait, que ces fréquentes et longues conversations n'eussent point de suite. Elle accepta volontiers cette commission et se flatta d'y réussir. »

(...) « Mlle Hobart avait l'intendance du cabinet des bains de la duchesse. Son appartement était tout contre, et dans cet appartement elle avait un cabinet garni de confitures et de toutes sortes de liqueurs. » Voici campé le lieu de l'action.

Dans cet appartement propice aux voluptés les plus diverses, Hobart reçut d'abord longuement Mlle Temple, déjà nommée. « Ce cabinet convenait au goût de Mlle Temple, et il convenait au goût de Mlle Hobart qu'elle y prît plaisir. »

Un jour, rentrant de courre, Temple demanda la permission à Hobart de se mettre chez elle « en chemise, c'est-à-dire de se déshabiller, pour changer de linge en sa présence. Cette permission n'avait garde d'être refusée. »

Suit une scène charmante, et du dernier galant, que j'ai vergogne – mais la place m'y oblige – à résumer ici. Temple est dévêtue par Hobart. Toutes deux passent dans le cabinet des bains, et s'y mettent sur un lit de repos. Suit un dialogue des plus savoureux, au cours duquel Hobart explique à Temple pourquoi elle doit se défier des hommes en général, et de ses galants en particulier. Il y a là une dizaine de pages que je devrais rapporter tout au long. Mais puisque je ne le puis, de grâce, cousines, portez-y vous, et vous aussi, mes chers cousins, car qui dit ceci, je crois, dit aussi cela... Vous y apprendrez, les uns comme les autres, par quelles voies (aussi mal pénétrables que celles du Seigneur) une Arcadienne, un Arcadien peuvent écarter des grand-routes conjugales un... mettons : un Béotien, une Béotienne.

Malheureusement pour Mlle Hobart, « cette conversation avait été entendue d'un bout à l'autre par la nièce de la gouvernante » ; (et, ceci soit dit par parenthèse, Hamilton, dans son récit, nous dit clairement que cette « conversation » vit bien souvent le geste suppléer à la parole). La nièce rapporta tout à Rochester.

Suit une scène des plus piquantes entre les deux amants de la Temple : je veux dire Mylord Rochester et Mlle Hobart. Cela aussi vaut son pesant de moutarde à l'estragon. Et je vous laisse la joie de le découvrir. Quiproquos, travestis, rien ne manque à la fête.

Les goûts de la Hobart, après vingt péripéties diverses, deviennent publics : « C'était assez pour disgracier la Hobart de la cour, et pour la décrier dans la ville ; mais la duchesse la soutint comme elle avait déjà fait, traita l'histoire d'un bout à l'autre de chimère, gronda Temple de son impertinente crédulité, chassa la gouvernante avec la nièce pour les impostures dont elles soutenaient cette fable, et fit quantité d'injustices pour rétablir l'honneur d'Hobart sans pouvoir en venir à bout. Elle avait ses raisons pour ne la pas abandonner. »

En effet, page du dite d'York, écuyer de la duchesse, Lord Sydney, « le beau Sydney » brûlait dans le même temps d'une flamme ardente que Hobart entretenait avec adresse il aimait follement la duchesse, et – Hobart l'y aidant il s'enhardit jusqu'à le lui laisser entendre. A cela, Hobart ajoutait l'art de flatter admirablement la gourmandise de la duchesse ; et cette gourmandise était légendaire. Rien d'étonnant à cela : rappelons nous les confitures.

« Ces raisons, écrit fort spirituellement et agréablement Hamilton, n'étaient pas moralement bonnes, si l'on veut ; mais, quand elles auraient été plus mauvaises, la duchesse s'y serait rendue, tant son cœur était d'intelligence avec Hobart pour venir à bout de sa prudence. »

Telle fut fort résumée, je le regrette trop pour ne le répéter pas – la partie Hobartienne des « Mémoires de Gramont ».

L'étoile de Sydney montant à la cour d'Angleterre, celle de Hobart, naturellement, suivit une ascension parallèle. C'est à cela que fait allusion Hamilton dans le dernier passage de son récit qu'il consacre au personnage qui nous occupe.

« Mlle Hobart, écrit-il, applaudissait fort à ces promotions. Elle avait de fréquentes et longues conversations avec Sydney. On le remarqua. Quelques-uns firent l'honneur de croire que c'était sur son compte. Elle en reçut fort volontiers les compliments. Le duc, qui le crut d'abord, ne cessait de faire remarquer à la duchesse la bizarrerie du goût de certaines personnes, et comment le garçon d'Angleterre le mieux fait s'était coiffé d'un visage à faire peur. »

La morale de l'histoire ? A mon sens, la voici : soyez vous-mêmes, chers cousins Arcadiens, ne soyez que vous-mêmes, et soyez-le sans réticence. Il se trouvera toujours des gens d'esprit pour prétendre douter de cette réalité. Si, dans cette cour Anglaise du début du XVIIe siècle, extrêmement francisée, qui fut la plus spirituelle de son temps, une passion aussi follement exclusive, aussi étonnamment incendiaire que celle de Mlle Hobart, souleva autour d'elle plus de doute que de scandale, tous les espoirs ne sont-ils pas possibles ?

Un de nos torts – et non des moindres – est de croire qu'autour de nous, chacun nous soupçonne d'être ce que nous sommes ; ou, le sachant, nous en veut de l'être. Et pourquoi donc ? Je vous le demande.

En attendant que vous lui répondiez, souffrez que, confraternellement, vous embrasse,

Votre cousin de Béotie,

Jacques Fréville

Arcadie n°158, février 1967

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